3°DIMANCHE ANNÉE C
18. LA FORMATION THÉOLOGIQUE
— Quand on écoute avec foi la Parole de Dieu et qu’on pratique assidûment la lecture de l’Évangile, « le plus grand ennemi de Dieu dans le monde » recule : l’ignorance religieuse.
— La formation spirituelle du chrétien est l’œuvre de toute sa vie.
— Du temps et de la constance pour acquérir une doctrine
sûre. La merveilleuse coutume de la lecture spirituelle.
I. La Première lecture de la Messe[01] raconte avec émotion le retour en Judée du peuple élu, après quatre-vingts années d’exil à Babylone, au V° siècle avant Jésus-Christ. Une fois rendu au sol juif par la bienveillance de Cyrus roi de Perse, Esdras, prêtre du Très-Haut, explique au peuple le contenu de la Loi de Moïse qu’il a beaucoup oublié pendant ces années d’épreuves passées en « terre étrangère ». Il lit le livre saint depuis le lever du jour jusqu’à midi, et tous, debout, suivent attentivement les enseignements. Le peuple entier pleurait des larmes où se mêlent la joie de retrouver la Loi de Dieu, et la tristesse de leurs infidélités passées qui furent la cause de leur exil au bout de trois siècles de divisions, de trahisons, de compromissions douloureuses et vaines avec le paganisme ambiant.
Quand aujourd’hui les baptisés se rassemblent pour participer à la sainte Messe, ils écoutent debout, vigilants, la Bonne Nouvelle de l’Évangile. Us écoutent avec attention, humilité et reconnaissance, celui qui s’adresse à chacun d’eux en particulier. Oui, « nous devons écouter l’Évangile, écrit saint Augustin, comme si le Seigneur était présent et nous parlait. Ne disons pas : "heureux ceux qui purent le voir". Car beaucoup de ceux qui le virent le crucifièrent ; et beaucoup de ceux qui ne le virent pas crurent en lui. Les paroles mêmes qui sortaient de la bouche du Seigneur s’écrivirent et se sont gardées et conservées pour nous ? »
Peut-on aimer quelqu’un que l’on ne connaît pas ? Consacrer chaque jour un peu de temps à lire et à méditer l’Évangile conduit à connaître et à contempler Jésus-Christ ; à le voir comme le virent les Apôtres ; à observer ses réactions et sa manière de se comporter ; à apprendre de ses paroles pleines de sagesse, de sa compassion face au malheur, de sa sainte colère en certaines occasions ; à retenir sa compréhension avec les pécheurs, sa fermeté face aux falsificateurs de la religion, sa patience avec ses disciples qui ne comprennent pas souvent le sens de ses paroles...
Il est difficile d’aimer Jésus-Christ, de le connaître vraiment, sans écouter la Parole de Dieu, sans lire chaque jour le saint Évangile — quelques minutes, mais tous les jours — pour alimenter notre piété.
Quand le célébrant achève la lecture de la sainte Écriture, il encourage : Acclamons la Parole de Dieu ! Et les fidèles de répondre : Louange à toi, Seigneur Jésus. Comment le louons-nous, toi et moi ? En paroles et en actes ? Ou en oubliant la loi de Dieu, en laissant les enseignements de l’Église comme des vérités diffuses, inopérantes ou connues éventuellement superficiellement, mais de toutes façons adressées aux seuls théologiens, sans efficacité pour la vie ordinaire ? Quel exil pour notre vie, bien plus amer que celui de Babylone ! Le grand ennemi de -^ Dieu dans le monde est l’ignorance, « cause et racine de tous les maux qui empoisonnent les peuples et perturbent de nombreuses âmes[03] », ignorance doublée par « l’organisation puissante et partout diffuse des moyens de communication sociale qui mettent subtilement en péril la liberté et la capacité déjuger en toute objectivité [04]. » La faiblesse ou la somnolence qui affectent bon nombre de chrétiens sont sans doute dus au manque de solide formation doctrinale ; il n’est pas rare que des erreurs les empoisonnent, et c’est plus grave encore que l’ignorance. Quelle tristesse que l’insuffisance doctrinale empêche de faire connaître le Christ et de donner la lumière nécessaire pour que le monde comprenne son message !
II. La Messe d’aujourd’hui offre le début de l’Évangile de saint Luc[05] : l’auteur explique d’abord qu’il s’est décidé à mettre par écrit la vie du Christ pour que tous ses disciples de tous les temps connaissent la solidité des enseignements du Fils de Dieu. Assimiler en profondeur cette doctrine, chacun selon les circonstances de sa vie, nous concerne tous tout au long de notre chemin sur la terre ; la croissance de la foi et de la vie chrétienne, plus encore dans le contexte contemporain si confus et opaque, s’alimente nécessairement d’un effort positif et d’un exercice permanent de la liberté personnelle ; un effort qui commence par l’estime de la foi comme de ce qui est le plus important de la vie. C est cette estime qui engendre l’intérêt de connaître et de pratiquer tout ce qui est contenu dans la Révélation et dans l’adhésion-au Christ au milieu des perpétuels changements de la vie de chaque jour. Qui peut se targuer d’une formation suffisante ? L’amour ne désire-t-il pas connaître toujours plus la personne aimée ? Dans la vie professionnelle, le médecin, l’architecte, l’avocat, le technicien, la mère de famille, ne sont-ils pas en formation permanente pour suivre les progrès accélérés de leur époque et les utiliser au mieux ? Que les chrétiens suivent la même logique pour leur formation doctrinale pensant à cette phrase de saint Augustin : « As-tu dit "cela suffit" ? Tu as péri [06] ! »
La qualité de l’instrument (ne sommes-nous pas des instruments dans les mains de Dieu ?) peut toujours s’améliorer, on peut toujours en tirer de nouvelles possibilités. On peut aimer chaque jour un peu mieux, être un peu plus fidèle si l’intelligence reçoit continuellement l’aliment d’une saine doctrine. « Je ne sais combien de fois l’on m’a dit —commente un auteur contemporain —qu’un vieillard qui ne sait que prier le Rosaire peut être plus saint que moi avec toutes mes études. C’est très possible et, pour son propre bien, j’espère qu’il en est ainsi. Cependant, si la seule raison pour faire cette affirmation est qu’il sait moins de théologie que moi, cette raison ne me convainc pas, ni moi, ni lui. Elle ne le convaincra pas, lui, car tous les vieillards dévots du Rosaire et du saint Sacrement que j’ai connus étaient désireux de connaître plus à fond leur foi. Elle ne me convaincra pas moi non plus, car il est évident qu’un homme ignorant peut être vertueux mais il est aussi évident que l’ignorance n’est pas une vertu. Il y a eu des martyrs incapables d’énoncer correctement la doctrine de l’Église, et le martyre est la plus grande preuve d’amour. Cependant s’ils avaient mieux connu Dieu, leur amour aurait été plus grand encore.[07] »
La « foi du charbonnier » (je crois tout, bien que je ne sache pas quoi) est respectable et légitime mais insuffisante dans un monde labouré par les semeurs de controverses et de confusion, secoué par d’innombrables problèmes éthiques, généraux et particuliers, nouveaux et anciens, dans l’exercice de la profession, dans la vie familiale et le milieu auquel on est lié.
Un chrétien responsable emmagasine les arguments éclairés qui permettent de faire face aux critiques contre la foi, et médite pour apprendre à les présenter d’une manière attrayante (on ne gagne rien à l’intempérance, la dispute et la mauvaise humeur), avec clarté (sans fausses nuances) et avec précision (sans hésitations).
La « foi du charbonnier » sauvera certainement le charbonnier mais l’ignorance du contenu de la foi peut signifier aussi coupable négligence ou manque d’amour : « l’ignorance est souvent fille de la paresse », remarque saint Jean Chrysostome[08]. Faire face à l’ignorance nécessite une connaissance précise et complète de la théologie de sorte que « n’importe quel enfant bien instruit dans le Catéchisme est, sans qu’il le sache, un authentique missionnaire[09] ». L’étude du récent Catéchisme de l’Église catholique est à la portée de tous. Elle n’est pas plus difficile qu’un autre livre de spiritualité, et corrige l’ignorance et l’erreur aussi répandues dans le monde que l’ivraie au milieu du bon grain.
III. La formation de l’intelligence et du cœur requiert du temps, de la constance, de la continuité pour intégrer et vivre de la doctrine si facile aujourd’hui à recueillir. Pensons à tous les canaux que la vie moderne offre à ceux qui sont soucieux de se former avec responsabilité ; livres du Magistère de l’Église à la portée de tous en librairie, cours, récollections, retraites, sessions de formation reconnues par l’autorité ecclésiale... Sommes-nous bien convaincus de l’importance de fréquenter ces moyens courants de formation, de soigner au mieux la pratique de la lecture spirituelle quotidienne selon un plan cohérent ?
La sagesse populaire dit que pour soigner un malade il suffit d’être médecin, et qu’il n’est pas nécessaire d’attraper la même maladie... N’est-ce pas « ingénu de penser que, si l’on veut avoir une formation théologique, il faille prendre n’importe quel breuvage..., même empoisonné ? Cela fait partie du bon sens, non seulement du sens surnaturel, et l’expérience de chacun pourrait le corroborer par de nombreux exemples.[10] » Demander conseil pour les lectures de livres est un acte de prudence, surtout en théologie ou en philosophie, car ces sciences influent considérablement sur la vie et sur la foi elle-même. Qu’il est important de voir juste dans le choix des livres, surtout s’ils orientent consciemment ou inconsciemment les pensées et les actes !
Constance. Respect de l’intégrité de la doctrine révélée. Puiser dans la lecture spirituelle, les retraites, les cercles d’étude, les causeries de formation, la direction spirituelle. Faire grandir la richesse intérieure pour qu’elle inonde peu à peu la vie. La formation chrétienne est un bienfait considérable pour notre âme mais aussi pour le monde qui a soif de Dieu sans toujours en être très conscient. Notre responsabilité personnelle dans la transmission de la foi, qui que nous soyons, est immense. La semence se perd quand on ne la fait pas fructifier, et le monde est un immense sillon dans lequel le Christ veut que nous semions à pleines mains. Sainte Marie Mère du Bon Conseil, prie pour nous.
NOTES
[01] Neh 8, 2-6, 8-10.
[02] SAINT AUGUSTIN, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 30.
[03] JEAN XXIH", Enc. Ad Pétri cathedram, 29 juin 1959.
[04] JEAN-PAULII, Ex.Ap.Familiarisconsortio, 22 novembre 1981, 4.
[05] Le 1, 1-14 ; 4, 14-21.
[06] SAINT AUGUSTIN, Sermon 169, 18.
[07] F. J. SHEED, Théologie pour tous.
[08] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, dans CatenaAurea, vol. III, p. 78.
[09] CARDINAL J. H. NEWMAN, Sermon pour l’inauguration du Séminaire de saint Bernard, 3 octobre 1873.
[10] Cf. P. RODRIGUEZ, Foi et vie de foi.
3°SEMAINE LUNDI
19. VÉRITÉ ET JUSTICE, EN PAROLES ET EN ACTES
— La parole humaine, une arme de justice ou d’iniquité.
— L’amour de la vérité protège des jugements précipités, cherche l’information véridique, contribue à la véracité.
— Le respect de l’intimité de la conscience humaine.
I. Les gens au cœur simple sont stupéfaits des miracles et de la prédication du Seigneur, tandis que d’autres, témoins de faits prodigieux, s’abstiennent ou se dérobent devant la divinité de Jésus. Le Seigneur expulse un démon, raconte saint Marc dans l’Évangile de la Messe’, devant une foule en admiration 2mais les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : Ce Jésus est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. Comment est-il possible que les œuvres du Seigneur soient interprétées comme des œuvres du démon ? Tout peut donc être confondu s’il manque la droiture dans la conscience ? L’aveuglement peut faire dire de Jésus qu’il est possédé par un esprit impur3, lui qui est la sainteté même ?
L’amour de Dieu et du prochain, l’amour de la justice, impliquent que l’on soit juste aussi dans ce que l’on dit, que l’on fasse taire l’arme meurtrière des mots qui, dans ce monde, tue l’homme et la femme dans leur dignité. « L’on doit à l’homme le bon renom, le respect, la considération, la bonne réputation qu’il a mérités. Plus nous connaissons l’homme, plus se révèlent à nous sa personnalité, son caractère, son intelligence et son cœur. Et plus nous nous rendons compte (...) du critère avec lequel nous devons "le mesurer", et ce que veut dire être juste envers lui[04]. » Le manque de maîtrise de la langue, « la légèreté en actes et en paroles », sont souvent des manifestations « d’étourderie et de frivolité[05] », de manque de richesse intérieure et de présence de Dieu. Combien d’injustices sont commises à cause de jugements irresponsables sur le comportement de ceux qui vivent ou travaillent à nos côtés ! « Sais-tu le mal que tu peux causer en lançant une pierre les yeux bandés 6 ? » L’Apôtre saint Jacques ne craint pas d’écrire que la langue peut devenir tout un monde d’iniquité[01].
Tout homme, toute femme, a le droit de conserver sa bonne réputation tant que des faits indignes et notoires ne l’ont pas ébranlée. La calomnie, la médisance, la diffamation constituent donc de graves fautes contre le prochain, car la bonne renommée vaut mieux que de grandes richesses8, puisque si elle se perd, l’homme devient incapable d’achever une bonne partie du bien qu’il pouvait réaliser[09]. La cause la plus fréquente de la diffamation, de la critique négative, de la médisance, c’est l’envie qui ne supporte pas les qualités, le prestige ou le succès d’une personne ou d’une institution.
Mais ceux qui coopèrent à leur diffusion à travers la presse, la radio, la télévision, ceux qui se font leur écho et leur font de la publicité publiquement ou par le bouche à oreille sont aussi coupables. Il en va de même pour celui qui se tait et s’abstient de défendre une personne injuriée, car le silence équivaut souvent à une approbation tacite de ce qu’on entend ; diffamer « en louanges » ; peut-être aussi rabaisser injustement les mérites ou le bien réalisé ; commenter des rumeurs non fondées est une véritable injustice contre la bonne renommée du prochain. Quand la diffamation s’étend à travers des revues, des journaux, la radio, la télévision, la diffusion augmente, et, par conséquent, la gravité aussi. Et ce ne sont pas seulement les personnes qui ont droit à leur honneur , mais aussi les institutions ; la diffamation contre celles-ci a la même gravité que celle qui se commet contre les personnes, pire même selon les conséquences sociales de la perte de prestige public.[10]
Demandons-nous aujourd’hui si ceux qui vivent avec nous, nous perçoivent comme des gens qui ne parlent jamais mal de leur prochain, qui mettent réellement en pratique ce sage conseil : »si tu ne peux louer, tais-toi.[11] »
II. Seul le Seigneur enseigne à dire au bon moment ce qui convient, à ne pas s’épancher en paroles vaines, à garder la mesure dans ce que l’on dit, à savoir se limiter au nécessaire et proposer des solutions opportunes ; « à ne pas converser tumultueusement, à ne pas laisser tomber comme de la grêle, par l’impétuosité de nos manières, les paroles qui se présentent à nous. [12] » N’est-ce pas pourtant ce qui se passe trop souvent, et un peu partout ? Pour vivre cet aspect de la charité et de la justice, maintenons un climat intérieur de présence de Dieu tout au long de la journée, avec l’aide de la grâce, rectifions et retenons avec promptitude les jugements négatifs. La justice et la charité ont leur demeure dans le cœur, car la bouche parle de l’abondance du cœur[13]. C’est là, à l’intérieur, que doit régner ce climat de compréhension envers le prochain, qui ne se satisfait pas de jugements étroits et de mesquineries, car « beaucoup de gens, même parmi ceux qui se considèrent chrétiens, (...) imaginent d’abord le mal. Us soupçonnent sans aucune preuve. Ne se contentant pas de penser ainsi, ils font état en public de leurs jugements téméraires.[14] »
La justice se refuse déjuger précipitamment des gens et des événements, se méfie des informations superficielles, cultive de façon positive un sain esprit critique face à des nouvelles qui semblent tendancieuses ou simplement incomplètes ; car elle sait bien que tout fait objectif est nécessairement perçu et raconté avec une dimension personnelle et que, en particulier, ce qui touche la Foi, la morale, la vie de l’Église, du Pape ou des Évêques, peut très facilement être déformé —même sans mauvaise intention — simplement parce que retransmis par des incroyants ou des idéologues.
L’amoureux de la vérité ne se satisfait pas du conformisme ambiant et paresseux, des simplifications partielles, du langage cynique et sectaire, des « on dit que »... Il contribue positivement et sereinement à l’information droite de son milieu : le cas échéant, il se donne la peine d’écrire pour rétablir la vérité autour de lui, il s’abstient de collaborer— ne serait-ce qu’en l’achetant ou en cotisant — au soutien de tel journal, de telle émission télévisée... mal intentionnés. Si tous les hommes et femmes de bonne volonté agissent ainsi, la situation confuse de mépris de la dignité humaine évoluera vite ; l’ogre du taux d’écoute des émissions préférées cessera de dévorer des innocents.
Commençons par être justes dans nos jugements, dans nos paroles, sans permettre que se répandent autour de nous la calomnie, la diffamation, la médisance. Rectifions sans hésiter nos opinions personnelles —même publiquement si nécessaire— quand, malgré notre bonne intention, nous nous sommes trompés ou que de nouvelles données remettent en cause des jugements antérieurs.
III. C’est un fait : celui qui a la vue déformée voit les objets déformés ; celui dont les yeux de l’âme sont malades, voit de mauvaises, d’obscures intentions là où il n’y a que désir de servir, voit partout des défauts qui probablement ne sont qu’en lui. « Essayez d’acquérir les vertus que vous croyez voir manquer à vos frères, conseillait saint Augustin, et vous ne verrez plus leurs défauts, car vous ne les aurez plus.[15] » Voilà une excellente prière : voir toujours, et d’abord, ce qui est bon, et il y a beaucoup de bon, chez ceux qui nous entourent ; qu’il deviendra aisé, alors, d’excuser leurs erreurs et de les aider à les surmonter !
Vivre la justice en paroles et en jugements, c’est aussi respecter l’intimité des autres, la protéger d’étranges curiosités qui faussent quelquefois les relations entre amis, ne pas exposer en public ce qui doit rester privé, même dans les cercles restreints de la famille ou de l’amitié. Voilà un droit de l’homme élémentaire et pourtant inlassablement maltraité. « Il ne serait pas difficile de trouver actuellement des exemples de cette curiosité agressive qui conduit à fouiller de façon morbide la vie privée d’autrui. Le moindre sens de la justice exige que, même lorsqu’on enquête sur un délit présumé, on procède avec prudence et modération, sans prendre pour certain ce qui n’est que possible. On comprend aisément ce qu’il y a de pervers dans cette curiosité malsaine qui cherche à mettre à nu des conduites non seulement irréprochables, mais même très honorables.
« Face à ces soupçonneurs professionnels, qui semblent vouloir organiser une traite de l’intimité, il faut défendre la dignité de chaque personne, ainsi que son droit au silence. Tous les hommes honnêtes, chrétiens ou non, se rejoignent sur ce point, parce qu’il s’agit de défendre une valeur commune à tous : le droit légitime d’être soi-même, de ne pas s’exhiber, de vivre avec pudeur ses joies, ses peines et ses douleurs intimes.[16] »
« Sancta Maria, Sedes Sapientiœ— sainte Marie, Siège de la Sagesse... Invoque souvent Notre Dame sous ce vocable ; qu’elle comble ses enfants, dans leurs études, dans leur travail, dans leur vie avec les autres, de la Vérité que le Christ nous a apportée. "«
NOTES
[01] Me 3, 22-30.
[02] Cf. Le 11, 14.
[03] Me 3, 30.
[04] JEAN-PAUL II, Allocution, 8 novembre 1978.
[05] Cf. BIENHEUREUX J. ES-CRIVA, Chemin, n. 17.
[06] Cf. IBIDEM, n. 455.
[07] Jac 3, 6.
[08] Pr 22, 1.
[09] Cf. SAINT THOMAS, Summa Theologiœ, Ïï-H, q. 73, a. 2.
[10] V.FERNANDEZCARVAJAUAnthologiedetextes, mot diffamation.
[11] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, op. cit., n. 443.
[12] SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE, Homélie I, sur les pauvres qui doivent être aimés.
[13] Mt 12, 34.
[14] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 67.
[15] SAINT AUGUSTIN, Commentaire au Psaume 30.
[16] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, op.cit., 69.
[17] IDEM, Sillon, n. 607.
3°SEMAINE MARDI
20. LA VOLONTÉ DE DIEU
— Sainte Marie accomplit à merveille la volonté de Dieu.
— Comment se manifeste le vouloir de Dieu aujourd’hui ?
— La prière persévérante découvre les plans de Dieu.
I. Saint Marc rapporte dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui [01] que la Mère de Jésus se présenta un jour avec quelques parents pour le voir, alors qu’il s’entretenait avec la foule. Marie resta dehors et fit aviser Jésus. Alors Jésus répond : Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. Voilà la nouvelle famille du Christ : en puissance, l’humanité tout entière unie à lui par des liens plus forts que ceux du sang ; Marie en est le premier membre car personne n’a jamais accompli la volonté divine avec plus d’amour et plus de profondeur qu’elle.
Sainte Marie est unie à Jésus par un double lien. Tout d’abord, en acceptant le message de l’ange, elle s’unit à la volonté de Dieu d’une manière que nous pouvons à peine comprendre ; elle acquiert une maternité spirituelle sur le Fils qu’elle conçoit, appartenant donc déjà à cette famille aux liens si forts, que Jésus annonce aujourd’hui. « La maternité corporelle aurait bien peu servi à Marie, dit saint Augustin, si elle n’avait pas conçu d’abord le Christ en son cœur d’une manière plus heureuse, et ensuite seulement en son corps.[02] » Marie devient Mère de Jésus en le concevant en son sein, puis en le soignant, le nourrissant et le protégeant, comme le fait toute mère avec son fils. Mais Jésus est venu réunir la grande famille des enfants de Dieu, et « il a inclus en elle avec bienveillance Marie elle-même, car elle faisait la volonté du Père (...) ; en mentionnant devant ses disciples cette parenté céleste, il montra que la Vierge Marie était unie à lui en un nouveau lignage de famille[03]. » Marie est mère de Jésus selon la chair, et elle est aussi la « première » parmi tous ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique en plénitude[04].
Tout baptisé peut accéder à la joie d’appartenir, avec des liens plus forts que ceux du sang, à la famille de Jésus dans la mesure où il dit comme le Maître : ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé[05], même s’il doit pour cela sacrifier (mettre à leur véritable place) les sentiments naturels de la famille humaine. Saint Thomas d’Aquin explique ce passage (les liens de la grâce passent avant les liens familiaux), en disant qu’il était engendré d’une part de toute éternité au sein de la vie trinitaire, d’autre part, dans le temps, dans le sein maternel de la Vierge Marie ; et que l’éternel prime sur le temporel. Tout fidèle qui accomplit la volonté divine devient frère du Christ, parce qu’il devient semblable à lui[06].
II. Jetons un coup d’œil, aujourd’hui, sur notre désir d’accomplir ce que Dieu aime, dans les affaires majeures de l’existence comme dans les apparentes broutilles, dans ce que nous trouvons agréable, et dans ce qui nous déplaît ou nous fait souffrir. Sainte Marie, comment aimer cette sainte volonté dans tous les événements, surtout ceux qu’il nous coûte de comprendre ? [06] Voilà ce qui fait le prix de la vocation chrétienne : appartenir à la famille même de Dieu, en étant unis à lui par ces liens qui naissent de l’accomplissement de la volonté divine en toutes choses. C’est cela la sainteté : »voici la clé de la porte qui donne accès au Royaume des cieux : qui facit voluntatem Patris mei qui in cœlis est, ipse intrabit in regnumcœlorum—celui qui fait la volonté de mon Père... celui-là entrera[07] ! » Quel contraste avec l’attitude de ceux qui regardent avec une triste résignation l’accomplissement de la tâche rédemptrice du Maître ! Jésus aime ardemment la volonté de son Père, et il le manifeste en d’innombrables occasions[08]. Qui veut imiter le Christ aimera ce que Dieu aime et qui est toujours le chemin qui conduit au Royaume des cieux. Sainte Catherine de Sienne met dans la bouche du Seigneur ces paroles consolantes : « Ma volonté ne veut que votre bien, et tout ce que je donne ou permets, je le permets ou je le donne pour que vous obteniez votre but, celui pour lequel je vous ai créés.[09] »
Dieu manifeste sa volonté à travers ses Commandements, ces Paroles de vie qui protègent le bien, ces normes pratiques qui balisent le chemin pour que l’homme ne s’égare pas. Plus on les accomplit fidèlement, mieux on aime ce que veut le Père. Il se manifeste aussi à travers les orientations, les conseils etles Commandements de l’Église, « qui nous aident à garder les Commandements de la loi de Dieu[10] », à travers les conseils reçus dans la direction spirituelle. Les engagements librement consentis de son état de vie déterminent aussi ce que Dieu attend de chacun selon ses circonstances. Nous n’aimerons pas Dieu si nous n’accomplissons pas avec fidélité ces obligations : l’attention et le soin généreux de la famille, le désir efficace de s’améliorer dans ses études ou dans l’exercice de sa profession..., de distinguer à chaque instant ce que Dieu veut personnellement de chacun. Aimer cette volonté donne la force de tout faire avec perfection, de vivre les vertus humaines et surnaturelles.
Il y a une providence cachée derrière chaque événement : tout est ordonné et disposé, même dans ce que nous ne comprenons pas toujours ou que notre volonté résiste à admettre, pour servir au bien de tous. L’intelligence humaine limitée n’embrasse pas tout le sens des événements que le Seigneur permet. Pourquoi ne pas nous entraîner à offrir souvent des actes d’identification à la volonté de Dieu sans attendre des circonstances exceptionnelles, dans l’infiniment petit du quotidien, pour en retirer des fruits spirituels abondants : »Jésus, ce que "tu veux"...Jel’aime[11] », et je désire aimer ce que tu veux que j’aime...
III. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. Si l’accomplissement de la volonté de Dieu devient le désir majeur du chrétien, il se demandera fréquemment face aux événements quotidiens : Qu’attends-tu de moi, Seigneur, dans cette affaire, dans mes rapports avec telle ou telle personne ? Qu’est-ce-qui te serait le plus agréable, Seigneur ? La prière personnelle se penchera sur la conduite quotidienne, sur le comportement dans la vie de famille, avec les amis, dans le travail, et donnera un plus grand discernement ; elle incitera très souvent à agir d’une manière bien précise, à rectifier une direction de vie ou une attitude pour les harmoniser avec le suave vouloir divin. Le Seigneur donne aussi beaucoup de lumière dans la direction spirituelle personnelle.
Si nous sentons que Dieu veut quelque chose de précis, le lui accordons-nous avec promptitude, avec joie ? Il sont si nombreux ceux qui sont mécontents ou même se rebellent quand les projets du Seigneur ne coïncident pas avec les leurs qui ne les acceptent qu’avec résignation, parce qu’il n’y a pas d’autre solution ; ou qui s’y conforment simplement par habitude, sans amour ! Seigneur, quant à moi, je veux choisir le saint abandon à ta volonté, t’accorder toute ma confiance parce que tu es mon Père, et que je sais que si je fais tout ce qui est à ma portée pour t’être fidèle, toi, tu me combleras. Que veux-tu que je fasse ? Je suis disposé à t’obéir en tout, à renoncer à tout désir personnel pour ne vouloir que ce que tu veux, aimer ce que tu aimes [12] !
Pour avoir ces liens si forts —plus que ceux du sang — dont le Christ parle dans l’Évangile, abandonnons-nous sans réserve et même sans tout comprendre de ce que Dieu permet ; soyons dociles à son action, à ces épreuves intérieures et extérieures qui purifient l’âme ; accueillons les joies de la vie familiale, du travail, du repos... aussi bien que les difficultés, les obstacles et les peines que la vie charrie avec elle, les tentations, la sécheresse dans la piété quand elle n’est pas due à la tiédeur... Acceptons « cette action de Dieu et ce qu’il permet dans sa Providence, sans aucune réserve, sans curiosité, sans inquiétude ni méfiance, parce que nous savons que Dieu veut toujours notre bien ; accepter avec reconnaissance, confiants en sa proximité et en l’assistance de sa grâce. Que notre unique réponse à cette action de Dieu en nous soit toujours : "Qu’il en soit comme tu le veux, Seigneur ; que ta volonté soit faite" [13]. » Alors rien ne paraîtra insurmontable, ni la douleur, ni la maladie, ni l’échec, ni ce qui semble être un désastre irréparable... car l’on aura demandé les forces nécessaires à Dieu et mis tous les moyens humains raisonnables pour s’en sortir ; avec la grâce, ces épreuves seront fécondes en fruits surnaturels et humains, et ce qui semblait une calamité, deviendra bénédiction..
Ce qui arrive chaque jour dans le petit univers de sa profession, de sa famille, dans le cercle de ses amis et connaissances, peut aider à trouver Dieu et sa providence, peut être source de sérénité et de gratitude.
« La sainte Vierge Marie, Maîtresse du don de soi qui ne connaît pas de limite. — Te souviens-tu ? C’est en la louant, elle, que Jésus affirme : Celui qui accomplit la volonté de mon Père, celui-ci (celle-ci !) est ma Mère[14] » te guidera sur les chemins de l’amour de Dieu.
NOTES
[01] Mc3, 31-35.
[02] SAINTAUGUSTIN, S » r/avirgTOe, 3.3.IDEM, Lettre 243, 9-10.
[04] Cf. JEAN-PAUL n, Enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 20-21.
[05] Jn 4, 34.
[06] Cf. SAINT THOMAS, Commentaire sur saint Matthieu, 14, 49-50.
[07] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Chemin, n. 754.
[08] Cf. Le 22, 42 ; Jn 6, 38.
[09] SAINTE CATHERINE DE SIENNE, Le Dialogue, 2, 6.
[10] CATÉCHISME DE SAINT PIE X, n. 472.
[11] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, op. cit., n. 773.
[12] Cf. SAINT BERNARD, Sermon I, sur la conversion de saint Paul.
[13] B. B AUR, Dans l’intimité avec Dieu.
[14] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 33.