2°SEMAINE SAMEDI
15. SEMEURS DE JOIE
— La joie a son fondement dans la filiation divine.
— Croix et joie. Causes de la tristesse. Remèdes.
— L’apostolat de la joie.
I. Quand le monde surgit des mains de Dieu — qui le fit instantanément et librement passer du non-être à l’être —, tout débordait de bonté. Cette bonté culmina avec la création de l’homme’. Mais par le mauvais usage que celui-ci fit de sa liberté, le péché — l’orgueil — entra dans le monde et, comme une mauvaise herbe, s’enracina dans la nature humaine. Absence de Dieu, privation du bien, vide intérieur, désordre se multiplièrent. Mais la joie est revenue. Le jour où la Vierge Marie donna son consentement et où s’incarna en son sein le Fils de Dieu, la grâce divine revint féconder la nature humaine. En Marie règne déjà une joie profonde, parce qu’elle a été conçue sans le péché des origines, et son union avec Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit est entière. Avec sa réponse aimante au dessein divin, elle se transforme en cause, dans tout le sens du terme, d’une joie nouvelle pour le monde, car en elle nous arrive Jésus-Christ, la pleine jubilation du Père, des anges et des hommes, celui en qui Dieu a mis toutes ses complaisances [02]. La mission de sainte Marie, alors et maintenant, consiste à nous donner Jésus, son fils. C’est pourquoi la liturgie l’honore de cette louange : Cause de notre joie.
Il y a quelques semaines résonnait l’annonce de l’ange aux bergers de Bethléem : Ne craignez pas, car je vous apporte une bonne nouvelle qui réjouira grandement tout le peuple : aujourd’hui, dans la ville de David... [03].La vraie joie, la plénitude d’être, le repos de l’âme dans la jouissance du bien, celle qui demeure dans les contradictions et la douleur, c’est l’état de qui trouve Dieu dans les circonstances les plus diverses et s’attache à le suivre. Joie du vieillard Siméon qui ne s’est pas lassé d’une si longue attente et finit par prendre l’Enfant Jésus dans ses bras[04]. Joie des mages — gaudi magno valdes — lorsqu’ils retrouvent l’étoile qui les conduisait à Jésus, Marie et Joseph. Sécurité déconcertante de qui, un jour inattendu, découvre le Christ : Pourquoi ne l'avez-vous pas amené ? demanderont plus tard les princes des prêtres et les pharisiens aux gardes chargés d’arrêter le Christ (ils ont dû avoir beaucoup d’ennuis en ne le faisant pas...) : Jamais homme n’a parlé comme cet homme[06], répondent-ils. Et la félicité de Pierre sur le Thabor ! Seigneur, il est bon que nous restions ici[07]... Et celle des disciples découragés qui cheminaient vers Emmaüs lorsqu’ils reconnaissent Jésus...[08] ; et l’émotion des Apôtres à chaque fois qu’ils revoient le Christ ressuscité...[09]. Tout ce que résume Marie devant sa cousine Elizabeth : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur[10]. Posséder Jésus, que peut désirer de plus grand un cœur humain ?
La joie est la conséquence d’une certaine plénitude de vie, nourrie de sagesse et d’amour’’, de la conviction que, dans sa miséricorde infinie, Dieu fait de nous des fils et des filles participant de sa nature qui est précisément plénitude de vie, sagesse infinie, amour immense. Peut-il y avoir joie plus grande que celle qui se fonde sur la filiation divine, par-delà la maladie et l’échec ? Votre cœur se réjouira, promet le Seigneur dans la dernière Cène, et cette joie que vous aurez, nul ne pourra vous la ravir n. Plus vous serez près de Dieu, plus grande sera votre participation à son amour et à sa vie ; plus vous vous conduirez en enfants de Dieu, plus grande sera votre joie. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Sommes-nous joyeux, positifs, optimistes ? Ou bien perdons-nous facilement la sérénité à cause d’une contradiction, d’un contretemps, d’un état d’âme ou de santé passagèrement défaillant ?
II. La Sagesse consiste à se libérer d’une dépendance excessive à l’égard du bien-être matériel, de la santé (fragile), des états d’âme (changeants), des difficultés (normales). Rien ne doit troubler, pas même la mort, dit saint Paul aux premiers chrétiens de Philippes : Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ! Je le répète : réjouissez-vous ! [13]. Pourquoi ? Le Seigneur est proche ! Dans un environnement dur et agressif, l’Apôtre leur propose ce remède : soyez joyeux ! C’est admirable, car lorsqu’il écrit cette Lettre, il est en prison. Une autre fois, encore plongé dans des circonstances adverses, il écrit : Je suis pleinement consolé, je déborde de joie au milieu des épreuves que nous endurons u. En regard de la joie surnaturelle, les circonstances historiques, sociales, psychologiques, matérielles qui nous accompagnent ne sont jamais définitives ni écrasantes, si la grâce maintient la fidélité à Dieu, à l’accomplissement du devoir et à l’acceptation de la Croix. « Comment est-il possible d’être joyeux devant la maladie et dans la maladie, devant l’injustice et en souffrant l’injustice ? Cette joie ne sera-t-elle pas une illusion ou une évasion irresponsable ? Non ! la réponse, c’est le Christ qui nous la donne ! Ce n’est qu’en lui que l’on trouve le vrai sens de la vie personnelle et la clef de l’histoire humaine. Ce n’est qu’en lui — dans sa doctrine, dans sa Croix rédemptrice, dont la force de salut se fait présente dans les sacrements de l’Église — que vous trouverez l’énergie pour améliorer le monde, pour le rendre plus digne de l’homme, image de Dieu, pour le rendre plus joyeux.
« Le Christ sur la Croix : voilà la clef authentique. Sur la Croix, il accepte la souffrance pour nous rendre heureux ; et il nous enseigne que, unis à lui, nous aussi pouvons donner une valeur de salut à notre souffrance, qui se transforme ainsi en joie : dans la joie profonde du sacrifice pour le bien des autres et dans la joie de la pénitence pour les péchés personnels et les péchés du monde.
« À la lumière de la Croix du Christ, par conséquent, il n’y a pas de place pour la crainte de la douleur, parce que nous comprenons que dans la douleur se manifeste l’amour : la vérité de l’amour, de notre amour de Dieu et de tous les hommes.[15] »
Dans l’Ancien Testament, Dieu avait déjà fait dire à Néhémie : Ne vous affligez pas, car la joie de Yahweh est votreforteresse[16], votre alliée pour atteindre la victoire ", un vrai remède à tous les maux. Il est logique que l’éloignement de Dieu à cause d’un péché, de la tiédeur, de l’indifférence aux autres, de l’égoïsme envahissant, du refus de la Croix (qui peut-être la douleur, la maladie, l’échec, l’humiliation), engendre la tristesse. Mauvaise confidente des déceptions, drogue faussement inoffensive, algue flottante vénéneuse.... Elle est bien différente de la dépression psychique, du surmenage imprudent, de l’espoir légitime brisé : elle est le fruit amer de l'amour-propre déçu. Aime ton âme et console ton cœur, et chasse loin de toi la tristesse ; la tristesse en a tué beaucoup, elle ne procure aucun avantage [17].
Vite, il faut récupérer la joie, ouvrir son cœur, parler à qui peut vraiment orienter, aérer l’âme. La prière, la confession, ramèneront sur le chemin de la joie celui qui l’a perdue, peut-être à cause de négligences coupables. L’oubli de soi, la décision de ne pas être obsédé par ses propres affaires, l’humilité en somme, ouvrent de nouveau à Dieu qui peut enfin rendre la joie. La prière confiante — le dialogue avec le Seigneur, pas le monologue avec soi-même — fait surgir l’acceptation d’une contrariété (cause cachée de ce triste état ?), ou bien la décision d’ouvrir son âme dans la direction spirituelle (est-ce vraiment grave, ce qui nous préoccupe ?) ; ou encore, le parti-pris d’être généreux (comme il en coûte de donner ceci ou cela !).
III. Le rayonnement apostolique de la vie chrétienne procède en grande part de la surabondance d’une joie surnaturelle et humaine. Transmettre la joie d’être près de Dieu, c’est être comme l’un de ces grands pylônes électriques qui se dressent à l’horizon. Quand cette énergie « se répand sur les autres, elle engendre l’espérance, l’optimisme, les impulsions de générosité dans la fatigue quotidienne, et elle se transmet à toute la société.
« Mes enfants, disait le Pape Jean-Paul 2, ce n’est que si vous avez en vous cette grâce divine que sont la joie et la paix, que vous pourrez construire quelque chose de valable pour les hommes[19] ».
Et le premier terrain sur lequel on construit, c’est la famille. La note dominante du foyer : le sourire — pas loin d’être héroïque si l’on est accablé de soucis. Alors cette manière optimiste et affable de se comporter devient comme « la pierre tombée dans le lac[20] », qui provoque une onde circulaire, et celle-ci une autre : le frémissement d’un climat agréable où il fait bon vivre ensemble, où se développe une ambiance apostolique attirant les enfants, les parents, les frères et sœurs, les cousins... Que produisent les commentaires, les gestes sévères, intolérants, pessimistes, sinon l’éloignement mutuel, de nouvelles tensions et des blessures amères pour la charité ? Saint Thomas d’Aquin l’affirme : personne ne peut supporter un seul jour une personne triste et désagréable ; par conséquent, tout être humain est obligé, par un certain devoir d’honnêteté, de vivre aimablement avec les autres[21]. Même s’il faut pour cela vaincre ses états d’âme, sa fatigue, les incompréhensions, les préoccupations lancinantes, bref accepter de bon gré des mortifications particulièrement agréables au Seigneur.
Cet esprit joyeux, optimiste, enraciné dans la filiation divine, doit s’étendre au monde du travail, aux innombrables amis, aux voisins à découvrir, au facteur, au percepteur, aux brèves rencontres (le client du magasin, le malade qui passe d’un hôpital à l’autre, le passant qui demande son chemin, l’inconnu qui s’est trompé de numéro de téléphone... ). La plupart d’entre eux n’oublieront pas, même s’ils ignorent que l’on vient de prier leur ange gardien... Et combien, à l’échelle d’une vie, vont trouver dans la joie chrétienne le chemin qui conduit à ce Dieu qu’ils n’auraient sinon peut-être pas rencontré.
« Quelle joie dans le regard de Jésus ! La même qui luit dans les yeux de sa Mère, et qu’elle ne peut contenir —Magnificat anima mea Dominum !—son âme glorifie le Seigneur, depuis l’instant où elle le porte en elle et à ses côtés.
« Ô Mère ! Que notre joie soit comme la tienne : la joie d’être avec lui et de l’avoir avec nous.[22] » Près d’elle, prenons aujourd’hui « une résolution sincère : rendre notre chemin facile, aimable pour les autres, car la vie comporte en elle-même suffisamment d’amertume[23] ».
NOTES
[01] Cf. Prov 8, 30-31.
[02] Cf. Mt 3, 17.
[03] Le 2, 10.
[04] Cf. Le 2, 29-30.
[05] Cf. Mt 2, 10.
[06] Jn 7, 46.
[07] Me 9, 5.
[08] Cf. Lc24, 13-35.
[09] Cf. Jn 16, 22.
[10] 1x1, 46-47.
[11] Cf.SAINT THOMAS, Summa Theologiae, II-H, q. 28, a. 4 et s.
[12] Jn 16, 22.
[13] Ph 4, 4.
[14] 2 Cor 7, 4.
[15] À. DEL PORTILLO, Homélie de la Messe pour les participants au jubilé de la jeunesse, 12avril 1984.
[16] Neh8, 10.
[17] Cf. 1 Mac3, 2ets.
[18] Ecli 30, 23.
[19] JEAN-PAUL H, Discours, 10 avril 1979.
[20] Cf. BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Chemin, n. 831.
[21] SAINT THOMAS, op. cit., II-II, q. 114, a. 2, ad 2.
[22] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 95.
[23] IDEM, n. 63.
3°DIMANCHE ANNÉE A
16. LA LUMIÈRE DANS LES TÉNÈBRES
— Jésus apporte la lumière de la foi à un monde obscur.
— Les chrétiens sont lumière du inonde s’ils sanctifient la vie
professionnelle.
— Sans formation doctrinale et sans vie intérieure, comment sanctifier les réalités terrestres ?
I. Dominus illuminatio mea et salus mea : quem timebo ? Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurai-je peur’ ? Ces paroles du Psaume sont une profession de foi et un témoignage de la sécurité que donne la foi en le Seigneur, lumière de nos vies en qui résident les forces nécessaires pour marcher sur le sentier quotidien. Lumière née de la lumière, dit le Credo de la Messe, en se référant au Fils de Dieu.
L’humanité a cheminé dans l’obscurité spirituelle et morale jusqu’à la naissance de Jésus à Bethléem, dont nous venons de contempler le mystère, lumière enveloppant de sa clarté Marie, Joseph, les bergers, les Mages. Ensuite, cette étoile brillante du matin[02] se cache pendant des années dans la petite ville de Nazareth, menant une vie normale qui illumine celle des hommes : les années de Nazareth montrent combien la vie ordinaire peut être sanctifiée. Après son Baptême dans le Jourdain, Jésus se rend à Capharnaüm pour commencer son ministère public[03].
Saint Matthieu rappelle dans l’Évangile d’aujourd’hui la prophétie d’Isaïe : Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays de l’ombre et de la mort, une lumière s’est levée*. Comme le soleil levant, Jésus apporte l’éclat de la vérité au monde, illumine d’une clarté surnaturelle les intelligences obscurcies par l’ignorance et l’erreur.
Les premiers qui reçoivent l’influence de cette lumière sont les disciples que le Christ appelle tandis qu’il marchait au bord du lac de Galilée : Simon et André, d’abord, des pêcheurs qui, aussitôt, laissant leurs filets, le suivirent ; deux autres frères, ensuite, Jacques et Jean, qui eux aussi abandonnent tout et le suivent. Ces hommes « furent fascinés par la lumière secrète qui émanait de lui, et sans délai, ils la suivirent pour pouvoir illuminer de son éclat le chemin de leur vie. Mais cette lumière de Jésus resplendit pour tous[05] »... pour donner un sens à l’histoire, à la vie et au travail de l’homme, à sa fatigue, à ses peines et à ses joies.
Pour beaucoup de personnages de l’Évangile, pour des foules entières, la vie de Jésus apparaît comme le récit d’une rencontre bouleversante. Nos obscurités aussi, la Lumière désire les traverser, et aujourd’hui encore s’accomplit cette prophétie d’Isaïe que cite la Première lecture de la Messe : Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre une lumière a resplendi. Tu as prodigué l'allégresse, tu as fait grandir la joie : ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit en faisant la moisson, comme on exulte en partageant les dépouilles des vaincus[06]. Joie de la foi, qui illumine toute occupation, merveille de Jésus qui donne son sens ultime à tout ce que nous avons et faisons.
II. Jésus-Christ lumière du monde[07], appelle d’abord des hommes simples de Galilée, illumine leur vie, les gagne à sa cause, leur demande un don de soi sans limites, et d’humbles pêcheurs de Galilée sortent de la pénombre d’une existence sans relief, comme d’autres, plus tard, tout au long des siècles, le suivront jusqu’à donner leur vie pour lui.
Le Seigneur nous appelle près de lui pour illuminer la vie des hommes et leurs nobles activités, de la lumière de la foi : le remède à tant de maux qui affligent l’humanité est la foi en Jésus-Christ, sans qui l’homme marche dans l’obscurité, trébuche et tombe. La foi est lumière de l’intelligence, lumière incomparable, en dehors de laquelle règnent « l’obscurité naturelle devant la vérité surnaturelle et l’obscurité infra-naturelle, qui est conséquence du péché[08] ».
Mais comment mes paroles arriveront-elles au cœur du prochain sans le témoignage préalable d’une conduite irréprochable : ponctualité pour se mettre au travail, profit du temps, force et sérénité au milieu des difficultés, aide généreuse des autres, optimisme, cordialité, loyauté envers l’entreprise... La cohérence avec la foi inclut l’effort pour être compétent et ne pas léser la justice dans les relations professionnelles et sociales.
Diffuser cette lumière de la foi dans son milieu implique une bonne formation, une solide connaissance du Magistère de l’Église sur les questions les plus actuelles et les plus nécessaires à un ordre social juste, digne et libre. La générosité et la justice pratiquées dans l’exercice de la profession selon la doctrine du Christ heurtent-elles plus ou moins les usages courants, l’égoïsme ou l’embourgeoisement du moment ? Le Seigneur compte sur ses disciples, passionnés de vérité, armés de courage, pour en aider beaucoup à remettre en question leur manière d’agir et redécouvrir le sens de leur vie. Comme saint Paul aux chrétiens de Corinthe : nous prêchons un Christ mis en croix, scandale pour les juifs, folie pour les païens[09]. Ce message peut en effet heurter une partie de la société, atteinte par le matérialisme, conformiste et refroidie.
Mais, Viriliter âge : sois fort [10], redresse la barre, demande-toi si tu gardes dans ton milieu une vie cohérente.
III. Le Seigneur appelle à être lumière du monde [11], lumière qui ne reste pas cachée puisque « nous sommes des lampes qui ont été allumées avec la lumière de la vérité » [12].Pour faire connaître cette doctrine, pour qu’elle illumine toute notre vie, il faut creuser en profondeur, avec la profondeur que requiert la culture professionnelle, l’âge, notre responsabilité face aux jeunes et à la société. Qu’en est-il de ma familiarité avec les devoirs de la justice et les exigences de la charité, qui va plus loin ? Est-ce que j’exploite à fond les possibilités que j’ai de réaliser le bien, d’enrayer toutes les formes de mal autour de moi, en demandant conseil au lieu de rester dans le vague ou dans l’incertitude, pour agir ensuite avec la responsabilité personnelle d’un chrétien et d’un citoyen, d’un homme fidèle et responsable en famille, au travail, dans tous ses engagements civils ?
Le Seigneur a déposé dans l’Église le trésor de sa doctrine, et il a confié au Magistère, véritable phare, la charge d’orienter et d’éclairer la personne humaine sur d’innombrables problèmes décisifs pour son salut et sa dignité.
Se sanctifier dans et à travers le travail, cela suppose donc de connaître à fond les principes de l’éthique professionnelle pour les appliquer ensuite, même si ces critères s’avèrent exigeants et coûteux. « Tu as besoin de vie intérieure et de formation doctrinale. Sois exigeant avec toi-même ! Toi, qui es un homme chrétien, une femme chrétienne, tu dois être le sel de la terre et la lumière du monde, parce que tu as l’obligation de donner le bon exemple d’une sainte imprudence.
« La charité du Christ doit te pousser avec urgence. Et si tu te sens, si tu te sais un autre Christ depuis le moment où tu lui as dit que tu le suivrais, tu ne vas pas te séparer de tes semblables —tes parents, tes amis, tes collègues—, tout comme l’on ne peut séparer le sel de l’aliment qu’il assaisonne.
« Ta vie intérieure et ta formation comportent la piété et le jugement que doit posséder un enfant de Dieu, pour que sa présence active puisse relever toute chose.
« Prie le Seigneur pour que tu sois toujours une épice dans la vie des autres [13]. »
Aie recours aussi à la Vierge, demande-lui la force et la simplicité de vivre comme les premiers chrétiens au milieu du monde sans être mondain, pour être lumière du Christ dans l’immense vigne de toutes les professions et de tous les milieux.
NOTES
[01] Ps 26, 1.
[02] Ap 22, 16.
[03] Cf. JEAN-PAUL II, Homélie, 25 janvier 1981.
[04] Mt 4, 16 ; cf. Is 9, 1-4.
[05] JEAN-PAUL H, idem.
[06] Is 9, 2-3.
[07] Jn 8, 12.
[08] J. ESCRTVA DE BALA-GUER, Lettre, 19 mars 1967.
[09] 1 Cor 1, 23.
[10] Ps 26, 14.
[11] Mt 5, 14.
[12] SAINT AUGUSTIN, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 23, 3.
[13] J. ESCRTVA DE BALAGUER, Forge, n. 450.
3°DIMANCHE ANNÉE B
17. DÉTACHEMENT DE SOI ET LIBERTÉ D’AIMER
— Les disciples, laissant tout, suivent Jésus : le détachement de soi rend aimable l’appel du Seigneur.
— Qu’est-ce que l’esprit de pauvreté librement consenti ?
— L’aumône et le bon usage des biens de consommation.
I. L’Évangile de la Messe raconte aujourd’hui comment le Christ appela quatre de ses disciples, Pierre, André, Jacques et Jean’, quatre pêcheurs absorbés par leur travail. Es jetaient leurs filets ou les réparaient quand Jésus passe et les appelle. Ces futurs Apôtres le connaissaient déjà depuis des mois[02] et s’étaient sentis attirés par sa personne et sa doctrine. L’appel qu’ils reçoivent maintenant est définitif : Venez à ma suite. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. Jésus vient les chercher sur leur lieu de travail, et se sert d’une comparaison suggérée par leur profession, la pêche, pour les éclairer sur leur nouvelle mission.
Et ces hommes abandonnent aussitôt tout pour suivre le Maître. De saint Matthieu aussi on nous dira que, relictis omnibus, « laissant tout », il se leva de la table où il percevait les impôts et s’en alla avec le Christ. Les autres Apôtres feront de même.
Pour suivre le Christ il a toujours fallu et il faudra toujours avoir l’âme libre de tout attachement désordonné : l’amour de soi, l’excessive préoccupation pour la santé, le futur, les richesses, la qualité de la vie... Car un j cœur rempli des biens de la terre, n’a plus de place pour Dieu. Le Seigneur demandera même à certains un renoncément total pour disposer d’eux avec plus de plénitude, comme il le fait avec ses Apôtres, avec le jeune homme i riche[03], avec tant et tant d’hommes et de femmes au long I des siècles, qui ont trouvé en lui leur trésor et leur richesse. À quiconque désire le suivre, le Christ propose d’abord un détachement effectif de soi-même, de ce qu’il a, de ce qu’il utilise. Ce dessaisissement se manifeste surtout dans la vie ordinaire, car le monde créé est bon, mais le cœur humain tend à s’attacher d’une façon parfois désordonnée aux créatures et aux choses. C’est pourquoi la vigilance et l’esprit d’examen contribuent à ce que les biens créés n’empêchent pas l’union avec Dieu, mais bien au contraire qu’ils servent à l’aimer, à le servir. « Que tous s’efforcent, conseille le Concile Vatican H, d’orienter leurs tendances dans la voie droite, de peur que l’usage des choses de ce monde et un attachement aux richesses contraire à l’esprit de la pauvreté évangélique n’entravent chez eux la poursuite de la charité parfaite. C’est ainsi en effet que l’Apôtre nous met en garde : Ceux qui usent de ce monde ne doivent pas s’y arrêter, car elle passe, la j figure de ce monde (Cf. 1 Cor 7, 31)[04]. » C’est ce que dit ! saint Paul aux chrétiens de Corinthe, justement dans la I Deuxième lecture de la Messe, d’aujourd’hui comme une invitation à mettre leur cœur dans ce qui est éternel, en j Dieu. Le renoncement que propose le Seigneur est effectif et concret, car, expliquera-t-il plus tard, il est impossible de servir Dieu et les richesses[05]. D’ailleurs celui qui renonce à sa propre vie pour le Christ, hésitera-t-il à renoncer à la possession de biens passagers qui durent si peu ?
II. La pauvreté évangélique n’est pas le mépris des ressources naturelles de la matière et de l’esprit, mais pousse à les acquérir et à les utiliser selon la volonté de ! Dieu, c’est aussi donner réalité dans sa propre vie à ce j conseil du Seigneur : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné en plus[06]. L’on découvre alors que plus grand est le détachement, plus grande est la capacité d’aimer et d’apprécier la bonté et la beauté de la création.
Un cœur tiède et divisé, qui veut concilier l’amour de Dieu et l’amour sans frein des biens, finit souvent par déloger le Christ, par se trouver prisonnier de ces biens qui se transforment en maîtres tyranniques. Une des séquelles du péché originel les plus marquantes est la tendance à la facilité, à l’embourgeoisement, au désir impérieux de possession, à la préoccupation obsessionnelle pour le futur, à la course effrénée vers la jouissance de biens matériels comme si c’était là l’essentiel de la vie. De toutes parts augmente la tendance, non pas au légitime confort mais au luxe, l’incapacité de se priver de rien qui soit agréable. Lourde pression omniprésente à laquelle le chrétien doit répondre par la sobriété, la tempérance, la chasteté, au milieu de cette société qu’il a pour mission de réorienter vers son Dieu. L’abondance et la jouissance de biens matériels peuvent-ils vraiment donner le bonheur ? Le cœur humain peut-il trouver ailleurs qu’en son Dieu la plénitude pour laquelle il a été créé ? Sans ce détachement, « le cœur devient triste et insatisfait ; il s’engage dans la voie d’un éternel mécontentement et finit par être dès ici-bas esclave, victime de ces mêmes biens qu’il a peut-être atteints au prix d’efforts et de renoncements sans nombre[07] ».
La pauvreté et le détachement, ces vertus chrétiennes, sont tout différents de l’indigence, de la misère injuste, du manque douloureux du minimum vital qui sont des états contre lesquels il faut combattre. Différents aussi de la saleté, de l’indolence, du laisser-aller ou du manque d’éducation. Jésus n’est-il pas habillé avec soin ? Sa tunique, confectionnée peut-être par sa propre mère, n’est-elle pas, au Calvaire, objet de tirage au sort de la part des soldats romains, car elle était sans couture, d’une seule pièce de tissu du haut en bas, soigneusement bordé[09] ? Une autre scène est révélatrice : chez Simon, le pharisien qui l’a invité à déjeuner, le Seigneur remarque la négligence des normes habituelles de la courtoisie juive et lui reprochera de ne pas lui avoir offert d’eau pour se laver les pieds (dans les pays ensoleillés et poussiéreux, l’on circulait en sandales légères) ; Simon ne l’a pas non plus salué avec le baiser de paix, et n’a pas oint sa tête d’huile parfumée... [10]. Imaginons un instant la maison de la Sainte Famille à Nazareth, sûrement modeste, propre, simple, ordonnée, joyeuse, sans détériorations non tolérées par paresse ou par négligence. Un cadre agréable, où il faisait bon vivre, embelli de fleurs et de petits détails que la Vierge soignait avec délicatesse et amour.
L’esprit de pauvreté et de détachement de soi volontaire de qui veut se sanctifier au milieu du monde est naturellement lié aux conditions du travail dont il vit et qui assure le bien-être familial ; l’étudiant économise son temps, en tire profit, conscient que sa formation est une nécessité pour la société, et que s’il se prépare avec sérieux il sera infiniment plus utile ; la mère de famille fait attentivement ses comptes, entretient avec soin l’appartement, le linge, les meubles... pour qu’ils durent, épargne prudemment, veille soigneusement au rapport « qualité-prix », compare les prix, évite les caprices personnels et le superflu, s’impose un budget prévisionnel et des vérifications de comptes... Les enfants apprécieront — même a posteriori — d’avoir appris une relative et aimable austérité, surtout dans une famille aisée qui se montre attentive aux besoins des autres et juste dans l’usage des biens de consommation. C’est un grand héritage familial de découvrir que le travail est le meilleur capital, de discerner le nécessaire et le superflu, de savoir dépenser sans être aveugles aux besoins vitaux dont beaucoup d’hommes et de frères souffrent impitoyablement sur la terre.
III. Ce détachement effectif des biens est-il possible sans sacrifice ? S’il ne coûte rien ou pas grand chose, il est peu réel. Un style de vie inspiré par la foi constitue un changement d’attitude face aux biens de consommation qui s’utilisent non comme un but en soi, mais comme des moyens de servir Dieu dans la famille et la société : le but de la vie n’est pas d’avoir plus, mais d’aimer plus. La généreuse sollicitude des premiers chrétiens u est un exemple de permanente actualité : un chrétien peut-il contempler avec indifférence les besoins spirituels ou matériels des hommes sans chercher de solutions ? La solution immédiate et concrète de son apport économique, de son temps pour des actions humanitaires, caritatives, éducatives ; alors on ne pourvoit pas seulement aux besoins des saints (d’autres frères dans la foi), mais c’est encore une source abondante de nombreuses actions de grâces à Dieu [12].
La générosité de l’aumône à des détresses proches ou à des organismes d’assistance dignes de confiance est une de ces manifestations, pas la seule, de réel détachement et d’esprit de pauvreté évangélique. Aumône du superflu, mais surtout don sincère de quelque chose à quoi on renonce pour soi-même. Cette offrande, ce sacrifice de ce qui parait peut-être nécessaire, est très agréable au Seigneur, signe d’un cœur miséricordieux, « plus utile pour qui la fait que pour qui la reçoit. Parce que celui qui la fait en tire un profit spirituel, tandis que celui qui la reçoit n’en tire qu’un temporel.[13] »
Comme il l’a fait avec les Apôtres, le Seigneur nous invite à le suivre, chacun selon sa propre situation de vie et à répondre à cet appel « à abandonner toutes choses », en ne faisant que les utiliser. Sommes-nous généreux avec ce que nous avons et utilisons ? Sommes-nous détachés du temps, de la santé ? Recherchons-nous habituellement la sobriété, la générosité des aumônes, le renoncement aux caprices, à la vanité, à l’embourgeoisement ? Traitons-nous avec soin — mais sans manie — les objets, les livres, les instruments de travail, les vêtements, la voiture, la propriété publique, les équipements sociaux... ? Le désir de suivre le Seigneur s’accompagne-t-il d’un détachement réel et concret ? Puisque Jésus est constamment à nos côtés, ne permettons pas que des choses insignifiantes — des déchets, dit saint Paul — retardent cette union plus profonde avec celui qui, possédant tout, s’est fait pauvre pour nous enrichir en prenant notre humanité pour nous unir à sa divinité.
NOTES
[01] Me 1, 14-20.
[02] Jn 1, 35-42.-3. Me 10, 21.
[04] CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 42.
[05] Le 16, 13.
[06] Mt 6, 33.
[07] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 118.
[08] Jn 19, 23.
[09] Mt9, 20 ; 14, 36.-10. Le7, 36-50.
[11] Cf. Ac 2, 44-47.
[12] 2Cor9, 12.
[13] SAINTTHOMAS, Commentaire à la 2" Épître aux Corinthiens, 8, 10.
[14] Ph 3, 8.