Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

2°DIMANCHE ANNÉE C

9. LE PREMIER MIRACLE DE JÉSUS

— Depuis le miracle de Cana, la Vierge Marie est appelée la toute-puissance suppliante.

— Comme l’eau transformée en vin, toutes nos tâches peu-

vent se transformer en grâce.

— « Rêvez, vous serez toujours en deçà de la réalité ! »

 

I. Il y a un mariage à Cana, dans cette ville proche de Nazareth où vit la Vierge Marie. Par amitié ou relation de parenté, elle est invitée à la petite fête et Jésus l’accompagne avec ses premiers disciples.

La coutume juive de l’époque voulait que les femmes amies de la famille s’occupent de tout préparer. Mais la fête commence et, par manque de prévision ou à cause d’une affluence inattendue d’invités, le vin vient à manquer. La Vierge, qui a participé aux préparatifs, s’en rend compte et dit à Jésus, son Fils et son Dieu’ : Ils n’ont pas de vin. Elle demande sans demander, elle expose un besoin, elle nous apprend à prier.

Jésus lui répond : Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue.

Tout donne à penser qu’il va refuser. Mais la Vierge, qui connaît bien le cœur de son Fils, agit comme s’il avait accédé à sa demande : Faites tout ce qu’il vous dira, dit-elle aux serviteurs. Le Christ n’a pas encore confié l’humanité à sa Mère, comme il le fera du haut de la Croix ; mais Marie sait aimer, elle est une Mère attentive à nos besoins, comme ne l’a jamais été et ne le sera jamais aucune autre mère. Le miracle se produit parce que la Vierge s’est tournée vers son divin Fils.

« Pourquoi les prières de Marie ont-elles tant d’efficacité devant Dieu ? Les prières des saints sont des prières de serviteurs, tandis que celles de Marie sont des prières de Mère, d’où procède leur efficacité et leur caractère d’autorité ; et comme Jésus aime immensément sa Mère, elle ne peut prier sans être entendue (...). Personne n’a demandé à la sainte Vierge d’intercéder devant son Fils en faveur des époux consternés. Malgré tout, le cœur de Marie, qui ne peut pas moins faire que plaindre les malheureux (...), l’incite à se charger elle-même de l’office d’intercesseur et à demander au Fils le miracle, bien que personne ne l’en ait prié (...). Si Notre Dame agit ainsi, sans qu’on le lui demande, que se serait-il passé si on l’avait fait [02] ? » Que ne fera-t-elle pas puisque nous lui disons — tant de fois au long des jours ! — « priez pour nous » ? Que n’obtiendrons-nous pas si nous avons sans cesse recours à elle" ?

Toute-puissance suppliante. C’est ainsi que la piété chrétienne appelle Marie, parce que son Fils est Dieu et qu’il ne peut, ni ne veut rien lui refuser[03]. Elle est toujours attentive à nos besoins spirituels et matériels et désire, plus que nous-mêmes, que nous la priions inlassablement. d’intervenir auprès de Dieu. Et nous, si souvent dans le besoin, pourquoi sommes-nous sots au point d’être si peu empressés à demander ? Si méfiants quand ce que nous demandons tarde à venir ?

Pourquoi n’avoir pas recours à Notre Dame plus fréquemment sachant qu’elle nous obtiendra ce dont nous avons le plus besoin ? Si elle a obtenu de son Fils ce vin qui n’était pas absolument nécessaire, n’obtiendra-t-elle pas davantage quand nos besoins sont réellement urgents ? « Je veux, Seigneur, abandonner le souci qui est le mien entre tes mains généreuses. Notre Mère — ta Mère —, comme elle  a fait à Cana, t’a soufflé à l'oreille : ils n’en ont plus... Je crois en toi, j’espère en toi, je t’aime, ô Jésus : rien pour moi ; tout pour eux.[04] »

 

II. Saint Jean appelle deux fois la Vierge Mère de Jésus, à Cana et au Calvaire[05]. Ces deux événements, ce mariage et la Passion, sont très liés. Le premier ouvre la vie publique de Jésus, le second l’achève, comme pour indiquer que toute sa vie est accompagnée de la présence de Marie. Ces deux épisodes témoignent en effet de la sollicitude extraordinaire de sainte Marie envers tous les hommes puisqu’à Cana elle intercède quand l’heure n’est pas encore arrivée [06], et qu’au Calvaire elle offre au Père la mort rédemptrice de son Fils bien-aimé, en acceptant de lui la maternité de tous les croyants[07].

« À Cana de Galilée n’est dévoilé qu’un aspect de l’indigence humaine, apparemment insignifiant : Ils n’ont pas de vin. Mais cela a une valeur symbolique. Aller à la rencontre des besoins de l’homme signifie, en même temps, l’introduire dans le rayon d’action de la mission messianique et du pouvoir rédempteur du Christ. Par conséquent, il y a une médiation : Marie se place entre son Fils et les hommes dans la réalité de leurs privations, de leur indigence et de leurs souffrances. Elle se place au milieu, c’est-à-dire qu’elle sert de médiatrice non pas comme une personne étrangère, mais dans son rôle de mère, consciente de ce que, comme telle, elle peut—ou plutôt a le droit de — rappeler à son Fils les besoins des hommes.[08] »

Sa mère dit aux serviteurs : Faites tout ce qu’il vous dira. Et les serviteurs obéissent avec promptitude : ils remplissent six cuves de pierre préparées pour les ablutions rituelles des Juifs, comme le leur dit le Seigneur. Saint Jean note qu’ils les remplirent jusqu’au bord.

Maintenant, puisez, ajoute le Seigneur, et portez-en au maître du repas. Et ce vin se trouve être le meilleur de tous ceux que les hommes ont goûtés.

Tout comme l’eau, nos vies aussi étaient probablement assez insipides et sans grande signification, jusqu’à notre rencontre avec Jésus. Il a transformé intérieurement notre travail, nos joies et nos peines, et même notre mort. Il nous demande seulement de réaliser nos devoirs usque ad summum, « à ras bord », c’est-à-dire parfaitement, pour qu’il les couronne par le miracle. Si ceux qui travaillent en milieu rural bu à l’université, dans les hôpitaux ou dans les tâches ménagères, dans les activités bancaires ou dans les usines, dans les arts ou l’éducation... si tous ceux-là font leur travail avec perfection humaine et un esprit sincèrement chrétien, nous nous lèverons bientôt dans un monde tout différent ! Le Seigneur transformera en très bon vin ces œuvres et ces travaux qui nous semblent parfois bien vains et resteraient, sans cela, surnaturellement stériles. Le monde ressemblera à cette fête nuptiale, deviendra un lieu aimable, plus habitable et digne de l’homme, car la présence de Jésus et de Marie y produiront une joie indicible.

Remplissez d’eau les cuves, nous dit aujourd’hui le Seigneur. Ne laissez pas la routine, l’impatience, la paresse, la négligence, abandonner, à moitié faits, vos devoirs quotidiens. Ce que vous avez et pouvez faire est bien peu de chose ; mais moi, je veux partir de cela. Des cuves vides ne m’auraient pas arrêté, mais je préfère que chacun d’entre vous coopère à mon œuvre.

Quelle joie pour ces serviteurs efficaces de voir récompensée leur obéissance humainement infondée (pourquoi mettre de l’eau quand nous avons besoin de vin ?), et de réaliser que l’eau a été transformée en vin ! Seigneur, je veux suivre leur exemple pour que tu fasses de ma vie un instrument de ta gloire éternelle !

 

III. Jésus ne nous refuse jamais rien, surtout si nous le lui demandons par l’intermédiaire de sa Mère. Elle se chargera de rectifier nos demandes si elles sont un peu tordues, comme le font les mères. Il nous concédera alors, beaucoup plus que ce que nous demandons, comme il le fit aux noces de Cana où un vin ordinaire aurait suffi, voire un vin de qualité inférieure à celui qui avait déjà été servi et, surtout, une quantité moindre.

Saint Jean souligne l’abondance du don, six cuves de pierre contenant chacune deux ou trois mesures, comme il fera dans le récit de la multiplication des pains [09], car l’un des signes de la venue du Messie est justement l’abondance.

Les spécialistes calculent que le Seigneur a transformé en vin entre 480 et 720 litres d’eau, selon la capacité de ces grands récipients juifs, et en vin de qualité ! Dans notre vie aussi le Seigneur nous donnera davantage que ce que nous méritons.

Le banquet et le mariage étaient, d’autre part, des images des temps messianiques : Tu seras une couronne resplendissante entre les doigts du Seigneur, un diadème royal dans la main de ton Dieu, dit le prophète Isaïe dans la première lecture de la Messe. On ne t’appellera plus « La délaissée », on n’appellera plus ta contrée « Terre déserte », mais on te nommera « Ma préférée », on nommera ta contrée « Mon épouse », car le Seigneur met en toi sa préférence et ta contrée aura un époux. Comme un jeune homme épouse une jeune fille, celui qui t’a construite t’épousera. Comme la jeune mariée est la joie de son mari, ainsi tu seras la joie de ton Dieu [10]. Joie et intimité que Dieu désire avoir avec tous ses enfants.

Les premiers disciples, dont saint Jean, sont stupéfaits. Ce miracle leur fait faire un grand pas en avant dans leur foi débutante. Jésus les confirme, comme il confirme toute bonne volonté.

Faites tout ce qu’il vous dira. Ce sont les derniers mots que prononce Notre Dame dans l'Évangile. Pouvait-il y en avoir de meilleur ?

 

NOTES

[01] Cf. Jn2, 1-12.

[02] SAINT ALPHONSE MARIE DE LIGUORI, Sermons abrégés, n. 48 : Sur la confiance en la Mère de Dieu.

[03] Cf. JEAN-PAUL U, Homélie dans le Sanctuaire de Pompéi, 21 octobre 1979, nn.4-6.

[04] BffiNHEUREUXJ.ESCRIVA, Forge, n.807.

[05] Cf. Jn 19, 25.

[06] Cf. Jn 2, 4.

[07] Cf. CONCILE VATICAN H, Const. Lumen gentium, 58.

[08] JEAN-PAUL II, Enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 20.

[09] Jn 6, 12-13.

[10] Is 62, 3-5.



2°SEMAINE LUNDI

10. LA SAINTETÉ DE L’ÉGLISE

— L’Église sainte se reconnaît à ses œuvres.

— Le corps mystique du Christ, le Peuple de Dieu.

— Des membres pécheurs qui tendent vers la sainteté.

 

I. Sous de multiples formes, l’Ancien Testament annonce et préfigure tout ce qui se réalise dans le Nouveau, plénitude et accomplissement de l’Ancien. Le Christ, en plein contraste avec le judaïsme de son temps, apporte un esprit nouveau, non comme une pièce surajoutée à l’ancien, mais comme un principe définitif qui remplace les réalités provisoires et imparfaites de la Révélation vétéro-testamentaire. La nouveauté de ce message, sa plénitude, n’entrent pas dans les moules de l’ancienne Loi. Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres[01]...

Ceux qui l’écoutent comprennent bien les images que le Seigneur emploie pour parler du Royaume des Cieux. On ne raccommode pas un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve, car celle-ci risque de rétrécir au lavage et d’agrandir la déchirure.

L’Église est ce vêtement intact, sans déchirure, le récipient neuf préparé pour recevoir l’esprit du Christ ; elle propagera généreusement jusqu’aux confins du monde, tant qu’il y aura des hommes sur terre, le message et la force de salut de son Seigneur. L’Ascension clôt une étape de la Révélation, la Pentecôte inaugure le temps de l’Église [02], Corps Mystique du Christ qui poursuit l’action sanctificatrice de Jésus et nous obtient d’abondantes grâces par son intercession, principalement au moyen des sacrements, mais également à travers les rites externes, notamment les bénédictions et l’eau bénite. Sa doctrine éclaire l’intelligence, fait connaître le Seigneur, permet de le fréquenter et de l’aimer. Elle n’a jamais transigé avec l’erreur, veillant constamment à garder la foi dans toute sa pureté partout dans le monde. Grâce à cette indéfectible fidélité garantie par l’assistance du Saint-Esprit, la doctrine qu’enseigna Jésus-Christ garde son sens originel, sans changement ni variation. Depuis la Pentecôte jusqu’à aujourd’hui, c’est la voix du Christ que l’on entend.

Tout arbre bon donne de bons fruits[03], et l’Église se reconnaît à ses fruits de sainteté[04]. Depuis l’époque des premiers chrétiens, qui s’appelaient saints entre eux, jusqu’à nos jours, des saints de tous âges, races et conditions ont resplendi. La sainteté ne réside pas d’habitude dans le spectaculaire, elle ne fait pas de bruit mais elle transparaît rapidement, car la charité, essence de la sainteté, a des" manifestations visibles : elle se reconnaît dans une certaine manière de vivre, de travailler, d’évangéliser... « Regardez comme ils s’aiment » , disait-on des premiers chrétiens[05], que les habitants de Jérusalem admiraient et respectaient, remarquant les signes de l’action du Saint-Esprit en eux[06].

Aujourd’hui, durant ce moment de prière et tout au long de la journée, pourquoi ne pas rendre grâces au Seigneur pour tous les dons gratuits qu’il nous dispense à travers l’Église ? Où en serions-nous sans ces moyens de sanctification que sont les sacrements ? Comment pourrions-nous connaître la Parole de Jésus, parole de vie éternelle, et ses enseignements s’ils n’avaient pas été conservés avec une fidélité parfois payée au prix de la vie même ?

 

II. Dès sa fondation, le Seigneur a fait de l’Église un peuple saint, tout appliqué aux bonnes œuvres[07] : « l’Église de Dieu, sans jamais cesser d’offrir aux hommes la nourriture spirituelle, engendre et forme de nouvelles générations de saints et de saintes pour le Christ »[08]. Sainteté de la tête, le Christ, et sainteté de nombreux membres. Sainteté grâce à la pratique exemplaire des vertus humaines et surnaturelles. Sainteté souvent héroïque d’êtres « de chair, mais qui ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur terre, mais ils sont citoyens du Ciel... Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute... On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent... Leur attitude (...) est une manifestation du pouvoir de Dieu. »‘Innombrables sont les fidèles qui, après une vie silencieuse et héroïque, sont au Ciel même si l’Église n’en a canonisé que quelques uns ! Innombrables, ici-bas, les mères qui s’occupent de leur famille avec générosité et abnégation, qui accueillent les enfants même les plus faibles ; innombrables, les travailleurs de toutes professions qui sanctifient leur travail et acceptent la pression et les incertitudes avec discrétion ; innombrables, les étudiants qui réalisent un apostolat efficace et savent aller à contre-courant d’une impitoyable mystique du succès ; et tant de malades qui offrent leur vie pour leurs frères dans la foi, subissant peut-être un traitement thérapeutique pénible qu’ils unissent à la Croix...

Cette sainteté rayonnante de l’Église reste voilée par les misères personnelles des hommes qui la composent— l’histoire en témoigne et l’on ne manque pas de l’évoquer d’une manière parfois obsessionnelle. Ces déloyautés et ces faiblesses soulignent, par contraste, la présence sanctificatrice du Saint-Esprit qui maintient la solidité de l’ensemble, comme les ombres d’un tableau en rehaussent la lumière et les couleurs.

Personne ne met de vin nouveau dans de vieilles outres : la liqueur des enseignements du Seigneur, de la vie qu’il nous accorde en nous accueillant dans son Église, doit s’écouler dans une âme qui reste digne, malgré ses défauts et sa fragilité. La foi et l’amour conçoivent mystérieusement bien que l’Église soit sainte et que ses membres aient des défauts et soient pécheurs ; qu’elle réunisse en son sein « des bons et des méchants, une diversité d’enfants qu’elle engendre tous dans la foi, mais qu’elle n’arrive pas à conduire tous, par leur faute, à la liberté que donne la grâce moyennant une conversion personnelle » [10]. L’Église est donc constituée d’hommes ayant déjà atteint leur destinée éternelle — les saints du Ciel —, de ceux qui souffrent et expient leurs fautes dans l’attente du prix d’excellence définitif — les âmes du Purgatoire —, et de ceux qui luttent ici-bas contre leurs mauvaises inclinations. Est-il raisonnable, est-il conforme à la foi et à la justice de juger l’Église sur la conduite de ceux de ses membres qui ne savent pas répondre à l’appel de Dieu ? D’occulter la majorité en se focalisant sur des minorités qui ont dévié ? D’oublier le Christ qui a aimé l’Église et s’est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant dans l’eau lustrale par une parole, voulant se présenter à lui-même une Église glorieuse, sans tache ni ride ni rien de semblable, qui fût sainte et irréprochable’’. Marie, Joseph, tant de martyrs et de saints, la sainteté de la doctrine, de la liturgie, des sacrements, de la morale, les vertus et les œuvres de miséricorde, voilà ce qui orne et ornera toujours l’édifice battu par les orages ; voilà ce qui incite à aimer de plus en plus, à prier et agir pour les frères et sœurs qui en ont le plus besoin.

 

III. L’Église ne cesse pas d’être sainte malgré les faiblesses de ses enfants, faiblesses personnelles, même si elles exercent une triste influence sur les autres. Un fils aimant peut-il tolérer les insultes portées à rencontre de sa mère, les calomnies ou les diffamations ?

Même aux époques où le visage de l’Église a été voilé par l’infidélité de ceux-là même qui auraient dû rester fidèles, défiguré par la tiédeur, il existait des âmes saintes et héroïques, sans doute cachées au regard des gens. Même aux époques les plus assombries par le matérialisme, la sensualité débridée, la recherche effrénée du confort, des multitudes d’hommes et de femmes restèrent et restent la joie de Dieu dans le monde.

L’Église est une mère puisque sa mission est d’ »engendrer des enfants, de les éduquer et de les gouverner, en guidant avec un soin maternel la vie des individus et des peuples » n. Elle procure les moyens d’acquérir la sainteté, et se comporter en enfant de Dieu consiste à les utiliser avec amour et piété car « il ne peut pas avoir Dieu pour Père, celui qui n’a pas l’Église pour Mère » [13]. En effet, peut-on concevoir un grand amour de Dieu sans un grand amour de l’Église ?

Comme l’amour envers Dieu jaillit de l’amour que Dieu nous porte — c’est lui qui nous a aimé le premier [14] —, l’amour envers l’Église naît de la gratitude pour les moyens qu’elle offre en vue de la sainteté. Amour pour le sacerdoce, pour tous les sacrements — surtout la sainte Eucharistie —, pour la liturgie, pour le trésor de la foi gardé fidèlement tout au long des siècles...

Si l’Église, par la volonté de Jésus-Christ, est mère, ne permettons pas qu’on la traite comme une société purement humaine, en oubliant le mystère qu’elle renferme ; vérifions la valeur des critiques et, lorsque nous constatons des erreurs et des défauts indubitables chez ceux qui devraient être exemplaires, sachons les excuser, souligner les aspects positifs, prier et, quand cela convient, sachons faire une correction fraternelle. « L’amour se paie avec de l’amour », un amour qui se manifeste par des actes, qui soit notoire parmi notre entourage.

Achevons notre prière en nous tournant vers Marie, Mater Ecclesice, Mère de l’Église, qui peut nous apprendre à l’aimer chaque jour un peu mieux.

 

NOTES

[01] Me 2, 22.

[02] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium -

[03] Mt7, 17.

[04] Cf. CATÉCHISME DU CONCILE DE TRENTE, I, 10, n. 15.

[05] TERTULLIEN, Apologeticus, 39, 7.

[06] Cf. Ac2, 33.

[07] Tite2, 14.

[08] PIEXLEnc. Quasprimas, 11 décembre 1925, 4.

[09] Lettre à Diognète, 5, 6, 16 ; 7, 9.

[10] SAINT GREGOIRE LE GRAND, Homélie 38, 1.

[11] Eph 5, 25-27.

[12] JEANXXin, Enc.Matereïmagwrra, Introduction.

[13] SAimCY ?KœN, Surl’unitédel’ÉgliseCatholique, 6.

[14] 1 Jn4, 10.



2°SEMAINE MARDI

11. LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE HUMAINE

— Le mystère de Dieu révèle le mystère de l’homme.

—Quelques principes fondamentaux de la doctrine sociale de l’Église.

— Peut-on construire une société aimable et paisible ?

 

I. Un jour, Jésus traversa un champ de blé et ses disciples froissaient des épis pour les manger. C’était un jour de sabbat. Les pharisiens s’adressèrent au Maître pour qu’il intervienne, car, selon leur casuistique, il n’était pas permis de lever le petit doigt pendant le sabbat. En s’appuyant sur la sainte Écriture, Jésus prit la défense de ses disciples, tout en confirmant le respect dû au repos du sabbat : N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui et ses compagnons ? Au temps du prêtre Abiathar, il entra dans la maison de Dieu et mangea les pains de l’offrande que seuls les prêtres peuvent manger, et il en donna aussi à ses compagnons. Et Jésus leur dit encore : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Puis vint une raison plus élevée : le Fils de l’homme est maître même du sabbat[01]. Toute réalité historique, sociale ou spirituelle doit être soumise au Christ et à la personne humaine, même le repos du sabbat.

Ces pains de l’offrande consistaient en douze pains placés chaque semaine sur la table du sanctuaire comme hommage des douze tribus d’Israël[02], et dont on prélevait une partie pour les prêtres chargés du culte. La conduite d’Abiathar est donc une anticipation de la doctrine que le Christ enseigne dans ce passage. Dans l’Ancien Testament déjà, Dieu établit une hiérarchie dans les préceptes de la Loi, de telle manière que les moins importants cèdent le pas aux autres ; ainsi s’explique qu’un précepte cérémonial comme celui des pains s’efface devant un précepte de loi naturelle. De même, le précepte du sabbat est subordonné aux besoins vitaux de l’homme.

Le Concile Vatican Il s’inspira de ce passage pour souligner la primauté de la personne humaine sur le développement économique et social[03]. Après Dieu, c’est l’homme qui vient en premier lieu, sinon le désordre s’installe, comme c’est malheureusement souvent le cas.

La très sainte Humanité du Christ projette une lumière qui dévoile tout l’être et toute la vie, car elle seule peut nous faire sonder la valeur incommensurable de l’homme. « Lorsque vous vous interrogez sur le mystère de vous-mêmes, disait Jean-Paul Il en s’adressant à des jeunes, regardez le Christ, il est celui qui donne son sens à la vie[04]. » On ne peut définir l’homme à partir des réalités inférieures créées, et d’autant moins par la productivité de son travail. La grandeur de la personne humaine provient du caractère spirituel de l’âme, de la filiation divine, de sa destinée éternelle, qui la situe au-dessus de toute la nature créée. Sa dignité, le respect immense qu’elle mérite, lui sont octroyés dès sa conception, d’où le droit à l’inviolabilité de la vie et la vénération de la maternité.

Ce qui fonde la dignité humaine, c’est que la personne est la seule réalité de la création visible que Dieu aime pour elle-même, crée à son image et à sa ressemblance et élève à l’ordre de la grâce. De plus, l’homme a revêtu une valeur nouvelle après que le Fils de Dieu, par son incarnation, a assumé sa nature et donné sa vie pour tous : propter nos homines et propter nostram salutem descendit de cœlis. Et incarnatus est. C’est pourquoi toutes les âmes nous intéressent, aucune n’est exclue de l’Amour du Christ, chacune d’entre elles mérite respect et considération. Regardons autour de nous. Les gens que nous voyons tous les jours, leur manifestons-nous cette estime née, non pas des sentiments mais d’une vision complète de la nature humaine ?

 

II. La dignité de la créature humaine —créée à l’image de Dieu — constitue le critère le plus adéquat pour juger des progrès de la société, du travail, des arts et de la science. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui peut dire « Dieu » comme il l’entend, au fil de ses laborieuses découvertes[05]. Cette dignité s’exprime dans toute occupation personnelle et sociale, notamment dans le domaine du travail, où s’accomplit le commandement du Créateur : l’homme a été tiré du néant et mis sur terre, sans péché, ut operaretur, pour travailler[06] et glorifier ainsi son Dieu en perfectionnant le monde qui lui a été confié. L’Église a toujours défendu la dignité de la personne qui travaille et que l’on maltraite quand on ne l’estime que par rapport à ce qu’elle produit, quand on considère le travail comme une simple marchandise, en appréciant « l’œuvre plus que l’ouvrier », « l’objet plus que le sujet qui la réalise[07] ».

Ce n’est pas une question de forme, car même avec des manières cordiales et policées, on peut attenter à la dignité de la personne, notamment en la subordonnant à des fins purement utilitaires, comme l’accroissement de la productivité ou le maintien de la paix dans l’entreprise ; est-ce cela vénérer en tout homme l’image de Dieu ?

Quelle vision étriquée, à ras-de-terre, si l’on réduisait les indicateurs de la justice sociale au volume des richesses produites et à l’équité de leur distribution ! H faut d’abord examiner « si les structures, le fonctionnement, l’environnement d’un système économique, sont tels qu’ils compromettent la dignité de ceux qui déploient leur propre activité en son sein[08] ». Ensuite, le critère suprême pour juger du bon usage des biens matériels est de savoir s’ils facilitent et promeuvent « le perfectionnement spirituel des êtres humains, aussi bien dans l’ordre naturel que surnaturel[09] ». En commençant, comme c’est logique, par ceux qui les produisent.

Dans la perspective de ce perfectionnement, le lien étroit qui unit travail et propriété demande que celui qui le réalise puisse considérer qu’il est « en train de travailler à quelque chose qui lui appartient[10] ».

La dignité du travail présuppose un juste salaire, point de départ de toute justice sociale ; et cela, même dans le cas d’un contrat libre, car la conformité du salaire convenu à la lettre de la loi ne justifie pas qu’il soit insuffisant. Si l’employeur, quel qu’il soit, voulait profiter d’une situation d’excédent de main d’œuvre pour payer des salaires contraires à la dignité des personnes, il offenserait ces personnes et leur Créateur, en vertu du droit naturel inaliénable de celles-ci à disposer de moyens suffisants pour leur subsistance et celle de leur famille, droit qui prime celui de la libre embauche[11]. Autre « conséquence logique, c’est que nous avons tous le devoir de bien faire notre travail... Nous ne pouvons pas fuir notre devoir ni nous contenter de travailler à moitié[12]. » L’apathie, le calcul, le travail mal fait, indépendamment de toute faute professionnelle caractérisée, portent également atteinte à la justice sociale !

 

III. La finalité principale du développement économique « n’est pas la seule multiplication des biens produits, ni le profit ou la puissance ; c’est le service de l’homme, de l’homme tout entier, selon la hiérarchie de ses besoins matériels comme des exigences de sa vie intellectuelle, morale, spirituelle et religieuse[13] ». Cela ne soustrait pas du tout à la science économique un vaste champ d’autonomie légitime ! Car l’autonomie propre à l’ordre temporel incite à étudier les causes des problèmes les plus graves, à suggérer des solutions techniques et politiques aux inégalités selon des normes morales et pas seulement quantitatives, car aucune science n’est détachée du fondement éthique de la dignité humaine ; on ne peut avoir confiance en des actions purement techniques pour traiter des problèmes qui ont pour origine un désordre moral.

Long et ardu est le chemin qui mène à une société juste où la dignité de la personne, fille de Dieu, sera clairement reconnue et respectée ; mais cette tâche incombe à tous les chrétiens, en collaboration avec tous les hommes de bonne volonté. Car « on n’aime pas la justice si l’on n’aime pas que les autres, eux aussi, en bénéficient. Et il n’est pas juste non plus de s’enfermer dans une religiosité commode et d’oublier les besoins d’autrui. Celui qui désire être juste aux yeux de Dieu fait tout pour que la justice se réalise parmi les hommes[14]. » Vivre le respect envers tout homme, avec toutes ses conséquences dans les domaines les plus variés, c’est notamment protéger la vie dès sa conception — il y a là un enfant de Dieu, doté par lui d’un droit de vivre inaliénable —, c’est défendre les vieillards, les handicapés, menacés par l’élimination faussement miséricordieuse que représente l’euthanasie, au lieu d’être protégés, accompagnés, servis comme le Christ lui-même, et pour qui nous devons avoir des entrailles de miséricorde, cette miséricorde que le monde semble perdre. Suis-je employé, manœuvre non qualifié, ouvrier spécialisé ? Je suis lié par ce respect dû à toute personne qui me rend digne de confiance, expert dans ma profession, tout comme un chef d’entreprise se familiarise avec la doctrine sociale de l’Église pour la mettre partout en œuvre.

Cette dignité de la personne s’épanouit également dans les relations normales de la vie : lorsque l’on considère ceux que l’on fréquente — par-delà les défauts et les différences sociales — comme des enfants de Dieu, lorsque l’on évite la plus petite médisance et tout ce qui peut leur nuire. « Prends l’habitude de confier à son Ange Gardien chaque personne que tu fréquentes, afin qu’il l’aide à être bonne, fidèle, et joyeuse[15] », et que les relations gagnent en cordialité et en respect mutuel.

Le Fils de l’homme est maître même du sabbat et nous invite à tout ordonner selon la sagesse de Dieu, l’union à son Fils — Bien Suprême — et la personne humaine, pour le salut de laquelle il s’immola sur le Calvaire. Pour lui, aucun bien terrestre ne fut supérieur à l’homme.

 

NOTES

[01] Me 2, 23-28.

[02] Cf. Lev 24, 5-9.

[03] Cf. CONCILE VATICAN U, Const.Gaudiumetspes, 26.

[04] JEAN-PAUL II, New York, Au Madison Square Garden, 3 octobre 1979.

[05] Cf. IDEM, Discours, 15 juin 1982, 7.

[06] Gn 2, 15.

[07] JEAN-PAUL II, Discours, 24 novembre 1979.

[08] JEAN XXIII, Enc. Mater et Magistra, 15mai 1961, 83.

[09] IDEM.246.

[10] JEAN-PAULÏÏ, Enc. Laborem exercens, 15.

[11] Cf. PAUL VI, Enc. Populorum progressio, 24 mars 1967, 59.

[12] JEAN-PAUL H, Discours, 7 novembre 1982.

[13] CONCILE VATICAN II, loc. cit., 64.

[14] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 52.

[15] IDEM, Forge, n. 1012.


suivant