4°SEMAINE LUNDI
28. LE DÉTACHEMENT ET LA VIE CHRÉTIENNE
— La présence de Jésus dans une vie signifie parfois la perte
de certains biens. Jésus vaut bien plus.
— Toutes les choses créées ne sont que des moyens de se rapprocher du Christ.
— Les mille facettes du détachement.
I. Saint Marc dit dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui[01] que Jésus arrive dans la région des Géraséniens, une terre de gentils sur l’autre rive du lac de Génésareth. Là, à peine est-il descendu de la barque, que vient à sa rencontre un homme possédé, qui se prosterne devant lui en criant : Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me fais pas souffrir ! Car Jésus disait : Esprit mauvais, sors de cet homme ! Le Fils de Dieu lui demande calmement son nom : Je m’appelle Légion, car nous sommes beaucoup. Et ils suppliaient Jésus avec insistance de ne pas les chasser hors du pays. Or près du lieu où se déroule la scène paissait un grand troupeau de porcs.
Le Messie va entraîner la défaite du royaume de Satan qui pousse la résistance à l’extrême en de nombreux passages de l’Évangile. Jésus en expulsant les démons met en relief son pouvoir rédempteur et se présente dans la vie des hommes pour les libérer des maux qui les oppriment : // est passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous l’empire du diable[02], dira saint Pierre devant Corneille et sa famille en résumant ces expulsions.
Ici les démons parlent par la bouche de cet homme et se plaignent de ce que Jésus détruise leur royaume sur la terre. La scène est mystérieuse. Ils demandent à rester en ces lieux, ne serait-ce qu’en entrant dans des porcs. Le Seigneur accède malgré tout à la demande des démons et... le troupeau se précipite dans la mer où il périt. Ceux qui le gardait prennent la fuite et vont annoncer la nouvelle à la ville et dans les campagnes. Les gens viennent voir en foule ce qui s’est passé.
Les porcs qui se noyèrent étaient environ deux mille, ce qui signifie une grande perte financière. Peut-être était-ce là la rançon demandée à ce peuple pour délivrer un des leurs du pouvoir du démon ? Ils ont perdu des porcs, mais ils ont récupéré un homme. Et ce possédé, rebelle et divisé, dominé misérablement par des esprits impurs, n’offre-t-il pas par hasard une certaine ressemblance avec un type humain proche de nous ? En tout cas, le prix considérable payé pour la libération de cet homme, l’hécatombe d’un troupeau de deux mille porcs noyés dans les eaux de la mer de Galilée, est peut-être l’indice du prix élevé que représente le rachat de l’homme païen contemporain... Un prix qui s’évalue aussi en richesses qui se perdent, une véritable rançon dont le salaire est la pauvreté de celui qui généreusement essaye de racheter. La pauvreté réelle des chrétiens est peut-être la valeur que Dieu a fixée pour la rançon de l’homme d’aujourd’hui. Mais la payer vaut la peine (...) car un seul homme vaut beaucoup plus que deux mille porcs, bien plus que tout le monde créé avec ses richesses et ses merveilles.
Et pourtant ! Ce qui impressionne ces gens c’est bien davantage le dommage temporel que la libération du possédé ; dans l’échange d’un homme contre des porcs, ils vont préférer les porcs. En voyant ce qui s’est passé, ils prient Jésus de partir de leur région. Chose étonnante, mais que le Seigneur fait tout de suite, sans résister.
Et aujourd’hui ? La présence de Jésus dans nos vies ne signifie-t-elle pas, parfois, de devoir perdre l’occasion d’une bonne affaire, parce qu’elle n’est pas entièrement honnête, ou qu’on ne peut pas rivaliser avec les mêmes moyens illicites que d’autres emploient sans scrupules ? Le Seigneur demande, pour rester près de lui, un détachement effectif des biens, une pauvreté d’esprit réelle, la primauté du spirituel sur le matériel, celle de la fin ultime — le salut, le nôtre et celui du prochain — sur les fins immédiates du bien-être humain.
II. Les Géraséniens demandent à Jésus de partir de leur région... Ne tombons jamais dans l’aberration de dire à Jésus qu’il s’éloigne de notre vie le jour où pour nous manifester comme chrétiens nous risquions de perdre une bonne affaire, une charge prestigieuse, une situation intéressante. Disons plutôt au Seigneur, avec les mots que le prêtre prononce avant la communion, dans la sainte Messe : « fais que je demeure fidèle à tes commandements et que jamais je ne sois séparé de toi. » Ne vaut-il pas mieux être avec le Christ sans rien que d’être sans lui avec tous les trésors du monde ? « L’Église sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres.[03] » Toutes choses sur terre sont destinées à servir de moyens pour nous approcher de Dieu. Sinon, à quoi servent-elles ? Jésus vaut plus que la plus belle affaire du monde elle-même ! « Si tu chasses Jésus de toi et si tu le perds, où iras-tu ? qui chercheras-tu comme ami ? Sans ami tu ne peux vivre ; et si Jésus n’est pas ton ami, tu seras triste et affligé.[04] » Tu risques de perdre beaucoup dans cette vie, et peut-être tout dans l’autre...
Les premiers chrétiens et beaucoup d’hommes et de femmes, tout au long des siècles, ont préféré le martyre plutôt que de perdre le Christ. « Pendant les persécutions des premiers siècles, les peines habituelles étaient la mort, la déportation et l’exil.
« Aujourd’hui, à la prison, aux camps de concentration ou de travaux forcés, à l’expulsion de sa propre patrie, se sont unies d’autres peines moins voyantes mais plus subtiles : ce n’est plus une mort sanglante, mais une espèce de mort civile ; non seulement la séparation dans une prison ou dans un camp, mais la restriction permanente de la liberté personnelle ou la discrimination sociale (...)[05]. » Serions-nous capables de mettre l’honneur ou la fortune, au dessus de l’intimité avec Dieu ?
Suivre Jésus jusqu’au bout n’est pas compatible avec n’importe quoi. Il faut souvent choisir, et savoir renoncer à tout ce qui serait un obstacle pour demeurer avec lui, grâce à une claire disposition de rejet du péché. Seigneur, par ta sainte Mère, écarte de nous tout ce qui nous sépare de toi : « Mère, délivre-nous, nous tes enfants, chacune et chacun, de toute tache, de tout ce qui nous éloigne de Dieu, même si nous devons souffrir, même si cela nous coûte la vie.[07] » Pourquoi vouloir posséder le monde entier si on perdait le Fils de Dieu ?
III. « Le dénouement de tout cet épisode, commente saint Jean Chrysostome, fait clairement voir que parmi les habitants de cette région il y avait des sots. Car au lieu de se prosterner en adoration et d’admirer ce pouvoir, ils lui envoient un message pour le supplier de quitter leur territoire. » Jésus va leur rendre visite et ils ne savent pas comprendre qui est là, malgré ses prodiges. Ce fut la plus grande sottise de ces gens : ne pas reconnaître Jésus.
Or, le Seigneur continue à passer près de notre vie de tous les jours. Qui a le cœur attaché aux choses matérielles ne le reconnaîtra pas, et il y a beaucoup de façons subtiles de lui dire qu’il s’éloigne de nos possessions. Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et ne tiendra pas compte de l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses[08]. Nous connaissons le danger du désir désordonné des biens, dans leurs différentes manifestations : embourgeoisement, goût excessif de la commodité, du luxe, des caprices, des frais inutiles... « Beaucoup apparaissent comme dominés par l’économique : presque toute leur existence personnelle et sociale est imbue d’un certain économisme[09] », d’une obsession du bonheur réduit à la sphère des biens matériels et ils se remplissent d’anxiété pour les obtenir.
Utilisons plutôt tous les biens de la terre selon ce qui est disposé par la sagesse de Dieu, le cœur en lui et dans les biens qui ne s’épuisent jamais. Le détachement est un chemin fécond, d’austérité aimable et de souple efficacité. Suis-je vigilant pour ne pas m’embourber dans la commodité, ou dans l’embourgeoisement indigne d’un disciple du Christ, pour ne pas me créer de besoins superflus, pour rester sobre dans les besoins personnels, freinant les frais inutiles, pour ne pas céder aux caprices et à la tendance à se créer de faux besoins ? Suis-je généreux dans l’aumône ? Aujourd’hui notre prière est plus pratique que jamais. Elle détecte ce qui nous gêne pour nous approcher du Christ, ce dont nous nous débarrasserons, comme le fit Bartimée, l’aveugle qui demandait l’aumône dans les environs de Jéricho [10], et qui à l’appel du Seigneur écarta le manteau en haillon qui l’alourdissait. Le Seigneur vaut tellement plus que tous les biens créés, qu’il n’arrive à personne ce qui arriva aux tristes gens du pays des Géraséniens : toute la ville sortit à la rencontre de Jésus et, quand ils le virent, ils le supplièrent de quitter leur territoire[11]. Seigneur, nous faisons nôtre cette merveilleuse prière de saint Bonaventure, son action de grâces après la Communion : Sois toujours (...) mon héritage, ma possession, mon trésor. Qu’en toi seul, mon âme et mon cœur soient à jamais fixés, affermis et inébranlablement enracinés [12] Seigneur, où irais-je sans toi ?
NOTES
[01] Mc5, 1-20.
[02] Ac 10, 38.
[03] CONCILE VATICAN n, Const. Gaudium et spes, 41.
[04] T. KEMPIS, Imitation du Christ, II, 8, 3.
[05] JEAN-PAULH, Méditation-prière de demande, Lourdes, 14 août 1983.
[06] A. DEL PORTILLO, Lettre, 31 mai 1987, n. 5.
[07] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, 28, 3.
[08] Mt 6, 24.
[09] CONCILE VATICAN II, loc. cit., 63.
[10] Cf. Me 10, 50.
[11] Mt 8, 34.
[12] MISSEL ROMAIN, Prière pour l’action de grâces de la Communion.
4°SEMAINE MARDI
29. « JE VOUDRAIS, SEIGNEUR, TE RECEVOIR... »
— Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. Le Christ présent dans la sainte Eucharistie.
— Les communions spirituelles.
— La préparation et l’action de grâces de la communion.
I. Seigneur, écoute ma prière et que mon cri arrive jusqu’à toi. Ne me cache pas ton visage au jour de ma détresse. Incline vers moi ton oreille ; quand je t’invoque, hâte-toi de m’exaucer[01].
L’Évangile de la Messe[02] raconte aujourd’hui certains miracles que Jésus réalisa après avoir regagné l’autre rive du lac, probablement à Capharnaüm, où tous l’attendaient[03], contents d’avoir de nouveau Jésus avec eux.
Parmi tant de gens qui se pressent autour du Christ, une femme s’approche parfois de lui et d’autres fois hésite, tout en se répétant : Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée... Elle est malade depuis douze ans et a mis en pratique tous les traitements humains à sa portée : Elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans aucune amélioration.
Mais ce jour-là elle comprend que Jésus est son seul remède : non seulement celui d’une maladie qui la rend impure devant la Loi mais aussi le remède de toute une vie. Elle tend sa main et arrive à toucher le bord du manteau du Seigneur. Jésus s’arrête et elle se sent guérie. Qui a touché mes vêtements ? demande-t-il en s’adressant à ceux qui l’entouraient. Je sais qu’une force est sortie de moi[04]. Au même instant, la femme voit que ces yeux qui sondent jusqu’au plus profond du cœur, s’abaissent sur elle ; tout à la fois craintive, tremblante et pleine de joie, elle se jeta à ses pieds.
Qui n’a besoin chaque jour de ce contact avec le Christ, dans sa faiblesse , dans sa maladie ? C’est dans la communion sacramentelle que se réalise cette exceptionnelle rencontre avec lui, caché sous les espèces sacramentelles. Et les biens que contient chaque communion sont si nombreux que le Seigneur, qui nous regarde, peut nous dire : Je sais qu’une force est sortie de moi, un torrent de grâces et de joie : la source d’énergie qui donne la fermeté nécessaire pour aller de l’avant. Certes nous savons bien que nous nous trouvons devant un mystère ineffable, et que même dans nos communions les plus ferventes nous ne sommes pas dignes de le recevoir comme il le mérite. La sainte Eucharistie est la source cachée d’où arrivent à l’âme des biens indicibles qui se prolongent tellement au-delà de l’existence terrestre !
L’amitié avec le Christ se mesure au désir de la Communion, le sommet de l’union intime avec lui. Ai-je la diligence anxieuse de cette femme malade, nourrie des moyens humains et surnaturels, du recours à l’Ange Gardien ? En vacances, en voyage, en période d’examens, les jours d’un travail intense, où il est plus difficile de le recevoir, est-ce que j’accepte un effort supplémentaire, un peu d’ingéniosité, pour aller à sa rencontre ? Je pense à l’esprit décidé avec lequel accourut Marie Madeleine au sépulcre, à l’aube du troisième jour de la Passion, malgré la barrière des soldats qui le gardaient, et de la pierre qui l’empêchait de passer ?
Écoutons sainte Catherine de Sienne expliquer l’importance de désirer vivement la communion : Supposons, dit-elle, que plusieurs personnes possèdent chacune une bougie de différents poids et dimensions. La première d’une once, la deuxième de deux onces, la troisième de trois, et une autre d’une livre (16 onces). Si chacune allume sa bougie, celle qui a la bougie d’une once a bien moins de capacité pour éclairer que celle dont la bougie pèse une livre. Ainsi arrive-t-il à ceux qui s’approchent de la communion : chacun porte un cierge, celui des saints désirs avec lesquels il reçoit ce sacrement[05]. Ces désirs, condition d’une fervente communion, se manifesteront en premier lieu dans l’effort pour se garder de tout péché véniel délibéré et des fautes conscientes contre d’amour de Dieu.
II. Les meilleures dispositions pour recevoir avec fruit la Communion sacramentelle se résument en une seule : avoir faim de la sainte Eucharistie[06].
Et ce vif désir de communier, ce signe de foi et d’amour, conduit aussi à faire beaucoup de communions spirituelles, par exemple avant de recevoir le sacrement et pendant la journée, au milieu des déplacements, en plein travail, dans n’importe quelle circonstance. « La communion spirituelle consiste en un ardent désir de recevoir Jésus dans le très saint Sacrement et en une étreinte amoureuse comme si nous l’avions déjà reçu[07]. » Elle prolonge les fruits de la communion eucharistique antérieure, elle prépare la suivante, elle répare pour les communions peut-être reçues machinalement sans délicatesse, elle intercède pour ceux qui communient avec des péchés graves sur la conscience et pour ceux qui oublient que le Christ est là, caché dans ce Sacrement.
« La communion spirituelle peut se faire sans que personne nous voie, sans qu’il faille être à jeun, à n’importe quelle heure, puisqu’elle consiste en un acte d’amour ; il suffit de dire de tout cœur : (...) Je crois, mon Jésus, que tu es dans le très saint Sacrement ; je t’aime et je désire beaucoup te recevoir, viens à mon cœur ; je t’étreins ; ne t’éloigne pas de moi.[08] » Ou bien cette autre : Je voudrais, Seigneur, te recevoir avec la pureté, l’humilité et la dévotion avec lesquelles ta très sainte Mère te reçut, avec l’esprit et la ferveur des saints-
Il y a des moments de la journée, où il est plus facile de réciter des communions spirituelles : le temps qui précède la messe et la communion, pendant la nuit à l’heure du repos, le matin au réveil, pendant qu’on se prépare à commencer la journée, avec l’aide de notre ange gardien... Ainsi l’Eucharistie préside-t-elle toute l’existence, elle devient « le centre et le sommet[09] » vers lequel se dirigent tous nos actes.
Pourquoi ne pas invoquer l’ange gardien pour qu’il nous rappelle fréquemment cette présence du Christ dans les tabernacles des villes ou des villages où nous vivons ou que nous parcourons, pour que chaque jour le désir de recevoir le Verbe de Dieu soit plus intense et plus grand notre amour, surtout dans les minutes où il est physiquement et sacramentellement dans notre cœur ? m. Qu’elle est exemplaire la foi de cette femme du peuple, avec son humble désir de vouloir guérir ! « Qui sommes-nous, pour être si près de lui ? Comme à cette pauvre femme dans la multitude, il nous a offert une occasion. Non d’effleurer, de toucher un instant le bord, la frange de son manteau. Mais c’est lui-même que nous possédons. Il se donne totalement à nous, avec son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité. Il est notre aliment, nous lui parlons intimement, comme on converse avec le père, comme on dialogue avec l’Amour.[10] » Voilà une réalité, aussi solide que le sont notre existence et le monde : sous les espèces sacramentelles est contenu vraiment, réellement et substantiellement le Corps glorieux du Christ avec son âme et sa divinité, ce même Jésus qui est né de la Vierge Marie, qui est resté quarante jours avec ses disciples après la Résurrection, et qui depuis son Ascension veille sur notre séjour terrestre.
L’Eucharistie n’est pas un prix à la vertu, mais l’aliment des faibles et des nécessiteux : nous. L’Église exhorte donc à communier fréquemment, quotidiennement si possible, en réagissant contre la routine, en purifiant l’âme des péchés véniels grâce aux actes de contrition et à la confession fréquente, en ne communiant jamais avec l’ombre d’un péché grave, sans s’en être auparavant libéré dans le sacrement du pardon u. Au lieu de s’accoutumer aux petites fautes, le Seigneur nous demande ce qui est à notre portée : le désir efficace de les éviter. Et si l’on dispose convenablement l’âme par des actes de foi, d’espérance et d’amour, pourquoi ne pas disposer aussi le corps ? En faire une demeure digne qui n’ait pas pris d’aliment depuis une heure (sauf circonstance spéciale) et qui se présente correctement vêtu, avec le naturel et le respect approprié, avec la foi de qui sait à quel banquet il a été invité. « Que toute notre allure extérieure donne, à ceux qui nous voient, la sensation que nous nous préparons pour quelque chose de grand. n »
Recevoir Jésus dans la sainte Eucharistie est quelque chose de très grand dont on rend grâces généreusement après la communion ; l’amour est ingénieux et il sait trouver mille manières d’exprimer sa gratitude, même si l’âme se trouve dans l’aridité, qui n’est pas tiédeur, mais plutôt un amour où le sentiment est absent, remplacé par l’effort et l’aide des intercesseurs du Ciel, comme l’ange gardien. Les éventuelles distractions elles-mêmes peuvent nous aider à une plus grande ferveur à l’heure de rendre grâces au Seigneur pour cette incomparable visite. De tout on peut tirer parti en ces minutes où nous avons en nous Dieu lui-même, sans que cela efface nos limitations naturellement passagères.
La Vierge, Notre Dame, nous aidera à nous préparer avec la pureté, l’humilité et la dévotion avec lesquelles elle reçut son Fils après l’annonce de l’ange Gabriel.
NOTES
[01] Psl01, l-3.
[02] Mc5, 21-43.
[03] Cf. Le 8, 41-56.
[04] Cf. Le 8, 46.
[05] SAINTE CATHERINE DE SIENNE, Le Dialogue.
[06] Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure.
[07] SAINT ALPHONSE MARIE DE LIGUORI, Visites au très saint Sacrement.
[08] IDEM.
[09] Cf. CONCILE VATICAN II, Decr. Ad gentes, 9.
[10] BIENHEUREUX IOSÉMARIA ES-CRIVA, Amis de Dieu, 199.
[11] Cf. 1 Cor 11, 27-28 ; PAUL VI, Instr. Eucaristicwn Mysterium, 37.
[12] SAINT CURÉ D’ARS, Sermon sur la Communion.
4°SEMAINE MERCREDI
30. SANCTIFIER LE TRAVAIL
— Jésus, vrai Dieu et vrai homme s’astreint au travail de l’homme.
— Le travail humain est une participation à l’œuvre créatrice de Dieu. Jésus et le monde du travail.
— Le sens rédempteur du travail à l’école de saint Joseph.
I. Après quelques déplacements apostoliques, Jésus retourne à Nazareth, sa ville de résidence avec ses disciples’. Sa mère l’attendait avec joie. C’était sans doute la première fois que les disciples voyaient le cadre où s’étaient déroulées l’enfance et la jeunesse du Maître. Us venaient y refaire leurs forces, entourés de la sollicitude de la Vierge Marie.
À Nazareth tout le monde connaît Jésus, son métier et sa famille : il est l’artisan, le fils de Marie. Comme il arrive à tant de gens, le Seigneur a continué le métier de celui qui était considéré comme son père, et c’est pourquoi on l’appelle aussi le fils de l’artisan[02]. Joseph, est-il déjà mort, peut-être depuis des années ? On ne le sait pas. Cette famille, qui possède le plus grand des trésors, le Verbe de Dieu fait homme, est une famille de plus parmi celles du voisinage, particulièrement aimée et appréciée de tous. « Le Verbe Incarné en personne a voulu entrer dans le jeu de cette solidarité humaine. Il a pris part aux noces de Cana, il s’est in vite chez Zachée, il a mangé avec les publicains et les pécheurs. C’est en évoquant les réalités les plus ordinaires de la vie sociale, en se servant des mots et des images de l’existence la plus quotidienne qu’il a révélé aux hommes l’amour du Père et la magnificence de leur vocation. Il a sanctifié les liens humains, notamment ceux de la famille, source de la vie sociale. Il s’est volontairement soumis aux lois de sa patrie. Il a voulu mener la vie même d’un artisan de son temps et de sa région.[03] »
Cette fois-ci, Jésus habite plusieurs jours dans la maison de sa mère sans doute, et rend visite aux parents et connaissances... Et le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Quelle surprise pour les gens de Nazareth ! Un jeune homme qui leur a construit des meubles et du matériel agricole, qui les leur a arrangés quand ils s’abîmaient, voilà qu’il se met à leur parler avec autorité et sagesse, comme personne ne l’avait fait jusque-là. Évidemment, ils ne voient en lui que l’humain, ce qu’ils ont observé pendant trente ans : une absolue normalité. Us vont avoir du mal à découvrir le Messie derrière cette normalité.
Surtout que les occupations de la Vierge Marie ont été aussi celles de n’importe quelle maîtresse de maison de son temps, avec le style propre des femmes de Galilée, l’habillement simple et commun de cette région, tout pareil aux autres femmes..., moins un amour de Dieu, qui ne pourra jamais être égalé.
Imaginons un instant l’atelier de Joseph, dont Jésus hérite, peut-être le seul à Nazareth. Joseph se faisait payer juste ce qui était prescrit à l’époque, en donnant des facilités à ceux qui se trouvaient en difficultés. Les travaux qui se réalisaient dans ce petit atelier étaient innombrables, car dans ce métier on faisait un peu de tout (le bois dans l’antiquité était le plastique et le métal d’aujourd’hui) : des poutres, des armoires, des tables, des portes, des instruments de cuisine, des meubles...
Mais voilà..., devant cet enseignement inattendu, les habitants de Nazareth étaient profondément choqués à cause de lui. La Vierge Marie, non. Elle sait bien que son fils est le Fils de Dieu. Elle le regarde avec gravité et fierté. Elle comprend.
La méditation de ce passage, qui reflète la vie antérieure de Jésus à Nazareth, va nous servir à examiner si notre vie courante, remplie à ras le bord de travail et de choses normales, est un chemin de sainteté, comme celle de la sainte Famille. Un chemin de perfection humaine, d’honnêteté sans faille, de foi et de sens surnaturel de l’existence, restant à sa place, avec ses occupations familières... car tout homme qui vit ainsi gagne le Ciel et aide l’Église et l’humanité entière.
II. Comme le Seigneur montre qu’il connaît bien le monde du travail ! Sa prédication est comme nourrie d’images, de paraboles, de comparaisons tirées de la vie de travail qu’il a assumée comme chacun de ses compatriotes.
Ceux qui l’écoutent, passionnément ou en maugréant, comprennent bien le langage qu’il emploie. C’est celui d’un homme qui a réalisé son travail à Nazareth avec une grande perfection humaine, une finition soignée et une compétence professionnelle sans faille. Mais ce n’est pas tout. Il avait une autre intention : il nous enseigne aujourd’hui l’irremplaçable valeur de la vie courante, du travail et des responsabilités familiales et sociales de chaque jour[04].
Si nos dispositions intérieures sont réellement sincères, Dieu va nous concéder la lumière surnaturelle pour imiter l’exemple de son Fils, pour chercher non seulement à bien accomplir nos engagements professionnels, mais encore à surabonder en abnégation et en sacrifice joyeux. Encore faut-il que notre examen devant le Seigneur et notre conversation avec lui affrontent fréquemment ces tâches avec courage. Réaliser son travail consciencieusement, c’est rendre le temps vraiment productif et faire la chasse à la paresse ; c’est maintenir un désir efficace d’améliorer jour après jour la formation professionnelle ; c’est soigner la finition dans la tâche quotidienne ; c’est étreindre, sans mentalité de victime, avec amour, la Croix lorsque la fatigue du travail se fait pesante.
Le travail, n’importe quel travail fait consciencieusement, rend l’homme participant de l’achèvement de la Création et corédempteur avec le Christ. « Cette vérité, enseigne Jean-Paul U, selon laquelle l’homme, par son travail, participe à l’œuvre de Dieu lui-même, son Créateur, a été particulièrement mise en relief par Jésus-Christ, ce Jésus devant lequel beaucoup de ses premiers auditeurs à Nazareth restaient frappés d’étonnement et disaient : D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?... N’est-il pas l’artisan ?[05] »
Ces années de Jésus à Nazareth sont un livre ouvert qui apprend à sanctifier le quotidien. Même l’absence forcée de travail, le chômage, la maladie, l’usure de l’âge sont des situations permises par Dieu pour étoffer les vertus surnaturelles et humaines [06].Quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces par lui à Dieu le Père[07].
III. L’étonnement —parfois sans bienveillance — des habitants de Nazareth (n’est-il pas l’artisan ?) est une lumineuse leçon qui confirme que la plus grande partie de la vie du Rédempteur a été consacrée au travail, comme celle de n’importe qui. Et c’est cette tâche laborieuse qui a été choisie comme instrument de rédemption ! Tâche humaine toute simple certes, mais action d’une valeur infinie parce qu’elle est réalisée par la Deuxième Personne de la sainte Trinité faite homme.
Si le chrétien devient « un autre Christ » par le Baptême, il peut donc aussi transformer ses occupations humaines en tâche de corédemption, car son travail, uni à celui de Jésus, même si aux yeux des hommes il est ingrat ou insignifiant, acquiert une valeur incommensurable.
La fatigue elle-même que tout travail comporte, et qui n’est que conséquence du péché originel, acquiert un sens nouveau. Ce qui semblait une limitation voire un châtiment est racheté par le Christ et se transforme en mortification offerte et agréable à Dieu, pour purifier les péchés et coracheter l’humanité entière.
Voilà la plus grande différence entre un travail humain bien réalisé mais sans intention surnaturelle et celui qui, en plus d’être bien achevé, est offert en union avec le Christ.
Cette union avec le Seigneur dans le travail quotidien, renforce la résolution de tout faire uniquement pour la gloire de Dieu et le bien des âmes. Le prestige accru, attire sans doute à nos côtés les meilleurs collègues, mais c’est pour en inciter beaucoup à choisir le chemin d’une vie chrétienne intense. Ainsi vont de pair la sanctification du travail et le désir apostolique dans notre travail professionnel, indice lumineux d’un travail réellement accompli avec une intention droite.
Imaginons comment saint Joseph a enseigné à Jésus son métier, peu à peu, dans la mesure où grandissait l’enfant que Dieu lui a confié. Un jour il lui explique comment utiliser la varlope, un autre jour la scie, la gouge, le ciseau... Jésus distingue ensuite les types de bois ; il apprend à fabriquer la colle pour assembler les joints, la manière de faire entrer les coins pour ajuster les pièces, l’entretien des instruments, la récolte des copeaux à la fin de la journée, le rangement des outils à leur place...
Saint Joseph, apprends-nous aussi à bien travailler et à aimer nos tâches. Toi, le Maître exceptionnel du travail bien réalisé, toi qui as instruit le Fils de Dieu, aide-nous à aimer nos occupations, à les réaliser avec perfection et compétence, à les transformer en tâche rédemptrice, à les offrir à Dieu.
NOTES
[01] Me 6, 1-6.
[02] Cf. Mt 13, 55.
[03] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 32.
[04] Cf. J. L. ILLANES, La sanctification du travail.
[05] JEAN-PAUL II, Enc. Laborem exercens, 14 septembre 1981.
[06] Cf. PAUL VI, Discours à l’Association des Juristes Catholiques, 15 décembre 1963.
[07] Col 3, 17.