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1°SEMAINE JEUDI

4. LA COMMUNION SACRAMENTELLE

— Jésus-Christ s’offre comme nourriture pour le long et hasardeux voyage de la vie.

— La présence réelle du Christ dans le tabernacle nous est-elle indifférente ou nous inspire-t-elle, au contraire, des sentiments appropriés ?

— Le Seigneur guérit et purifie dans la sainte Communion, source intarissable de grâces.

 

I. Un jour, un lépreux s’approche de Jésus’, se met à genoux et l’implore : Si tu le veux, tu peux me purifier. Et le Seigneur, pris de pitié, le touche et lui dit : Je le veux, sois purifié. À l’instant même sa lèpre le quitta et il fut purifié. « Cet homme se met à genoux, se prosterne à terre [01] — signe d’humilité —, pour que chacun de nous ait honte des souillures de sa vie. Mais la honte ne doit pas empêcher la confession : le lépreux montre la plaie et demande le remède. Sa prière est remplie de piété, il reconnaît que le pouvoir de le guérir est dans les mains du Seigneur[02] », dans ces mains divines qui ont aussi le remède dont tout homme a besoin un jour ou l’autre.

Voilà la merveille cachée au regard de l’orgueilleux : tous les jours, le Christ attend chaque homme dans la sainte Eucharistie où il est réellement et substantiellement présent avec son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité ; avec la splendeur de sa gloire, car le Christ ressuscité ne meurt plus[03]. Le Corps et l’Âme restent inséparables et unis pour toujours à la Personne du Verbe. Tout le mystère de l’Incarnation est contenu dans la sainte Hostie, avec la richesse de sa sainte Humanité et l’infinie grandeur de sa Divinité, l’une et l’autre voilées et cachées. La sainte Eucharistie est le même Seigneur que celui qui dit au lépreux : Je le veux, sois purifié. Le même Dieu que les anges et les saints contemplent et louent pour l’éternité.

Peut-être as-tu déjà médité l’hymne avec laquelle saint Thomas exprime la foi et la piété de l’Église, et que tant de chrétiens transforment en prière personnelle :

Je t’adore avec dévotion, Dieu caché, vraiment présent sous ces apparences. À toi mon cœur se soumet tout entier, car en te contemplant tout entier il défaille.

La vue, le toucher et le goût se trompent sur toi, à l’oreille seule il est sûr de se fier ; je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien n’est plus vrai que sa parole de vérité.

Sur la Croix, nul ne voyait ta divinité, mais ici se cache aussi ton humanité ; priant comme priait le larron repenti, je crois et confesse l’une et l’autre.

Je ne vois pas tes plaies comme Thomas les vit, mais je reconnais que tu es mon Dieu ; fais que je croie toujours plus en toi, que j’espère en toi, que je t’aime. [04]

Cette merveilleuse présence de Jésus au milieu de nous illumine-t-elle ta vie chaque jour davantage ? Quand tu le reçois ou que tu lui rends visite, tu peux dire en vérité : aujourd’hui j’ai été avec Dieu comme les Apôtres, les disciples et les saintes femmes qui accompagnaient le Seigneur sur les chemins de Judée et de Galilée. « Non alius sedaliter » disent succinctement les théologiens[05]. « Il n’est pas autre, il est d’une autre manière. » H se trouve ici avec nous, dans chaque ville, dans chaque village. Avec quelle foi lui rendons-nous visite ? Avec quel amour allons-nous à lui ? Comment préparons-nous notre âme et notre corps à le recevoir dans la Communion ?

 

II. Le corps du lépreux est purifié au contact de la main du Christ ; et toi, et moi, nous sommes divinisés au contact de Jésus dans la Communion. Même les anges, chante la liturgie, s’étonnent d’un si grand Mystère. L’Âme du Christ est dans la sainte Hostie et toutes ses facultés humaines conservent en elle les propriétés qu’elles ont au Ciel. Rien n’échappe au regard aimable et plein d’amour du Christ : ni la création matérielle, ni la gloire des bienheureux, ni l’activité des anges. Il connaît le passé, le présent, le futur. « Sa vie eucharistique est une vie d’amour. Du Cœur du Christ monte sans cesse la ferveur d’une charité infinie. Toute la vie intime de l’âme sacerdotale du Verbe incarné — adoration, demande, action de grâces, expiation — est inspirée par cet amour sans limite[06]. » La sainte Trinité trouve en Jésus-Christ présent dans le tabernacle une gloire sans mesure et sans fin. Saint Thomas [07] enseigne que le Corps et l’Âme du Christ sont présents dans la sainte Eucharistie tels qu’ils sont en eux-mêmes ; seules sont exclues les relations qui relèvent de la quantité, car le Christ n’est pas présent dans l’Hostie à la manière d’une quantité localisée dans l’espace[08]. Il s’y trouve d’une façon mystérieuse et ineffable, avec son Corps glorieux.

C’est vraiment la deuxième Personne de la sainte Trinité qui t’attend dans le tabernacle de l’église ; qui aimerait que tu lui rendes visite dans cette chapelle devant laquelle tu passes tous les jours, dans l’oratoire de l’hôpital ou de P aéroport ; le Verbe incarné est là pour toi, pour tous, avec le pouvoir souverain de sa Divinité incréée. Lui, le Fils Unique de Dieu, par qui tout a été fait, égal en pouvoir, en sagesse et en miséricorde aux autres Personnes de la sainte Trinité, reste avec nous, comme l’un des nôtres, sans jamais cesser d’être Dieu.

En vérité, au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas[09]. Malheureusement, absorbé par ses affaires, par la pression du travail, par les préoccupations quotidiennes, obsédé par les drames qui déchirent le monde, l’homme se rend bien peu compte que, là, tout près de lui, à côté de son foyer, habite réellement le Père de toute miséricorde, le Dieu tout-puissant. Le plus grand échec, la plus grande erreur de notre vie, ce serait que l’on puisse nous appliquer, à toi ou à moi, ne serait-ce qu’une seule fois, ces paroles que le Saint-Esprit a mises sous la plume de saint Jean : // est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu [10], parce qu’ils étaient trop occupés — pourrait-on ajouter —parleurs affaires, leurs projets, par des choses qui sans lui n’ont, finalement, pas tellement d’importance. Prenons aujourd’hui la ferme résolution de lui rester fidèles, unis à lui d’un amour bien vivant, qui se réjouit à la vue des tours d’une église, qui prononce de nombreuses communions spirituelles au cours de la journée, qui s’alimente de fréquents actes de foi et de charité, et qui essaie sincèrement de réparer le mal qui accable le monde en le noyant dans une abondance de bien.

 

III. Seigneur Jésus, pélican plein de bonté, lave mes fautes de ton sang, dont une seule goutte suffirait à laver le monde entier de tous ses crimes [11].

Le Seigneur donne à chaque homme la vie même de la grâce qu’il apporta au monde par son Incarnation [12] ; il se donne totalement lui-même comme le suggère l’image du pélican devenu symbole de la maternité parce qu’il s’éventre et se tue pour nourrir ses enfants. Si nous avions davantage de foi (une foi grosse comme un grain de moutarde, dit Jésus), se réaliseraient en nous les mêmes miracles que ceux qui se produisaient au contact de sa sainte Humanité. Dans chaque Communion il nous purifierait de nos faiblesses et imperfections jusqu’au plus profond de l’âme.

Fais que je croie toujours plus en toi ! supplie l’hymne eucharistique. Recourons à lui avec foi et nous entendrons ce qu’il dit au lépreux : Je le veux, sois purifié ; nous le verrons se lever au mépris des vagues, comme sur le lac de Tibériade, pour apaiser la tempête qui, intérieurement ou extérieurement, nous agite. Et l’âme connaîtra un grand calme, elle se remplira de paix car le Seigneur vient lui-même la visiter... Pélican plein d’amour, ajoute l’hymne de l’Aquinate... La légende enseignait que lorsque mouraient les petits du pélican, celui-ci s’ouvrait le côté et, alimentant de son sang ses enfants morts, leur rendait la vie...

Or le Christ donne la vie éternelle, et la Communion, reçue avec les dispositions requises, suscite de fervents actes d’amour, elle identifie au Maître qui vient vers chacun de ses disciples avec tout son amour, efficace, créateur et rédempteur. Voilà le Sauveur de nos vies qui nous offre son amitié. Y a-t-il sacrement plus irremplaçable pour grandir en intimité avec Jésus ?

Tu verras, au contact de Jésus, l’âme se purifie et retrouve la vigueur nécessaire pour exercer la charité dans les mille petits incidents de la vie quotidienne, accomplir exemplairement les devoirs de chaque instant, vivre joyeusement la vertu de pureté, réaliser avec courage l’apostolat que le Christ nous a confié... La sainte Eucharistie livre surabondamment le remède aux fautes quotidiennes, aux petites infidélités et aux réticences qui, sans tuer l’amour, l’affaiblissent et conduisent l’âme à la tiédeur. La Communion fervente nous ramènera toujours, toi et moi, plus près de Dieu, malgré nos faiblesses et nos lâchetés, car c’est dans le Christ que se trouvent la plénitude de la vie humaine et le gage de son éternité...

« Le Christ est le pain de vie. Et ainsi, comme le pain ordinaire est proportionné à la faim terrestre, le Christ est le pain extraordinaire proportionné à la faim extraordinaire et démesurée de l’homme capable —plus encore, inquiet —de s’ouvrir à des aspirations infinies... Le Christ est le pain de vie nécessaire à tous les hommes, à toutes les communautés[13]. »

Dans la sainte Eucharistie, Jésus nous attend pour restaurer nos forces : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau : c’est moi qui vous soulagerai de ces maladies qui sans moi sont sans remède. Venez, vous tous, mon amour vous contient tous ; si l’un de vous s’approche de moi, je ne le rejetterai pas [15]. Jusqu’à la fin des temps, Jésus accompagnera l’Église militante, les chrétiens de ce monde, pour les combler de toutes les grâces dont ils ont besoin.

Comme saint Thomas d’Aquin je veux te recevoir, Seigneur ; « je m’approche, malade, du médecin de la vie ; souillé, de la source de miséricorde ; aveugle, de la lumière de la clarté éternelle ; pauvre et miséreux, du Seigneur des cieux et de la terre. J’implore l’abondance de ton infinie générosité pour que tu daignes guérir mes maladies, laver mon impureté, éclairer ma cécité, enrichir ma pauvreté et vêtir ma nudité, me préparer à recevoir le Pain des Anges, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, avec autant de respect et d’humilité, de contrition et de piété, de pureté et de foi, qu’il le faut pour le salut de mon âme.[16] »

Vierge Marie, ravive dans mon âme l’amour de Jésus dans le saint Sacrement. Amène-moi plus « (...) près de Notre Seigneur... plus près encore ! — Jusqu’à ce qu’il devienne (mon) Ami, (mon) Confident, (mon) Guide[17]. »

 

NOTES

[01] Me 1, 40-45.

[02] SAINT BEDE, Commentaire à l’Évangile de saint Marc, in loc.

[03] Rom 6, 9.

[04] Hymne Adoro te dévote.

[05] Cf. M. M. PHILIPON, Notre transfiguration en Christ.

[06] IDEM.

[07] Cf. SAINTTHOMAS, 5 » mmarfteo/og/ae, III, q.76, a. 5, ad 3.

[08] Cf. IDEM, III, q. 81, a. 4.

[09] Jn 1, 26.

[10] Jn 1, 2

[11] Hymne Adoro te dévote.

[12] Cf. SAINT THOMAS, op. cit., 1, q. 3, a. 79.

[13] PAULVI, Homélie, 8 août 1976.

[14] Mt 11, 28.

[15] Cf. Jn 6, 37.

[16] MISSEL ROMAIN, Prœparatio adMissam.

[17] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 680.



1°SEMAINE VENDREDI

5. LES VERTUS HUMAINES, LES ALLIÉES DE L’APOSTOLAT

— La guérison du paralytique de Capharnaüm : une foi

opérative et optimiste.

— Prudence et « fausse prudence ».

— Les vertus qui sculptent les bons instruments de la grâce.

 

I. L’Évangile de la Messe [01] nous introduit aujourd’hui dans cette foule accourue de nombreux villages de Galilée et de Judée pour entendre Jésus ; tant de monde se rassembla qu’il n’y avait plus de place, même devant la porte. Jésus leur annonçait la Parole. Arrivent des gens qui lui amènent un paralytique, porté par quatre hommes. Mais leurs tentatives restent vaines. La foule est tellement compacte qu’ils ne parviennent pas à atteindre Jésus. Vont-ils se décourager et se résigner à abandonner ce qui était le but de leur voyage : approcher du Maître leur ami qui gît sur un brancard ? D’autres auraient renoncé devant la réelle difficulté mais eux ne se laissent pas intimider ; ils montent sur le toit, enlèvent la toiture à l’endroit où se trouve le Seigneur et, après y avoir fait un trou, font glisser le brancard avec le paralytique. Jésus observe la scène attentivement, peut-être un peu étonné, et s’émerveille de la foi et de l’audace de ces hommes. Leur ténacité et l’humilité du paralysé qui se laisse brinquebaler préparent le grand miracle : Jésus pardonne les péchés du malade et le guérit complètement de sa paralysie.

Ce paralysé représente, d’une certaine manière, tout homme éloigné de Dieu par le péché et l’ignorance. Saint Ambroise de Milan comprenait ainsi ce passage : « Que le Seigneur est grand ! Par les mérites de certains, il pardonne aux autres ![02] » Ces quatre hommes, qui amènent leur ami malade au Seigneur, sont un exemple vivant de ce qu’est l’apostolat. Être apôtre, n’est-ce pas, en effet, accepter simplement d’être un instrument du Seigneur pour qu’il réalise de vrais miracles parmi les hommes, nos amis et nos frères ? Parmi tous ces hommes qui, pour diverses raisons, sont incapables, par eux-mêmes, d’arriver jusqu’à lui ?

Toute entreprise apostolique naît du désir d’aider les hommes à rencontrer Jésus et s’appuie sur le cortège des vertus surnaturelles dont témoignent les amis du malade de Capharnaüm. Ces hommes avaient déjà rencontré Jésus en d’autres occasions et le reconnaissaient comme le Maître qui leur avait peut-être suggéré lui-même de lui amener leur ami. Leur foi est authentique, elle se déploie dans des actions ordinaires et extraordinaires ; leur espérance nourrit l’optimisme avec lequel ils s’approchent de Jésus, le seul qui puisse réellement aider leur ami ; P amitié, enfin, qu’ils partagent avec le malade les pousse à ne négliger aucun effort pour le sauver...

Ce récit évangélique, en plus des vertus surnaturelles, laisse entrevoir beaucoup de vertus humaines nécessaires à P apostolat. Regarde ces hommes insensibles au respect humain ; ils se moquent des opinions hâtives bien que la foule soit nombreuse et qu’il eût sans doute été facile de trouver des personnes « bien intentionnées » pour juger leur conduite un peu excessive ou déplacée... Les autres ne font pas tant d’histoires pour s’approcher du Maître ! Mais pour eux, une seule chose a réellement de l’importance : arriver jusqu’à Jésus, avec leur ami, coûte que coûte. Leur succès naît de leur droiture d’intention ; ils se soucient de ce que Dieu pense, pas de ce que pensent les hommes. Quel exemple pour nous ! Nous occupons-nous plus du « qu’en dira-t-on » ou de ce que nous savons être juste devant Dieu ? Hésitons-nous, toi et moi, à rester libres devant le conformisme ambiant, indépendants des autres, quand le Seigneur— et finalement ceux qui nous voient — attendent de nous que nous menions simplement à bien ce que nous devons faire ? Restons-nous fidèles, en public et quand cela s’avère nécessaire, à notre foi et à notre amour envers Jésus-Christ ?

 

II. Ces quatre amis ont superbement exercé la vertu de prudence par laquelle on détermine le meilleur moyen d’atteindre un but déterminé. Ils n’ont rien de la fausse prudence que saint Paul appelle prudence de la chair [03] et qui dissimule facilement la lâcheté, l’amour immodéré du confort personnel, l’hypocrisie, la ruse, le calcul égoïste, et finalement l’attachement disproportionné aux biens matériels. Fausse vertu que celle-là, masque de la peur, de l’orgueil, de la paresse... Si ces hommes s’étaient laissés gagner par la prudence de la chair, avaient économisé leurs forces, leur ami ne serait jamais arrivé jusqu’a Jésus, et ils n’auraient jamais ressenti la joie qu’ils virent briller dans le regard de Jésus. Us seraient restés à l’entrée de la maison remplie de monde...

La prudence leur inspira au contraire ce qu’il convenait de faire — malgré la difficulté — ou de ne pas faire selon le cas, le moment et la manière d’agir — ou de s’abstenir. Pour arriver jusqu’au Seigneur, ces quatre amis choisissent de monter sur la terrasse de la maison, font rapidement un trou suffisamment grand et descendent le paralysé sur son brancard. Es ont peut-être croisé d’autres personnes, très bonnes mais manquant un peu de sens surnaturel, qui leur ont conseillé d’attendre une autre occasion, de ne pas déranger... À moins que le paralysé lui-même ne leur ait suggéré d’abandonner— ils s’étaient déjà donné bien du mal, il était assuré de la sincérité de leur amitié...

Mais rien ne les arrête : ce sont de vrais amis car « c’est le propre de l’ami de faire du bien à ceux qu’il aime, principalement à ceux qui se trouvent le plus dans le besoin[04] », et il n’est nul besoin plus pressant que celui de Dieu. La première preuve d’estime pour ses amis consiste à les aider à s’approcher déplus en plus du Christ, source de tout bien, à leur apprendre à ne pas se contenter de ne pas faire le mal, à se dégager de toute conduite moralement désordonnée, et à aspirer ainsi à la sainteté à laquelle tous sont appelés et pour laquelle le Seigneur les comble de grâces. Y a-t-il plus grand bien à leur donner ? Y a-t-il aspiration plus essentielle ?

« Le véritable ami ne peut pas avoir, pour son ami, deux faces différentes : l’amitié, si elle est loyale et sincère, exige renoncements, droiture, échange de faveurs et de services nobles et licites. L’ami est fort et sincère dans la mesure où, en accord avec la prudence surnaturelle, il pense généreusement aux autres, en arrivant même au sacrifice personnel. De l’ami on attend la correspondance au climat de confiance qui s’établit avec la véritable amitié, on attend qu’il reconnaisse ce que nous sommes, et aussi, lorsque c’est nécessaire, la défense claire et sans palliatifs.[05] »

Connais-tu un chemin plus naturel que celui de l’amitié pour rencontrer Jésus-Christ, et même, pour découvrir la vocation à laquelle il appelle chacun personnellement ? À ton avis, les premiers chrétiens ont-ils pris une autre voie que celle de cet apostolat d’amitié et de confidence ? Les premiers disciples qui ont connu le Seigneur sont certainement allés communiquer la Bonne Nouvelle, avant qui que ce soit, à ceux qu’ils aimaient ! André amena Pierre, son frère ; Philippe, son ami Nathanaël ; c’est certainement Jean qui amena son frère Jacques au Seigneur[06]. Et nous, chrétiens timides du vingtième siècle, qu’attendons-nous pour répondre à l’appel du Pape qui, au nom du Christ, nous demande de rechristianiser le monde ? Notre vie est tellement plus facile que celle de ces premiers témoins de la foi, pourquoi hésiter encore à partager naturellement ce que nous avons de plus précieux ? Seigneur, je vais parler de toi à mes amis, à mes parents, à mes compagnons d’études ou de travail, sinon ils resteront peut-être toujours loin de toi, et moi je ne pourrai plus te dire en toute sincérité que je t’aime, ni que je les aime.

 

III. Toute entreprise apostolique suppose également d’autres vertus humaines qui font de l’apôtre un bon instrument entre les mains du Seigneur. C’est par exemple la force d’âme devant les obstacles qui se présentent d’une manière ou d’une autre ; la constance et Impatience, quand les âmes, pareilles à la semence, tardent à donner leur fruit (on ne peut obtenir en quelques jours ce que Dieu a peut-être prévu sur des mois ou des années) ; l'audace pour diriger une conversation vers des sujets plus profonds qui ne surgiraient pas si l’on ne les suscitaient pas opportunément, audace encore pour suggérer des idéaux plus élevés que ceux que nos amis imaginent d’eux-mêmes ; la sincérité et Y authenticité, sans lesquelles aucune amitié n’est durable...

Vois comme ce monde a besoin d’hommes et de femmes taillés d’une seule pièce, cohérents, sans complexe, sobres, sereins, profondément humains, à la fois compréhensifs et fermes dans la doctrine du Christ, affables, justes, loyaux, joyeux, optimistes, généreux, travailleurs, simples, courageux... car « le Saint-Esprit se sert de l’homme comme d’un instrument[07] » pour donner à sa vie une efficacité divine. Un apôtre fidèle ressemble à un outil qui, de lui-même, est incapable de produire quoi que ce soit mais qui, dans les mains de l’artiste, réalise des chefs-d’œuvre.

Songe à la joie de ces hommes quand ils reviennent chez eux avec l’ami complètement guéri dans son corps et dans son âme ! Cette rencontre avec le Christ a resserré leur amitié, comme cela arrive toujours dans l’apostolat. Il n’y a aucune maladie que le Christ ne puisse guérir et chaque âme a un prix inestimable à ses yeux, si bien qu’aucune des personnes que l’on rencontre à l’occasion de ses études, d’un travail professionnel, d’une réunion familiale ou amicale ne peut être considérée comme perdue ou « irrécupérable ».... Ces « infirmes », incapables de s’approcher de Jésus-Christ et devant lesquels il est si facile de baisser les bras, peuvent tous recevoir la Bonne Nouvelle du Seigneur, pour peu qu’aidés de la grâce, nous leur manifestions cet amour qui caractérisait les premiers chrétiens et les poussait à braver les difficultés, détachés de tout respect humain. Et maintenant, toi et moi, ne nous lassons pas de parler au Maître présent dans le Tabernacle, de ces amis que nous pourrions lui amener pour qu’il les guérisse de toute langueur... Sainte Marie, Reine des Apôtres, priez pour nous.

 

NOTES

[01] Me 2, 1-12.

[02] SAINT AMBROISE, Traité sur l’Évangile de saint Luc, in loc.

[03] Cf. Rom 8, 6-8.

[04] SAINT THOMAS, Éthique à Nicomaque, 9, 13.

[05] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Lettre, 11 mars 1940.

[06] Cf. Jn 1, 41 ets.

[07] SAINTTHOMAS, Summa Theologiae, II-II, q. 177, a. 1.



1°SEMAINE SAMEDI

6. LA BONNE ENTENTE CHRÉTIENNE

— Peut-on rester renfermé en soi-même, indifférent à tout ce

qui arrive, quand on vit avec le Christ ?

— Le charme irrésistible dé l’affabilité.

— Peut-on parler de vie sociale quand on méprise, dans les faits, la gratitude, la cordialité, la joie, le respect mutuel, la fidélité dans l’amitié ?

 

I. Après avoir répondu sans hésiter à l’appel du Seigneur, Matthieu donne un banquet auquel il invite Jésus, ses disciples et une foulé de gens dont beaucoup de publicains et de pécheurs, tous amis du collecteur d’impôts. Les pharisiens se scandalisent de voir Jésus partager un repas avec ce genre de personnes à la réputation si controversée, et ils disent à ses disciples : Il mange avec les publicains et les pécheurs’/

Mais Jésus se sent bien avec tous, parce qu’il est venu les sauver tous : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Et comme nous sommes tous pécheurs, tous un peu malades, Jésus vient à nous. N’est-ce pas l’enseignement de cette scène de l’Évangile ? Jésus ne méprise absolument pas les relations sociales ; plus encore, il les recherche car il veut rencontrer tous les hommes, quels qu’ils soient : un délinquant condamné, les enfants dont l’innocence et la simplicité troublent certains adultes, les hommes cultivés et riches comme Nicodème et Joseph d’Arimathie, les mendiants, les lépreux, les familles... Jésus les aime tous, il pensera à chacun d’eux pendant les heures amères de la Passion.

Le Seigneur a une foule d’amis comme ceux de Béthanie chez lesquels il s’invite en diverses occasions ; Jésus dit lui-même : Lazare est notre ami[02]. Il a des amis à Jérusalem — comme ceux qui lui prêteront la salle dans laquelle il célébrera la Pâque avec ses disciples ; il connaît si bien celui qui lui prêtera l’ânon sur le dos duquel il entrera triomphalement à Jérusalem, que les disciples le prendront directement, sans mot dire[03].

Jésus montre également beaucoup d’estime pour la famille, première éducatrice de la vie sociale et des vertus qu’elle suppose. Il le prouve par ces années de vie cachée à Nazareth que l’évangéliste résume d’une phrase : l’enfant, l’adolescent, était soumis à ses parents [04]. Combien de souvenirs ineffaçables a-t-il gardé de ces moments passés près de Marie et de Joseph ! Et n’est-ce pas l’image de l’amour d’un père envers son fils que le Seigneur utilise pour illustrer l’amour de Dieu envers les hommes ? À Naïm, il ressuscite le fils unique d’une veuve [05] par compassion pour sa solitude. Au Calvaire, terrassé par les souffrances de la Croix, il veille sur sa Mère en la confiant à Jean [06] qui dès cet instant, la reçut chez lui[07].

Jésus est l’exemple vivant de celui qui veut vivre en bonne intelligence avec tout le monde dépassant défauts, idées et manières d’être ; il est une invitation à rester ouvert, passionné par l’amitié, compréhensif et plein de miséricorde. Ceci ne signifie pas qu’il faille appeler « bien » le mal mais que les personnes sont infiniment dignes d’amour et d’estime parce que chacune a du prix pour le Christ ; aucun de ses disciples ne peut rester renfermé en lui-même, sans se soucier de ce qui se passe autour de lui.

 

II. Une bonne partie de la vie est remplie de rencontres banales avec des gens que l’on croise dans l’ascenseur, au supermarché, dans l’autobus, le métro, le train, dans la salle d’attente du médecin, dans un embouteillage, à la pharmacie, à la poste, devant une cabine téléphonique... et tant d’autres occasions sporadiques et fugaces, mais qui font notre vie quotidienne et sont d’une richesse inouïe pour un chrétien qui sait en profiter pour prier pour tous ceux qu’il rencontre et, au delà, pour toute l’humanité.

Si tu veux ajouter à cette prière intérieure la prière de la courtoisie et de la délicatesse, sois certain de laisser derrière toi le bonus odor Christi, la bonne odeur du Christ, qui attire, malgré elles, les âmes vers Dieu. Le langage familier de l’affabilité est un véritable apostolat, car finalement, tous attendent d’un chrétien qu’il fasse ce que le Christ aurait fait à sa place.

Profitons, toi et moi, de ce moment de prière pour faire ce rapide examen : est-ce que je vis en parfaite entente avec ces personnes si différentes, dans ma propre famille, parmi mes collègues et mes voisins, ces personnes au caractère et à la formation culturelle et humaine si différentes ? Saint Thomas s’attarde sur une vertu qui en recouvre beaucoup d’autres, celle qui ordonne « les relations des hommes avec leurs semblables, aussi bien dans la conduite que dans les paroles[08] » ; c’est l’affabilité qui incite à rendre la vie plus agréable à tous ceux que l’on côtoie tous les jours.

L’affabilité est le secret de la vie en société. Et même si elle ne suscite pas une grande admiration, tout le monde la regrette au moins implicitement lorsqu’elle vient à manquer, parce que les relations humaines deviennent tendues, difficiles, voire impossibles ; la charité est reléguée aux oubliettes. Quand, en revanche, elle est bien vécue et accompagnée du cortège des vertus sociales auxquelles elle est naturellement liée, elle rend aimable la vie quotidienne en famille, l’ambiance de travail au bureau, les réactions des automobilistes bloqués par un accident, les relations de voisinage... N’est-ce pas un merveilleux remède à l'égoïsme, à la colère, à la brusquerie, à la mauvaise humeur, à la grossièreté, au désordre, à la tyrannie qui étouffe les goûts, les préoccupations et les intérêts légitimes des autres... ? Écoute saint François de Sales : « Il est nécessaire d’avoir une grande provision de ces vertus et de les avoir à portée de la main, car on doit les utiliser presque continuellement[09]. »

Couronnée par la charité, l’affabilité devient une vertu plus belle encore, car l’amour de Dieu lui donne un nouvel horizon ; il l’orne d’un sens surnaturel et unit ainsi, au besoin, la fermeté à la douceur. « Tu dois apprendre à ne pas être d’accord avec les autres, quand cela s’avère nécessaire ; mais sois charitable, ne te rends pas antipathique [10] ! »

La foi et la charité sont en effet irremplaçables pour voir en chaque homme un enfant de Dieu et lui accorder en conséquence, et quoi qu’il arrive, respect, attention et considération[11]. Est-ce que je suis aussi attentif aux autres que toi, Seigneur, tu le serais dans toutes ces petites occasions de m’oublier moi-même qu’offre une journée ordinaire ?

 

III. L’Évangile est un édifiant témoignage du respect avec lequel Jésus traitait tous ceux qu’il rencontrait, lui, le Fils de Dieu : même respect, même attention dévouée, envers les bien portants et les malades, les riches et les pauvres, les enfants et les hommes mûrs, les mendiants et les pécheurs... Seigneur, quel grand cœur que le tien ! Rien ne t’arrête, ni les défauts ni les faiblesses de ceux qui t’approchent, ni leur maladie, ni leur handicap, ni la timidité de leur foi, ni la modestie de leur condition. C’est même souvent toi qui, comme par hasard, vient à leur rencontre ! Seigneur, apprends-moi les chemins de ton cœur.

Aide-moi à passer en revue toutes ces vertus qui facilitent la convivialité pour que je puisse lutter plus concrètement et te ressembler. Il y a la bénignité et l’indulgence, qui rendent si miséricordieux ; la gratitude, qui conserve précieusement le souvenir d’un bienfait reçu, avec le désir de répondre à la générosité dont on a bénéficié. Souvent, bien sûr, on ne peut que prononcer un simple merci, mais on peut le faire sur un ton plus ou moins agréable, avec plus ou moins de reconnaissance— sans tomber pour autant dans des démonstrations excessives dont le manque de naturel révélerait, en pratique, une supercherie. En plus, la gratitude est attentive et délicate et découvre ce que l’ingrat est incapable de reconnaître : le nombre de ceux qui lui font quelques faveurs est véritablement considérable.

Vis encore la cordialité et l’amitié qui rendent si aimable la vie sociale. Quelle joie de pouvoir appeler amis ceux avec qui tu travailles, tes parents, tes enfants, ceux que tu côtoies ? Ami. Pas simplement collègue, compagnon ou relation... Ami, c’est-à-dire témoin de la sincérité avec laquelle tu essaies de vivre en paix avec chacun, dans un esprit désintéressé, compréhensif, dévoué, optimiste, loyal ; et cela d’abord dans ta famille, avec tes frères, tes enfants, tes parents et grands-parents. L’amitié est indépendante des différences d’âge quand elle est nourrie de l’exemple de Jésus-Christ, Dieu parfait et Homme parfait, si sensible aux vertus humaines vécues en plénitude.

Et la joie... Cette joie que transmet un sourire, un geste aimable, et qui est souvent une introduction auprès de nombreuses existences difficiles, peu enclines au dialogue ou à la compréhension ; elle donne le courage de bien travailler, de dépasser les épreuves de la vie, d’excuser et de pardonner immédiatement une parole blessante... tandis que le pessimisme et la tristesse, les alliés de l’ennemi, paralysent, comme des boulets qu’on traîne au pied, infectent le corps social comme un cancer, et collent à l’âme comme la poix. La joie est un apostolat à elle seule, car elle est le reflet d’une richesse intérieure qui ne s’improvise pas, et qui naît de la conviction profonde d’être enfant de Dieu et de se sentir aimé par lui qui a un cœur de père et de mère. De nombreuses personnes ont rencontré Dieu dans la joie et dans la paix du chrétien.

Le respect mutuel, lui, découle du sens de la filiation divine et apprend à regarder chaque personne comme une image unique de Dieu ; il s’enrichit de la relation personnelle avec le Seigneur, qui conduit à « vénérer (...) l’image de Dieu qui se trouve en chaque homme n », quel qu’il soit. Cette vertu est aussi ordonnée au respect des choses dont on fait usage comme de biens que Dieu a mis au service de l’homme. Le respect est une condition sine qua non du progrès (spirituel et matériel), car lorsqu’on traite l’homme comme un objet, on lui refuse son identité de Fils de Dieu, on l’asservit et on finit par tomber dans la barbarie.

Le Seigneur Jésus est vraiment l’exemple de cet art qui consiste à vivre aimablement ouvert aux autres, à les comprendre, à les regarder avec un a priori croissant de sympathie, à accepter chacun tel qu’il est. Ce regard de Jésus qui doit devenir le tien et le mien, atteint les profondeurs du cœur humain et découvre toujours la part de bonté qui éclaire l’âme de tout homme. D’ailleurs une personne qui se sent comprise ouvre facilement son âme et se laisse aider. De son côté, celui qui vit la charité comprend facilement les autres, parce qu’il se refuse à juger les intentions intimes que Dieu seul connaît. La compréhension engendre la capacité d’excuser promptement, de panser les blessures ouvertes par les frictions, de combler les fossés creusés entre les personnes d’une même famille ou des collègues de travail. Seigneur, aide-moi à être sincère : quelles sont mes réactions face aux inévitables contrariétés de la vie avec les autres ? Est-ce que j’en fais une montagne ou est-ce que je les accepte avec amour en essayant d’en dispenser ceux qui m’entourent ?

Aujourd’hui samedi, l’Église t’honore, sainte Vierge Marie, et moi je voudrais apprendre de toi l’art de vivre avec les autres que tu as exercé avec l’infinie bonté de celle qui sut aimer.

 

NOTES

[01] Me 2, 13-17.

[02] Jn 11, 11.

[03] Cf. Me 11, 3.

[04] Cf. Le 2, 51.

[05] Cf.Le7, 11.

[06] Cf. Jn 19, 26-27.

[07] Jn 19, 26-27.

[08] SAINT THOMAS, Summa Theologiœ, H-H, q. 114, a. 1.

[09] SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, III, 1.

[10] BIENHEUREUX J.ESCRTVA, 5i7/on, n. 429.

[11] Cf. F. CARVAJAL, Anthologie de textes, mot Affabilité.

[12] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 230.


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