1°SEMAINE LUNDI
1. L’APPEL DES PREMIERS DISCIPLES
— C’est au milieu de leur travail que le Seigneur appelle ses disciples, comme il le fait aujourd’hui encore, invitant tous les baptisés à sanctifier leurs occupations ordinaires et à le faire connaître là où ils vivent.
— La sanctification du travail à l’exemple du Christ.
— Travailler et prier.
I. Après son Baptême, qui inaugure son ministère public, Jésus commence par chercher ceux qu’il va faire participer à sa mission rédemptrice. Il les trouve plongés dans leur travail professionnel, hommes habitués à l’effort, robustes, aux habitudes simples. Passant au bord du lac de Galilée, lit-on dans l’Évangile de la Messe’, il vit Simon et son frère André en train de jeter leurs filets : c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Suivez-moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes.[01] » Quelques mots, et la vie de ces hommes change du tout au tout.
Quelle générosité face à l’appel de Dieu ! Ces quatre disciples — Pierre, André, Jean et Jacques — connaissaient déjà le Seigneur[02] sans doute depuis plusieurs mois. Mais c’est ce jour-là, précisément, qu’ils décident de le suivre complètement, sans conditions, sans réserves. Aujourd’hui aussi, beaucoup d’hommes et de femmes, dans la jeunesse ou la maturité, répondent à l’appel du Seigneur au milieu du monde, que ce soit dans le don total de soi, dans le célibat apostolique ou au sein de la famille qu’ils ont fondée. Le Christ devient alors le centre de leur vie et produit dans leur âme une indescriptible attraction. Il vient à leur rencontre dans leurs tâches ordinaires ; c’est ainsi que Dieu avait fait avec les mages — nous l’avons contemplé il y a peu : à travers l’éclat familier d’une étoile ; c’est aussi de cette manière que l’ange réveilla les pasteurs de Bethléem : pendant la garde nocturne des troupeaux, les invitant à aller adorer l’Enfant Dieu et entourer Marie et Joseph...
Et nous ? Jésus ne nous invite-t-il pas, toi et moi, à le suivre pour le mettre au centre de notre vie, pour l’aider à évangéliser le monde. « Dieu nous tire des ténèbres de l’ignorance, de notre marche incertaine livrée aux hasards de l’histoire et, quelle que soit notre place dans le monde, il nous appelle d’une voix forte, comme il appela un jour Pierre et André : Venite post me, et faciam vos fieri piscatores hominum (Mt 4,19), suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes[03]. » Il appelle tous les hommes tout en laissant la majorité de ses enfants, les laïcs, là où ils se trouvent, pour qu’ils l’aiment et le fassent connaître dans leur famille, leur milieu professionnel, les associations et les cercles amicaux, les rencontres sportives et les réunions culturelles...
Quand on décide de mettre le Christ au centre de sa vie, tout ce que l’on fait se trouve influencé par cette décision. Connais-tu la richesse de la vie ordinaire ? Sais-tu que le travail peut devenir occasion illimitée de croître en amitié avec Jésus-Christ, de développer les vertus humaines et surnaturelles, de participer à l’extension du Royaume de Dieu dans les consciences ?
II. Le Seigneur cherche des amis qui donnent de nouvelles couleurs au monde du travail : « Tu m’écris depuis ta cuisine, près du fourneau. L’après-midi commence. Il fait froid. À côté de toi, ta petite sœur (elle est la dernière qui a découvert cette folie divine de vivre à fond sa vocation chrétienne) épluche des pommes de terre. Apparemment, penses-tu, son travail est le même qu’avant. Néanmoins il y a une si grande différence ! — C’est vrai : avant elle né faisait qu’éplucher des pommes de terre ; maintenant, elle se sanctifie en épluchant des pommes de terre.[04] »
Oui, on se sanctifie dans les activités ménagères, avec les compresses et les pinces de l’hôpital (et le sourire aux malades !), au bureau, devant l’ordinateur, à l’université (dans l’amphithéâtre ou la chaire), en conduisant un tracteur ou un poids-lourd, en faisant les comptes, en remerciant un commerçant... si ce travail est accompli à la manière du Christ. C’est ce que nous avons découvert l’autre jour dans l’atelier de Joseph et contemplons, aujourd’hui encore, en regardant les Apôtres pêcher.
Seigneur, aide-moi à fixer mon esprit en toi pendant que je travaille pour que j’apprenne, en te regardant, à découvrir ce que tu ferais à ma place, la façon dont tu mènerais cette tâche à bien. L’Évangile dit, brièvement mais si puissamment, que tu as bienfait toutes choses[05] ; avec une extraordinaire perfection humaine, sans rien bâcler, avec un esprit de service inépuisable à l’égard de tes clients et voisins, avec sérénité et intensité. Je t’imagine facilement livrant les commandes dans les délais convenus, achevant ton travail d’artisan avec amour, pensant à la joie d’un client qui reçoit un ouvrage simple mais parfait, supportant la fatigue sans maugréer... Et tu as parachevé cette œuvre avec l’efficacité surnaturelle d’un travail mis au service de la rédemption de l’humanité, uni au Père dans l’amour qui t’unissait aussi aux hommes[06]. Je comprends maintenant que ce qui est fait par amour engage la personne tout entière.
Tu ne peux plus penser que ton travail, que certains jugent peut-être avec légèreté, a peu d’importance, qu’il peut être réalisé n’importe comment, négligeant les détails, méprisant la perfection. Ce travail, que Dieu voit, a une valeur insoupçonnable. « Tu m’as demandé ce que tu peux offrir au Seigneur. —Je n’ai pas besoin de réfléchir à ma réponse : les mêmes choses que d’habitude, mais mieux achevées, avec une ultime finition d’amour qui te fera penser davantage à lui et moins à toi.[07] »
III. Si l’on vit face à Dieu, le travail devient prière. Quelle tristesse de ne faire qu’éplucher des pommes de terre, au lieu de se sanctifier en les épluchant bien, uni à Dieu par amour ; en accompagnant le Seigneur tout au long de la journée ; en profitant de toutes les opportunités pour pratiquer chacune des vertus sans lesquelles il n’y a pas de sainteté ; en transformant ce travail, qui occupe la majeure partie du temps disponible et que l’on accomplit au milieu des autres, en moyen efficace d’apostolat.
Prier signifie parler avec le Seigneur, élever l’âme et le cœur vers lui, pour le louer, lui rendre grâces, réparer, lui demander de l’aide, en pensée, ou avec des mots et des témoignages d’affection. Prier ainsi, c’est pratiquer l’oraison mentale et la prière vocale. Mais il y a plus. On peut prier toujours et sans jamais se lasser en offrant à Dieu toutes ses actions pour lui manifester son amour. Et c’est ainsi que l’on appelle également prière, tout travail bien-achevé et réalisé avec vision surnaturelle [08], c’est-à-dire avec la conscience de collaborer avec Dieu à la perfection finale des choses créées et de les imprégner d’amour du Christ en complétant ainsi son œuvre rédemptrice, cette œuvre accomplie non seulement sur le Calvaire mais aussi dans l’atelier de Nazareth.
Le chrétien uni au Christ par la grâce peut transformer toutes ses actions droites en prière, et ce, dès l’offrande d’œuvre du matin, au lever, quand il dit déjà au Seigneur que toute sa journée est pour lui ; puis tout au long de la journée, en renouvelant intérieurement et fréquemment cette offrande, principalement pendant la sainte Messe. C est pourquoi la réelle valeur de ce travail transformé en prière dépend de l’amour que l’on met à le réaliser, de la droiture d’intention —je travaille pour toi, mon Dieu, et non pour moi, pour ta gloire, pour la perfection humaine... —, de la charité et de l’esprit de service avec lesquels on progresse dans l’œuvre commencée, de la persévérance pour achever avec toute sa compétence professionnelle le travail le plus plaisant comme le plus coûteux.
Plus tu actualises l’intention de transformer tes occupations en instruments de rédemption, mieux tu le réalises humainement, et plus tu prêtes ton aide à toute l’Église. Certes, la nature de certains travaux exige une grande concentration et il n’est pas facile alors d’avoir l’esprit en Dieu ; mais si tu le cherches avec courage, il deviendra comme « la musique de fond » de tout ce que tu fais. Tu travailles sur un texte ? Habitue-toi, par exemple, à lui offrir ton travail au début de chaque nouvelle page. Tu dispenses un cours ? Essaie d’élever ton âme vers lui chaque fois que tu regardes ta montre pour t’assurer du temps dont tu disposes. Tu participes à un concours de natation ? Profite de chaque nouvelle longueur pour offrir ton effort pour une intention particulière... Ainsi le travail et la vie intérieure ne s’interrompront-ils pas, « comme le battement du cœur n’interrompt pas l’attention que nous mettons à nos activités, quelles qu’elles soient[09] ». Bien au contraire, travail et prière se complètent, peu à peu comme s’unissent harmonieusement les voix du chœur et les instruments de l’orchestre. Non seulement le travail ne gêne pas la vie de prière, mais encore il en devient le véhicule. La vie est alors à l’image de ce qu’implore cette belle prière [10] : que toute notre journée, notre prière et notre travail, trouvent leur force et commencent toujours en toi, Seigneur ; et que tout ce que nous commençons atteigne par toi sa fin ". Si Jésus-Christ, centre de l’existence, est à l’arrière-plan de tout ce que l’on fait, il est naturel de profiter des pauses pour que cette « musique de fond » se transforme en authentique chanson. Quand tu changes d’activité, quand tu es à l’arrêt devant un feu rouge, quand tu termines l’étude d’un dossier ou passes à un nouveau sujet d’étude, quand tu attends une communication téléphonique, quand tu ranges tes outils, quand tu fais ta toilette, quand tu pars déjeuner ou prends le journal...
prononce cette oraison jaculatoire qui élèvera ton cœur vers Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, jette un coup d’œil aimant à une image de Notre Dame ou au Crucifix, appelle secrètement ton ange gardien.
L’amour trouve toujours des astuces, il est suprêmement ingénieux, invente sans cesse des industries humaines, ces discrets rappels qui aident à ne pas oublier qu’à travers tout ce qui est humain on peut aller à la rencontre de Dieu. « Mets sur ta table de travail, dans ta chambre, dans ton portefeuille... une image de Notre Dame et dirige ton regard vers elle quand tu commences ton travail, pendant que tu le réalises et lorsque tu le termines. Elle t’obtiendra (je te l’assure !) la force pour faire de ton occupation un dialogue amoureux avec Dieu.[12] »
NOTES
[01] Mc 1, 14-20.
[02] Cf. Jn 1, 35-42.
[03]. BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 45, Paris, Le Laurier.
[04] IDEM, Sillon, n. 498, Paris, Le Laurier.
[05] Me 7, 37.
[06] Cf. J. L. ILLANES, La sanctification du travail, Paris, Le Laurier.
[07] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 495.
[08] Cf. R. GOMEZ PEREZ, La foi et les jours.
[09] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Lettre 15 octobre 1948.
[10] Enchiridion Indulgentiarum, Polyglotte Vaticane, Rome 1968, n. 1.
[11] Cf.S.CANALS,£ »i’e » /7a77ni nous, Paris, Le Laurier.
[12] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 531.
1°SEMAINE MARDI
2. FILS ET FILLES DE DIEU
— Le sens de la filiation divine transforme la vie.
— Le secret de la fraternité, de la maîtrise de soi, de la confiance en la prière...
— La joie est une anticipation de la gloire qui résiste à toutes les contrariétés.
I. « C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne. J’énoncerai le décret de Yahvé : Il m’a dit : « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré »(Ps2, 6-7). Dans sa miséricorde, Dieu le Père nous a donné son Fils pour Roi [...]. Tu es mon fils : il s’adresse au Christ et il s’adresse à toi et à moi, si nous acceptons d’être alter Christus, ipse Christus[01]. » C’est en effet la vocation de tout baptisé que de prétendre, quelles que soient ses faiblesses, imiter le Christ, s’identifier à lui, être un bon fils de Dieu au milieu des mille occupations normales de tous les jours.
Dimanche dernier, les fidèles contemplaient Jésus qui demandait à Jean-Baptiste, comme un juif pieux parmi tant d’autres, de le baptiser dans le Jourdain. Le Saint-Esprit se posa sur lui et l’on entendit la voix du Père qui disait : Tu es mon Fils bien aimé[02]. Les paroles du Credo résonnent sur tout l’univers, et c’est ainsi que, vingt siècles plus tard, le monde entend toujours — quand il le veut bien — la permanente proclamation : Jésus-Christ est, de toute éternité, le Fils Unique de Dieu, l’Aimé : né du Père avant tous les siècles [...], engendré, non pas créé, de la même nature que le Père, par qui tout a été fait. En lui et par lui — vrai Dieu et vrai Homme—l’homme devient enfant de Dieu, héritier du Ciel.
As-tu remarqué que dans le Nouveau Testament, la révélation de la filiation divine occupe une place absolument centrale dans la prédication de la bonne nouvelle, parce qu’elle est la réalité la plus expressive de l’amour de Dieu pour les hommes ? Voyez quel grand amour nous a témoigné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu et que nous le soyons*. Jésus-Christ lui-même rappelle constamment cette vérité à ses disciples. Directement, en leur apprenant à s’adresser à Dieu comme au Père [04] et en assimilant la sainteté à une imitation filiale[05] ou indirectement, par d’innombrables paraboles dans lesquelles Dieu est représenté sous les traits d’un père, père particulièrement tendre dans la parabole de l’enfant prodigue.
En sa bonté infinie, Dieu a créé et élevé l’homme à l’ordre surnaturel pour que, avec la grâce sanctifiante, il puisse pénétrer dans l’intimité de la Très Sainte Trinité, dans la Vie du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans détruire ni forcer sa propre nature de créature : c’est le don ineffable de la filiation divine[06]. Cette filiation n’est pas un simple titre, c’est une réelle élévation, une transformation effective de notre être le plus intime. C’est pourquoi Dieu envoya son Fils, né d’une femme [...], afin que nous recevions la qualité de fils. La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé en nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : « Abba, Père ! » Ainsi tu n’es plus esclave, tu es fils ; et si tu es fils, tu es héritier de par Dieu[07].
Le Seigneur Jésus nous a donc gagné le don le plus précieux : l’Esprit-Saint, qui nous fait nous exclamer : « Abba, Père ! », qui nous identifie avec le Christ et nous rend enfants de Dieu. « H nous dit : tu es mon fils, pas un étranger, ni un serviteur traité avec bienveillance, ni même un ami, ce qui serait déjà beaucoup. Un fils ! Il nous permet de vivre envers lui la piété filiale et même, j’oserai l’affirmer, cette audace des fils auxquels leur Père ne peut rien refuser[08]. »
Le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré. Ces mots du psaume Il qui font principalement référence au Christ, s’adressent aussi à chacun de nous, à toi, à moi, et éclairent toute notre journée, et même la vie tout entière si nous nous obstinons, malgré nos faiblesses, à suivre Jésus, à l’imiter, à nous identifier à lui, selon nos circonstances particulières. Profitons de certains moments privilégiés pour approfondir les conséquences de la filiation divine et les transformer en point précis de lutte ascétique, voire d’examen particulier.
II. Vivre en enfant de Dieu te donnera un regard de foi sur tous les événements de la journée, même les plus petits ; une vision surnaturelle qui t’aidera à agir selon le vouloir du Christ[09] à voir des frères dans tous ceux et celles que tu rencontreras puisque tous sont enfants d’un même Père. L’estime et le respect des autres feront naître dans ton âme les mêmes sentiments que ceux qui habitent le Cœur du Christ, et en particulier le désir de leur sanctification. L’amour fraternel ravivera ta soif de voir ces personnes de plus en plus près du Christ, de plus en plus enfants de Dieu.
Tes préoccupations apostoliques seront finalement les mêmes que celles du Christ : un zèle sincère pour la gloire du Père et le salut de toute l’humanité[10]. Tes journées se trouveront parsemées d’innombrables petits actes de service, de prières, de manifestations de compréhension à l’égard des faiblesses d’autrui, d’attention désintéressée pour tous ceux que tu côtoies habituellement...
Le sens de la filiation divine n’est pas un aspect de la vie parmi d’autres, c’est plutôt la définition exacte de notre être surnaturel et la plus juste manière de se situer devant chaque événement. Ce n’est pas une vertu particulière, qui a ses propres actes, mais la condition permanente de notre être, qui imprègne toutes les vertus n. « Nous ne pouvons être les enfants de Dieu de temps à autre, bien qu’il y ait des moments spécialement réservés à cette considération, où nous nous pénétrons de cette filiation divine qui est le cœur de la piété [11]. »
Si tu considères fréquemment cette vérité —je suis fils de Dieu ! —, si tu approfondis son sens, tes journée se rempliront peu à peu d’une plus grande paix, d’une sérénité et d’une joie inébranlables. Tu t’appuieras sur ton Père dont tout dépend, dans les difficultés et les contradictions, et quand tout paraît difficile. Tu n’hésiteras plus à retourner vers la Maison paternelle, comme l’enfant prodigue, si tes fautes et tes péchés t’en ont éloigné, parce que tu auras la certitude que ce Père t’attend pour t’embrasser, pour te rendre ta dignité perdue, te combler de biens au cours d’une vraie fête, oubliant que tu t’étais mal comporté. Ta prière — comme celle que tu offres en ce moment à Dieu — deviendra de plus en plus la conversation d’un fils avec son père, un père qui comprend, qui écoute, attentif comme jamais personne ne l’a été. Conversation confiante, qui incite fréquemment à demander, parce que tu te sais enfant, fragile ou dans le besoin. Conversation qui embrasse toute ta vie, « tout ce qui résonne dans notre tête et dans notre cœur : joies, tristesses, espérances, chagrins, succès, échecs, et jusqu’aux plus petits détails de notre journée. Parce que nous nous serons rendu compte que tout ce qui nous concerne intéresse notre Père Céleste[13]. »
III. Tout fils est naturellement héritier, il a comme un certain « droit » aux biens du père, et nous sommes, toi et moi, et tous les hommes, héritiers de Dieu, cohéritiers avec le Christ[14]. Le psaume 2, avec lequel nous avons commencé ce moment de prière, prophétie de la royauté du Christ et de la filiation divine, poursuit : Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, et pour domaine les extrémités de la terre[15].
Cette vie anticipe déjà sur l’héritage promis : c’est le gaudium cum pace, la joie de se savoir enfant de Dieu. Joie qui n’est pas le bien-être naturel qui jaillit de ses propres mérites, de la santé ou des succès ; tout cela est contingent, passager, fugace. Ce n’est pas non plus la tranquillité qui naît de l’absence de difficultés. Cette joie vient de la paix que procure l’union avec Dieu, de la considération de l’intensité de son amour pour nous, de sa tendresse, de son pardon inlassable, de son désir de nous accueillir près de lui, pour toute l’éternité. Le seul danger qui menace cette joie, c’est la perte du sens de la filiation divine, la réticence devant la Volonté de Dieu sage et aimante, l’amertume et la dureté de cœur devant les difficultés et les contradictions que chaque jour apporte.
Dieu désire que tu gardes cette joie qui a des racines si profondes, tout comme les pères de la terre désirent voir leurs enfants toujours heureux.
Cette attitude sereine et joyeuse devant la vie est en plus une véritable bénédiction pour ceux qui t’entourent. La vraie joie est un irremplaçable moyen d’apostolat. « Le chrétien est un semeur de joie ; et c’est pourquoi il réalise de grandes choses. La joie est un des plus irrésistibles pouvoirs qu’il y a dans le monde : elle calme, désarme, conquiert, entraîne. L’âme joyeuse est un apôtre : elle attire les hommes vers Dieu en leur manifestant ce que produit en elle la présence de Dieu. C est pourquoi le Saint-Esprit nous donne ce conseil : ne vous affligez pas, car la joie en Dieu est votre force (Neh 8, 10)16. »
NOTES
[01] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 185.
[02] Cf. Mc 1, 9-12.
[03] 1 Jn3, 1.
[04] Cf. Mt6, 9.
[05] Cf. Mt5, 48.
[06] Cf. F. OCARIZ, Le sens de la filiation divine.
[07] Gal 4, 4-7.
[08] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, op. cit., 185.
[09] Cf. M. EGUIBAR, Pourquoi ces nations en tumulte ?
[10] Cf. B. PERQUIN, Abba, Père.
[11] Cf. F. OCARIZ, op. cit.
[12] Entretiens avec Mgr Escriva de Balaguer, n. 102, Paris, Le Laurier.
[13] J.ESCRIVADEBALAGUER, Amis de Dieu, 245, Fayard/Marae, Paris.
[14] Rom 8, 17.
[15] Ps 2, 8.
[16] M. V. BERNADOT, De l’Eucharistie à la Trinité.
1°SEMAINE MERCREDI
3. PRIÈRE ET APOSTOLAT
— Le cœur de l’homme est fait pour aimer Dieu qui désire une rencontre personnelle avec chacun de ses enfants.
— Ne pas gaspiller les occasions et entretenir l’espérance
apostolique.
— Prière et apostolat.
I. Un matin, raconte l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, après avoir passé l’après-midi de la veille à soigner des malades, à prêcher et à s’occuper de tous ceux qui venaient à lui, Jésus bien avant l’aube se leva, sortit de la maison de Simon et alla dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche et quand ils (l’eurent) trouvé, ils lui (dirent) : « Tout le monde te cherche l. »
Tout le monde te cherche... aujourd’hui aussi. Les foules ont « faim » de vérité, de justice, de paix... de Dieu. Le cri de saint Augustin, au début de ses Confessions, résonne encore de nos jours : « Tu nous as créés, Seigneur, pour toi et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi[02]. » Le cœur de l’homme est un espace infini car il a été fait pour chercher et aimer son Dieu. Et le Seigneur n’est jamais absent. Lui aussi cherche les hommes, envoie des grâces innombrables à chacun, comme le phare émet des éclairs dans la nuit. En croisant quelqu’un, en apprenant un fait-divers par la presse, la radio ou la télévision, tu peux penser sans crainte de te tromper : voilà quelqu’un que le Christ appelle, quelqu’un à qui il donne des grâces efficaces. « Prends garde : il y a dans le monde beaucoup d’hommes et de femmes, et le Maître n’exclut personne de son appel...
« Il les appelle à la vie chrétienne, à une vie de sainteté, à une vie d’élection, à une vie éternelle.[03] » Voilà le contenu de l’espérance apostolique : d’une manière ou d’une autre, le Christ continue de chercher tout le monde, et la mission des baptisés est de faciliter ces rencontres avec la grâce.
Saint Augustin a commenté ce passage de l’Évangile : « Le genre humain gît malade non pas d’une maladie corporelle, mais à cause de ses péchés. Il gît comme un grand malade sur toute la superficie de la terre, de l’Orient à l’Occident. Pour guérir ce moribond, le médecin tout-puissant est descendu. Il s’humilia jusqu’à prendre une chair mortelle, c’est-à-dire jusqu’à s’approcher du lit du malade.[04] » Il y a quelques jours, nous avons contemplé Jésus dans la grotte de Bethléem, pauvre et sans défense, prenant notre nature humaine pour rester parmi les hommes et les sauver. Nous avons médité, toi et moi, sa vie cachée à Nazareth. Nous l’avons vu, travaillant parmi les autres juifs comme pour nous apprendre à le chercher dans la vie courante — là où il s’est rendu accessible à tous —, et à y découvrir sa Sainte Humanité qui conduit à la Très Sainte Trinité. Avec Pierre, allons toi et moi à sa rencontre dans la prière — notre dialogue personnel avec lui, et disons-lui : « Tout le monde te cherche, Seigneur. Comme je voudrais te présenter à mes parents, à mes amis, à mes collègues et à toutes ces âme que je croise sur mon chemin. Même s’ils ne te connaissent pas, même si personne ne leur parle de toi et qu’ils pensent pouvoir se passer de toi, tu es celui dont ils ont besoin. Je suis à ton service pour te faire connaître en montrant que tu es le secret de ma joie, la raison du soin que j’apporte à bien accomplir mon travail, la chaleur de mes paroles.
II. Un petit village allemand, qui fut pratiquement détruit pendant la seconde guerre mondiale, avait, dans son église, un crucifix ancien auquel les gens du lieu étaient attachés. Quand on commença la reconstruction, les paysans retrouvèrent cette sculpture magnifique parmi les décombres mais privée de bras. Us ne savaient pas très bien ce qu’il fallait faire : les uns étaient partisans de placer le même crucifix — ancien et de grande valeur — restauré, avec des bras neufs ; d’autres pensaient qu’il valait mieux en faire faire une réplique. Enfin, après moultes délibérations, ils décidèrent de placer la sculpture qui avait toujours présidé le retable, telle qu’elle avait été retrouvée, mais avec l’inscription suivante : Vous êtes mes bras... C’est ainsi, qu’aujourd’hui encore, on peut contempler le Christ sur l’autel[05].
Nous sommes les bras de Dieu dans le monde car il a voulu avoir besoin des hommes. C’est à travers nous que le Seigneur s’approche de ce monde malade qui ne sait guère où trouver le Médecin qui pourrait le guérir... quand il reconnaît qu’il est malade. Père ou mère de famille, collègue de bureau, ami, prédicateur... un chrétien devrait parler de Dieu avec la ferme espérance que le Christ connaît chacun, et que lui seul a les paroles de la vie éternelle. Laissons-nous passer, toi et moi, —par paresse, commodité, fatigue ou respect humain... — de bonnes occasions d’intervenir dans les événements normaux de tous les jours, de faire discrètement un commentaire approprié sur un article de journal ou un programme télévisé, de rendre délicatement un petit service... ? Songeons-nous sérieusement à tirer un parti surnaturel d’événements plus extraordinaires — une maladie, un décès, un accident... ? « Ceux qui voyagent à l’étranger, pour raison d’affaires ou de loisir, doivent se rappeler qu’ils sont également partout les messagers itinérants du Christ et qu’ils ont à se conduire comme tels.[06] » Le pape Jean-Paul Ier a consacré une bonne partie de son premier message aux fidèles à les exhorter à étudier tous les chemins, toutes les possibilités, tous les moyens d’annoncer, de manière opportune et inopportune [07], la Bonne Nouvelle aux nations : « Si tous les enfants de l’Église étaient des missionnaires infatigables de l’Évangile, surgirait une nouvelle floraison de sainteté et de rénovation dans ce monde assoiffé d’amour et de vérité.[08] »
Les premiers chrétiens ont élargi les frontières de l’Église malgré l’étendue générale du paganisme, parce qu’ils ont su croire au Christ, maintenir fermement l’espérance que la grâce avait fait grandir dans leurs cœurs, et qui les poussait à un apostolat constant et audacieux. Les chemins de la grâce sont impénétrables. Si Dieu a voulu compter sur les disciples de son Fils, il serait bien triste que, par négligence des chrétiens, beaucoup d’hommes ne puissent pas s’approcher du Seigneur ! Ressens-tu cette responsabilité apostolique ? Comprends-tu que tu dois la vivre de telle sorte qu’aucun ami, parent, voisin, collègue, à côté de qui tu es passé, ne puisse un jour dire au Seigneur (comme le paralytique qui ne guérissait pas parce que personne n’avait songé à le plonger dans l’eau bienfaisante de la piscine) : hominem non habeo [09], je n’ai rencontré personne, personne qui m’ait parlé de toi, personne qui m’ait montré le chemin. Cette amitié, ce lien de parenté, cette relation professionnelle ou occasionnelle... est le chemin qui conduira cette âme au Christ ; et elle en connaîtra la direction par ce conseil opportun que tu lui glisseras à l’oreille, ce livre que tu lui prêteras, ce mot d’encouragement... étayés par l’estime et l’exemple d’une vie droite.
Que fais-tu de tous ces talents surnaturels que Dieu t’a donnés pour soigner les blessures profondes de la nature humaine ? As-tu conscience que cela vaut plus que toutes les solutions humaines ? Alors, combien de personnes avons-nous, toi et moi, aidé à vivre chrétiennement le temps de Noël qui vient de s’achever ? Pries-tu pour ces amis que tu voudrais approcher de la Confession sacramentelle ou de cette activité de formation chrétienne qui t’est si profitable ?
III. Le Seigneur compte sur ses amis pour être les instruments de son œuvre rédemptrice au milieu des tâches séculières de la vie courante. Mais comment être un bon instrument sans soigner la vie de piété, les relations personnelles avec le Christ dans la prière ? Est-ce qu’un aveugle peut conduire un autre aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans un trou [10] ? L’apostolat est fruit de l’amour envers le Christ, Lumière de nos vies, Vérité qui rend libre, Vie véritable. Seuls des hommes et des femmes unis profondément à Dieu par la prière peuvent prétendre répondre à son envoi missionnaire. Rappelle-toi l’exemple du Seigneur qui, parmi tant d’activités apostoliques, se lève tôt le matin, bien avant l’aube, pour dialoguer avec son Père et lui confier la journée qui commence.
L’apostolat est le débordement de la vie intérieure car c’est dans la prière que l’on apprend à comprendre les autres, à garder la paix, à s’occuper des personnes à l’exemple du Christ, à les aimer. Une vie sans prière est une plante sans racine : elle se dessèche peu à peu et ne donne pas de bons fruits. Il est possible de parler souvent à Dieu dans la journée car il est tout près de nous, toujours à l’écoute. Mais pour rester unis à lui, prenons soin et profitons des moments de prière comme celui-ci, où il nous écoute et nous parle de façon plus directe. Ouverte aux requêtes divines, la journée sera extraordinairement efficace et se transformera en un dialogue ininterrompu avec Jésus. En vérité, une vie d’apôtre vaut ce que vaut sa prière [11].
La prière est toujours fructueuse. Elle donne en particulier la force d’affronter les difficultés avec l’élégance des enfants de Dieu, la persévérance — la constance dans les rapports avec ses amis — que requiert tout apostolat. Cherches-tu à approfondir, jour après jour, ton amitié avec le Christ ? Evites-tu sérieusement tout péché délibéré, fût-il véniel, en pensant qu’il est un obstacle à cette amitié divine ?Gardes-tout ton cœur pour Dieu ?Essaies-tu de repousser ces pensées inutiles qui ouvrent la porte au péché et te font perdre ton temps ? Rectifies-tu souvent l’intention en réorientant chaque fois ton être et tes actions vers le Seigneur ? Rejettes-tu résolument le découragement —je n’y arriverai jamais... à quoi bon prier... —, l’arme favorite du démon qui insinue la tentation de tout abandonner (il ne sait que trop bien que la prière est toute puissante !). N’abandonne jamais la prière, même si tu es fatigué, si tu n’arrives plus à te concentrer, si tu te sens complètement sec — et que cela dure —, même si les distractions te rendent la tâche pénible. La prière est le support indéracinable de la vie et la condition sine qua non de la fécondité apostolique.
Saint Joseph, maître de la vie intérieure, toi qui as vécu près de Jésus pendant tant d’années, apprends-moi à l’aimer et à m’adresser à lui avec confiance, tous les jours, surtout quand le travail ou les difficultés me dépassent et que j’ai du mal à lui consacrer un moment de prière. Saint Patriarche, sainte Marie, priez affectueusement pour nous !
NOTES
[01].Mc 1, 29-39.
[02] 1 SAINT AUGUSTIN, Confessions, 1, 1, 1.
[03] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Forge, n. 13.
[04] SAINT AUGUSTIN, Sermon 87, 13.
[05] Cf. F. CARVAJAL, La tiédeur.
[06] CONCILE VATICAN II, Decr.Apostolicam actuositatem, 14.
[07] 2 Tim 4, 2.
[08] JEAN-PAUL Ier, Allocution, 27 août 1978.
[09] Jn 5, 7.
[10] Le 6, 39.
[11] Cf. BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Chemin, n. 108.