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2°SEMAINE MERCREDI

12. VIVRE LA FOI DANS LE QUOTIDIEN

— La foi, un savoir pratique qui informe toute la vie.

— La « vision surnaturelle » n’est pas irréelle, ni idéale, ni mythique.

— Foi théologale et qualités naturelles : le diamant et la monture.

 

I. Jésus entre un jour dans une synagogue de Palestine et il y avait là un homme dont la main était paralysée. Saint Marc ajoute que tout le monde l’observe pour voir s’il va le guérir un jour de sabbat’. Le Seigneur ne se cache pas, il ne dissimule rien ; au contraire, il demande à l’homme de se placer au milieu des autres, bien en vue de tous. Et il les interroge : Est-il permis, le jour du sabbat, défaire le bien, ou défaire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? Mais ils se. taisaient. Jésus, indigné de leur hypocrisie, les regarde irrité, navré de l’endurcissement de leur cœur. Alors il dit à l’homme : Étends la main. Il l’étendit, et sa main redevint normale.

Ce malade dans l’expectative, véritable centre d’attraction, a confiance en Jésus : il accomplit le geste qu’il se sait par expérience incapable de réaliser — étendre la main. Confiance en Dieu, au-dessus de toute expérience humaine, et le miracle se produit. Car Tout est possible avec Jésus. La foi permet d’atteindre des buts qui semblaient inaccessibles : résoudre des problèmes personnels pourtant anciens, mener à bien des tâches apostoliques apparemment insurmontables ou éliminer des défauts profondément enracinés.

La vie de cet homme prend une nouvelle direction, sans proportion avec le petit effort demandé par le Christ ; cette contribution, c’est celle qu’il nous demande de fournir dans les affaires les plus courantes de la vie quotidienne. Oui, « le chrétien, dans son existence ordinaire et courante, dans les plus petits détails, dans les circonstances normales de sa journée, met en œuvre la foi, l’espérance et la charité, qui sont les ressorts essentiels de l’âme soutenue par l’aide divine } » Certes, il a besoin de cette aide du Seigneur pour sortir de son incapacité ou de son incrédulité.

La foi est un savoir pratique qui informe les décisions petites et grandes, notamment dans les devoirs de chaque jour. Il ne suffît pas d’adhérer aux grandes vérités du Credo, voire de bénéficier d’une solide formation, il faut aussi avoir une « vie de foi » qui soit en même temps fruit et manifestation de ce que l’on croit. Dieu demande expressément qu’on le serve par notre vie, par nos œuvres, par toutes les puissances du corps et de l’âme. L’existence chrétienne apparaît comme un déploiement de la foi : il s’agit de vivre selon ce que l’on croit, selon ce que Dieu veut de nous. Notre « vie de foi » a-t-elle une influence sérieuse sur notre comportement, sur les décisions que nous prenons... ?

 

II. L’exercice de la vertu de foi dans la vie quotidienne se traduit par ce que l’on appelle généralement la « vision surnaturelle », qui consiste à voir les choses, même les plus courantes, les plus anodines, en fonction du plan de Dieu sur chaque créature en ce qui concerne son salut et celui des autres ; « accomplir nos occupations quotidiennes en regardant du coin de l’œil le Seigneur pour voir si ce que nous faisons est réellement sa volonté, si notre manière d’agir est celle qu’il désire ; s’habituer à découvrir Dieu à travers les créatures, à le deviner derrière ce que le monde appelle hasard, à percevoir sa trace partout[03] ».

La vie chrétienne n’est pas un revêtement extérieur de la personne qui se superpose à sa vie humaine. Au contraire, les vertus surnaturelles agissent sur les vertus humaines et contribuent à faire grandir l’homme honnête, exemplaire dans le travail et en famille, attaché au sens de l’honneur et de la justice, de la loyauté, de la véracité, de la force et la joie... : tout ce qui est vrai, tout ce qui est vénérable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est digne d’être aimé, tout ce qui a bon renom, ce qui est vertueux et ce qui est louable : voilà ce que vous devez porter à votre compte [04], proposait saint Paul aux premiers chrétiens de Philippes.

La vie de foi stimule donc les vertus humaines dans le quotidien. Elle peut se traduire par un acte de foi lorsqu’on aperçoit les murs d’une église ; par un appel au Seigneur lorsqu’on a besoin de sa lumière pour résoudre un problème professionnel ou familial, dans la contradiction, la douleur ou la maladie ; par un dialogue où l’on offre une joie, où l’on persévère dans un travail que la fatigue allait nous faire abandonner ; on peut aussi demander la lumière de la grâce pour tel ou tel qui aurait tant intérêt à s’approcher du sacrement de Pénitence. La foi est vision surnaturelle lorsque les fruits de nos entreprises restent cachés, sans-doute parce qu’on a simplement esquissé le premier travail dans une âme et « le soc, qui laboure et ouvre le sillon, ne voit ni la semence ni le fruit »...[05]. Foi en action, avec l’espérance et la charité. Face à tel problème, tel obstacle peut-être déjà ancien, le Seigneur nous dit : étends la main ! Ne limite pas la foi à certaines circonstances, à certaines pratiques de piété, vis-la dans le sport — avec élégance —, au bureau — avec intensité —, dans les embouteillages — sans maugréer. Ne la réserve pas au dimanche, à Noël, ou à Pâques.

Examinons aujourd’hui quelle réalité revêt l’idéal chrétien qui devrait donner un sens nouveau à tout ce que l’on réalise d’humain, l’informer et le rendre surnaturellement fécond. Quelle « vision surnaturelle » avons-nous des activités quotidiennes ?

 

III. La foi chrétienne authentique incite à réformer sa vie, à rectifier sa conduite, à améliorer sa manière d’être et d’agir, à imiter Jésus, « Dieu parfait et homme parfait[06] », frère aîné d’hommes et de femmes sans complexes, sans respect humain, véridiques, justes dans leurs jugements et dans les affaires. Ces vertus humaines sont le propre de l’homme en tant qu’homme, et c’est pourquoi Jésus, homme parfait, les a vécues en plénitude. Ses adversaires reconnaissent en lui une personnalité marquante : Maître, lui disent-ils un jour, nous savons que tu es sincère, que tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité et que tu ne te soucies de personne, car tu ne regardes pas l’apparence des gens...[07]. Ce qui attire le plus l’attention dans la physionomie de Jésus, c’est sa clairvoyance virile dans l’action, sa loyauté impressionnante, sa sincérité, en un mot, le caractère héroïque de sa personnalité, qui a tant marqué ses disciples !

Elle a tant d’importance, la perfection des vertus humaines, que Jésus prend la peine de les secouer : si vous ne croyez pas quand je vous parle des choses de la terre, comment croirez-vous si je viens à parler des choses du ciel ?*. Si l’on ne réagit pas énergiquement à une difficulté, au froid ou à la chaleur, à un repas trop frugal, à une petite maladie, comment allons-nous développer la vertu cardinale de la force ? Une personne qui se plaint continuellement peut-elle être fiable ? Un étudiant qui néglige ses études peut-il devenir responsable et prudent ? Que deviendra la charité chez celui qui oublie d’être cordial, affable et bien élevé ? La grâce de Dieu peut transformer entièrement une personne—la sainte Écriture et la vie de l’Église fourmillent d’exemples à cet égard —, mais normalement, le Seigneur compte sur notre collaboration active par l’exercice des vertus humaines.

La vie surnaturelle s’exprime à travers l’agir humain comme l’âme à travers le corps ; l’humain, à son tour, soutient le surnaturel. « Tant de personnes se disent chrétiennes — parce qu’elles ont été baptisées et reçoivent d’autres sacrements —, mais se montrent déloyales, menteuses, insincères, orgueilleuses... Et elles s’effondrent d’un seul coup. Elles ressemblent à des étoiles qui brillent un instant dans le ciel et disparaissent soudain, irrémédiablement.[09] » Les fondations humaines leur ont manqué. C’est l’exercice combiné de la foi, de l’espérance, de la charité et des vertus morales qui fait du chrétien cet exemple vivant dont le monde a besoin pour croire. Dieu appelle des mères de famille à rendre témoignage par leur maternité généreuse et leur joie contagieuse, à être amies de tous, à commencer par leurs enfants. Il appelle les hommes d’affaires à être justes ; les médecins à soigner leur formation professionnelle en sachant lui consacrer les heures nécessaires au lieu de se distraire, à s’occuper des patients avec compréhension et efficacité. Dieu demande à l’étudiant de cultiver le prestige correspondant à ses capacités, en se préoccupant avec désintéressement de ses camarades de faculté ; il appelle l’agriculteur, l’artisan, l’ouvrier, le maçon, le journaliste, l’acteur, des hommes et des femmes accomplis qui expriment dans les menues réalités de leur vie le grand idéal qu’ils peuvent tous rencontrer.

Joseph, modèle splendide d’homme juste, vir iustus [10], toi qui vécus de foi dans toutes les circonstances de ta vie, aide-nous aujourd’hui à accomplir ce que le Christ attend de nous là où nous sommes, sans plus attendre.

 

NOTES

[01] Mc3, 1-6.

[02] BIENHEUREUX J.ESCRIV A, Quand le Christ passe, 169.

[03] F. SUAREZ, Le prêtre et son ministère.

[04] Ph4, 8.

[05] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 215.

[06] Symbole Quicumque (dit de saint Athanase, IV° siècle).

[07] Mt 22, 16.

[08] Jn 3, 12.

[09] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 75.

[10] Mt 1, 19.



2°SEMAINE JEUDI

13. UNE MISSION URGENTE : DIFFUSER LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

— Tout homme a soif de vérité.

— La passion de se former et de partager les vérités reçues.

— La prière et la mortification accompagnent l’apostolat pour obtenir davantage de grâce au profit de la volonté qui affronte les vérités de foi.

 

I. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui [01] signale que les foules à profusion se pressaient autour du Seigneur pour être guéries : beaucoup de gens, venus de la Galilée, le suivirent ; et aussi beaucoup de gens de Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Trans Jordanie, et de la région de Tyr et de Sidon. Il y a tant de monde que le Seigneur demande à ses disciples de préparer une barque pour qu’il ne soit pas écrasé par la foule. Car il avait fait beaucoup de guérisons, si bien que tous ceux qui souffraient de quelque mal se précipitaient sur lui pour le toucher. Des gens dans le besoin dont il s’occupe volontiers parce qu’il a un cœur compatissant et miséricordieux ! Durant les trois années de sa vie publique, combien de personnes a-t-il guéries, délivrées du démon, ressuscitées ? Sans pour autant supprimer la maladie ni la souffrance, parce que la douleur n’est pas un mal absolu — contrairement au péché. Unie aux souffrances du Christ, elle peut avoir une valeur rédemptrice et sanctificatrice, comme beaucoup d’autres réalités.

Jésus réalise des miracles, remèdes à de multiples maux, mais ce sont avant tout des signes et des preuves de sa mission divine, la Rédemption universelle et éternelle ; les chrétiens perpétuent cette mission lorsqu’ils sont attentifs : Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, les baptisant... et leur apprenant à observer tout les commandements que je vous ai donnés. Et maintenant, moi, je serai avec vous toujours, jusqu’à la fin du monde[01]. Avant l’Ascension, il leur laisse le trésor de sa doctrine, la seule qui sauve, et la richesse des sacrements, inépuisable source de vie surnaturelle.

Les foules sont-elles aujourd’hui moins dans le besoin, moins désorientées qu’alors ? Ne sont-elles plus comme des brebis sans pasteur ? L’humanité progresse de façon vertigineuse depuis quelques siècles, mais elle continue de subir des douleurs physiques et morales et surtout, elle souffre d’ignorance de la doctrine du Christ, gardée sans erreur par le Magistère de l’Église. Les paroles du Seigneur sont toujours des paroles de vie éternelle qui préservent du péché, sanctifient la vie ordinaire, ses joies, ses défaites, la maladie..., et ouvrent le chemin du salut. Voilà le grand besoin du monde, de masses qui « désirent entendre le message de Dieu, bien qu’elles le dissimulent extérieurement. Certains ont peut-être oublié la doctrine du Christ ; d’autres — sans que ce soit de leur faute — ne l’ont jamais reçue et considèrent la religion comme une chose qui n’est pas pour eux. Mais nous devons nous convaincre d’une réalité toujours actuelle : tôt ou tard, le moment arrive où l’âme n’en peut plus, où les explications habituelles ne lui suffisent plus, où les mensonges des faux prophètes ne la I satisfont plus. Alors, sans forcément l’admettre encore, elle a besoin d’apaiser son inquiétude, sa faim de vérité, avec la doctrine du Seigneur »[03]. Ce trésor de doctrine, nul j ne peut se dispenser impunément de le diffuser à temps et [ à contre-temps[04], en profitant de toutes les occasions, de tous les moyens qui sont à sa portée.

Donner cette doctrine suppose de l’avoir dans l’intelligence et dans le cœur, de la méditer et de l’aimer. Chacun selon les dons qu’il a reçus — ses talents, son niveau intellectuel, ses conditions de vie... —, devrait s’efforcer de l’acquérir, en commençant par le Catéchisme, l’un de ces livres « fidèles aux contenus essentiels de la Révélation et mis à jour en ce qui concerne la méthode d’enseignement, capables d’éduquer dans une foi robuste les générations chrétiennes des temps nouveaux »[05].

La vie courante offre un flux continuel d’acquisition et de transmission de la foi : Tradidi quod accepi... Je vous transmets ce que j’ai reçu[06], disait saint Paul aux chrétiens de Corinthe. La foi de l’Église est une foi vive parce qu’elle est continuellement reçue et donnée : du Christ aux Apôtres, de ceux-ci à leurs successeurs, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui, où elle résonne identique à elle-même dans le Magistère-. Oui, cette doctrine de la foi est « reçue et donnée » par la mère de famille, l’étudiant, le chef d’entreprise, le technicien, l’employé de commerce, tous de très sensibles haut-parleurs du Seigneur s’ils se décident — chacun à sa place —, à proclamer sa doctrine de salut comme le firent leurs premiers frères dans la foi ! Allez et enseignez. , leur dit à tous le Christ lui-même. Diffusion spontanée, informelle parfois, extraordinairement efficace, de famille à famille, entre collègues de travail, voisins, parents d’élèves, habitants du même quartier, habitués des marchés... Le travail, la rue, le syndicat, l’école, la vie associative, les week-ends deviennent discrètement le canal d’une catéchèse aimable, qui régénère profondément les modes de pensée et de vie de la société. « Crois-moi, d’ordinaire, l’apostolat, la catéchèse, doivent être capillaires ; un par un : chaque croyant entraînant son plus proche compagnon.[07] »

Qu’elles émeuvent sans doute le cœur de Dieu, ces mères souvent surchargées qui expliquent patiemment les vérités du Catéchisme à leurs enfants... et à ceux des autres ! Et F étudiant ou le père de famille qui se déplacent régulièrement à l’autre bout de la ville dans le même but, malgré les examens imminents et décisifs ou les dossiers en souffrance...

Même si la doctrine de l’Église est discréditée un peu partout et par tant de moyens, les chrétiens ont une parade suréminente : développer leur connaissance de la doctrine de Jésus-Christ et de ses implications dans la vie des hommes et des sociétés, aimer Dieu par des œuvres et consacrer du temps à cette formation : chaque jour, un moment de lecture spirituelle, chaque mois, quelques cours de formation philosophique ou théologique ; profiter des jours de repos pour se plonger dans un livre soigneusement sélectionné ou un reportage télévisé enrichissant. On aime Dieu en actes et en vérité lorsqu’on étoffe notre connaissance de ces vérités dogmatiques et morales qui ont leur origine dans le Christ lui-même. On ne peut en effet donner ce qu’on n’a pas.

 

III. « Devant tant d’ignorance et d’erreurs au sujet du Christ, de son Église... des vérités les plus élémentaires, les chrétiens, ne peuvent rester passifs, car le Seigneur nous a constitués sel de la terre (Mt 5, 13) et lumière du monde (Mt 5, 14). Tout chrétien devrait participer à la tâche de formation chrétienne, sentir l’urgence d’évangéliser, ce qui n’est pas pour moi un titre de gloire, mais une nécessité qui m’incombe ( 1 Cor 9, 16) »[08]. Qui peut se désintéresser de cette urgence ? « La tâche du chrétien : noyer le mal dans l’abondance du bien. Il ne s’agit pas de faire des campagnes négatives, ni d’être anti quoi que ce soit. Bien au contraire : il s’agit de vivre d’affirmations, d’être plein d’optimisme, de jeunesse, de joie et de paix ; de se montrer compréhensif envers tous, qu’ils suivent le Christ, qu’ils l’abandonnent ou qu’ils ne le connaissent pas.

— Mais la compréhension n’est pas de l’abstentionnisme, ni de l’indifférence, c’est une attitude active.[09] »

Devant l’extension de cette tâche — diffuser la doctrine du Christ —, demandons au Seigneur qu’il augmente en nous la foi : fac me tibi semper magis credere, « fais que je croie toujours plus en toi », chante l'Adoro te dévote, l’hymne eucharistique de saint Thomas d’Aquin, qui poursuit : « je crois tout ce que dit le Fils de Dieu ; rien n’est plus vrai que cette Parole de vérité ». Rien n’est plus profitable que d’être l’instrument du Seigneur lorsqu’il concède aux esprits obscurcis la lumière, et aux volontés la grâce d’accepter les vérités de la foi. Approcher quelqu’un de la vérité chrétienne requiert l’appui d’une prière humble, constante, et pénitente ; une petite mortification, surnaturelle et concrète, dans le travail, la vie familiale..., c’est une bûche de plus dans le feu de la charité qui éclaire et réchauffe.

Face aux barrières qu’élèvent parfois des milieux difficiles, face à des obstacles qui peuvent paraître insurmontables, n’oublions pas que la grâce du Seigneur peut remuer les cœurs les plus endurcis, car son aide est toujours proportionnelle aux difficultés.

Seigneur, apprends-nous à te faire connaître à ces foules si souvent aveugles et désorientées ! sainte Marie, aide-nous à ne perdre aucune occasion de faire connaître ton Fils, à propager notre enthousiasme pour cette immense tâche de diffusion de la Vérité !

NOTES

[01] Me 3, 7-12.

[02] Mt 28, 19-20.

[03] BIENHEUREUX J. ES-CRIVA, Amis de Dieu, 260.

[04] Cf. 2 Tira 4, 2.

[05] JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Catechesi tradendœ, 16 octobre 1979, 50.

[06] Cf. 1 Cor 11, 23.

[07] BIENHEUREUXJ.ESCRIVA, Sillon, n.943.

[08] JEAN-PAUL II, Discours à Grenade, 15 novembre 1982.

[09] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 864.



2°SEMAINE VENDREDI

14. L’APPEL À LA SAINTETÉ

— La vocation des Apôtres.

— Dans le libre accomplissement de sa vocation, l’homme glorifie son Dieu et trouve la grandeur de sa vie.

—Ni automatisme, ni déterminisme : un « oui » chaque jour.

 

I. Après toute une nuit de prière’, Jésus choisit douze Apôtres pour demeurer avec lui et continuer ensuite sa mission ; les évangélistes nous donnent leurs noms que rappelle aujourd’hui l’Évangile de la Messe[02]. Voilà déjà plusieurs mois qu’ils suivaient le Maître, avec beaucoup d’autres disciples, sur les chemins de Palestine, comme cela est fréquent dans l’histoire du peuple élu. Mais un jour, les voilà l’objet d’une prédilection toute particulière.

Par ce choix, le Seigneur pose les fondations de son Église, car ces douze hommes seront comme les douze Patriarches du nouveau Peuple de Dieu, non plus issu d’une ascendance selon la chair, comme Israël, mais d’une ascendance spirituelle. Pourquoi ces hommes bénéficient-t-ils d’une si grande faveur ? Pourquoi eux précisément et non pas d’autres ? Le Seigneur les choisit tout simplement, et ce choix absolument libre — il appela ceux qu’il voulait—constitue leur honneur et l’essence de leur vocation. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, leur dira-t-il plus tard, mais c’est moi qui vous ai choisis[03]. Ce choix, c’est toujours l’affaire de Dieu. Ces hommes ne s’étaient distingués ni par leur sagesse, ni par leur pouvoir ni par leur dynamisme ; ce sont des hommes ordinaires, dotés de foi et de générosité.

Le Christ choisit, et son appel constitue l’unique titre des élus. Saint Paul, notamment, souligne dans ses Lettres l’autorité avec laquelle il enseigne et admoneste les fidèles : Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à l’apostolat, choisi pour prêcher l’Évangile de Dieu [04]. Appelé et choisi non pas par les hommes ni par œuvre des hommes, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père[05].

Jésus appelle d’une manière impérieuse et tendre, comme Yahweh convoquait ses prophètes et ses envoyés : Moïse, Samuel ou Isaïe... Qui peut prétendre avoir mérité la vocation par sa conduite ou ses qualités personnelles ? Saint Paul est explicite : // nous a fait entendre un saint appel, non à raison de nos œuvres, mais à raison de son propre dessein[06]. Qui plus est, Dieu appelle habituellement à son service des gens dotés de qualités manifestement disproportionnées par rapport à ce qu’ils réaliseront avec l’aide divine. Considérez votre appel : il y a parmi vous peu de sages selon la chair[07]. Le Seigneur nous appelle, nous aussi, à continuer son œuvre rédemptrice dans le monde, et ni les faiblesses ni l’écart entre ce que nous sommes et la tâche proposée ne peuvent surprendre et encore moins décourager. C’est lui qui donne l’accroissement, en échange de notre bonne volonté et l’aide modeste que nous lui apportons.

 

II. Il appela ceux qu’il voulait. La vocation est toujours, et en premier lieu, un choix divin, quelles que soient les circonstances qui ont accompagné le moment où l’on a accepté ce choix. C’est pourquoi elle ne se prête pas à révision, à des remises en cause fondées sur de pauvres motifs humains. Dieu donne toujours les grâces nécessaires pour persévérer, car, enseigne saint Thomas d’Aquin, ceux que Dieu choisit pour une mission, il les rend aptes à faire ce pour quoi ils ont été choisis[08]. C’est dans l’accomplissement de cette mission que l’homme découvre la grandeur de sa vie, « parce que l’appel divin et, finalement, la révélation que Dieu fait du mystère de son être est une parole qui dévoile à la fois le sens et l’essence de la vie de l’homme. C’est par l’écoute et l’acceptation de la parole divine que l’homme parvient à se comprendre et à acquérir une certaine cohérence (...). Par conséquent, c’est lorsque je m’engage au service de Dieu qui appelle que mon comportement devient le plus authentique, que je suis le plus cohérent et le plus honnête[09]. » La fidélité à la vocation et à la mission pour laquelle nous avons été créés, c’est notre manière concrète et personnelle de rendre gloire à Dieu.

Pour ces Douze commence ce jour-là une vie nouvelle. L’un d’eux, Judas, ne sera pas fidèle, mais les autres, quand les années auront passé, se rappelleront ce moment comme le plus transcendant de leur vie. Le Seigneur a voulu se servir d’eux, bien qu’aucun ne réunisse les conditions optimales pour une tâche de cette envergure. Mais ils sont dociles et réceptifs aux grâces et à la sollicitude divines. Voilà ce qui les rend capables de remplir leur mission jusqu’aux extrémités de la terre.

Cela continue ! Le Seigneur appelle aujourd’hui des apôtres pour qu’ils soient avec lui (grâce à la réception des sacrements, à une prière intime et profonde, à la sainteté personnelle) et pour les envoyer réaliser un apostolat dans tous les milieux. À côté de certains appels spécifiques — à la vie religieuse, au sacerdoce — tout fidèle naît avec une vocation singulière, est invité à suivre le Christ dans une vie nouvelle dont il possède la clé : si quelqu’un veut venir à ma suite...[10]. Les premiers chrétiens considéraient leur condition comme le fruit d’une vocation divine : baptisés de Rome, d’Éphèse ou de Corinthe, ils sont les saints par vocation [11].

 

III. D’une manière ou d’une autre, le Christ nous appelle à le suivre de près, à l’imiter, à le faire connaître, à rendre présente dans le monde l’œuvre de la Rédemption jusqu’à ce qu’il vienne : « chacun des fidèles, peu importe son état ou son rang, est appelé à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité. Au reste, par une telle sainteté il contribue à rendre plus humaine la manière de vivre dans la société terrestre elle-même n. » Cette plénitude de vie jusqu’à l’héroïsme des vertus contraste très souvent, autour de nous, avec un style de vie fort éloigné de l’idéal chrétien. Il n’empêche que le Seigneur nous veut saints, au milieu même de ces circonstances, d’une sainteté joyeuse, attrayante, contagieuse. Jamais ne manqueront les forces nécessaires, les moyens de le suivre, de lui être fidèles, et dont il serait téméraire de se passer, surtout lorsque Dieu appelle au célibat apostolique dans la vie professionnelle.

Avons-nous dit et répété à Jésus qu’il peut compter sur nous sans limite, sur notre bonne volonté à le suivre, quel que soit l’endroit où nous nous trouvons ? [12]. La découverte de la vocation personnelle, voilà le moment le plus important de toute l’existence, puisque de la réponse fidèle à cet appel dépendent la félicité personnelle et celle de beaucoup d’autres : Dieu crée, prépare et appelle en fonction d’un vaste dessein. « Si, aujourd’hui, tant d’hommes et même de chrétiens vivent à la dérive, restent à la surface et se limitent à d’étroits horizons, cela se doit surtout à l’absence d’une claire conscience de leur raison d’être et d’exister (...). Ce qui élève l’homme et lui confère une vraie personnalité, c’est 1 a conscience d’avoir une vocation, une tâche concrète à accomplir. Voilà ce qui remplit une vie et lui donne son contenu[13]. »

La décision initiale de suivre le Christ sera le premier « oui » d’une longue chaîne tout au long de la vie, dans une fidélité qui se construit jour après jour, à travers des actions de peu d’importance, l’accomplissement des petits devoirs de la journée, une grande vigilance face à tout ce qui peut attenter à l’essentiel de notre vie.

Car il ne suffit pas de maintenir à flot sa vocation, il faudra la réaffirmer constamment : que cela semble facile ou que l’envie fasse défaut, que les attaques du monde, du démon ou de la chair se manifestent plus ou moins. Plus les difficultés sont grandes, plus la grâce abonde. Surtout si une lutte ascétique bien ciblée — avec l’appui d’un examen particulier concret — protège l’amour et l’affermit avec le temps. Surtout si le don de soi, loin de toute routine, devient plus mûr ; car « il ne s’agit pas d’une croissance d’ordre quantitatif, comme celui d’un tas de blé, mais qualitatif, comme lorsque la chaleur devient plus intense, ou comme lorsque la science, sans arriver à de nouvelles conclusions, devient plus pénétrante, plus profonde, plus unifiée, plus certaine. Ainsi la charité tend à aimer plus parfaitement, de manière plus pure, plus étroitement, Dieu par-dessus tout, et le prochain et nous-mêmes, pour que nous glorifiions Dieu dans le temps et dans l’éternité[14]. »

Saint Paul se sert d’une comparaison empruntée aux courses du stade pour expliquer que la lutte ascétique du chrétien est tonique, joyeuse, un vrai sport surnaturel. L’Apôtre est-il arrivé à la perfection ? Non, mais il s’entraîne en vue de remporter le prix promis : je ne fais qu’une chose : oubliant ce qui est en arrière, tendu vers ce qui est en avant, je cours au but, vers la récompense à laquelle Dieu m’appelle là-haut dans le Christ Jésus[15]. Depuis que celui-ci s’est ancré dans sa vie, sur le chemin de Damas, il s’adonne de toutes ses forces à l’aimer et à le servir, tout comme les Apôtres du jour où Jésus passa près d’eux et les appela. Leurs défauts n’ont certes pas disparu sur le champ mais que leur importait ? Ils manifestèrent au Maître une amitié croissante et fidèle. À leur exemple, répondons chaque jour aux grâces qui nous sont offertes et nous parviendrons au but où le Christ nous attend.

 

NOTES

[01] Cf. Le6, 12.

[02] Me 3, 13-19.

[03] Jn 15, 16.

[04] Gai 1, 1.

[05] 2 Tim 1, 9.

[06] IDEM.

[07] 1 Cor 1, 26.

[08] Cf. SAINT THOMAS, Summa Theologiœ, in, q. 27, a. 4.

[09] P. RODRIGUEZ, Vocation, Travail, Contemplation.

[10] Mt 16, 24.

[11] Cf. Rom 1, 1-7 ; 2 Cor 1, 1.

[12] CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 40.

[13] F. SUAREZ, Marie de Nazareth.

[14] R. GARRIGOU-LAGRANGE, La Mère du Sauveur.

[15] Cf. Ph 3, 13-14.


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