2e SEMAINE DE L’AVENT. JEUDI
12. RECOMMENCER
– Lutter contre ses propres défauts et ses passions.
– Tirer parti de ses défaites. Se relever toujours.
– Le Seigneur, fondement de notre espérance.
I. En ce temps de l’Avent, Jean-Baptiste nous est présenté comme un modèle de vertus à imiter, comme la personne choisie par Dieu pour préparer la venue du Messie. Avec lui se termine l’Ancien Testament. Nous arrivons au seuil du Nouveau. Le Seigneur nous annonce, dans l’Évangile de la messe, que depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant le royaume des cieux est objet de violence et ce sont les violents qui s’en emparent[01]. L’Église souffre violence à cause des pouvoirs du mal et l’âme de chaque homme avec son penchant au mal, conséquence du péché originel, souffre aussi violence. Il faut donc lutter jusqu’à la fin de sa vie pour suivre le Seigneur et le contempler éternellement dans le Ciel.
La vie chrétienne n’est pas compatible avec l’embourgeoisement spirituel, la paresse, la tiédeur : « Il y en a qui ne sont même pas capables de changer de place pour Dieu. Ils aimeraient sentir des satisfactions et des consolations de Dieu sans faire d’autres efforts que d’avaler ce qu’il leur met dans la bouche, jouir de ce qu’il leur met dans le cœur sans se mortifier, sans abandonner plaisirs et velléités. Mais ils attendent en vain. Parce que tant qu’ils ne sortent pas à la recherche de Dieu, si fort qu’ils l’appellent, ils ne le rencontreront pas.[02] »
Aujourd’hui c’est le moment favorable pour jauger notre lutte contre les passions, les défauts, le péché, le mauvais caractère… Cette lutte « est la force qui s’exerce à combattre nos propres faiblesses et nos misères ; c’est le courage qui nous empêche de déguiser nos infidélités personnelles ; c’est l’audace qui nous fait confesser la foi, même quand l’ambiance est difficile.
« Aujourd’hui comme hier, c’est l’héroïsme qu’on attend du chrétien. Héroïsme dans les grandes luttes s’il le faut. Héroïsme — et c’est cela qui est normal— dans les petites batailles de chaque jour.[03] »
Cette lutte, le Seigneur nous la demande tout au long de notre vie, et particulièrement en ce temps où il se manifeste de manière si proche dans sa sainte humanité. Qu’en est-il de la force pour accomplir avec délicatesse les actes de piété ? Les abandonnons-nous pour n’importe quoi d’autre ? Nous laissons-nous dominer par l’état d’esprit du moment ? Sommes-nous disposés à vivre la charité, à corriger les manières emportées de notre caractère ? à nous efforcer de vivre la cordialité, la bonne humeur, la délicatesse envers les autres ? à bien faire le travail que nous offrons à Dieu ? à faire un apostolat efficace autour de nous ?à choisir les moyens opportuns pour que notre formation ne stagne pas ? C’est là d’habitude une lutte sur les petites choses de la vie quotidienne : « Écoutons le Seigneur qui nous dit : celui qui est fidèle dans les petites choses l’est aussi dans les grandes, et celui qui manque à la justice dans les petites choses y manque aussi dans les grandes. (Lc 16, 10) C’est comme s’il nous rappelait ceci : lutte à chaque instant dans ces détails qui peuvent te sembler insignifiants mais qui sont grands à mes yeux ; accomplis ponctuellement ton devoir ; souris à celui qui en a besoin même si tu souffres ; consacre sans remords le temps nécessaire à la prière ; viens en aide à celui qui te cherche ; pratique la justice en la dépassant avec la grâce de la charité.[04] » voilà le secret de l’amour pour le Seigneur : recommencer souvent cet effort quotidien pour ne pas se laisser vaincre par la facilité ou par la paresse aux aguets : « Le démon ne dort jamais, et la chair n’est pas encore morte, ainsi ne cesse point de te préparer au combat, car tu as des ennemis à droite et à gauche qui ne font jamais relâche.[05] » Ne te repose pas, poursuis cette lutte sereine, choisis des objectifs précis. Le Seigneur est à tes côtés. Il a placé un ange gardien qui te rendra d’inestimables services si tu as recours à lui.
II. Dans cette marche vers le Seigneur, on n’est certes pas toujours victorieux. Certaines défaites sont sans conséquences, d’autres plus graves, mais la réparation et la contrition rapprocheront toujours davantage de Dieu. On reprend la route avec l’aide du Seigneur, sans découragement, sans pessimisme, sans orgueil, avec patience et humilité même s’il n’y a pas de fruits apparents.
L’Esprit Saint nous suggère souvent : recommence… ! Sois constant… ! L’échec n’a pas d’importance, les expériences négatives ne comptent pas…, recommence avec humilité, demande davantage l’aide de ton Seigneur !
Dans les activités humaines, nul ne s’étonne que le génie soit normalement le fruit de la patience, d’efforts répétés, sans cesse améliorés. « Le sage recommence ses calculs et renouvelle ses expériences, les modifiant jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’objet de ses recherches. L’écrivain retouche vingt fois son œuvre. Le sculpteur casse l’une après l’autre ses ébauches jusqu’à ce qu’elles expriment sa création intérieure… Toutes les créations humaines sont le fruit d’un perpétuel recommencement.[06] »
Dans le domaine surnaturel, l’amour pour le Seigneur ne se manifeste pas tant dans les succès que l’on croit avoir obtenus que dans la capacité de recommencer, de renouveler la lutte intérieure. La médiocrité spirituelle, la tiédeur c’est le risque de s’abandonner, de se laisser aller dans les résolutions de la vie intérieure. Sur le chemin qui conduit à Dieu, dormir, c’est mourir[07].
Le découragement, comporte en lui-même une pointe d’orgueil et de confiance excessive en soi, et c’est cela qui conduit à l’abandon des résolutions que l’Esprit Saint avait suggérées un jour, dans l’intimité du cœur.
Le progrès de la vie intérieure vient souvent après des échecs, peut-être inattendus, si l’on réagit avec humilité et un désir plus ferme de suivre le Seigneur. La persévérance ne consiste pas à ne jamais tomber, mais à se relever toujours : « Quand un soldat combat et reçoit une blessure ou recule un peu, personne si exigeante ou si ignorante des choses de la guerre qu’elle soit, ne pense que c’est un crime. Seuls ceux qui ne combattent pas ne sont pas blessés ; ce sont ceux qui se lancent avec le plus d’ardeur contre l’ennemi qui reçoivent les coups.[08] »
Demandons à la vierge Marie la grâce de ne jamais abandonner la lutte intérieure, même si notre précédente expérience est triste, voire catastrophique. Implorons la grâce et l’humilité de toujours recommencer !
Que Notre Dame nous obtienne d’être constants dans l’apostolat, même si l’on ne voit guère de fruit. Un jour peut-être quand nous serons en sa présence, le Seigneur nous fera contempler les fruits d’un apostolat qui nous paraissait parfois stérile. La semence qu’on sème porte toujours des fruits, l’un, cent ; l’autre soixante ; l’autre trente…[09]. Beaucoup de fruits pour une seule semence.
III. Courage, ne craignez pas : Voici votre Dieu[10]. On raconte, dans les Actes des Apôtres qu’un jour Pierre et Jean montaient au Temple pour prier et qu’ils rencontrèrent un boiteux de naissance qui mendiait. Pierre lui dit : Je ne possède ni argent, ni or, mais ce que j’ai je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, marche[11].
Au nom de Jésus-Christ… C’est ainsi que l’on comence et recommence dans l’apostolat comme dans la lutte contre tout ce qui essaie de nous séparer de Dieu. Voilà notre force : ne pas recommencer par obstination, par auto-affirmation, comme si nous pouvions tout seul faire aller les choses de l’avant ; seuls, nous ne pouvons rien, mais quand nous sommes faibles, la force du Christ habite en nous[12]. C’est une force très puissante !
Ainsi saint Pierre, après cette nuit perdue à ne rien pêcher, jette-t-il de nouveau les filets à la mer parce que le Seigneur le lui demande : Maître, lui dit-il, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais sur ta parole, je vais lâcher les filets[13]. Malgré la fatigue, bien que ce ne fût pas l’heure de la pêche, ces hommes reprennent les filets qu’ils étaient déjà en train de laver pour un autre jour, ils passent par dessus les considérations humaines qui le déconseillent, par confiance envers le Seigneur. Pierre obéit sans raisonner davantage.
Le fondement de l’espérance est justement là : le Seigneur désire que nous recommencions chaque fois que nous avons eu un échec, apparent peut-être, dans la vie intérieure ou l’apostolat : « Parce que tu me le dis, Seigneur, je commencerai de nouveau. » En vivant ainsi, nous éliminons le fantasme de ce découragement qui plonge tant d’âmes dans la médiocrité spirituelle, la tristesse ou l’apathie.
Recommencer… Jésus nous le dit dans l’intimité de ces jours de Noël qui approchent. « Relevez donc votre cœur quand il tombera, tout doucement, vous humiliant devant Dieu par la reconnaissance de votre misère, sans vous étonner de votre chute, puisque ce n’est pas chose admirable que l’infirmité soit infirme, la faiblesse faible, la misère chétive. Détestez néanmoins l’offense que Dieu a reçue de vous, et avec courage et confiance en sa miséricorde, retrouvez la vertu que vous aviez abandonnée.[14] »
[01] Mt 11, 12.
[02] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 3, 2.
[03]Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe,82.
[04] Ibidem,
[05] Imitation de Jésus-Christ, II, 9. 8.
[06] G. Chevrot, Simon Pierre.
[07] Saint Grégoire le Grand, Hom. 12 sur les Évangiles.
[08]Saint Jean Chrysostome, Exhort II à Théodore, 5.
[09]Mt 13, 8.
[10] Cf. Is 35, 4.
[11] Actes 3, 6.
[12] 2 Cor 11-12.
[13] Lc 5, 5.
[14] Saint François de Sales, Intr. à la vie dévote, 3, 9.
2e SEMAINE DE L’AVENT. VENDREDI
13. LA TIÉDEUR ET L’AMOUR DE DIEU
— L’amour du Seigneur face à la tiédeur.
— Les causes de la tiédeur.
— Remèdes contre cette maladie de l’âme.
I. Celui qui te suit, Seigneur, aura la lumière de la vie. Il sera comme un arbre planté près d’un cours d’eau, qui donne son fruit en son temps et dont le feuillage ne se flétrit pas[01]. La vie humaine a-t-elle un sens si elle n’est pas unie au Seigneur ? À qui irions-nous, Seigneur. Toi seul tu as les paroles de vie éternelle[02]. Les succès, le bonheur humain que nous pouvons accumuler est « comme la balle chassée par le vent[03] ». Nous aussi, nous pouvons dire au Seigneur dans notre prière : « Reste avec nous, parce que les ténèbres entourent notre âme et Toi seul es la lumière. Toi, tu peux calmer cette angoisse qui nous consume. Parce que parmi toutes les choses belles et honnêtes nous n’ignorons pas quelle est la première : te posséder toujours, toi, Seigneur.[04] »
Toi qui viens nous apporter un amour qui pénètre tout comme le feu, qui donne son sens plénier à notre vie ! Cet amour exigeant qui invite à toujours plus de finesse d’âme à l’égard de Dieu, plus de fruits…
Un chrétien rempli d’amour de Dieu c’est justement l’arbre feuillu dont parle le psaume responsoriel, qui ne sèche jamais. C’est le Christ lui-même qui lui donne la vie, mais si le chrétien laisse se dessécher l’amour, si l’embourgeoisement pénètre dans l’âme, il lui arrive une grave maladie qui laisse comme la « balle chassée par le vent »… Cette maladie c’est la tiédeur qui peu à peu rend la vie vide d’amour et de sens, même si extérieurement rien ne change. La présence du Christ commence à s’obscurcir par l’effet de négligences coupables, dans l’esprit et dans le cœur. On le voit et on l’entend encore, mais de moins en moins, et il se crée alors dans l’âme une sorte de vide de Dieu, qu’on essaie peut-être de remplir par d’autres choses qui ne sont pas Dieu, et qui ne la remplissent pas. Un découragement particulier, caractéristique, commence à imprégner la vie de piété ; la promptitude et la joie du don de soi s’atténuent, la foi s’endort précisément parce que l’amour se refroidit.
Remarquons-nous, à un moment donné, que notre vie intérieure s’éloigne de Dieu ? N’oublions pas que, si nous mettons les moyens, les maladies de l’âme guérissent toutes. La maladie de l’amour aussi. On peut toujours redécouvrir ce trésor caché, le Christ, qui un jour a donné un sens à la vie. C’est évidemment plus facile au début de la maladie, mais c’est possible aussi après, comme cela arrive à un lépreux dont nous parle saint Luc[05], un pauvre homme « tout couvert de lèpre », malade de la tête aux pieds. Un jour il décide de s’approcher humblement du Christ et il trouve la guérison.
« On demanda à l’Ami quelle était la source de l’amour. Il répondit qu’elle était là où l’Aimé nous avait lavés de nos fautes et où il donne gratuitement l’eau vive. Celui qui en boit obtient la vie éternelle dans un amour sans fin.[06] » C’est bien là que le Seigneur nous attend : dans la prière et dans les sacrements.
II. Comme la balle chassée par le vent(…). Sans poids et sans fruits. On ne tombe pas dans la tiédeur sous le choc de graves fautes isolées. Cette maladie de l’âme « se caractérise par le fait de ne pas prendre au sérieux, d’une manière plus ou moins consciente, les péchés véniels. C’est un état où la volonté n’a pas de zèle. Ce n’est donc pas de la tiédeur que de se sentir et se trouver dans un état de sécheresse, d’affliction, avec des sentiments presque de répugnance pour ce qui est religieux et divin, parce que, malgré tous ces états, le zèle de la volonté, le vouloir sincère peuvent subsister. Ce n’est pas non plus de la tiédeur que de tomber souvent dans les péchés véniels à condition de s’en repentir sérieusement et de les combattre. La tiédeur est l’état d’un manque de zèle conscient et voulu, une espèce de négligence durable, une vie de piété mitigée, fondée sur certaines idées erronées : ne pas être minutieux, Dieu est trop grand pour être si exigeant dans les petites choses, d’autres agissent ainsi, et autres excuses semblables.[07] »
La tiédeur naît d’habitude d’un laisser-aller croissant dans la vie intérieure. Elle est souvent précédée d’un ensemble de petites infidélités qui refroidissent les relations de l’âme avec Dieu.
Pensons par exemple à la négligence habituelle des petites choses, au manque de contrition devant les fautes personnelles, à l’absence de buts concrets dans les rapports avec le Seigneur. Comment peut finir celui qui vit sans objectifs dans la vie intérieure, sans enthousiasme, qui vivote, qui cesse de lutter pour être meilleur, ou qui se contente d’une lutte fictive, inefficace ?[08]. On néglige la mortification, et « le corps lourd est lassé d’être bridé, l’âme est bien mal équipée pour voler dans les hauteurs[09] ».
L’état de tiédeur ressemble à une pente inclinée qui sépare de plus en plus de Dieu : presque insensiblement s’installe le désir de ne pas se surpasser, de rester dans des limites suffisantes pour ne pas tomber dans le péché mortel, en négligeant et en acceptant sans difficulté le péché véniel.
Une âme tiède justifie, un jour ou l’autre, cette lutte molle, ce manque d’exigence personnelle par des raisons de naturel, d’efficacité, de travail, de santé, etc. Elle plaide l’indulgence pour les petites affections désordonnées, les attachements excessifs à des personnes ou à des choses, les aises qui finissent par devenir des besoins subjectifs. Les forces de l’âme s’affaiblissent, elle réagit de moins en moins.
Quand on dérive vers la tiédeur, le culte intérieur pour Dieu dans la sainte messe diminue, les communions s’accompagnent de froideur par manque de préparation, la prière devient plus ou moins vague, diffuse, dispersée, sans sincérité devant le Seigneur. L’examen, conséquence d’une sensibilité affinée, tombe peu à peu à l’abandon, qu’on cesse de le faire, ou qu’on le fasse avec routine.
Dans ce triste état on perd le désir de s’approcher de Dieu (on trouve même cela pratiquement impossible) :
« Je souffre de voir que tu t’exposes au danger de la tiédeur, dit Chemin, lorsque tu ne vises pas sérieusement à la perfection dans ton état.[10] » « Tu es tiède, si tu fais avec paresse et de mauvaise grâce ce qui touche au Seigneur ; si tu travailles, par calcul et par ruse, à réduire tes devoirs ; si tu ne penses qu’à toi et à tes commodités ; si tes conversations sont oiseuses et vaines ; si tu n’abhorres pas le péché véniel ; si tu agis pour des motifs humains.[11] »
Pour ne jamais tomber dans cette maladie de l’âme, soyons en état d’alerte ; et si nous en percevons les premiers symptômes, recourons à Sainte Marie, notre espérance, qui nous apporte la joie de la naissance de Jésus : Réjouis-toi, fille de Jérusalem : vois ton Roi qui arrive ; ne crains pas, Sion, ton salut est proche[12]. Notre Dame, chaque fois que nous avons recours à elle, nous conduit à son Fils.
III. Le désir de développer l’esprit de lutte incite d’abord à bien vivre l’examen de conscience quotidien, à en retirer un point de lutte pour le lendemain, à le clore par un acte de contrition sincère pour toutes nos infidélités du jour. Un amour vigilant, un désir efficace de chercher Dieu dans la journée, voilà le pôle opposé à la tiédeur, au laisser-aller, à la paresse, ou à la tristesse dans nos rapports avec lui.
Comme dans toutes les batailles de la vie, le désir de lutte ne conduit pas toujours à la victoire : il y a toujours des échecs, mais la réparation et la contrition rapprochent de Dieu et rajeunissent l’âme.
« En présence de nos misères et de nos péchés, en présence de nos erreurs — bien que, par la grâce divine, elles soient de peu d’importance — , ayons recours à la prière et disons à notre Père : Seigneur, sur ma pauvreté, sur ma fragilité, sur mon argile de vase cassé, Seigneur, mets des agrafes et, fort de ma douleur et avec ton pardon, je serai plus solide et plus beau qu’avant ! Une prière consolante que nous devons répéter quand notre pauvre argile se brisera en morceaux.[13] »
Nous voici, à nouveau, tout près du Christ ! Avec une joie nouvelle, avec une humilité nouvelle, la sincérité, le repentir… on recommence ! Il faut savoir commencer une fois de plus, toutes les fois qu’il le faut puisque Dieu connaît notre fragilité.
Dieu pardonne toujours si on se relève, si on se confesse quand c’est nécessaire, et il nous procure une joie profonde, incomparable, chaque fois que nous recommençons. Au cours de cette vie il y aura toujours des fautes, des déficiences, des faiblesses, des péchés : que ce moment de prière nous serve à nous relever, à recommencer une fois de plus ! Le Seigneur tient compte de nos échecs, mais il attend de nous aussi beaucoup de petites victoires au long de nos journées, et ainsi jamais nous ne tomberons dans l’embourgeoisement, dans le laisser-aller, dans l’indifférence.
[01] Ps. responsoriel de la messe, Ps 1, 1-4.
[02] Cf. Jn 6, 68.
[03] Psaume responsoriel.
[04] Saint Grégoire de Naziance, Épître, 212.
[05] Cf. Lc 5, 12-13.
[06] R . Lull, Livre de l’Ami et de l’Aimé, 115.
[07] B. Baur. La confession fréquente
[08]Cf. F. Fernandez Carvajal, La tibieza.
[09] Saint Pierre d’Alcantara, Traité de l’oraison et de la méditation, 2, 3.
[10] Cf. Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 326.
[11] Ibidem, n. 331.
[12] 2ème antienne des lectures de l’Office divin.
[13] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 95.
2e SEMAINE DE L’AVENT. SAMEDI
14. L’EXAMEN DE CONSCIENCE
— Les fruits de l’examen de conscience quotidien.
— Une rencontre anticipée avec le Seigneur.
— Comment le faire ?
I. Oui, je viens bientôt, dit le Seigneur, et avec la rétribution qui est mienne pour rendre à chacun selon ses œuvres[01]. La loi de Moïse ordonnait d’accomplir le commandement de la dîme, de donner la dixième partie des céréales, du vin et de l’huile, pour l’entretien du Temple et pour le service du culte. Mais les pharisiens, rigoristes sans amour, faisaient même payer la dîme de la menthe, de l’anis et du cumin, ces plantes qu’on cultivait parfois dans les jardins des maisons en raison de leurs propriétés aromatiques.
Saint Matthieu rapporte ces paroles du Seigneur à l’encontre de l’hypocrisie des pharisiens : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, de l’anis et du cumin et qui laissez de côté ce qui dans la loi a le plus d’importance : la justice, la miséricorde et la foi. Il fallait mettre ceci en pratique sans laisser cela de côté. Guides aveugles, qui filtrez le moustique et avalez le chameau[02]. Dans leurs vies règne, d’un côté, une minutie accablante, de l’autre un grand laxisme à l’égard des choses essentielles : ils abandonnent ce qui a le plus d’importance dans la loi : la justice, la miséricorde et la foi. Ils n’ont pas su comprendre ce que le Seigneur attendait réellement d’eux.
Améliorer l’examen de conscience c’est s’atteler à la tâche capitale de ne pas s’arrêter à des choses, au fond, accidentelles, et laisser échapper ce qui est vraiment important. Qui s’entraîne à un examen de conscience quotidien, bref et profond, ne tombera pas dans l’hypocrisie et la déformation des pharisiens, car il verra les fautes qui éloignent le cœur de Dieu et il réagira à temps.
L’examen, c’est comme un œil capable de voir les recoins intimes du cœur, ses déviations et ses attachements désordonnés. « Par lui, je suis éclairé, je vois, j’évite les dangers, je corrige les défauts, je redresse les voies ; par lui, je promène la lumière dans mon intérieur, j’établis toutes choses dans le jour de Dieu. Et ainsi je ne puis demeurer dans le mal, mais je suis forcé de faire la vérité, c’est-à-dire d’avancer dans la piété.[03] »
Si, par paresse, l’on néglige cette norme de piété dont la saveur est évangélique, il est possible que les erreurs et les mauvaises tendances plongent leurs racines dans l’âme et en viennent à nous empêcher de voir à quel sommet de sainteté nous sommes appelés ; et nous en restons à l’anis et au cumin, à des petitesses plus ou moins indifférentes au Seigneur.
L’examen découvre l’origine cachée des manques de charité ou de travail, la racine intime de la tristesse, de la mauvaise humeur, du manque de piété, fautes qui se répètent dans notre vie. « Examine-toi. Lentement, avec courage. — Ta mauvaise humeur et ta tristesse sans cause sans cause en apparence seulement — n’est-il pas vrai qu’elles procèdent de ton manque de décision à briser les liens subtils, mais “ concrets ”, tissés sournoisement, artificiellement, par ta concupiscence ?[04] »
L’examen de conscience quotidien est une aide si précieuse pour suivre sincèrement le Seigneur !
II. Toute activité, familiale, professionnelle, sociale…, toute œuvre humaine peut être l’occasion d’une rencontre avec Dieu. Au long de la journée aussi, il y a des moments particuliers de rencontre avec le Seigneur : la communion, le temps de la prière, l’examen. Lui, c’est une révision à fond de ce que nous avons écrit sur la page de chaque jour qui ne se répète jamais. Des mots mal tournés peuvent être corrigés par la contrition ; une page remplie d’horreurs peut devenir quelque chose de bon, de très bon même, par le repentir et la résolution de bien commencer une nouvelle page blanche, celle que notre ange gardien nous présente de la part de Dieu ; une page unique, irremplaçable, comme chaque jour de notre vie. « En haut de chacune de ces pages blanches, avec ma pauvre plume qui crachote, j’aime tracer ce seul mot : serviam ! “je te servirai” ; c’est mon désir ; c’est mon espoir […]
« Après ce début, désir et espérance, je veux écrire des mots et puis des phrases, composer des paragraphes et remplir la page d’une écriture claire et nette : le travail, l’oraison et l’apostolat, toute l’activité de ma journée.
« Je tâche de faire très attention à la ponctuation : c’est l’exercice de la présence de Dieu. Ces pauses qui ressemblent à des virgules, ou si elles sont plus longues à des points-virgules représentent le silence de l’âme et les oraisons jaculatoires par lesquelles je m’efforce de donner un contenu et un sens surnaturel à tout ce que j’écris.
« J’aime beaucoup les points, plus encore les points à la ligne. Ils me donnent le sentiment de recommencer chaque fois à écrire ; ils sont l’ébauche des gestes par lesquels je rectifie mon intention et dis au Seigneur : “Je recommence avec la volonté ferme de te servir et de te consacrer ma vie, moment par moment, minute par minute.”
« Je fais aussi très attention aux accents ; ce sont toutes les petites mortifications par lesquelles ma vie et mon travail acquièrent une signification vraiment chrétienne.
« Un mot non accentué représente une occasion où je n’ai pas su vivre chrétiennement la mortification que le Seigneur m’envoyait, qu’il m’avait préparée avec amour, qu’il désirait me voir découvrir et embrasser avec joie.
« Je fais tout ce que je peux pour éviter les ratures, les erreurs, les taches, les vides… mais comme il y en a ! Ce sont les infidélités, les imperfections, les péchés… et les omissions.
« Je souffre beaucoup de ne voir presque aucune page qui ne porte les traces de ma maladresse, de mon manque de savoir-faire.
« Mais je me console et me tranquillise vite à la pensée que je suis un petit enfant qui ne sait pas encore bien écrire, qui a besoin d’un calque pour ne pas écrire de travers, d’un maître pour guider sa main et ne pas inscrire de bêtises — quel Maître que Dieu notre Seigneur, comme il est patient avec moi ![05] »
III. À quoi sert donc l’examen de conscience ? Il sert d’abord à mieux se connaître soi-même, à être plus dociles à la grâce que l’Esprit Saint déverse sur nous pour que nous ressemblions de plus en plus au Christ.
Voilà peut-être l’une des questions qui donne le plus de lumières : Où est mon cœur, qu’est-ce qui prend le plus de place en lui ? Est-ce le Christ ? « À l’instant, la réponse se fait au-dedans. Cette demande en effet me fait jeter un rapide coup d’œil au centre le plus vivant de moi-même ; et tout aussitôt, je vois le point saillant, je perçois la note dominante. Le procédé est intuitif, instantané. Point n’est besoin de recherches, d’intelligence, d’efforts de volonté, de courses de mémoire : j’entends, je vois : un coup d’œil, in ictu oculi, simple et rapide. Parfois je verrai, comme disposition dominante, un besoin d’approbation, ou une crainte de blâme ; parfois, l’aigreur née d’une contrariété, d’un propos ou d’un procédé blessant, ou bien le ressentiment provenant d’une remontrance ; parfois l’amertume produite par le soupçon, ou le malaise entretenu par une aversion : ce sera encore la lâcheté inspirée par la sensualité, ou le découragement causé par la difficulté ou l’insuccès ; d’autres fois, la routine, fruit de l’insouciance, ou la dissipation, fruit de la curiosité et de la vaine joie, etc. Ou, dans le sens du bien, l’amour de Dieu, le besoin du sacrifice, la faveur allumée par une touche signalée de la grâce, la pleine soumission à l’action divine, la joie de l’humilité, etc. Bonne ou mauvaise, c’est la disposition principale qui est à constater. Puisqu’il s’agit de connaître l’état de la conscience, pourrais-je dire que je l’ai vu, si je n’en vérifie le bien comme le mal ? Allons donc au grand ressort, qui fait mouvoir les pièces de l’horloge.[06] »
Demandons-nous, par exemple, si aujourd’hui nous avons toujours fait la volonté de Dieu, si nous nous sommes souciés de ce qu’il attendait de nous, ou si, au contraire, nous étions simplement occupés par nos affaires. Descendons à des détails concrets sur nos rapports avec Dieu, sur l’accomplissement de nos devoirs envers lui — le plan de vie —, le travail, les relations avec les autres. Examinons avec quel soin nous corrigeons la tendance au confort, à se créer des besoins ; quel effort faisons-nous, par exemple, pour mener une vie sobre et modérée dans les relations sociales aussi, pour ce qui est de la nourriture, de la boisson, de l’usage des biens de la terre ?Avons-nous rempli cette journée d’amour de Dieu, ou l’avons-nous laissée vide pour l’éternité, ce qui risque d’arriver si nous ne nous laissons pas aider par la grâce ? C’est comme un mini-jugement anticipé que nous faisons envers nous-mêmes. Que de choses méritent d’être prises en compte pour la prochaine confession. Terminons toujours l’examen par un acte de contrition, car sans douleur l’examen est inutile. Prenons une petite résolution, que nous renouvellerons demain, dans l’offrande d’œuvres, dans la prière ou dans la sainte messe. Rendons grâces au Seigneur pour toutes les bonnes choses sur lesquelles se termine la journée !
[01] Antienne de la communion, Apoc 22, 12.
[02] Mt 23, 23-24.
[03] J. Tissot, La vie intérieure, p. 519.
[04] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 237.
[05] S. Canals, Dieu est parmi nous, p. 100-101.
[06] J. Tissot, o. c. p. 497-498.