L’AVENT. 23 DÉCEMBRE
28. LE DÉTACHEMEET LA PAUVRETÉ CHRÉTIENNE
— Noël nous invite à choisir la pauvreté prêchée et vécue par le Seigneur.
— En quoi la pauvreté évangélique consiste-t-elle ?
— Comment la vivre aujourd’hui ?
I. Le détachement réel de ce que nous sommes et de ce que nous possédons est nécessaire pour suivre Jésus, pour ouvrir son âme au Seigneur qui passe et qui appelle, car l’attachement aux biens de la terre risque fort de fermer les portes au Christ, de fermer aussi les portes à l’amour et à la compréhension de l’essentiel : quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple[01].
La naissance de Jésus et toute sa vie sont une invitation à scruter ces jours-ci l’attitude de notre cœur à l’égard des biens de la terre : le Seigneur, Fils unique du Père, Rédempteur du monde, ne naît pas dans un palais ou dans une maison bourgeoise, mais dans une grotte ! Il ne naît pas dans une grande ville bien équipée, mais dans un village perdu, à Bethléem. Il n’a même pas un berceau, une modeste chambre, mais une crèche. La fuite précipitée en Égypte, c’est pour la Sainte Famille, la dure expérience de l’exil en terre étrangère, sans autres moyens de subsistance que les bras de Joseph. Pendant sa vie publique Jésus connaîtra la faim[02], il ne disposera même pas parfois de deux pièces de monnaie sans valeur pour payer le tribut du Temple[03]. Le Fils de l’homme n’a où poser sa tête[04].
La mort sur la Croix enfin, sera la preuve du détachement suprême.
Oui, le Seigneur a voulu connaître la rigueur de l’extrême pauvreté — le manque du nécessaire — particulièrement aux heures les plus marquantes de sa vie.
La pauvreté que vivront ses disciples sera une pauvreté réelle au milieu du travail, mais une pauvreté qui aime la propreté, le soin de la maison, le respect des instruments de travail, l’aide des autres, une vie sobre. C’est pourquoi « les meilleurs modèles de pauvreté ont toujours été ces pères et ces mères de familles nombreuses et pauvres, qui se donnent du mal pour leurs enfants et qui, par leur effort et leur constance— parfois muets dès qu’il s’agit de dire qu’ils sont dans la détresse — , tirent les leurs d’affaire et créent un foyer joyeux où tous apprennent à aimer, à servir, à travailler[05] ». Si les biens matériels arrivent en abondance, il est toujours possible de vivre comme ces pères de familles nombreuses et pauvres, de faire du bien avec eux parce que « la pauvreté que Jésus a déclarée bienheureuse est celle qui est à base de détachement, de confiance en Dieu, de sobriété et de disposition à partager avec les autres[06] ».
Cette pauvreté-là ne se confond pas avec le délabrement, la saleté, la misère, le laisser-aller, la paresse, toutes ces choses qui ne sont pas vertu. Pour apprendre le détachement, au milieu de cette vague de lourd matérialisme qui enveloppe une partie de l’humanité, regardons le Modèle, Jésus-Christ, celui qui s’est fait pauvre pour nous afin de nous enrichir par sa pauvreté[07].
II. Les pauvres auxquels le Seigneur promet le royaume des Cieux[08] ne sont pas automatiquement ceux qui sont dans le besoin, mais ceux qui, ayant peu ou beaucoup de biens matériels, en sont détachés, n’en sont pas prisonniers. Je sais vivre — disait saint Paul— dans l’abondance, comme dans le dénuement[09].
L’homme en effet peut orienter sa vie vers Dieu en se servant de toutes les choses matérielles parce qu’il les considère comme des moyens. Il peut aussi, malheureusement, choisir comme but l’argent, la richesse et toutes leurs manifestations : le désir de luxe, de confort démesuré, d’ambition, de cupidité… Mais ces fins sont-elles conciliables ? On ne peut servir deux maîtres[10]. L’amour de la richesse n’exclut-il pas l’amour du Seigneur ? Il n’est guère possible à Dieu d’habiter un cœur rempli d’autres amours, et la parole de Dieu s’étouffe dans un cœur de riche, comme la semence qui tomba au milieu des épines[11]. Voilà pourquoi le Seigneur enseigne sans détours qu’il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux[12]. Et comme il est facile, si l’on n’est pas vigilant, de laisser pénétrer l’esprit de richesse dans le cœur !
L’Église rappelle depuis ses débuts que le chrétien doit veiller sur la manière d’utiliser les biens matériels. Ses enfants « veilleront à régler comme il faut leurs affections pour que l’usage des choses du monde et un attachement aux richesses contraire à l’esprit de pauvreté évangélique ne les détournent pas de poursuivre la perfection de la charité ; c’est l’avertissement de l’apôtre : ceux qui usent de ce monde, qu’ils ne s’y arrêtent pas, car la figure de ce monde passe (Cf. 1 Cor. 7, 31).[13] » Qui s’attache aux choses de la terre non seulement risque de pervertir leur bon usage et détruire l’ordre voulu par Dieu, mais son âme reste insatisfaite, prisonnière de biens qui rendent incapables d’aimer vraiment Dieu.
Ce style de vie évangélique suppose évidemment un changement radical d’attitude face aux biens de la terre ! On se les procure et l’on s’en sert, non comme une fin, mais comme un moyen de servir, des moyens qui ne méritent pas que l’on place son cœur en eux car les biens authentiques sont ailleurs.
Ce détachement effectif des choses suppose certainement pas mal de sacrifices ! S’il ne coûtait rien, serait-il vraiment vécu ? Oui, cela coûte de faire une aumône généreuse, de se refuser le superflu, de corriger la tendance désordonnée au bien-être et au confort, d’éviter les caprices, le luxe, les dépenses inutiles de la vanité, etc.
Cette vertu, la pauvreté, est si vitale pour un chrétien qu’on peut le dire :« celui qui n’aime pas et qui ne pratique pas la vertu de pauvreté n’a pas l’esprit du Christ. Et cela vaut pour tout le monde, tant pour l’anachorète qui se retire dans le désert que pour le chrétien ordinaire qui vit au sein de la société humaine en utilisant les ressources de ce monde ou en étant privé de beaucoup d’entre elles…[14] »
III. Le cœur de l’homme tend à chercher parfois démesurément les biens de la terre, et, sans lutte positive pour vivre le détachement, l’homme finit, plus ou moins consciemment, par établir sa fin ici-bas, et oublier qu’il va vers Dieu.
S’il s’examine régulièrement, il se demandera, avec de plus en plus de lucidité, s’il aime la vertu de la pauvreté, s’il la vit, s’il fait attention à ne pas tomber dans un goût excessif du confort ou dans un embourgeoisement indigne d’un disciple du Christ ; s’il est détaché des choses de la terre, s’il les considère comme des moyens pour faire le bien, pour vivre de plus en plus près de Dieu. « Au cours de l’histoire, l’usage des biens temporels a été gravement défiguré… Même de nos jours… Ils sont nombreux ceux qui tombent dans l’idolâtrie des biens matériels, et ils s’en font leur esclave au lieu d’en être le maître.[15] »
Nous pouvons toujours être un peu plus sobres dans nos besoins personnels, freiner les dépenses superflues, résister aux petits ou grands caprices, veiller sur la tendance à se créer de faux besoins, être généreux dans l’aumône et dans l’assistance du prochain… Dans le même esprit, l’on prendra soin des choses du foyer, et de tous les biens que l’on a reçus de Dieu en dépôt pour bien les administrer. « La pauvreté, c’est se sentir vraiment détaché des choses terrestres ; supporter avec joie les incommodités, s’il y en a, ou le manque de ressources (…). vivre en pensant aux autres, user des choses de manière qu’il y ait toujours quelque chose à offrir aux autres : telles sont les dimensions de la pauvreté qui garantissent le détachement effectif.[16] »
Le désir de ne pas avoir le cœur placé dans les richesses se manifestera de mille manières inventives ; même lorsque, pour des raisons professionnelles ou sociales, l’on dispose de ressources considérables pour son usage personnel. Cette sobriété, c’est la bonne odeur du Christ, qui accompagne partout la vie d’un chrétien.
En s’adressant à des hommes et à des femmes attirés par l’idéal de la sainteté au milieu du monde — commerçants, étudiants, paysans, employés de bureau, pères et mères de famille— saint Josémaria Escriva disait :
« Tout chrétien ordinaire doit rendre compatibles, dans sa vie, deux aspects qui peuvent sembler contradictoires au premier coup d’œil : une pauvreté réelle qu’on remarque et qu’on puisse toucher du doigt — faite de choses concrètes— , qui soit une profession de foi en Dieu, la preuve que le cœur ne se satisfait pas des choses créées, mais qu’il aspire au Créateur, qu’il désire se remplir d’amour pour Dieu et donner ensuite à tous ce même amour ; et, en même temps, être un de plus parmi ses frères les hommes, à la vie desquels il participe, avec lesquels il se réjouit, avec lesquels il collabore, aimant le monde et toutes les choses bonnes qu’il y a dans le monde, utilisant toutes les choses créées pour résoudre les problèmes de la vie humaine et pour créer le climat spirituel et matériel qui favorise le développement des personnes et des communautés.
« Opérer la synthèse de ces deux aspects, c’est en grande partie affaire personnelle, affaire de vie intérieure, en vue de juger à chaque instant et de trouver dans chaque cas ce que Dieu nous demande.[17] »
Si nous acceptons de vivre détachés de ce que nous avons et utilisons, le Seigneur trouvera notre cœur libre, ouvert à lui quand il viendra à Noël. Il n’arrivera pas à l’âme ce qui arriva dans l’auberge de Bethléem : elle était pleine et il n’y avait pas de place pour le Seigneur…
[01] Lc 14, 33.
[02] Cf. Mt 4, 2.
[03] Cf. Mt, 17, 23-26.
[04] Mt 8, 20.
[05] Entretiens avec Mgr Escriva, 111.
[06] S. C. pour la Doctrine de la Foi, Inst. Sur la liberté chrétienne et la libération, 22-3-1986, 66.
[07] 2 Cor 8, 9.
[08] Mt 5, 3.
[09] Phil 4, 12.
[10] Mt 6, 24.
[11] Mt 13, 7.
[12] Mt 19, 24.
[13] Conc. Vat II, Const. Lumen gentium, 42.
[14] Entretiens avec Mgr Escriva, 110.
[15] Conc. Vat II, Decr. Apostolica actuositatem, 7.
[16] Entretiens avec Mgr Escriva, 111.
[17] Ibidem, 110.
L’AVENT. 24 DÉCEMBRE
29. DANS L’ATTENTE DE JÉSUS
— Marie, source de recueillement et d’esprit d’oraison.
— Apprendre à avoir des relations privilégiées et persévérantes avec Jésus.
— L’affection pour saint Joseph, maître de vie intérieure.
1. Telle est la tendresse du cœur de notre Dieu : grâce à elle, du haut des cieux un astre est venu nous visiter ; il est apparu à ceux qui demeuraient dans l’ombre de la mort, pour guider nos pas sur le chemin de la paix[01]. Jésus, c’est le soleil qui illumine l’existence et lui donne tout son sens si ce qui nous concerne se rapporte vraiment à lui.
La vie de la Sainte vierge est centrée sur Jésus. Elle l’est particulièrement en cette veille de la naissance de son Fils : c’est à peine si nous pouvons imaginer le recueillement de son âme.
Elle a toujours été ainsi, et nous devrions être comme elle, alors que nous sommes si facilement dispersés et si distraits par n’importe quoi alors qu’une seule chose est vraiment importante dans cette vie : être unis à Jésus, à tout ce qui le concerne !
Marie conservait avec soin tous ces souvenirs et les méditait en son cœur[02] ; sa mère gardait fidèlement tous ces souvenirs en son cœur[03]. Par deux fois l’évangéliste fait référence à cette attitude de la vierge face aux événements.
Elle conserve et médite, elle connaît ce recueillement intérieur qui donne la mesure des événements, grands et petits, de la vie. Intimité enrichie par la plénitude de la grâce où règne l’harmonie primitive dans laquelle l’homme avait été créé. Y a-t-il un meilleur moment que Noël pour observer cette action divine exceptionnelle dans le monde, dont elle est le témoin ?
Si, après le péché originel, l’âme humaine a perdu la maîtrise des sens et sa tendance naturelle vers Dieu, il n’en fut pas ainsi chez la vierge Marie. En elle, parce qu’elle a été préservée de la tache originelle, tout est harmonie, depuis le début. Bien plus, elle est embellie par la présence, tout à fait singulière, extraordinaire, de la Très Sainte Trinité dans son âme.
Marie toujours en prière ? Oui, certainement, parce qu’elle réfère tout à son Fils : quand elle parle à Jésus, elle fait oraison (l’oraison c’est effectivement « parler avec Dieu »). Chaque fois qu’elle le regarde (cela aussi, c’est de l’oraison : regarder Jésus avec foi présent dans le saint Sacrement, réellement présent dans le Tabernacle !), et quand elle le sollicite ou lui sourit (si souvent !) ou quand elle pense à lui. Sa vie se détermine en fonction de Jésus, ses sentiments se dirigent en permanence vers lui et son recueillement intérieur est constant. Son oraison se confond avec sa vie même, avec son travail et son attention aux autres. Ce silence intérieur était richesse, plénitude, et contemplation.
Demandons-lui aujourd’hui de nous obtenir ce recueillement intérieur si nécessaire pour voir et fréquenter Dieu, ce Dieu si proche de nos vies.
II. Aujourd’hui vous saurez que le Seigneur vient, et demain vous contemplerez sa gloire[04].
La vierge Marie nous encourage, en cette veille de la naissance de son Fils, à ne jamais abandonner l’oraison et la fréquentation du Seigneur. Elle sait bien que sans oraison nous sommes perdus, que celle-ci est destinée à nous rendre forts et à nous permettre de mener à bien nos tâches.
Parmi d’autres raisons « nous devons prier aussi parce que nous sommes fragiles et coupables. Il faut reconnaître humblement et réellement que nous sommes de pauvres créatures aux idées confuses (…), fragiles et faibles, avec un besoin continuel de force intérieure et de consolation. L’oraison donne des forces pour les grands idéaux, pour maintenir la foi, la charité, la pureté, la générosité ; l’oraison donne du courage pour sortir de l’indifférence et de la faute, si par malheur on a cédé à la tentation et à la faiblesse, l’oraison donne des lumières pour voir et juger les événements de sa propre vie et même de l’histoire vue dans la perspective de Dieu et de l’éternité. C’est pourquoi, ne cessez pas de prier ! Ne passez pas un jour sans avoir prié un peu. L’oraison est un devoir, mais c’est aussi une joie, parce que c’est un dialogue avec Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ.[05] »
L’on entre davantage dans l’intimité du Seigneur grâce à l’oraison mentale — ces moments consacrés, comme maintenant, à lui parler silencieusement de ses affaires, à lui rendre grâces, à lui demander de l’aide…, à être avec lui ! — L’oraison vocale, ce sont ces prières liturgiques, communautaires ou personnelles, apprises dans notre enfance, qui facilitent la conversation avec Jésus dans les circonstances diverses de la vie quotidienne. Jamais personne ne nous écoute avec autant d’intérêt et autant d’attention que Jésus ; personne ne prend jamais nos paroles au sérieux autant que lui. Il nous regarde, il est attentif, il écoute avec un intérêt extrême quand nous faisons sincèrement oraison.
L’oraison est toujours enrichissante, même dans un dialogue « muet » devant le Tabernacle quand on ne dit rien : qu’on le regarde et qu’on se sent regardé. Quelle différence avec le verbiage de beaucoup, qui ne disent pas grand chose parce qu’ils n’ont pas grand chose à communiquer !
La bouche parle de l’abondance du cœur. Si le cœur est vide, que peuvent dire les mots ? S’il est malade d’envie, de sensualité, quel contenu aura le dialogue ? Par contre, on sort toujours de l’oraison avec plus de lumière, plus de joie, plus de force car pouvoir faire oraison est l’un des plus grands dons de l’homme : ce n’est ni plus ni moins que de parler et d’être écouté par son Créateur ! Pouvoir l’appeler Ami !
Dans l’oraison, nous parlerons au Seigneur en toute simplicité. « Penser et comprendre ce que nous disons et à qui nous le disons, et qui nous sommes, nous qui osons parler à un si grand Seigneur, penser à cela et à d’autres choses semblables ; comme nous l’avons peu servi et comme nous sommes obligés de le servir beaucoup, voilà l’oraison mentale ; ne pensez pas que c’est du charabia et que son nom ne vous effraie pas.[06] »
D’aucuns pensent que l’oraison est extraordinairement difficile ou qu’elle est réservée à certaines catégories de personnes. Or, dans l’Évangile une grande variété de types humains s’adressent au Seigneur avec confiance, tels Nicodème, Bartimée, les enfants dont le Seigneur apprécie particulièrement la présence et la spontanéité, une mère, un père qui a un enfant malade, un voleur, les Mages, Anne, Siméon, les amis de Béthanie… et combien d’autres !
III. Dans l’oraison, jouent un rôle primordial la persévérance et des dispositions favorables, surtout la foi et l’humilité afin de ne pas faire la triste expérience de ce pharisien de la parabole destinée à certains qui se flattaient d’être justes et n’avaient que mépris pour les autres[07]. Ce brave homme, la tête haute, priait ainsi en lui-même : Mon Dieu je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs… Je jeûne deux fois par semaine… Mais se rend-il compte qu’il est entré dans le Temple sans véritable amour ? qu’il est le centre de ses pensées, l’objet de sa propre estime et qu’en conséquence, au lieu de louer Dieu, il se loue lui-même ? Il n’y a pas beaucoup d’amour dans sa prière, il n’y a pas non plus beaucoup de charité, ni d’humilité, bref, il n’a pas besoin de Dieu.
L’oraison du publicain, au contraire, se révèle humble, attentive — l’esprit fixé sur la personne à laquelle il parle— confiante. Ce n’est pas un monologue où l’on tourne autour de soi-même, en remuant des souvenirs sans les rapporter à Dieu, ou en laissant libre-cours à l’imagination, etc.
Le pharisien, semble-t-il, partit du Temple sans avoir fait oraison par manque d’humilité. Son orgueil caché, il n’y a que lui qui ne s’en aperçoit pas. Voilà pourquoi le Seigneur nous demande si souvent d’être simples, de reconnaître nos fautes, et de lui parler de nos affaires et des siennes. « Tu m’as écrit : Prier, c’est parler avec Dieu. Mais de quoi ? De quoi ? De lui, de toi : joies, tristesses, succès et défaites, nobles ambitions, soucis quotidiens… faiblesses ! actions de grâces et demandes, Amour et réparation. En un mot, le connaître et te connaître : “se fréquenter” ![08] »
« Et in meditatione mea exardescit ignis— et dans ma méditation s’allume le feu, dit le psalmiste. — C’est pour cela que tu vas prier : pour devenir foyer ardent, flamme vive qui donne chaleur et lumière.
« C’est pourquoi, au moment où tu ne sauras plus avancer, lorsque tu sentiras que tu t’éteins, si tu ne peux alimenter le feu de troncs odorants, jettes-y les brindilles et les feuilles de petites prières vocales, d’oraisons jaculatoires qui l’entretiendront — et tu n’auras pas perdu ton temps.[09] »
Au commencement surtout, et souvent par périodes, il sera utile de se servir d’un livre, un peu comme un boiteux se sert de ses béquilles, pour avancer dans notre oraison. Beaucoup de saints agirent ainsi. « Je n’osais jamais, si ce n’est après la communion, me mettre à l’oraison sans un livre. Mon âme éprouvait autant de frayeur à se mettre à l’oraison sans ce secours, que si elle avait eu à lutter contre une foule d’ennemis. Le livre remédiait à mes craintes. Il me servait, pour ainsi dire, de compagnie. C’était un bouclier qui me protégeait contre les traits de nombreuses distractions. Il était ma consolation.[10] »
L’oraison doit déboucher habituellement sur des résolutions précises pour s’améliorer. On demandera sincèrement au Seigneur : « que veux-tu de moi sur ce point concret sur lequel je me suis arrêté ? Comment puis-je améliorer maintenant cette vertu ? Que dois-je me proposer ces prochains mois pour mieux accomplir ta volonté ? »
Personne au monde n’a su parler à Jésus comme sa Mère, et après sa Mère, comme saint Joseph qui passa tant d’heures sans doute à le regarder, à lui parler, à le traiter avec autant de simplicité que de discrète vénération. C’est pourquoi « qui ne trouve pas de maître qui lui enseigne l’oraison, qu’il prenne ce glorieux saint pour guide et il ne risquera pas de s’égarer[11] ».
Pour terminer notre prière, contemplons Joseph tout près de Marie, plein d’attentions et de délicatesse envers elle. Jésus est sur le point de naître. Le jeune et robuste patriarche a préparé cette grotte le mieux qu’il a pu. Avec lui préparons notre âme, ne soyons pas dispersés, distraits, absents, au moment où Jésus est si près de nous !
[01] Évangile de la messe, Lc 1, 78-79.
[02] Lc 2, 19.
[03] Lc 2, 51.
[04] Antienne du 24.
[05] Jean-Paul II, Audience avec les jeunes, 14-3-1979.
[06] Sainte Thérèse, Le chemin de la perfection, 25, 3.
[07] Lc 18, 9 ss.
[08] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 91.
[09]Ibidem, n. 92.
[10]Sainte Thérèse, Vie, 4, 7.
[11] Ibidem, 6. 3.
25 DÉCEMBRE
30. NOËL
— Bethléem n’a pas voulu recevoir le Christ. Aujourd’hui encore beaucoup ne veulent pas le recevoir.
— La chaire de Bethléem.
— L’adoration des bergers, chemin de l’humilité et de la simplicité pour reconnaître le Christ dans nos vies.
I. En ces jours-là parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de toute la terre[01].
L’on voit clairement maintenant que ce décret de l’empereur romain fut providentiel ! C’est pour cette raison que Marie et Joseph allèrent à Bethléem et que Jésus y naquit, comme cela avait été prophétisé bien des siècles auparavant[02].
La Sainte vierge savait que la naissance de Jésus approchait, et elle entreprit ce voyage la pensée fixée sur ce Fils qui allait naître dans la ville de David.
Ils arrivèrent à Bethléem, sûrement tout joyeux d’être enfin dans la ville de leurs ancêtres, fatigués d’un voyage de quatre ou cinq jours par de mauvais chemins. La vierge, qui était enceinte, a dû arriver vraiment très fatiguée, et à Bethléem ils ne trouvent aucun endroit où s’installer ! Il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie, dit brièvement saint Luc[03]. Joseph a peut-être jugé aussi que l’hôtellerie bourrée de gens n’était pas un endroit idéal pour Notre Dame. Il a dû frapper à beaucoup de portes avant de conduire Marie dans une étable, aux alentours. Nous nous imaginons facilement la scène : Joseph explique inlassablement, et finalement avec angoisse, la même histoire : « qu’ils avaient un problème… », et Marie, immobile et silencieuse à quelques mètres de là, voit Joseph et entend les refus. Non, on ne laisse pas entrer le Christ, on lui ferme sèchement ou distraitement la porte. Marie souffre pour Joseph et pour ces gens. Que le monde est froid pour son Dieu…
C’est peut-être la Sainte vierge qui proposa à Joseph de s’installer provisoirement dans l’une de ces grottes qui servaient d’étables aux environs de la ville. Elle l’encourage probablement, elle lui dit de ne pas se faire de souci, que les choses vont s’arranger… et Joseph se sent réconforté par ces paroles et ce sourire. Ils s’installent avec les effets qu’ils avaient pu apporter de Nazareth, les langes, du linge qu’elle a préparé avec la joie d’une mère qui attend son premier enfant…
C’est là qu’arrive l’événement le plus grand de l’humanité, dans la simplicité la plus absolue. Et il arriva, dit saint Luc, que son heure était venue[04]. Marie enveloppa Jésus avec un amour immense dans des langes et le coucha dans une crèche.
La Sainte vierge avait une foi plus parfaite que quiconque, et tous ses gestes étaient l’expression de sa foi et de sa tendresse. Elle dut lui baiser les pieds parce qu’il était son Seigneur, elle dut l’embrasser parce qu’il était son fils et rester longtemps à le contempler tranquillement. Puis elle a dû mettre l’Enfant dans les bras de Joseph, qui sait bien qu’il est le Fils du Très Haut, dont il devait prendre soin, qu’il devait protéger, à qui il devait apprendre un métier ; toute sa vie sera axée sur cet Enfant sans défense.
II. Jésus, nouveau né, ne parle pas, mais il est la Parole éternelle du Père. On a dit que la crèche est une chaire. Nous devrions une fois pour toutes aujourd’hui « comprendre ces leçons que nous donne Jésus dès son enfance, dès sa naissance, dès que ses yeux s’ouvrent sur la terre bénie des hommes[05] ».
Il naît pauvre, et il nous apprend qu’on ne trouve pas le bonheur dans l’abondance des biens. Il vient au monde sans aucune ostentation, et il nous encourage à être humbles et à ne pas être suspendus aux applaudissements des hommes.
« Dieu s’humilie, pour que nous puissions nous approcher de lui, pour que nous puissions répondre à son amour par le nôtre, pour que notre liberté cède, non seulement devant le spectacle de son pouvoir, mais aussi devant la merveille de son humilité.[06] »
Leçon de détachement, d’humilité. Regardons Marie pleine de joie. Elle, elle sait qu’une ère nouvelle a commencé pour l’humanité, celle du Messie, son Fils. Notre requête : la joie de rester toujours près de Jésus.
Jésus, Marie et Joseph sont seuls. Dieu cherche, pour leur tenir compagnie, des gens simples, des bergers, peut-être parce que, puisqu’ils sont humbles, ils n’auront pas peur de l’inimaginable : trouver le Messie dans une grotte, enveloppé dans des langes…
Ce sont les bergers des alentours dont parlait déjà le prophète Isaïe : le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière[07].
Au cours de cette première nuit, ils sont les seuls bénéficiaires de cette merveilleuse prophétie, les seuls à voir une grande lumière : la gloire du Seigneur les enveloppa de clarté[08]. Rassurez-vous, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui, dans la cité de David, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur[09].
Cette nuit, ils sont les premiers et les seuls à le savoir. « En revanche aujourd’hui des millions d’hommes le savent dans le monde entier. La lumière de la nuit de Bethléem est arrivée à beaucoup de cœurs, et, cependant, l’obscurité demeure. Parfois même elle paraît plus intense (…). Ceux qui la reçurent cette nuit, trouvèrent une grande joie. La joie qui jaillit de la lumière. L’obscurité du monde vaincue par la lumière de la naissance de Dieu (… ).
« Cela ne fait rien que, cette première nuit, la nuit de la naissance de Dieu, la joie de cet événement arrive seulement à ce petit nombre de cœurs. Cela ne fait rien. Elle est destinée à tous les cœurs humains. C’est la joie du genre humain, joie surhumaine ! Pourrait-il y avoir une joie plus grande que celle-là, une meilleure Nouvelle : l’homme a été accepté par Dieu pour devenir son fils en ce Fils de Dieu qui s’est fait homme.[10] »
C’est Dieu lui-même qui a voulu que ces bergers soient les premiers messagers et qu’ils racontent ce qu’ils avaient vu et entendu. Et tous ceux qui les écoutèrent furent dans l’admiration de ce que les bergers leur avaient dit[11]. Ce Jésus, qui se révèle aussi à nous dans la vie courante, on ne l’approche qu’avec ces dispositions de simplicité et d’humilité. Il est possible qu’au cours d’une vie, il donne des signes qui ne disent rien à première vue. Mais le cœur attentif à découvrir Jésus dans la simplicité de l’ordinaire, enveloppé de langes et couché dans une crèche, sans manifestations spectaculaires, le verra et se sentira poussé à le faire connaître sans attendre.
Les bergers, bien sûr, ne se mirent pas en route sans cadeaux pour le nouveau né puisque, dans le monde oriental d’alors, il était inconcevable de se présenter devant une personne importante sans cadeau. Ils apportèrent sans doute ce qu’ils avaient sous la main : un agneau, du fromage, du beurre, du lait, du fromage blanc…[12]. Ce n’est sans doute pas une erreur d’imaginer la scène comme les innombrables crèches la représentent et comme l’évoquent aussi les chants de Noël avec lesquels nous avons peut-être fait si souvent notre prière.
Marie et Joseph, tout surpris, tout joyeux, invitent les bergers un peu empruntés et timides à entrer, à voir l’Enfant. Ils l’embrassent, ils chantent, ils laissent leurs présents près de la crèche. Allons-nous nous rendre à la grotte de Bethléem sans cadeau, nous ?
Qu’est-ce qui plairait le plus à la vierge ? N’est-ce pas une âme plus généreuse, plus pure, plus joyeuse parce qu’elle est consciente de sa filiation divine, mieux disposée grâce à une humble confession, à ce que le Seigneur habite en elle avec plus de plénitude ? Cette confession que Dieu attend peut-être depuis longtemps…
Oui, Marie et Joseph nous invitent à entrer ! Une fois à l’intérieur, nous dirons à Jésus avec toute l’Église : Roi de l’univers que les bergers trouvèrent enveloppé de langes, aide-nous à toujours imiter ta pauvreté et ta simplicité[13].
Tous ensemble, réjouissons-nous, dans le monde un enfant est né : Dieu, notre Sauveur ! Aujourd’hui la paix véritable vient du ciel sur notre terre ![14]
« Nous venons d’entendre un message débordant de joie et digne de considération : Jésus-Christ, le Fils de Dieu, est né à Bethléem de Juda. L’annonce me fait tressaillir, mon esprit s’enflamme en moi et se hâte, comme toujours, de vous communiquer cette joie » dit saint Bernard[15]. Nous nous mettons aussi en chemin pour contempler et adorer Jésus, car nous avons besoin de lui, il est le seul dont nous ayons vraiment besoin. « Voilà le chemin du Christ. Voilà le chemin, chante un chant populaire, nous savons qu’aucun chemin n’a de valeur que s’il aboutit à l’Enfant Dieu.
« Aujourd’hui est né notre Sauveur. Il n’y a pas de place pour la tristesse, au moment où vient de naître la vie ; elle met fin à la crainte de la mort, et nous infuse la joie de l’éternité promise.
« Personne n’a de raison de se sentir à l’écart d’une pareille joie, tout le monde a un motif d’allégresse : parce que Notre Seigneur, destructeur du péché et de la mort, n’ayant trouvé personne sans faute, est venu nous libérer tous . Que le saint se réjouisse, car la victoire s’approche. Que le païen se réjouisse, car il est appelé à la vie.
« Car le Fils, quand vint la plénitude des temps (…) assuma la nature du genre humain pour la réconcilier avec son Créateur.[16] » De là naît, pour tout homme, l’irremplaçable et unique joie surnaturelle de ces fêtes semblable à un fleuve que rien ne peut contenir.
On peut vraiment chanter avec jubilation en ces jours de Noël, puisque l’amour est parmi nous jusqu’à la fin des temps. La présence de l’Enfant est l’amour incarné au milieu des hommes. Le monde n’est plus un lieu obscur : ceux qui cherchent l’amour savent où le trouver. Et les hommes ont essentiellement besoin d’amour, même ceux qui prétendent être contents de tout et de rien…
En nous approchant aujourd’hui pour embrasser l’Enfant, en contemplant la crèche, en méditant ce grand mystère, remercions Dieu de ce désir de s’abaisser jusqu’à nous pour se faire comprendre et aimer. Décidons-nous à devenir aussi comme des enfants, pour entrer ainsi un jour dans le royaume des cieux, et finissons notre prière en disant à Dieu Notre Père : Père, fais nous participer à la divinité de ton Fils, qui a voulu prendre notre humanité[17].
Sainte Marie, Fille de Dieu, priez pour nous.
[01] Lc 2, 1.
[02] Mic. 5. 2 ss.
[03] Cf. Lc 2, 7.
[04] Lc 2, 6.
[05] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 14.
[06] Ibidem, 18.
[07]Is 9, 2.
[08] Lc 2, 9.
[09] Lc 2, 10.
[10] Jean-Paul II, Homélie de la messe de Noël, 1980.
[11] Lc 2, 18.
[12] Cf. F. M. Willan, Vie de Marie.
[13] Laudes 5 janvier. Preces.
[14] Antienne d’entrée, messe de minuit.
[15] Saint Bernard, Sermon 6. Sur l’annonce de la Nativité, 1.
[16] Saint Léon le Grand, Sermon en la Nativité du Seigneur, 1-3.
[17] Prière d’ouverture, messe du jour.