CARÊME IV - Dimanche A
Commentaire de l’Évangile
Homélie attribuée à saint Macaire d'Égypte (?-390), moine
Chap. 100 (Paraphrase de Syméon le Métaphraste sur les Discours de saint Macaire l’Égyptien ; Philocalie des Pères neptiques, tome II ; trad. J. Touraille, éd. DDB-Lattès, 1995, p. 206 ; rev.)
« J’étais aveugle, et je vois » (Jn 9,25)
Telle est l’âme pauvre en esprit. Elle reconnaît ses blessures. Elle reconnaît aussi les ténèbres des passions qui l’entourent. Elle recherche continuellement la rédemption qui vient du Seigneur. Elle porte les peines, et ne se réjouit d’aucun des biens qui sont sur la terre. Elle recherche le seul bon médecin et ne se confie qu’à ses soins.
Comment donc cette âme blessée sera-t-elle belle, gracieuse et apte à vivre avec le Christ ? Comment, sinon en retrouvant son ancienne création et en reconnaissant clairement ses propres blessures et sa pauvreté ? Car si l’âme ne se complaît pas dans les blessures et les meurtrissures des passions, si elle ne couvre pas ses propres fautes, le Seigneur ne lui impute pas la cause du mal, mais il vient la soigner, la guérir et rétablir en elle une beauté impassible et incorruptible.
Seulement, qu’elle ne choisisse pas de rester attachée à ce qu’elle fait, comme il a été dit ; qu’elle ne se complaise pas dans les passions suscitées en elle, mais que de toute sa force elle appelle le Seigneur, afin qu’il lui donne par son Esprit bon d’être délivrée de toutes les passions. Donc une telle âme est bienheureuse.
Mais malheur à celle qui ne sent pas ses blessures et qui, portée par un grand vice et un endurcissement sans mesure, ne croit pas qu’il y a du mal en elle. Cette âme-là, le bon médecin ne la visite ni ne la soigne. Car elle ne le cherche pas, ni ne se soucie de ses blessures, tant elle considère qu’elle se porte bien et qu’elle est saine. Car il est dit : « Ce ne sont pas ceux qui sont en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais ceux qui vont mal » (Mt 9,12).
ou
Une homélie écrite en Afrique du Nord au 5e ou 6e siècle, attribuée à tort à saint Fulgence (467-532)
PL 65, 880 (trad. Jean expliqué, DDB 1985, p. 87 rev.)
« Nous sommes l’argile, tu es notre potier ; nous sommes tous l’œuvre de tes mains » (Is 64,7)
Celui qui « éclaire tout homme en venant dans ce monde » (Jn 1,9) est le vrai miroir du Père. Le Christ passe en tant que reflet du Père (He 1,3) et écarte la cécité des yeux de ceux qui ne voient pas. Le Christ qui vient du ciel passe, afin que toute chair le voie… ; seul l’aveugle ne pouvait pas voir le Christ, miroir du Père… Le Christ a ouvert cette prison ; il a dessillé les yeux de l’aveugle, qui a vu dans le Christ le miroir du Père…
Le premier homme avait été créé lumineux ; mais il s’est trouvé aveugle, quand il a quitté le serpent. Cet aveugle s’est mis à renaître quand il s’est mis à croire... L’aveugle de naissance était assis…sans réclamer à aucun médecin une pommade pour guérir ses yeux… L’artisan de l’univers vient et reflète dans le miroir l’image. Il voit la misère de l’aveugle assis là et qui demande l’aumône. Quel miracle de la force de Dieu ! Elle guérit ce qu’elle voit, elle illumine ce qu’elle visite…
Celui qui a créé le globe terrestre a maintenant ouvert les globes des yeux aveugles… Le potier qui nous a faits (Gn 2,6 ; Is 64,7) a vu ces yeux vides… ; il les a touchés en mêlant sa salive à de la terre et en appliquant cette boue, il a formé les yeux de l’aveugle… L’homme est formé d’argile, la pommade de boue… ; la matière qui avait d’abord servi à former les yeux les a ensuite guéris. Quel est le prodige le plus grand : créer le globe du soleil ou recréer les yeux de l’aveugle-né ? Le Seigneur, sur son trône, a fait briller le soleil ; en parcourant les places publiques de la terre, il a permis à l’aveugle de voir. La lumière est venue sans avoir été demandée, et sans supplication l’aveugle a été libéré de son infirmité de naissance.
ou
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Commentaire du Diatesseron, 16, 28-31 (trad. SC 121, p. 299s)
« Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir »
« Il fit de la boue avec sa salive, et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle. » Et la lumière a jailli de la terre, comme au commencement, quand...la ténèbre était répandue sur tout, et qu'il a commandé à la lumière et qu'elle est née des ténèbres (Gn 1, 2-3). Ainsi il a guéri un défaut qui existait depuis la naissance, pour montrer que lui, dont la main achevait ce qui manquait à la nature, il était bien celui dont la main avait façonné la création au commencement. Et comme on refusait de croire qu'il était avant Abraham (Jn 8, 57), il a prouvé par cette œuvre qu'il était le Fils de celui qui, de sa main, « forma le premier Adam avec la terre » (Gn 2, 7).
Il a fait cela pour ceux qui cherchaient des miracles afin de croire : « Les juifs cherchent des miracles » (1Co 1, 22). Ce n'est pas la piscine de Siloé qui a ouvert les yeux de l'aveugle, comme ce n'étaient pas les eaux du Jourdain qui ont purifié Naaman (2R 5, 14) : c'est le commandement du Seigneur qui accomplit tout. Bien plus, ce n'est pas l'eau de notre baptême, mais les noms de la Trinité qu'on prononce sur elle qui nous purifient. « Il enduisit ses yeux de boue », afin que les pharisiens nettoient l'aveuglement de leur cœur... Ceux qui voyaient la lumière matérielle étaient conduits par un aveugle qui voyait la lumière de l'esprit ; et, dans sa nuit, l'aveugle était conduit par ceux qui voyaient extérieurement, mais étaient spirituellement aveugles.
L'aveugle a lavé la boue de ses yeux, et il s'est vu lui-même ; les autres ont lavé l'aveuglement de leur cœur, et ils se sont examinés eux-mêmes. Ainsi, en ouvrant extérieurement les yeux d'un aveugle, notre Seigneur ouvrait secrètement les yeux de beaucoup d'autres aveugles... Dans ces quelques mots du Seigneur étaient cachés des trésors admirables, et dans cette guérison, était esquissé un symbole : Jésus, fils du Créateur.
ou
Saint Grégoire de Narek (vers 944-vers 1010), moine et poète arménien
Livre de prières, n° 40 (trad. SC 78, p. 237 rev.)
« Il se lava ; quand il revint, il voyait »
Dieu tout-puissant, Bienfaiteur, Créateur de l'univers,
écoute mes gémissements, moi qui suis en danger.
Délivre-moi de la crainte et de l'angoisse ;
libère-moi par ta force puissante, toi qui peux tout...
Seigneur Christ, coupe les mailles de mon filet par l'épée de ta croix victorieuse, l'arme de vie.
De tous côtés ce filet m'enveloppe, moi captif, pour me faire périr ;
conduis vers le repos mes pas chancelants et biaisants.
Guéris la fièvre de mon cœur qui étouffe.
Je suis coupable envers toi, ôte de moi le trouble, fruit de l'invention diabolique,
fais disparaître l'obscurité de mon âme angoissée...
Renouvelle en mon âme l'image de lumière de la gloire de ton nom, grand et puissant.
Intensifie l'éclat de ta grâce sur la beauté de mon visage
et sur l'effigie des yeux de mon esprit, moi qui suis né de terre (Gn 2, 7).
Corrige en moi, rétablis plus fidèlement, l'image qui reflète la tienne (Gn 1, 26).
Par une pureté lumineuse, fais disparaître mes ténèbres, pécheur que je suis.
Inonde mon âme de ta lumière divine, vivante, éternelle, céleste,
pour qu'en moi grandisse la ressemblance au Dieu Trinité.
Toi seul, ô Christ, es béni avec le Père
pour la louange de ton Esprit Saint
dans les siècles des siècles. Amen.
ou
Saint Irénée de Lyon (v. 130-v. 208), évêque, théologien et martyr
Contre les Hérésies V,15,2-4 (trad. SC 153, p. 205-211)
« Il est l'image du Dieu invisible... ; c'est en lui que tout a été créé... ; tout a été créé par lui et pour lui » (Col 1,15-16)
Lorsqu'il a eu affaire à l'aveugle-né, ce n'était plus seulement par une parole, mais par une action que le Seigneur lui a rendu la vue. Il n'agit pas ainsi sans raison ni au hasard, mais afin de faire connaître la Main de Dieu qui, au commencement, avait modelé l'homme. Et c'est pourquoi, lorsque ses disciples lui ont demandé par la faute de qui, de lui-même ou de ses parents, cet homme était né aveugle, le Seigneur a déclaré : « Ni lui n'a péché, ni ses parents, mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui ». Ces « œuvres de Dieu », c'est d'abord la création de l'homme, car l'Écriture nous le décrit bien comme une action : « Et Dieu prit du limon de la terre, et il modela l'homme » (Gn 2,7). C'est pour cela que le Seigneur a craché à terre, a fait de la boue et en a enduit les yeux de l'aveugle. Il montrait par là de quelle façon avait eu lieu le modelage originel, et, pour ceux qui étaient capables de comprendre, il manifestait la Main de Dieu qui avait pétri l'homme à partir du limon...
Et parce que, dans cette chair modelée selon Adam, l'homme était tombé dans la transgression et avait besoin du bain de la nouvelle naissance (Tt 3,5), le Seigneur a dit à l'aveugle-né, après lui avoir enduit les yeux de boue : « Va te laver à la piscine de Siloé ». Il lui accordait ainsi à la fois le remodelage et la régénération opérée par le bain. Aussi, après s'être lavé, « il s'en revint, voyant clair », afin de reconnaître celui qui l'avait remodelé et d'apprendre en même temps quel était le Seigneur qui lui avait rendu la vie...
Ainsi celui qui, au commencement, avait modelé Adam et à qui le Père avait dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1,26), celui-là même s'est manifesté aux hommes à la fin des temps et a remodelé les yeux de ce descendant d'Adam.
CARÊME IV - Dimanche B
Commentaire de l’Évangile
Cardinal Joseph Ratzinger [Pape Benoît XVI]
Sermons de carême 1981 (trad. Au commencement, Fayard 1986, p. 84 rev.)
« Ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle »
« Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus : lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,5-9)... Ce texte extraordinairement riche fait clairement allusion à la première chute... Jésus Christ revient sur les pas d'Adam. Contrairement à Adam, il est vraiment « comme Dieu » (cf Gn 3,5). Mais être comme Dieu, être égal à Dieu, c'est « être Fils » et donc totalement relation : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même » (Jn 5,19). C'est pourquoi celui qui est véritablement égal à Dieu ne se cramponne pas à son autonomie, au caractère illimité de son pouvoir et de son vouloir. Parce qu'il parcourt le chemin inverse, il devient le tout-dépendant, il devient le serviteur. Parce qu'il ne prend pas le chemin de la puissance, mais celui de l'amour, il peut descendre jusqu'au mensonge d'Adam, jusqu'à la mort, et là, ériger la vérité, donner la vie.
Ainsi, le Christ devient le nouvel Adam par qui la vie humaine prend un nouveau départ... La croix, lieu de son obéissance, devient ainsi le vrai arbre de vie. Le Christ devient l'image opposée au serpent, ainsi que le dit Jean dans son évangile. De cet arbre ne vient pas la parole de tentation, mais la parole de l'amour sauveur, la parole de l'obéissance, par laquelle Dieu lui-même s'est fait obéissant, et nous offre ainsi son obéissance comme champ de la liberté. La croix est l'arbre de vie à nouveau accessible. Dans sa Passion, le Christ, pour ainsi dire, a écarté le glaive fulgurant (Gn 3,24), a traversé le feu et a dressé la croix comme véritable axe du monde, sur lequel se relève le monde. C'est pourquoi l'eucharistie, comme présence de la croix, est l'arbre de vie qui reste toujours au milieu de nous et nous invite à recevoir les fruits de la vie véritable.
ou
Sermon attribué à saint Ephrem (vers 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
Sur la pénitence (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, Mediaspaul 1990, t. 2, p. 143)
« Il faut que le Fils de l'homme soit élevé afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle. »
Lorsque le peuple a péché dans le désert (Nb 21, 5s), Moïse, qui était prophète, a ordonné aux Israélites de dresser un serpent sur une croix, c'est-à-dire de mettre à mort le péché... C'était un serpent qu'il fallait regarder, puisque c'était par des serpents que les fils d'Israël avaient été frappés pour leur châtiment. Et pourquoi par des serpents ? Parce qu'ils avaient renouvelé la conduite de nos premiers parents. Adam et Ève avaient péché tous deux en mangeant du fruit de l'arbre ; les Israélites avaient murmuré pour une question de nourriture. Proférer des paroles de plainte parce qu'on manque de légumes, c'est le comble du murmure. Voilà ce qu'atteste le psaume : « Ils parlèrent contre Dieu dans les lieux arides » (Ps 77, 17). Or, dans le paradis aussi, le serpent a été à l'origine du murmure...
Les fils d'Israël devaient ainsi apprendre que le même serpent qui avait tramé la mort d'Adam, leur avait procuré la mort à eux aussi. Moïse l'a suspendu donc au bois, afin qu'en le voyant, ils soient amenés, par la similitude, à se souvenir de l'arbre. Ceux, en effet, qui tournaient leurs yeux vers lui étaient sauvés, non certes grâce au serpent, mais à cause de leur conversion. Ils regardaient le serpent et ils se rappelaient leur péché. Parce qu'ils étaient mordus, ils se repentaient et, une fois de plus, ils étaient sauvés. Leur conversion transformait le désert en demeure de Dieu ; le peuple pécheur devenait par la pénitence une assemblée ecclésiale et, bien mieux, malgré lui, il adorait la croix.
ou
Théodore de Mopsueste ( ?-428), évêque et théologien
Commentaire de Jean ; CSCO 115,116 (trad. Jean expliqué, DDB 1985, p. 64)
« Dieu a tant aimé le monde »
« Que la croix ne vous effraie pas, dit le Seigneur Jésus, et ne vous fasse pas douter des paroles que je vous dis. » Le serpent élevé par Moïse dans le désert était efficace par la puissance de celui qui ordonnait de l'élever... C'est ainsi que le Seigneur se charge du sort des hommes et souffre les douleurs de la croix, mais grâce à la puissance qui l'habite, il a rendu ceux qui croient en lui dignes de la vie éternelle. Au temps de Moïse, le serpent d'airain, sans posséder la vie, grâce à la puissance d'un autre, délivrait de la mort ceux qui allaient périr sous la morsure venimeuse, pourvu qu'ils tournent leurs regards vers lui. Jésus, de la même manière, malgré son apparence mortelle et ses souffrances, donne pourtant la vie à ceux qui croient en lui, grâce à la puissance qui l'habite.
Jésus continue : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle. » « C'est là encore, dit-il, un signe de l'amour de Dieu... » Comment a-t-il pu dire : « Dieu a donné son Fils unique » ? Il est évident que la divinité ne peut pas souffrir. Cependant, grâce à leur union, l'humanité et la divinité de Jésus ne forment qu'un. C'est pourquoi, bien que seul l'homme souffre, tout ce qui touche son humanité est attribué aussi à sa divinité...
Saint Paul, pour montrer cette grandeur de la Passion, dit : « S'ils l'avaient connu, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire » (1Co 2,8). Il veut révéler, en donnant ce titre-là à Jésus, la grandeur de la Passion ; de la même manière, notre Seigneur, pour montrer la richesse de son amour par les souffrances qu'il a supportées, déclare très justement : « Dieu a donné son Fils unique. »
ou
Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève et docteur de l'Église
In Ephata (Fayard, 1988) II, p. 213
« Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique »
Dieu ne pouvait-il point fournir au monde un autre remède que celui de la mort de son Fils ? Ô certes, il le pouvait bien faire, et par mille autres moyens que celui-là ; car n'était-il pas en sa puissance de pardonner à la nature humaine d'un pouvoir absolu et par pure miséricorde, sans y faire entrevenir la justice et sans l'intermission d'aucune créature ? Il le pouvait sans doute ; et qui en eût osé parler ou y trouver à redire ? Personne, car il est maître souverain et peut tout ce qu'il lui plaît. Ou encore, s'il se voulait servir pour cette rédemption de l'entremise de quelque créature, n'en pouvait-il pas créer une d'une telle excellence et dignité que, par ce qu'elle eût fait ou souffert, elle eût suffisamment satisfait pour les péchés de tous les hommes ? Assurément, et il pouvait nous racheter par mille autres moyens que celui de la mort de son Fils.
Mais il ne l'a pas voulu, car ce qui était suffisant à notre salut ne l'était pas à assouvir son amour ; et pour nous montrer combien il nous aimait, ce divin Fils est mort de la mort la plus rude et ignominieuse qui est celle de la croix.
Que reste-il donc, et quelle conséquence pourrons-nous tirer de cela, sinon que, puisqu'il est mort d'amour pour nous, nous mourions aussi d'amour pour lui, ou, si nous ne pouvons mourir d'amour, que du moins nous ne vivions autrement que pour lui ?... C'est de quoi se plaignait le grand saint Augustin : « Seigneur, disait-il, est-il possible que l'homme sache que vous êtes mort pour lui et qu'il ne vive pas pour vous ? » Et ce grand amoureux, saint François : « Ah, disait-il en sanglotant, vous êtes mort d'amour et personne ne vous aime ! »...
Il n'y a pas d'autre rédemption qu'en cette croix. Ô Dieu, quelle grande utilité et quel profit pour nous que de contempler la croix et la Passion ! Est-il possible de contempler cette humilité de notre Sauveur sans devenir humble et sans aimer les humiliations ? Peut-on voir son obéissance sans être obéissant ? Oh non, certes, nul n'a jamais regardé notre Seigneur crucifié et est resté mort ou malade. Et au contraire, tous ceux qui meurent, c'est parce qu'ils refusent de le regarder, comme ceux d'entre les enfants d'Israël qui n'avaient pas voulu regarder le serpent que Moïse avait fait dresser sur la colonne.
CARÊME IV - Dimanche C
Commentaire de l’Évangile
Saint Jean Cassien (v. 360-435)
fondateur de monastère à Marseille
De la perfection, chap. VII ; SC 54 (Conférences VIII-XVII; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 105-106)
Le chemin des fils
Si quelqu’un veut tendre à la perfection, parti du premier degré, qui est celui de la crainte, état proprement servile, (…) il s’élèvera par un progrès continu, jusqu’aux voies supérieures de l’espérance. Celle-ci (…) attend la récompense. (…) Mais elle n’est pas encore parvenue à ce sentiment du fils qui, se confiant en l’indulgence et la libéralité paternelle, ne doute pas que tout ce qui est à son père ne soit également sien.
Le prodigue de l’Évangile n’ose plus même y aspirer, après qu’il a perdu, avec le bien de son père, jusqu’à son nom de fils. Voyez : il a envié les gousses que mangeaient les pourceaux, c’est-à-dire le mets sordide du vice ; et on lui refusait de s’en rassasier. Alors, il est rentré en soi-même. Touché d’une crainte salutaire, il s’est pris d’horreur pour l’immondicité des pourceaux, il a redouté les tourments cruels de la faim. Ces sentiments font de lui en quelque sorte un esclave. Mais, songeant au salaire dont on paye les mercenaires, il convoite leur condition, et il dit : « Que de mercenaires chez mon père ont le pain en abondance ; et moi, je meurs de faim ici. Je retournerai chez mon père, et lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et devant vous ; je ne suis plus digne d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme l’un de vos mercenaires. » (Lc 15,17-19) Cependant, le père a bondi a sa rencontre. Cette parole d’humble repentir que dicte la tendresse, il l’accueille avec plus de tendresse encore. Non, il ne veut pas accorder à son enfant des biens d’une moindre valeur ; mais, lui faisant franchir immédiatement les deux degrés inférieurs, il le restitue dans sa dignité de fils.
Et nous aussi, hâtons-nous de monter, par la grâce d’une indissoluble charité, à ce troisième degré des fils, qui regardent comme étant à soi tout ce qui appartient à leur père ; méritons de recevoir en nous l’image et la ressemblance de notre Père des cieux. Alors, à l’imitation du Fils véritable, nous pourrons proclamer : « Tout ce qu’à mon Père est à moi. » (Jn 16,15)
ou
Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), prêtre, curé d'Ars
1er sermon sur la miséricorde de Dieu pour le 3ème dimanche après la Pentecôte
« Il était perdu, et il est retrouvé »
« J'ai bien mal fait d'avoir abandonné mon père qui m'aimait tant ; j'ai dissipé tout mon bien en menant une mauvaise vie ; je suis tout déchiré et tout sale, comment est-ce que mon père pourra me reconnaître pour son fils ? Mais je me jetterai à ses pieds, je les arroserai de mes larmes ; je lui demanderai de me mettre seulement au nombre de ses serviteurs »... Son père, qui pleurait depuis bien longtemps sa perte, le voyant venir de loin, oublia son grand âge et la mauvaise vie de ce fils, il se jeta à son cou pour l'embrasser. Ce pauvre enfant, tout étonné de l'amour de son père pour lui, s'écrie... : « Je ne mérite plus d'être appelé votre fils, mettez-moi seulement au nombre de vos serviteurs. —Non, non, mon fils, s'écrie le père..., tout est oublié, ne pensons plus qu'à nous réjouir. Qu'on lui apporte sa première robe pour l'en revêtir... ; qu'on tue le veau gras et qu'on se réjouisse ; car mon fils était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé ».
Belle figure, mes frères, de la grandeur de la miséricorde de Dieu pour les pécheurs les plus misérables !... Ô mon Dieu, que le péché est quelque chose d'affreux ! Comment peut-on le commettre ? Mais tout misérables que nous sommes, dès que nous prenons la résolution de nous convertir..., les entrailles de sa miséricorde sont touchées de compassion. Ce tendre Sauveur court, par sa grâce, au-devant des pécheurs, il les embrasse en les favorisant des consolations les plus délicieuses... Ô moment délicieux ! Que nous serions heureux si nous avions le bonheur de le comprendre ! Mais hélas, nous ne correspondons pas à la grâce, et alors, ces heureux moments disparaissent. Jésus Christ dit au pécheur par la bouche de ses ministres : « Que l'on revête ce chrétien qui est converti de sa première robe, qui est la grâce du baptême qu'il a perdue ; qu'on le revête de Jésus Christ, de sa justice, de ses vertus et de tous ses mérites » (cf Ga 3,27). Voilà, mes frères, la manière dont Jésus Christ nous traite quand nous avons le bonheur de quitter le péché pour nous donner à lui. Ah, quel sujet de confiance pour un pécheur, quoique bien coupable, de savoir que la miséricorde de Dieu est infinie !
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Homélies sur les psaumes, Ps 138, 5-6; CCL 40, 1992-1993 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 347)
« Comme il était encore loin, son père l’aperçut »
« De loin tu as compris mes pensées, tu as découvert mon sentier, tu as prévu tous mes chemins » (Ps 138, 2-3). Pendant que je suis encore voyageur, avant mon arrivée dans la patrie, tu as compris ma pensée. Songez au fils cadet, parti au loin... L'aîné n'était pas parti au loin, il travaillait aux champs et il symbolisait les saints qui, sous la Loi, observaient les pratiques et les préceptes de la Loi.
Mais le genre humain, qui s'était égaré dans le culte des idoles, était « parti au loin ». Rien, en effet, n'est aussi loin de celui qui t'a créé que cette image modelée par toi-même, pour toi. Le fils cadet partit donc dans une région lointaine, emportant avec lui sa part d'héritage et, comme nous l'apprend l'Évangile, il la gaspilla... Après tant de malheurs et d'accablement, d'épreuves et de dénuement, il se rappela son père et voulut revenir vers lui. Il se dit : « Je me lèverai, et j'irai vers mon père… » Mais celui que j’avais abandonné, n'est-il pas partout ? C’est pourquoi dans l'Évangile, le Seigneur nous dit que son père « vint au-devant de lui ». C'est vrai, parce qu'il avait « compris de loin ses pensées. Tu as prévu tous mes chemins ». Lesquels ? sinon les mauvais chemins qu'il avait suivis pour abandonner son père, comme s'il pouvait se cacher à ses regards qui le réclament, ou comme si la misère écrasante qui le réduisait à garder les porcs n'était pas le châtiment que le père lui infligeait dans son éloignement en vue de le recevoir à son retour ?…
Dieu sévit contre nos passions, où que nous allions, si loin que nous puissions nous éloigner. Donc, comme un fuyard qu'on arrête, le fils dit : « Tu as découvert mon sentier, et tu as prévu tous mes chemins ». Mon chemin, si long soit-il, n’a pas pu m’éloigner de ton regard. J’avais beaucoup marché, mais tu étais là où je suis arrivé. Avant même que j'y sois entré, avant même que j'y aie marché, tu l’as vu d'avance. Et tu as permis que je suive mes chemins dans la peine, pour que, si je ne voulais plus peiner, je revienne dans tes chemins… Je confesse ma faute devant toi : j'ai suivi mon propre sentier, je me suis éloigné de toi ; je t'ai quitté, toi auprès de qui j'étais bien ; et pour mon bien, il a été mauvais pour moi d'avoir été sans toi. Car, si je m'étais trouvé bien sans toi, je n'aurais peut-être pas voulu revenir à toi.
ou
Saint Pierre Chrysologue (v. 406-450), évêque de Ravenne, docteur de l'Église
Homélie sur le pardon, 2, 3 (trad. bréviaire)
« Je vais retourner chez mon père »
Si la conduite de ce jeune homme nous déplaît, ce qui nous fait horreur, c'est son départ : quant à nous, ne nous éloignons jamais d'un tel père ! La seule vue du père fait fuir les péchés, repousse la faute, exclut toute inconduite et toute tentation. Mais, si nous sommes partis, si nous avons gaspillé tout l'héritage du père dans une vie de désordre, s'il nous est arrivé de commettre quelque faute ou méfait, si nous sommes tombés dans le gouffre de l'impiété et dans un effondrement total, levons-nous une bonne fois et revenons à un si bon père, invités par un si bel exemple.
« Quand le père le vit, il fut saisi de pitié, il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. » Je vous le demande : quelle place y-a-t-il ici pour le désespoir ? Quel prétexte pour une excuse ? Quelle fausse raison de craindre ? À moins peut-être que l'on craigne la rencontre du père, que l'on ait peur de ses baisers et de ses embrassements ; à moins que l'on croie que le père veut saisir pour récupérer, au lieu de recevoir pour pardonner, lorsqu'il attire son enfant par la main, le prend sur son cœur, le serre dans ses bras. Mais une telle pensée, qui écrase la vie, qui s'oppose à notre salut, est amplement vaincue, amplement anéantie par ce qui suit : « Le père dit à ses domestiques : Vite, apportez le plus beau vêtement pour l'habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. » Après avoir entendu cela, pouvons-nous encore tarder ? Qu'attendons-nous pour revenir au père ?
ou
Attribué à saint Macaire d'Égypte ( ?-405), moine
Homélie 16 de la 3e collection (trad. SC 275, p.207)
Le retour du fils prodigue
Approchons-nous du Seigneur, de la porte spirituelle, et frappons pour qu'il nous ouvre. Demandons à le recevoir lui-même, lui le pain de la vie (Jn 6,34). Disons-lui : « Donne-moi, Seigneur, le pain de la vie afin que je vive, car je vais à ma perte, tenaillé par la famine du péché. Donne-moi le vêtement lumineux du salut afin que je cache la honte de mon âme, car je suis nu, privé de la puissance de ton Esprit et honteux de l'indécence de mes passions » (Gn 3,10).
Et s'il te dit : « Tu avais un vêtement, qu'en as-tu fait ? » réponds-lui : « Je me suis heurté à des brigands, ils m'ont dépouillé et laissé à demi-mort, puis ils m'ont dévêtu et me l'ont pris (Lc 10,30s). Donne-moi des sandales spirituelles, car les pieds de mon esprit sont transpercés par les épines et les chardons (Gn 3,18) ; j'erre dans le désert et je ne peux plus avancer. Donne la vue à mon cœur, afin que je voie de nouveau ; ouvre les yeux de mon cœur, car mes ennemis invisibles m'ont aveuglé en me recouvrant du voile de la ténèbre, et je ne peux plus contempler ton visage céleste et tant désiré. Donne-moi l'ouïe spirituelle, car mon intelligence est sourde et je ne peux plus entendre tes entretiens si doux et agréables. Donne-moi l'huile d'allégresse (Ps 44,8) et le vin de la joie spirituelle, pour que je l'applique sur mes blessures et puisse reprendre vie. Guéris-moi et rends-moi la santé car mes ennemis, de redoutables brigands, m'ont laissé étendu à demi-mort ».
Heureuse l'âme qui supplie avec persévérance et foi, comme indigente et blessée, parce qu'elle recevra ce qu'elle demande ; elle obtiendra la guérison et le remède éternels et elle sera vengée de ses ennemis, les passions du péché.
CARÊME IV - Ferie II
Commentaire de l’Évangile
Baudouin de Ford ( ?-v. 1190), abbé cistercien
Homélie sur la lettre aux Hébreux 4, 12 ; PL 204, 451-453
« L'homme crut à la parole que Jésus lui avait dite »
« La parole de Dieu est vivante » (He 4, 12). Toute la grandeur, la force et la sagesse de la parole de Dieu, voilà ce que par ces mots l'apôtre montre à ceux qui cherchent le Christ, parole, force et sagesse de Dieu. Cette parole était au commencement auprès du Père, éternelle avec lui (Jn 1, 1). Elle a été révélée en son temps aux apôtres, annoncée par eux et reçue humblement par le peuple des croyants...
Elle est vivante cette parole à qui le Père a donné d'avoir la vie en elle-même, comme lui la possède en lui-même (Jn 5, 26). Elle est donc non seulement vivante, mais elle est la vie, comme il est écrit : « Moi, je suis le chemin, la vérité, et la vie » (Jn 14, 6). Et puisqu'elle est la vie, elle est vivante et vivifiante, car tout « comme le Père relève les morts et leur donne la vie, le Fils, lui aussi, donne la vie à qui il veut » (Jn 5, 21). Elle est vivifiante lorsqu'elle appelle Lazare hors du tombeau et lui dit : « Lazare, viens dehors ! » (Jn 11, 43) Lorsque cette parole est proclamée, la voix qui la prononce résonne à l'extérieur avec une force qui, perçue à l'intérieur, fait revivre les morts, et en éveillant la foi, suscite de vrais fils à Abraham (Mt 3, 9). Oui, elle est vivante cette parole, vivante dans le cœur du Père, dans la bouche de celui qui la proclame, dans le cœur de celui qui croit et qui aime.
ou
Imitation de Jésus Christ, traité spirituel du 15ème siècle
IV, 18 (trad. Ravinaud, Médiaspaul 1984, p. 251)
« Vous ne pouvez donc pas croire à moins d'avoir vu des signes ? »
« Celui qui scrute la majesté de Dieu sera accablé par sa gloire » (Pr 25,27 Vulg). Dieu n'a pas donné à l'homme l'intelligence suffisante pour tout connaître... ; ce que l'on exige de toi, c'est une foi solide et une vie pure, et non une connaissance universelle. Si tu ne peux parfois même pas comprendre et saisir ce qui est au-dessous de toi, comment comprendrais-tu ce qui est au-dessus ? Abandonne-toi à Dieu, soumets ta raison à ta foi, et la lumière nécessaire te sera donnée.
Certains sont tentés au sujet de la foi et du saint sacrement ; il peut y avoir là une suggestion de l'ennemi. Ne te laisse donc pas assaillir par les doutes que le démon t'inspire, ni tourmenter par les pensées qu'il te suggère, mais crois à la parole de Dieu, crois à ses saints et à ses prophètes, et l'esprit mauvais s'enfuira. Il est souvent très profitable à un serviteur de Dieu de subir de telles épreuves. En effet, le diable ne tente pas les incroyants et les pécheurs, puisqu'il est sûr de les posséder ; c'est aux fidèles et aux amis de Dieu qu'il s'attaque afin de s'emparer d'eux par tous les moyens.
Continue donc d'avancer dans la voie de Dieu avec une foi simple et inébranlable ; approche-toi de lui avec un respect humble, et pour tout ce qui dépasse ta compréhension, abandonne-toi avec confiance à la toute-puissance de Dieu. Dieu ne trompe jamais personne, mais celui qui se fie trop à lui-même risque fort de tomber dans l'erreur. Dieu s'approche des simples, se révèle aux humbles, « donne l'intelligence aux petits » (Ps 118,130), montre le chemin aux âmes pures, mais prive de sa grâce les curieux et les orgueilleux. La raison humaine tombe souvent dans l'erreur, mais la vraie foi est infaillible. La raison et toutes ses recherches doivent se ranger derrière la foi, et non la précéder ou la combattre.
ou
Baudouin de Ford ( ?-v. 1190), abbé cistercien, puis évêque
Homélie 6, sur He 4,12 (trad. Brésard, 2000 ans B, p. 244 rev.)
« L'homme crut à la parole que Jésus lui avait dite »
« La Parole de Dieu est vivante et efficace, plus affilée qu'un glaive à deux tranchants. » (He 4,12) Par ces mots l'apôtre montre à ceux qui cherchent le Christ — Parole, Force et Sagesse de Dieu — tout ce qu'il y a de force, tout ce qu'il y a de sagesse dans la Parole de Dieu. Cette Parole était au commencement auprès du Père, éternelle avec lui (Jn 1,1). Elle a été révélée en son temps aux apôtres, annoncée par eux et reçue humblement dans la foi par le peuple des croyants.
Il y a donc une Parole dans le Père, une Parole dans la bouche des apôtres, et une Parole dans le cœur des croyants. La Parole dans la bouche est l'expression de la Parole qui est dans le Père ; elle est l'expression aussi de la Parole qui est dans le cœur de l'homme. Lorsque l'on comprend la Parole, ou qu'on la croit, ou qu'on l'aime, la Parole dans le cœur de l'homme devient intelligence de la Parole, ou la foi en la Parole, ou l'amour de la Parole. Lorsque ces trois se rassemblent en un seul cœur, tout à la fois on comprend, on croit et on aime le Christ, Parole de Dieu, Parole du Père... Le Christ habite en cette personne par la foi, et par une admirable condescendance, il descend du cœur du Père dans le cœur de l'homme...
Cette Parole de Dieu...est vivante : le Père lui a donné d'avoir la vie en elle-même, comme lui a la vie en lui-même (Jn 5,26). C'est pourquoi elle est non seulement vivante, mais elle est Vie, comme il est écrit : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie » (Jn 14,6). Et puisqu'elle est Vie, elle est vivante pour être vivifiante, car « tout comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut » (Jn 5,21).
ou
Saint Grégoire de Narek (v. 944-v. 1010), moine et poète arménien
Le Livre de prières, 12,1 (trad. SC 78, p.102 rev.)
« Vous ne pourrez donc croire à moins d'avoir vu des signes et des prodiges ? »
« Celui qui invoquera le Nom du Seigneur,
celui-là sera sauvé » (Jl 3,5 ; Rm 10,13).
Quant à moi non seulement je l'invoque
mais avant tout je crois à sa grandeur.
Ce n'est pas pour ses présents
que je persévère dans mes supplications,
mais parce qu'il est la Vie véritable
et qu'en lui je respire ;
sans lui il n'y a ni mouvement ni progrès.
Ce n'est pas tant par les liens de l'espérance
que par les liens de l'amour que je suis attiré.
Ce n'est pas des dons,
mais du Donateur dont j'ai toujours la nostalgie.
Ce n'est pas à la gloire que j'aspire,
mais c'est le Seigneur glorifié que je veux embrasser.
Ce n'est pas la soif de la vie qui toujours je me consume,
mais le souvenir de celui qui donne la vie.
Ce n'est pas après le désir du bonheur que je soupire,
que du plus profond de mon cœur j'éclate en sanglots,
mais c'est par désir de celui qui le prépare.
Ce n'est pas le repos que je cherche,
mais c'est le visage de celui qui apaisera mon cœur suppliant.
Ce n'est pas pour le festin nuptial que je languis,
mais c'est du désir de l'Époux.
Dans l'attente certaine de sa puissance
malgré le fardeau de mes péchés,
je crois avec une espérance inébranlable
et en me confiant dans la main du Tout Puissant,
que non seulement j'obtiendrai le pardon
mais que je le verrai lui en personne,
grâce à sa miséricorde et à sa pitié
et, bien que je mérite parfaitement d'être proscrit,
que j'hériterai du ciel.
ou
Saint Jean Chrysostome (v. 345-407), prêtre à Antioche puis évêque de Constantinople, docteur de l'Église
35ème homélie sur St Jean
« Vous ne pourrez donc pas croire à moins d'avoir vu des signes et des prodiges ? »
« Si vous ne voyez pas des signes et des prodiges, vous ne croirez pas ! » Le fonctionnaire royal semble ne pas croire que Jésus a la puissance de ressusciter les morts : « Descends, avant que mon fils ne meure ! » Il semble croire que Jésus ignore la gravité de la maladie de son enfant. C'est pourquoi Jésus lui fait ce reproche, pour lui montrer que les miracles se font surtout pour gagner et guérir les âmes. Ainsi Jésus guérit le père qui est malade d'esprit non moins que le fils qui est malade de corps, pour nous apprendre qu'il faut s'attacher à lui non à cause des miracles, mais pour son enseignement que les miracles confirment. Car il opère les miracles non pour les croyants, mais pour les incroyants...
De retour chez lui, « il crut, avec tous les gens de sa maison ». Des gens qui n'ont ni vu ni entendu Jésus...croient en lui. Quel enseignement en retirer ? Il faut croire en lui sans exiger des miracles ; il ne faut pas exiger de Dieu des preuves de sa puissance. De nos jours combien de gens montrent un plus grand amour de Dieu lorsque leurs enfants ou leur femme ont reçu quelque soulagement dans leur maladie. Même si nos vœux ne sont pas exaucés, il faut persévérer tout autant dans l'action de grâce et la louange. Restons attachés à Dieu dans l'adversité autant que dans la prospérité.
ou
Saint Anastase d'Antioche ( ?-599), moine puis patriarche d'Antioche
Homélie 5, sur la Résurrection du Christ, 6-9 ; PG 89, 1358-1362 (trad. cf bréviaire, défunts)
« Ton fils est vivant »
« Si le Christ a connu la mort, puis la vie, c'est pour être le Seigneur des morts et des vivants » (Rm 14,9). Mais « Dieu n'est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants » (Lc 20,38). Donc, puisque ce Seigneur des morts est vivant, les morts ne sont plus des morts mais des vivants : la vie règne en eux, pour qu'ils vivent sans plus craindre la mort. De même que « le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus » (Rm 6,9), de même, relevés et libérés de leur état périssable, ils ne verront plus la mort. Ils participeront à la résurrection du Christ, comme lui-même a pris part à notre mort. En effet, le Christ n'est descendu sur terre que pour « broyer les portes de bronze et briser les verrous de fer » (Ps 106,16) qui étaient fermés depuis toujours, et pour arracher notre vie de son état périssable et nous attirer vers lui, nous appelant de l'esclavage à la liberté.
Si ce plan de salut n'est pas encore accompli, car les hommes meurent encore et leurs corps se dissolvent dans la tombe, que ce ne soit nullement un obstacle pour la foi. Car dès maintenant nous avons reçu les arrhes de tous les biens qui nous sont promis, en la personne de celui qui est notre premier né : par lui nous sommes montés au plus haut des cieux. En effet, nous siégeons auprès de celui qui nous a emportés avec lui dans les hauteurs, comme saint Paul le dit : « Avec lui, Dieu nous a ressuscités et nous a fait asseoir dans les cieux avec le Christ » (Ep 2,6).
CARÊME IV - Ferie III
Commentaire de l’Évangile
Saint Jean Cassien (v. 360-435), fondateur de monastère à Marseille
De la protection de Dieu, chap. VI.VIII ; SC 54 (Conférences VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 153.154.158)
« Veux-tu être guéri ? » (Jn 5,6)
L’homme a besoin sans cesse du secours divin : on le montrerait sans peine. L’humaine fragilité ne peut rien accomplir de ce qui regarde le salut, par soi seule et sans l’aide de Dieu. (…) Maintes fois, il arrive que nous souhaitons d’exécuter quelque utile dessein ; rien ne manque à l’ardeur de nos désirs, et la parfaite bonne volonté non plus ne nous fait pas défaut. N’est-il pas vrai pourtant qu’une faiblesse quelconque venant à la traverse, rend inutiles les vœux que nous avons formés et empêche le bon effet de nos résolutions, si le Seigneur, en sa miséricorde, ne nous donne la force de les accomplir ? La multitude est innombrable de ceux qui désirent loyalement se consacrer à la poursuite de la vertu ; mais, si vous comptez ceux qui réussissent à réaliser leur rêve et à persévérer dans leurs efforts, que vous en trouverez peu ! (…)
La protection divine nous suit donc inséparablement. Si grande est la tendresse du Créateur pour sa créature, que sa providence ne serait point satisfaite de nous accompagner ; elle nous précède toujours. Le prophète, qui en avait fait l’expérience, le témoigne ouvertement : « La miséricorde de mon Dieu me préviendra. » (Ps 58,11 Vg) Aperçoit-il en nous quelque commencement de bonne volonté, aussitôt il épanche sur nous sa lumière et sa force, il nous excite au salut, donnant la croissance au germe qu’il a semé lui-même ou qu’il voit sortir de terre par nos efforts. « Avant qu’ils crient vers moi, dit-il, je les entendrai ; ils parleront encore, que je les exaucerai. » (Is 65,24) Il est dit encore : « Au son de tes cris, aussitôt qu’il t’aura entendu, il te répondra. » (Is 30,19) Et non seulement il nous inspire de saints désirs ; mais il nous prépare les occasions de revenir à la vie, les circonstances favorables pour faire de bons fruits ; il montre aux égarés le droit au chemin du salut.
ou
Saint Maxime de Turin ( ?-v. 420), évêque
Sermon pour le carême (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, t. 1, p. 39 rev.)
« Veux-tu guérir ? » : le carême conduit les catéchumènes à la piscine du baptême
Le nombre de quarante, frères très chers, a une valeur symbolique, liée au mystère de notre salut. En effet, lorsque dans les premiers temps, la méchanceté des hommes eut envahi la surface de la terre, c'est pendant quarante jours que Dieu a fait tomber les eaux du ciel et a inondé la terre entière sous les pluies du déluge (Gn 7). Dès cette époque, l'histoire du salut était donc annoncée symboliquement : pendant quarante jours, la pluie est tombée pour purifier le monde. Maintenant, c'est aussi pendant les quarante jours du carême que la miséricorde est offerte aux hommes pour qu'ils se purifient...
Oui, le déluge est le symbole du baptême ; ce qui s'est produit alors s'accomplit encore aujourd'hui... Quand les péchés de toute la terre ont disparu, noyés au fond de l'abîme, la sainteté a pu s'élever tout près du ciel ; voilà ce qui se réalise maintenant aussi dans l'Église du Christ... Portée par l'eau du baptême, elle s'élève près du ciel ; les superstitions et les idoles sont englouties, et sur terre se répand la foi, jaillie de l'arche du Sauveur... Certes, nous-mêmes sommes pécheurs..., et ce monde sera détruit. Seuls échapperont à la ruine ceux que l'arche portera enfermés en son sein. Cette arche, c'est l'Église... Oui, nous vous l'annonçons, ce monde fera naufrage ; c'est pourquoi nous vous exhortons, vous, tous les hommes, à vous réfugier dans ce sanctuaire.
ou
Romanos le Mélode ( ?-v. 560), compositeur d'hymnes
Hymne « Aux nouveaux baptisés », str. 1-5, 19 (trad. SC 283, p. 343s)
Le Carême, dernière préparation de ceux qui seront baptisés à Pâques
[Nouveaux baptisés,] enfants du baptistère, nous tous qui venons de recevoir la lumière, nous crions en te rendant grâces, Christ Dieu : « Tu nous as illuminés de la lumière de ton visage, tu nous as revêtus de la robe qui convient à tes noces (Ps 4, 7 ; Mt 22, 11). Gloire à toi, gloire à toi, car tel fut ton bon plaisir. »
Qui dira, qui montrera au premier créé, Adam, la beauté, l'éclat, la dignité de ses enfants ? Qui racontera aussi à la malheureuse Ève que ses descendants sont devenus rois, vêtus d'une robe de gloire, et qu'avec grande gloire ils glorifient Celui qui les a glorifiés, tout brillants par le corps, l'esprit et le vêtement ?... Et qui les a exaltés ? C'est, bien sûr, notre Résurrection. Gloire à toi, gloire à toi, car tel fut ton bon plaisir...
Tu es brillant, tu es radieux, Adam... En te voyant, ton Adversaire se dessèche et crie : « Qui est celui que je vois ? Je ne sais pas. La poussière a été rénovée (Gn 2, 7), la cendre a été divinisée. Le pauvre, l'infime a été invité, il s'est baigné, il est entré pour s'attabler. On l'entraîne au banquet, il a eu l'audace de manger et la hardiesse de boire Celui-là même qui l'a fait. Et qui lui a donné ? C'est, bien sûr, sa Résurrection. –-Gloire à toi, gloire à toi, car tel fut ton bon plaisir.
« De ses fautes anciennes il n'a plus souvenir, de ses premières blessures il ne montre plus la moindre cicatrice. Ses longues années de paralysie, il les a rejetées dans la piscine, comme jadis le paralytique, et maintenant il ne porte plus son lit sur les épaules, mais en vérité il porte sur lui la croix de Celui qui l'a pris en pitié et qui, moi, m'a perdu. Autrefois, l'Ami des hommes (Sg 1, 6) a souvent lavé beaucoup d'hommes dans les eaux, et ils n'ont pas brillé ainsi. Ceux-là, leur Résurrection les a rendus éclatants ». –-Gloire à toi, gloire à toi, car tel fut ton bon plaisir...
Te voici recréé, nouveau baptisé, te voici renouvelé ; ne courbe plus le dos sous les péchés. Tu possèdes la croix comme bâton ; appuie-toi sur elle. Apporte-la dans ta prière, apporte-la à table, dans ton lit et partout comme ton titre de gloire... Crie aux démons : « La croix en main, je me tiens debout, chérissant notre Résurrection ». –-Gloire à toi, gloire à toi, car tel fut ton bon plaisir.
ou
Saint Augustin (354-430), évêque d'Hippone (Afrique du Nord) et docteur de l'Église
Sermon 124
« Est-ce que tu veux retrouver la santé ? »
Les miracles du Christ sont des symboles des différentes circonstances de notre salut éternel…; cette piscine est le symbole du don précieux que nous fait le Verbe du Seigneur. En peu de mots, cette eau, c’est le peuple juif ; les cinq portiques, c’est la Loi écrite par Moïse en cinq livres. Cette eau était donc entourée par cinq portiques, comme le peuple par la Loi qui le contenait. L'eau qui s'agitait et se troublait, c'est la Passion du Sauveur au milieu de ce peuple. Celui qui descendait dans cette eau était guéri, mais un seul, pour figurer l'unité. Ceux qui ne peuvent pas supporter qu'on leur parle de la Passion du Christ sont des orgueilleux ; ils ne veulent pas descendre et ne sont pas guéris. « Quoi, dit cet homme hautain, croire qu'un Dieu s'est incarné, qu'un Dieu est né d'une femme, qu'un Dieu a été crucifié, flagellé, qu'il a été couvert de plaies, qu'il est mort et a été enseveli ? Non, jamais je ne croirais à ces humiliations d'un Dieu, elles sont indignes de lui ».
Laissez parler ici votre cœur plutôt que votre tête. Les humiliations d'un Dieu paraissent indignes aux arrogants, c’est pourquoi ils sont bien éloignés de la guérison. Gardez-vous donc de cet orgueil ; si vous désirez votre guérison, acceptez de descendre. Il y aurait de quoi s'alarmer, si on vous disait que le Christ a subi quelque changement en s'incarnant. Mais non… votre Dieu reste ce qu'il était, n'ayez aucune crainte ; il ne périt pas et il vous empêche vous-même de périr. Oui, il demeure ce qu'il est ; il naît d'une femme, mais c'est selon la chair… C'est comme homme qu'il a été saisi, garrotté, flagellé, couvert d’outrages, enfin crucifié et mis à mort. Pourquoi vous effrayer ? Le Verbe du Seigneur demeure éternellement. Celui qui repousse ces humiliations d'un Dieu ne veut pas être guéri de l'enflure mortelle de son orgueil.
Par son incarnation, notre Seigneur Jésus Christ a donc rendu l'espérance à notre chair. Il a pris les fruits trop connus et si communs de cette terre, la naissance et la mort. La naissance et la mort, voilà, en effet, des biens que la terre possédait en abondance ; mais on n'y trouvait ni la résurrection, ni la vie éternelle. Il a trouvé ici les fruits malheureux de cette terre ingrate, et il nous a donné en échange les biens de son royaume céleste.
ou
Jean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg
Sermon 8, pour le 1er vendredi de carême (trad. Cerf 1991, p. 57s rev.)
« Est-ce que tu veux retrouver la santé ? »
Cette piscine...représente la personne de notre Seigneur Jésus Christ, si digne d'amour, et l'eau remuée dans cette piscine, c'est le sang béni du Fils de Dieu si aimé, Dieu et homme, qui nous a tous lavés de son précieux sang et qui, par amour, veut laver tous ceux qui viennent à lui simplement (1P 1,19 ; Ap 7,14)... Les malades peuvent symboliser les hommes adonnés à l'orgueil, à la colère, à la haine, à l'avarice, à la luxure, ce qui nous donne à comprendre que tous les malades de ce genre, qui peuvent se laver dans le sang du Christ, seront complètement guéris, si toutefois ils veulent descendre dans cette eau. Les cinq portiques de cette piscine peuvent représenter, en un sens, les cinq plaies sacrées de notre Seigneur, par lesquelles et dans lesquelles nous avons tous été sauvés...
Sous ces portiques de la piscine se tenaient un grand nombre de malades, et celui qui descendait dans la piscine, aussitôt après l'agitation de l'eau, était complètement guéri. Que signifient donc cette agitation et ce contact, si ce n'est que le Saint Esprit descend d'en haut dans l'homme, et vient toucher l'intérieur de l'homme et y provoque une grosse agitation, si bien que l'intérieur de cet homme est vraiment retourné et complètement changé ? Il ne goûte plus les choses qui lui plaisaient auparavant ; et ce qui lui faisait horreur fait maintenant sa jouissance. Le mépris, la pauvreté extérieure et intérieure, le renoncement, la vie intérieure, l'humilité, le détachement de toutes les choses créées : voilà ce qui fait maintenant son plus grand bonheur. Quand ce contact a lieu, le malade, c'est-à-dire l'homme extérieur, descend tout entier et à fond dans la piscine, et il se lave dans le Christ, dans son sang très précieux et, par la vertu de ce contact, il est sûrement guéri, comme il est encore écrit ailleurs : « Tous ceux qui le touchaient étaient guéris » (Mt 14,36).
ou
Jean Tauler (v. 1300-1361), dominicain à Strasbourg
Sermon 8 (trad. Cerf 1991, p. 63)
« Lève-toi, prends ton brancard, et marche »
Notre Seigneur est venu à la piscine de Bézatha ; il y a trouvé un homme malade depuis trente-huit ans, et il lui a dit : « Veux-tu être guéri ? »... Mes enfants, remarquez bien que ce malade était resté là très longtemps, de longues années. Ce malade était destiné à servir la gloire de Dieu, et non la mort (Jn 11,4). Oh, si l'on voulait s'efforcer de comprendre dans un esprit de vraie patience l'enseignement profond contenu dans le fait que le malade avait attendu trente-huit ans que Dieu le guérisse et lui ordonne de s'en aller !
Cela s'adresse aux gens qui, ayant à peine commencé une vie un peu à part et ne voyant pas se produire aussitôt les grandes choses attendues, croient tout perdu et se plaignent de Dieu comme s'il les traitait injustement. Comme il y a peu d'hommes qui possèdent cette noble vertu de pouvoir s'abandonner et se résigner, qui se tiennent pour ce qu'ils sont, et supportent leur infirmité, leurs entraves et leurs tentations, jusqu'à ce que le Seigneur lui-même les guérisse... Quelle puissance et quelle maîtrise seraient données à cet homme ! C'est à celui-là qu'il serait dit en vérité : « Lève-toi, tu ne dois plus rester couché, tu dois sortir triomphant de toute captivité, être délié et marcher en toute liberté ; tu porteras ton lit, c'est-à-dire ce qui te portait auparavant, tu dois maintenant l'enlever et le porter avec puissance et force. » Celui que le Seigneur délivrera lui-même, celui-là serait bien délivré, il marcherait plein de joie et, après cette longue attente, il obtiendrait une merveilleuse liberté dont sont privés tous ceux qui croient se délivrer eux-mêmes et brisent leurs liens avant le temps.
ou
Saint Ambroise (v. 340-397), évêque de Milan et docteur de l'Église
Sur les mystères, 24s (trad. bréviaire rev.)
« Est-ce que tu veux retrouver la santé ? »
Le paralytique de la piscine de Bézatha attendait un homme [pour l'aider à descendre dans la piscine]. Lequel, sinon le Seigneur Jésus, né de la Vierge ? Avec sa venue, il n'y avait plus seulement une simple préfiguration qui guérissait quelques individus, mais la vérité elle-même qui guérissait tous les hommes. C'est donc lui dont on attendait qu'il descende, lui de qui Dieu le Père a dit à Jean Baptiste : « Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre du ciel et demeurer, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit Saint » (Jn 1,32)... Pourquoi l'Esprit est-il descendu alors comme une colombe, sinon pour que tu voies, pour que tu reconnaisses que la colombe envoyée hors de l'arche par Noé le juste était l'image de cette colombe-là, et pour que tu y reconnaisses la préfiguration du sacrement du baptême ? ...
Est-ce que tu peux encore hésiter dans le doute, alors que le Père proclame pour toi de façon indubitable dans l'Évangile : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour » (Mt 3,17) ; alors que le Fils le proclame, lui sur qui l'Esprit Saint s'est manifesté sous la forme d'une colombe ; alors que l'Esprit Saint le proclame aussi, lui qui est descendu sous la forme d'une colombe ; alors que David le proclame : « La voix du Seigneur sur les eaux, le Dieu de gloire a tonné, le Seigneur sur les eaux innombrables » (Ps 28,3) ? L'Écriture atteste aussi qu'aux prières de Gédéon, le feu est descendu du ciel et, de nouveau, à la prière d'Élie, le feu a été envoyé pour consacrer le sacrifice (Jg 6,21 ; 1R 18,38).
Ne considère pas le mérite personnel des prêtres, mais leur fonction... Crois donc que le Seigneur Jésus est là, invoqué par la prière des prêtres, lui qui a dit : « Quand deux ou trois sont réunis, je suis là, moi aussi » (Mt 18,20). À plus forte raison, là où est l'Église, là où sont les mystères, c'est là qu'il daigne nous accorder sa présence. Tu es donc descendu dans le baptistère. Rappelle-toi ce que tu as dit : que tu crois au Père, que tu crois au Fils, que tu crois en l'Esprit Saint... Par un même engagement de ta parole, tu es tenu de croire au Fils de la même manière que tu crois au Père, de croire en l'Esprit Saint de la même manière que tu crois au Fils, avec cette seule différence que tu professes qu'il faut croire en la croix du seul Seigneur Jésus.
ou
Saint Ephrem (v. 306-373), diacre en Syrie, docteur de l'Église
5e hymne pour l'Épiphanie (trad. cf coll. Spiritualité Orientale 70, Bellefontaine 1997, p. 49)
La piscine du baptême nous donne la guérison
Descendez, frères, et dans les eaux du baptême revêtez l'Esprit Saint ;
unissez-vous aux êtres spirituels qui servent notre Dieu.
Béni soit Celui qui a institué le baptême pour le pardon des enfants d'Adam !
Cette eau est le feu secret qui marque son troupeau d'un signe,
avec les trois noms spirituels qui épouvantent le Mauvais (cf Ap 3,12)...
Jean attesta de notre Sauveur : « Il vous baptisera dans l'Esprit saint et le feu » (Mt 3,11).
Voici ce feu et l'Esprit, mes frères, dans le baptême véritable.
Car le baptême est plus puissant que le Jourdain, ce petit ruisseau ;
il lave en ses flots d'eau et d'huile les péchés de tous les humains.
Élisée, s'y prenant sept fois, avait purifié Naaman de sa lèpre (2R 5,10) ;
le baptême, lui, nous purifie des péchés cachés en l'âme.
Moïse avait baptisé le peuple dans la mer (1Co 10,2),
sans pouvoir pourtant laver son cœur au-dedans,
souillé qu'il était par le péché.
Maintenant voici un prêtre, semblable à Moïse, lavant l'âme de ses taches,
et avec l'huile il marque d'un sceau les agneaux nouveaux pour le Royaume...
Par l'eau qui a coulé du rocher la soif du peuple a été calmée (Ex 17,1s) ;
voici, par le Christ et par sa fontaine, la soif des nations étanchée...
Voici que du côté du Christ coule une source qui donne la vie (Jn 19,34) ;
les peuples assoiffés y ont bu et en ont oublié leur peine.
Verse ta rosée sur ma faiblesse, Seigneur ;
par ton sang pardonne mes péchés.
Que je sois ajouté au nombre de tes saints, à ta droite.
ou
Odes de Salomon (texte chrétien hébraïque du début du 2e siècle)
N° 30 (trad. DDB 1981, p.30)
L'eau du baptême nous guérit et nous donne la vraie vie
Puisez aux eaux de la source vivante du Seigneur, car elle s'est ouverte pour vous (cf Is 12,3).
Venez, vous tous qui avez soif (Is 55,1), recevez l'eau qui désaltère.
Reposez-vous auprès de la source du Seigneur, car elle est belle et pure ; elle apaise l'âme.
Ses eaux sont plus douces que le miel, le rayon des abeilles ne lui est pas comparable, car elle jaillit des lèvres du Seigneur, du cœur du Seigneur elle tire son nom (cf Jn 7,38).
Elle coule, éternelle et invisible ; avant qu'elle n'apparaisse personne ne l'avait vue.
Heureux ceux qui y ont bu et qui y ont apaisé leur soif !
ou
Saint Maxime de Turin ( ?-v. 420), évêque
Sermon pour le carême ; CC Sermon 50, p. 202 ; PL 57, 585 (trad. Migne 1996, p. 89 rev.)
« Veux-tu guérir ? » Le carême conduit au baptême
Nous lisons dans l'Ancien Testament qu'au temps de Noé, comme tout le genre humain était gagné par le péché, les cataractes du ciel se sont ouvertes et que pendant quarante jours les eaux de la pluie se sont abattues… C’était symbolique : il s'agit moins d'un déluge que d'un baptême. C'est bien un baptême qui a emporté la méchanceté des pécheurs et épargné la droiture de Noé. Ainsi donc, comme à cette époque, aujourd’hui le Seigneur nous a donné le carême pour que les cieux s'ouvrent pendant le même nombre de jours, pour nous inonder de l’ondée de la miséricorde divine. Une fois lavés dans les eaux du baptême qui sauvent, ce sacrement nous illumine ; comme autrefois, les eaux emportent le mal de nos fautes et affermissent la droiture de nos vertus.
La situation aujourd'hui est la même qu’au temps de Noé. Le baptême est déluge pour le pécheur et consécration pour ceux qui sont fidèles. Dans le baptême, le Seigneur sauve la justice et détruit l'injustice. Nous le voyons dans l'exemple d'un seul et même homme : l’apôtre Paul, avant d'être purifié par les commandements spirituels, était un persécuteur et un blasphémateur (1Tm 1,13). Une fois baigné de la pluie céleste du baptême, le blasphémateur est mort, le persécuteur est mort, Saul est mort. Alors prend vie l'apôtre, le juste, Paul… Quiconque vit religieusement le carême et observe les prescriptions du Seigneur voit mourir en lui le péché et vivre la grâce… ; il meurt comme pécheur et vit comme juste.
ou
Odes de Salomon (texte chrétien hébraïque du début du 2e siècle)
N°6 (tr. Hamman, coll. Ichtus 1957 I, p. 26 ; DDB 1981, p.21)
« L'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle » (Jn 4,14)
Le Seigneur s'est fait mieux connaître. Il s'emploie à faire mieux connaître les dons reçus de sa grâce. Il nous a donné de louer son nom ; nos esprits chantent son Esprit Saint. Car un ruisseau a jailli ; il est devenu un torrent large et puissant (Ez 47,1s). Il a inondé et brisé l'univers et l'a emporté vers le Temple. Les obstacles des hommes n'ont pu l'arrêter, pas même l'artifice de ceux qui endiguent l'eau. Car il est venu sur toute la terre et l'a remplie entièrement.
Ils ont bu, tous les assoiffés de la terre ; leur soif a été étanchée, car le Très Haut a désaltéré les siens. Heureux les serviteurs à qui il a confié ses eaux ; ils ont pu y calmer leurs lèvres desséchées et redresser leur volonté paralysée. Les âmes mourantes ont été arrachées à la mort ; les membres épuisés ont été redressés et sont debout. Ils ont donné la force à leurs démarches et la lumière à leurs yeux. Tous les ont connus dans le Seigneur ; ils vivent par l'eau vivante pour l'éternité.
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Saint Grégoire de Nysse (v. 335-395), moine et évêque
La Vie de Moïse, II, 121s ; SC 1 (trad. SC p. 181 rev.)
Sauvés par l'eau
Tout homme qui entend le récit de la traversée de la Mer Rouge comprend quel est ce mystère de l'eau, dans laquelle on descend avec toute l'armée des ennemis et de laquelle on émerge seul, laissant l'armée des ennemis engloutie dans l'abîme. Qui ne voit que cette armée des Égyptiens..., ce sont les diverses passions de l'âme auxquelles l'homme est asservi : sentiments de colère, impulsions diverses de plaisir, de tristesse ou d'avarice ?... Toutes ces choses et toutes celles qui sont à leur origine, avec le chef qui mène l'attaque haineuse, se précipitent dans l'eau à la suite de l'Israélite.
Mais l'eau, par la force du bâton de la foi et la puissance de la nuée lumineuse (Ex 14,16.19), devient source de vie pour ceux qui y cherchent un refuge — et source de mort pour ceux qui les poursuivent... Cela signifie, si l'on en dégage le sens caché, que tous ceux qui passent par l'eau sacramentelle du baptême doivent faire mourir dans l'eau toutes les inclinations mauvaises qui leur font la guerre — l'avarice, les désirs impurs, l'esprit de rapine, les sentiments de vanité et d'orgueil, les élans de colère, la rancune, l'envie, la jalousie...
Il en est comme du mystère de la Pâque juive : on appelait « pâque » l'agneau dont le sang préservait de la mort ceux qui en faisaient usage (Ex 12,21.23). Dans ce mystère, la Loi ordonne de manger avec la pâque du pain azyme, sans vieux levain, c'est à dire sans qu'aucun reste de péché soit mêlé à la vie nouvelle (1Co 5,7-8)... De même on doit engloutir toute l'armée égyptienne, c'est à dire toute forme de péché, dans le bain du salut comme dans l'abîme de la mer et en émerger seul, sans rien qui nous soit étranger.
ou
Saint Grégoire de Nysse (v. 335-395), moine et évêque
Vie de Moïse ; S.C. 1, p. 93 s
Sauvés par l'eau
Tout homme qui entend le récit de la traversée de la Mer Rouge comprend quel est ce mystère de l'eau, dans laquelle on descend avec toute l'armée des ennemis et de laquelle on émerge seul, laissant l'armée des ennemis engloutie dans l'abîme. Qui ne voit que cette armée des Égyptiens, ce sont les diverses passions de l'âme auxquelles l'homme est asservi : sentiments de colère, mouvements divers de plaisir, de tristesse ou d'avarice ? Toutes ces choses se précipitent dans l'eau à la suite de l'Israélite qui est l'objet de leur poursuite haineuse.
Mais l'eau, par la vertu du bâton de la foi et la puissance de la nuée lumineuse, devient principe vivifiant pour ceux qui y cherchent un refuge et principe de mort pour leurs poursuivants. Par là l'histoire nous enseigne que ceux qui traversent l'eau sacramentelle ne doivent plus rien traîner avec eux de l'armée ennemie de leurs passions une fois qu'ils ont émergé.
Ceux qui ont encore l'ennemi avec eux en sortant de l'eau demeurent son esclave ; n'ont-ils pas gardé avec eux le tyran vivant, au lieu de l'engloutir dans l'abîme ? Qu'ils écoutent l'explication du Credo pour comprendre le mystère de l'eau : tous ceux qui passent par l'eau sacramentelle du baptême doivent faire mourir dans l'eau tous les vices qui leur font la guerre -- l'avarice, les désirs impurs, l'esprit de rapine, les sentiments de vanité et d'orgueil, les élans de colère, la rancune, l'envie, la jalousie, ainsi que les autres passions de la nature. Ces mauvais mouvements de l'âme et les actes qui en découlent, il en est comme du mystère de la Pâque... De même que dans ce mystère, la loi nous ordonne de manger le pain azyme, qui n'a pas été mêlé de vieux levain, de même doit-on ensevelir toute l'Égypte, c'est à dire toute forme de péché dans le bain du salut et en émerger seul, libre de toute servitude.