L’AVENT. 20 DÉCEMBRE
25. LA VOCATION DE MARIE ET NOTRE VOCATION
— La vierge, choisie de toute éternité !
— Et notre vocation ?
— Imiter la vierge dans son esprit de service.
I. Nous voilà déjà tout près de Noël ! La prophétie d’Isaïe va maintenant s’accomplir : voici que la vierge a conçu, et elle enfante un fils, et elle lui donne le nom d’Emmanuel, qui signifie « Dieu avec nous[01] ».
Le peuple hébreu était familiarisé avec ces prophéties qui désignaient la descendance de Jacob, à travers David, comme porteuse des promesses messianiques. Mais son imagination ne pouvait aller si loin, savoir que le Messie serait Dieu lui-même fait homme !
Quand les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils, né d’une femme[02]. Et cette femme, choisie et prédestinée de toute éternité pour être la Mère du Sauveur, avait consacré à Dieu sa virginité, elle avait justement renoncé à l’honneur de compter le Messie dans sa descendance directe. Dès l’éternité j’ai été prédestinée dès le commencement, avant les origines de la terre[03].
Qu’ils sont nombreux les fruits que nous obtiendrons en ces jours, dans l’intimité et l’amour de la vierge qui nous dit : comme la vigne j’ai poussé en grâce, et mes fleurs ont donné des fruits de gloire et de richesse. Je suis la mère du bel amour, de la science et de la sainte espérance.
Venez à moi, vous tous qui me désirez et rassasiez-vous de mes produits. Car mon souvenir est plus doux que le miel et ma possession plus douce que le rayon de miel[04].
Marie apparaît au monde comme la Mère virginale du Messie, qui donnera tout son amour à Jésus, avec un cœur sans partage. Prototype du don que le Seigneur demandera à beaucoup d’hommes.
Quand arriva la plénitude des temps, Dieu envoya l’archange Gabriel à Nazareth où vivait la Vierge. La piété populaire représente Marie recueillie en prière tandis qu’elle écoute attentivement le dessein de Dieu sur elle, sa vocation : Je te salue, pleine de grâce, lui dit l’Ange…[05], dans l’Évangile de la messe d’aujourd’hui.
Et la vierge donne son plein assentiment à la volonté divine : qu’il me soit fait selon taparole[06]. Dès ce moment elle accepte et commence à réaliser sa vocation ; cette vocation de Mère de Dieu et Mère des hommes.
Le centre de l’humanité se trouve maintenant, sans qu’on le sache, dans la petite cité de Nazareth. Là se trouve la femme la plus aimée de Dieu, Celle qui est aussi la plus aimée du monde, la plus invoquée de tous les temps. Dans l’intimité de notre cœur nous lui disons maintenant dans notre prière personnelle : Mère ! Tu es bénie entre toutes les femmes !
En vue de sa maternité, elle fut entourée de toutes les grâces et de tous les privilèges qui firent d’elle une demeure digne du Très Haut. Dieu choisit sa Mère et mit en elle tout son Amour et tout son Pouvoir. Il ne permit pas au péché de l’effleurer, ni le péché originel, ni le péché personnel. Elle fut conçue Immaculée, sans aucune tache. Il lui accorda tant de grâces qu’au-dessous de Dieu « on ne pourrait concevoir quelqu’un de plus grand, et que personne, en dehors de Dieu ne peut arriver à la comprendre[07] ». Sa dignité est presque infinie.
Tous ces privilèges, toutes ces grâces lui furent conférés pour mener à bien sa vocation. Comme chez quiconque, la vocation fut le moment central de sa vie. Elle naquit pour être Mère de Dieu, choisie par la Très Sainte Trinité de toute éternité.
Elle est aussi notre Mère, et nous nous le rappelons souvent, à l’aide d’une prière ancienne que nous faisons nôtre : Souviens-Toi, Vierge Mère de Dieu, alors que tu es devant le Seigneur, de lui dire du bien de moi.
II. La vocation est, pour chacun de nous aussi, le point central de notre vie, l’axe autour duquel s’organise tout le reste. Tout, ou presque tout, dépend de la connaissance et de l’accomplissement de ce que Dieu nous demande.
Suivre, aimer sa propre vocation, c’est ce qu’il y a de plus important et de plus heureux dans la vie. Même si la vocation est la clé qui ouvre les portes du vrai bonheur, certains cependant ne veulent pas la connaître ; ils préfèrent suivre leur propre volonté, rester dans une ignorance peut-être coupable au lieu de chercher en toute sincérité le chemin où ils seraient heureux, où ils atteindraient le ciel en toute sécurité, en rendant heureux beaucoup d’autres…
Le Seigneur lance des appels, aujourd’hui aussi, car il a besoin de nous, il nous appelle à une vocation sainte, il nous invite à le suivre dans une vie nouvelle dont il possède le secret : si quelqu’un veut venir à ma suite…[08].
Nous avons tous reçu dans le baptême une vocation à chercher Dieu dans la plénitude de l’amour. « Car la vie courante et ordinaire, celle que vit un homme parmi les autres citoyens, ses égaux, n’est pas une petite chose sans relief. C’est précisément à travers les circonstances de cette vie que le Seigneur veut que l’immense majorité de ses fils se sanctifie.
« Jésus ne s’est pas adressé à un groupe de privilégiés, il est venu nous révéler l’amour universel de Dieu ! Tous les hommes sont aimés de Dieu, il attend de tous l’amour, de tous, quels que soient leurs conditions personnelles, leur position sociale, leur profession ou leur métier. La vie courante et ordinaire n’est pas du tout sans valeur : tous les chemins de la terre peuvent être l’occasion d’une rencontre avec le Christ car il nous invite à nous identifier à lui pour accomplir— à l’endroit où nous sommes— une mission divine.
« Il appelle à travers les incidents de la vie de chaque jour, à travers la souffrance et la joie des personnes avec lesquelles nous vivons, à travers les aspirations humaines, à travers les petits riens de la vie familiale. Il appelle aussi à travers les grands problèmes, les conflits et les tâches qui définissent chaque époque historique et suscitent l’effort et l’espoir d’une grande partie de l’humanité.[09] »
Cet appel à la générosité nous presse, entre autres raisons, parce que la moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux[10]. Et il y a des moissons qui se perdent chaque jour car il n’y a personne pour les récolter.
Qu’il me soit fait selon ta parole[11], dit Notre Dame, rayonnante de joie. Et, en faisant notre prière, nous nous demandons nous-mêmes : est-ce que je cherche Dieu dans mon travail, dans mes études, dans ma famille, dans la rue… en tout ? Suis-je audacieux dans l’apostolat ? Le Seigneur veut-il quelque chose de plus de moi ?
III. Devant la volonté de Dieu, la vierge a une seule réponse : l’aimer. En se proclamant l’esclave du Seigneur, elle accepte ses desseins sans limite. Dans l’antiquité, l’esclavage était une réalité universelle et toute la force et la profondeur de cette expression de Marie sont estimées, alors comme aujourd’hui, à leur juste valeur : l’esclave, peut-on dire, n’a pas de volonté propre ni d’autre vouloir que celui de son maître. La vierge accepte avec allégresse de n’avoir d’autre volonté que celle de son Maître et Seigneur, et se livre à Dieu sans aucune réserve, sans poser de conditions.
Imiter la vierge, c’est donc n’avoir d’autre volonté ni d’autres plans que ceux de Dieu. Autant dans les affaires importantes à nos yeux (dans notre vocation) que dans les petites choses ordinaires de notre travail, de notre famille, de nos relations sociales.
L’un des mystères de l’Avent, le second mystère joyeux du Rosaire, la visitation, mérite que nous nous y arrêtions : c’est un aspect capital du service que la vocation entraîne avec elle, l’ordre suréminent de la charité. Car cette délicate visite de notre Mère à sa cousine sainte Élisabeth est une manifestation magnifique de l’ordre de la charité. La charité, c’est l’amour de tous, puisque tous les hommes sont ou peuvent être enfants de Dieu et nos frères, mais c’est l’amour, d’abord, de ceux qui sont les plus proches, de ceux auxquels nous unissent des liens particuliers : par exemple, la famille. Cet ordre se manifeste en œuvres, pas seulement en affection sensible. Pensons, par exemple, aux relations avec notre famille, aux mille occasions qui nous sont données d’exercer, d’une manière naturelle, la charité et l’esprit de service.
Nous vivrons ces jours de l’Avent avec le même esprit de service avec lequel notre Mère les vécut. Appuyés sur l’humble générosité de Marie, nous lui demandons comme des enfants de nous aider à ce que, lorsque le Seigneur viendra, il trouve nos cœurs prêts, sans réserve, dociles à ses conseils et à ses suggestions.
« Supplions Sainte Marie de nous rendre contemplatifs, de nous apprendre à bien comprendre les appels incessants que le Seigneur renouvelle à la porte de notre cœur. Prions-la : Mère, tu nous as amené Jésus sur cette terre, lui qui nous révèle l’amour de Dieu notre Père ; aide-nous à le découvrir, au milieu des multiples occupations de chaque jour ; apprends à notre intelligence et à notre volonté à écouter la voix de Dieu et les appels de la grâce.[12] »
[01] Première lecture de la messe, Is 7, 14.
[02]Gal 4, 4.
[03] Prov 8, 23-31.
[04] Ecl. 24, 23-24.
[05] Lc 1, 28-33.
[06] Lc 1, 38.
[07]Pie XI, Bulle Ineffabilis Deus.
[08] Mt 16, 24.
[09] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 110.
[10] Cf. Mt 9, 37.
[11] Lc 1, 38.
[12] Saint Josémaria Escriva, o. c. , 174.
L’AVENT. 21 DÉCEMBRE
26. LA GÉNÉROSITÉ
— La générosité de Marie.
— Imiter la vierge. Servir plutôt qu’être servi.
— Doit-on attendre une récompense à la générosité ?
I. En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers le haut pays dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Élisabeth[01].
La vierge Marie se donne entièrement à ce que Dieu lui demande, et ses plans personnels (elle devait bien en avoir !) passent au second plan : elle fait ce que Dieu lui propose, elle ne cherche pas de prétextes, et dès le premier moment, elle vit pour Jésus, son bel, son unique idéal.
Et Notre Dame manifeste une générosité sans limites tout au long de son existence ici, sur la terre. Peu de passages de l’Évangile se rapportent à sa vie, mais deux d’entre eux nous parlent directement de son attention aux autres, de sa générosité pour s’occuper de sa cousine sainte Élisabeth jusqu’à la naissance de Jean[02] ; elle se soucie aussi du bien-être des autres, comme le montre son intervention aux noces de Cana[03]. Attitudes habituelles chez elle. Que de choses sans doute ses voisins de Nazareth auraient eu à nous dire sur les attentions de Marie pour eux dans la vie quotidienne !
Oui, Marie ne pense pas à elle-même, mais aux autres. Elle fait les travaux du ménage avec simplicité, avec beaucoup de joie, avec un grand recueillement intérieur aussi, parce qu’elle sait que le Seigneur est en elle. Tout est sanctifié dans la maison d’Élisabeth par la présence de la vierge et de l’Enfant qu’elle porte dans son sein.
Marie, c’est la preuve lumineuse que la générosité est la vertu des grandes âmes, celles qui savent que la meilleure des récompenses consiste à donner : vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement[04]. La personne généreuse sait donner son affection, sa compréhension, son aide matérielle… sans exiger qu’on l’aime en retour, qu’on la comprenne ou qu’on l’aide. Elle donne, elle oublie qu’elle a donné, c’est là toute sa richesse. Elle comprend qu’il vaut mieux donner que recevoir[05]. Elle découvre qu’aimer « c’est essentiellement se donner aux autres. Loin d’être un penchant instinctif, l’amour est une décision consciente de la volonté d’aller vers les autres. Pour pouvoir aimer vraiment il faut se détacher de toutes choses, surtout de soi-même, donner gratuitement, … Cette dépossession de soi-même (…) est source d’équilibre. C’est le secret du bonheur.[06] »
Donner élargit le cœur et le rend plus jeune, cela dilate sa capacité d’aimer tandis que l’égoïsme appauvrit et rend l’horizon personnel plus étroit. Paradoxe que l’on vérifie souvent : plus l’on donne, plus l’on s’enrichit.
Supplions la vierge, aujourd’hui, de nous apprendre à être généreux, avec Dieu d’abord, avec les autres ensuite, ceux avec qui nous vivons, nous travaillons, nous nous distrayons, que nous côtoyons dans les différentes circonstances de la vie, pour que nous sachions nous donner sans réserve au service des autres, dans la vie ordinaire, surtout celle — apparemment si banale —de chaque jour.
II. Sentons-nous que, malgré toutes nos luttes, l’égoïsme nous domine encore un peu ?
Regardons aujourd’hui Notre Dame pour imiter sa générosité et sentir la joie de se donner et de donner, pour comprendre complètement que la générosité enrichit et élargit le cœur tout autant que les possibilités de recevoir ; l’égoïsme, lui, c’est un poison qui détruit, lentement peut-être, mais sûrement.
À côté de Marie l’on comprend beaucoup mieux que Dieu a fait l’homme pour le don de soi, et que chaque fois que celui-ci se met en réserve pour ses plans, pour ce qui est à lui, en lui tournant le dos, il meurt un peu.
« Le Royaume de Dieu n’a pas de prix, et cependant il coûte exactement ce que tu as (…). Il coûta à Pierre et à André l’abandon d’une barque et de filets ; il coûta à la veuve deux piécettes d’argent…[07]. » Tout ce qu’ils avaient, comme dans notre cas.
Or, on préserve ce qui est « à soi » justement quand on le donne. « Ta barque — tes talents, tes aspirations, tes réussites— ne vaut rien, à moins que tu ne la mettes à la disposition de Jésus-Christ, que tu ne lui permettes d’y entrer librement, que tu n’en fasses pas une idole. Toi seul, avec ta barque, si tu te passes du Maître, tu iras droit au naufrage, d’un point de vue surnaturel. Tu ne seras à l’abri des tempêtes et des revers de la vie que si tu admets, si tu recherches la présence et la providence du Seigneur. Remets tout entre les mains de Dieu : fais que tes pensées, les heureuses aventures dont tu rêves, tes ambitions humaines nobles, tes amours passent par le cœur du Christ. Autrement, tôt ou tard, toutes ces choses couleront à pic à cause de ton égoïsme.[08] »
Où et comme Dieu l’appelle, chacun de nous peut faire comme cette femme de Béthanie qui montre un amour immense pour le Seigneur ! Et comment ? en sacrifiant un nard pur de grand prix[09], voilà la marque de son amour pour le Seigneur : cette femme ne se réserve rien, ni pour elle, ni pour personne. Geste de don sans réserves, d’amitié, de tendresse pour le Christ, par lequel toute la maison se remplit de l’odeur du parfum. Les marques de notre amour, de notre don au Christ, resteront également, et elles seules, car le reste passera comme l’eau du fleuve… D’autant que cette générosité envers Dieu se manifeste aussi à travers la générosité envers les autres, puisqu’autant de fois que vous l’avez fait pour le moindre de mes frères que voici, c’est à moi que vous l’avez fait[10].
C’est le propre de la générosité d’oublier rapidement les petites offenses qui surgissent dans la vie quotidienne, de sourire et de rendre la vie aimable aux autres malgré les contradictions ! Générosité… pour juger les autres avec une mesure large et compréhensive pour aller au-devant des services les moins agréables dans le travail et la vie sociale, pour accepter tout le monde comme il est sans trop s’arrêter sur les défauts. La générosité rend inventif : elle découvre le petit compliment qui fait parfois tant de bien, elle donne un tour positif aux conversations et, s’il y a lieu, aux corrections que l’on devra faire, elle évite les critiques destructrices, souvent inutiles, voire injustes, elle ouvre des horizons humains et surnaturels— aux amis pour leur faciliter le chemin qui rapproche du Christ. N’est-ce pas ce que nous pouvons donner de mieux ?
Ce trésor à distribuer tous les jours, si nous ne le donnons pas, nous le perdons, si nous le partageons, le Seigneur le multiplie ! Quand on est attentif, que l’on contemple sa vie, il nous découvre des occasions de servir librement là où peu de gens voudraient peut-être le faire. Comme Jésus lavant les pieds de ses disciples lors de la dernière Cène[11], nous ne reculerons plus devant les travaux les plus rebutants, souvent les plus nécessaires, et nous nous chargerons des occupations les moins gratifiantes. C’est toujours l’heure d’apprendre que les occasions de servir deviennent réalités avec le sacrifice, le fruit d’une attitude intérieure d’abnégation et de renoncement ; pour rencontrer ces occasions de service, en plus, il faut les chercher ! Penser à la manière d’être de ceux qui vivent ou travaillent avec nous, à ce dont ils ont besoin, en quoi nous pouvons leur être utiles. L’égoïste commence par passer ses journées loin de Dieu, et il finit par les passer uniquement autour de ses propres besoins et de ses caprices.
La sainte vierge n’a pas été seulement généreuse envers Dieu à un degré suréminent, elle l’a été avec toutes les personnes qu’elle rencontrait. D’elle aussi on peut dire qu’elle passa en faisant le bien[12]. Et de nous, peut-on dire la même chose ?
III. Le Seigneur récompense ici-bas, et ensuite au Ciel, nos manifestations de générosité, même si elles sont bien pauvres. Et il dépasse toujours la mesure. « Il est si reconnaissant qu’il ne laisse pas sans récompense la plus simple action, comme celle de lever les yeux au ciel en vous souvenant de lui.[13] »
La sainte Écriture est pleine de témoignages de cette générosité de Dieu en réponse à la générosité de l’homme. La veuve de Sarepta donne une poignée de farine et un peu d’huile…[14], et elle reçoit de la farine et de l’huile de façon intarissable. Une pauvre veuve jette deux piécettes dans le trésor du Temple, et Jésus commente : elle a mis dans le tronc plus que quiconque ![15] Voici un serviteur qui a essayé de faire fructifier les talents reçus, et qui entend de la bouche du Seigneur : puisque tu t’es montré fidèle en très peu de chose, reçois le gouvernement de dix villes[16].
Saint Pierre lui dit un jour : Vois que nous avons tout laissé et que nous t’avons suivi. Et Jésus lui répond : En vérité, je vous le dis, nul n’aura quitté maison, femme, frères, parents ou enfants à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive bien davantage en ce temps-ci, et dans le temps à venir la vie éternelle[17].
Celui qui tient ainsi compte de la plus petite de nos actions, comment pourra-t-il oublier la fidélité quotidienne ? Celui qui multiplia les pains pour une foule qui le suit quelques jours, que ne fera-t-il pas pour ceux qui ont tout laissé pour le suivre ? Si ceux-ci ont un jour besoin d’une grâce spéciale pour continuer, comment Jésus pourrait-il la refuser ? Il rétribue toujours à la juste mesure, n’en doutons jamais.
Oui le Seigneur donne cent pour un, et ceci pour chaque chose à laquelle on renonce par amour pour lui. Et celui qui suit Jésus ainsi non seulement s’enrichit cent fois dans cette vie, mais, de plus, il est prédestiné puisqu’à la fin il entendra la voix qu’il a servi tout au long de sa vie : Viens, béni de mon Père, au ciel que je t’avais promis[18]. Entendre ces paroles de bienvenue, n’est-ce pas être déjà payé de sa générosité lorsqu’on entre dans l’éternité, la main dans la main de Jésus et de Marie ?
[01] Évangile de la messe, Lc 1, 39-40.
[02] Lc 1, 31.
[03] Jn 2, 1ss.
[04] Mt 10, 8.
[05] Act. 20, 35.
[06] Jean-Paul II, Allocution, 1-6-1980.
[07] Saint Grégoire le Grand, Hom. 5 sur les Évangiles.
[08] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 21.
[09] Jn 12, 3.
[10] Mt 25, 40.
[11] Cf. Jn 13, 4-17.
[12] Act 10, 38.
[13] Sainte Thérèse, Le chemin de la perfection, 23, 3.
[14] I Roi 7, 10 ss.
[15] Mc 12, 38.
[16] Lc 19, 16-17.
[17] Lc 18, 28-30.
[18] Cf. Mt 25, 34.
L’AVENT. 22 DÉCEMBRE
27. LE MAGNIFICAT
— L’humilité de la vierge. Suis-je humble ?
— Les fruits de l’humilité, fondement de la charité.
— Les chemins qui mènent à cette vertu.
I. Portes, élevez vos linteaux, élevez-vous portes antiques, et le Roi de gloire fera son entrée ![01]
La Vierge Marie apporte la joie partout où elle passe : dès l’instant où la salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein[02], lui dit sainte Élisabeth, parlant de Jean-Baptiste qui grandissait en elle. Et Notre Dame de répondre à la louange de sa cousine par un chant d’allégresse. Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est transporté de joie en Dieu mon Sauveur.
La raison la plus profonde de toute humilité nous la découvrons dans le Magnificat où Marie considère Dieu qui pose ses yeux sur la bassesse de sa servante ; voilà pourquoi le Tout Puissant a fait en elle de grandes choses.
Toute la vie de Notre Dame passe à travers ce ton de grandeur et d’humilité. « Quelle humilité que celle de Sainte Marie, ma Mère ! Vous ne la verrez ni parmi les rameaux de Jérusalem, ni à l’heure des grands miracles, sauf aux prémices de Cana.
« — Mais elle ne fuit pas la honte du Golgotha : elle est là “ iuxta Crucem Iesu ”, Sa Mère, près de la Croix de Jésus.[03] » Elle ne cherche aucune gloire personnelle.
Cette vertu de l’humilité — qui transparaît tellement dans la vie de la Mère de Dieu— est la vérité[04], la vraie connaissance de ce que nous valons aux yeux de Dieu et des hommes ; grâce à elle, on devient capable de se vider de soi-même pour laisser Dieu agir avec sa grâce.
« Elle est le rejet des apparences et de la superficialité ; elle est l’expression de la profondeur de l’esprit humain ; elle est la condition de sa grandeur.[05] »
L’humilité s’appuie donc sur la conscience de la place que nous occupons devant Dieu et devant les hommes, sur la sage modération de nos éternels désirs de gloire. Ce n’est pas du tout la timidité, la pusillanimité ou la médiocrité !
Non, car cela ne s’oppose pas à la conscience des talents reçus, ni à la jouissance de ceux-ci avec un cœur droit. L’humilité ne rétrécit pas le cœur, elle l’agrandit parce qu’elle découvre tout ce qui existe de bon en nous, dans l’ordre de la nature et de la grâce, et qui appartient à Dieu parce que nous avons tout reçu de sa plénitude[06]. Le Seigneur est notre vraie grandeur et ce qui nous est propre c’est la possible médiocrité ou la probable faiblesse. Devant Dieu, nous sommes comme des débiteurs qui ne savent comment payer[07], et qui ont recours à Marie comme Médiatrice de toutes les grâces, Mère de miséricorde et de tendresse à laquelle personne ne s’adresse en vain. « Abandonne-toi plein de confiance en son sein maternel, demande-lui de t’accorder cette vertu qu’elle a tant appréciée ; ne crains pas de ne pas être accueilli. Marie la demandera pour toi à ce Dieu qui élève les humbles et réduit à néant les orgueilleux ; et comme Marie est toute puissante auprès de son Fils, tu peux être sûr d’être entendu.[08] »
II. L’humilité, elle, se dévoile comme le fondement de toutes les vertus sans laquelle aucune ne peut se développer, sans laquelle tout serait « comme un énorme tas de paille que nous avons dressé : au premier coup de vent il se renverse et se détruit. Le démon ne craint pas du tout ces dévotions qui ne sont pas fondées sur l’humilité ; il sait bien qu’il pourra les balayer quand il lui plaira[09] ». C’est une expérience multiséculaire : sans lutte efficace pour acquérir cette vertu, on ne peut même pas avoir une authentique personnalité humaine. Par contre celui qui se rend humble se fait facilement des amis même avec des gens plus ou moins différents de milieu social, de goût, d’âge, de culture, etc. ; et ainsi il se prépare à un apostolat personnel fécond.
L’humilité, c’est avant tout le fondement le plus solide de la charité, celui qui lui donne sa consistance, qui la rend possible :« la demeure de la charité est l’humilité[10] » disait saint Augustin. Dans la mesure où l’homme s’oublie lui-même, il peut beaucoup mieux prendre soin et s’occuper des autres. Il évite plus aisément ces fautes provoquées par des excès préalables, ceux de la vanité, de l’orgueil, de l’égoïsme, du désir de l’emporter, etc. De sorte que ces deux vertus, l’humilité et la charité « sont les vertus mères que les autres suivent comme les poussins suivent la poule[11] ».
Qui est humble répugne à s’exhiber. Il sait bien qu’il ne se trouve pas au poste qu’il occupe pour briller, pour récolter de la considération, mais plutôt pour servir, pour remplir une mission. Ne va pas t’étendre à la première place… Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place[12]. Un chrétien qui se trouve aux premières places, à un poste éminent, sait « que Dieu lui a donné ce motif d’excellence pour que les autres en profitent ; il s’ensuit que l’homme doit être d’autant plus reconnaissant du témoignage des autres que cela contribue à leur bien[13] ».
Être à sa place, voilà ce qui convient dans les conversations, en famille, en travaillant face à Dieu, en évitant d’être aveuglé par l’ambition. Allons-nous, poussés par l’ambition, convertir notre vie en une course folle vers les plus hauts postes ? Sommes-nous sûrs de bien servir et de ne pas risquer l’humiliation, le malaise de sentir peu à peu que nous ne sommes pas à notre place, que nous manquons de talent ? Cela ne s’oppose en rien à l’appel du Seigneur de faire fructifier ses talents au maximum, sans mesurer les sacrifices pour bien profiter de son temps. Mais il convient d’être attentif au manque possible de rectitude d’intention, symptôme d’orgueil, le plus souvent caché. L’humble sait tenir son rôle, être à sa place, heureux dans son travail, disposé à aider, conscient de ses limites et de ses possibilités, conscient des pièges de l’ambition. Ses qualités sont une aide, plus ou moins grande peut-être, mais jamais une gêne, car il sait qu’il remplit sa fonction à l’intérieur d’un ensemble.
Et c’est justement pour cela qu’il parvient à éviter de juger négativement les autres, par connaissance de sa faiblesse : elle le retient « de penser du mal de quelqu’un, même si les propos ou les actes de l’intéressé autorisent raisonnablement un tel jugement[14] ».Ainsi l’on considère les autres avec respect et compréhension, sans que cela empêche, quand c’est nécessaire, de faire une correction fraternelle.
III. Pour arriver à ce degré d’humilité, que faut-il faire ? Il faut d’abord la désirer ardemment ! Quand on l’apprécie à sa juste mesure, on la demande au Seigneur, on choisit la simplicité et la docilité devant les conseils de la direction spirituelle et l’on s’efforce sincèrement de les mettre en pratique, on reçoit avec reconnaissance une correction fraternelle, discrète, positive et désintéressée. On accepte une humiliation en silence, sans en faire un drame, par amour du Seigneur ; on obéit quand il le faut et sans traîner, et l’on privilégie surtout la charité, les attentions constantes et le service joyeux des autres, comme Jésus, l’exemple suprême de l’humilité. Personne n’a jamais eu une dignité comparable à la sienne, et personne n’a jamais servi les hommes avec autant de sollicitude que lui : je suis au milieu de vous comme un serviteur[15] ! Imiter le Seigneur c’est accepter les autres comme ils sont et passer par dessus beaucoup de détails gênants mais qui, au fond, n’ont pas d’importance, c’est avoir de la patience envers les défauts de ceux qui nous entourent, envers les nôtres aussi, rendre de menus services dans la vie quotidienne sans leur donner d’importance, sans rien demander en échange, apprendre de Jésus et de Marie à vivre avec tous, à les comprendre tous, même avec leurs défauts. Qui s’attache à voir les autres comme le Seigneur les voit, les accueille plus facilement comme il les accueille…
Finissons notre prière aujourd’hui sur la contemplation de Sainte Marie, qui peut obtenir si vite pour nous de son Fils cette vertu dont le monde a tant besoin ! « Regardez Marie. Aucune créature ne s’est jamais abandonnée avec plus d’humilité aux desseins de Dieu. L’humilité de l’ancilla Domini (Lc 1, 38), de la servante du Seigneur, est la raison pour laquelle nous l’invoquons comme causa nostrae laetitiae, cause de notre joie (…). Marie, parce qu’elle s’avoue la servante du Seigneur, devient Mère du Verbe divin et se remplit de joie. Que son allégresse de bonne Mère se communique à nous tous : imitons totalement Marie en cela, pour ressembler davantage au Christ.[16] »
[01] Antienne d’entrée, Ps 23, 7.
[02] Lc 1, 44.
[03] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 507.
[04] Cf. Sainte Thérèse, Sixième demeure, c. 10 b.
[05] Jean-Paul II, Angelus, 4-3-1979.
[06] I Cor 1, 4.
[07]Cf. Mt 18, 23-35.
[08] J. Pecci (Léon XIII), Pratique de l’humilité, 56.
[09] Saint Curé d’Ars, Sermon sur l’humilité.
[10] Saint Augustin, Sur la Virginité, 51.
[11] Saint François de Sales, Lettres, fragm.
[12] Lc 14, 7 ss.
[13] Saint Thomas, Somme Théologique, 2-2, q. 131.
[14] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 442.
[15] Lc 22, 27.
[16] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 109.