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5°DIMANCHE ANNÉE A

34. LA LUMIÈRE DE L’EXEMPLE

— Le Rédempteur fait des chrétiens ses collaborateurs : ils

seront sel et lumière au milieu des hommes.

— Le bon exemple dans la vie familiale, professionnelle...

— La tempérance et la sobriété protègent le sel de l’affadissement.

 

I. Dans l’Évangile de la Messe de ce dimanche le Seigneur élève le regard de ses disciples vers les horizons du monde -.Vous êtes le sel de la terre... Vous êtes la lumière du monde. Il le dit aujourd’hui à chacun d’entre nous [01].

Le sel donne de la saveur aux aliments, les rend agréables, préserve de la corruption et est un symbole de la sagesse divine. Dans l’Ancien Testament il était prescrit que tout ce qui s’offrait à Dieu devait être salé[02], ce qui signifiait que celui qui offrait voulait que son offrande soit agréable à Dieu. La lumière est la première œuvre de Dieu dans la création[03] elle est le symbole du Seigneur lui-même, du Ciel et de la Vie. Les ténèbres, au contraire, signifient la mort, l’enfer, le désordre et le mal.

Les disciples du Christ sont destinés à être le sel de la terre, à donner un sens plus élevé à toutes les valeurs humaines, à éviter la corruption, à apporter la sagesse aux hommes. Ils seront aussi lumière du monde, pour orienter et montrer le chemin de la vérité au milieu des obscurités de la faiblesse humaine s’ils vivent selon leur foi, avec un comportement irréprochable et simple, ils brillent comme des astres dans le monde[04], ce monde du travail et de la vie courante. En revanche, lorsque le chrétien n’agit plus comme un ferment vigoureux dans la famille, dans la société, dans la vie publique, lorsque le chrétien ne porte plus la doctrine du Christ là où se déroule son destin, même les valeurs humaines perdent leur netteté, leur transcendance, et finissent souvent par se corrompre.

Les hommes de ce temps n’ont-ils pas perdu une bonne partie du sel et de la lumière du Christ ? « La vie civile se trouve marquée par les conséquences des idéologies sécularisées, qui vont de la négation de Dieu ou de la limitation de la liberté religieuse, jusqu’à l’importance prépondérante attribuée au succès économique en ce qui concerne les valeurs humaines du travail et de la production ; depuis le matérialisme et l’hédonisme, qui attaquent les valeurs de la famille féconde et unie, celles de la vie à peine conçue et la protection morale de la jeunesse, jusqu’à un nihilisme qui désarme la volonté pour affronter des problèmes cruciaux comme ceux des nouveaux pauvres, des émigrants, des minorités ethniques et religieuses, du bon usage des moyens d’information, tout en armant les mains du terrorisme.[05] » Or beaucoup de maux proviennent de « la défection de baptisés et des croyants, de l’abandon des raisons profondes de leur foi et de la vigueur doctrinale et morale de cette vision chrétienne de la vie, qui garantit l’équilibre aux personnes et aux communautés[06] ». N’en est-on pas venu à cette situation — à ce besoin d’évangéliser à nouveau l’Europe et le monde[07] —à cause de l’accumulation de tant d’omissions de la part des chrétiens qui auraient dû être sel et lumière ?

Car le Christ a semé sa doctrine et sa vie pour que les hommes puissent découvrir le sens de leur existence et retrouver le bonheur et le salut. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison, poursuit le Seigneur dans l’Évangile de la Messe. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux deux. Ainsi le Seigneur a-t-il prévu pour réaliser la volonté du Père, l’apport de ses frères, l’exemple de leur vie droite, l’honnêteté de leur conduite, l’exercice des vertus humaines et chrétiennes dans leur vie de tous les jours. La lumière, l’exemple de ses disciples précédera le Maître dans le cœur des hommes.

 

II. Chaque fois que reparait une marée de matérialisme et de sensualité qui asphyxie la conscience dans le cœur des hommes, le Seigneur « veut que de nos âmes jaillisse une autre vague, une vague immaculée et puissante, comme la main droite de Notre-Seigneur, et qu’elle détruise, par sa pureté, la pourriture de tout matérialisme, qu’elle neutralise la corruption qui a inondé le globe. Et telle est, entre autres, la tâche des enfants de Dieu.[08] » Opérer une pacifique mobilisation pour que le Christ ne soit pas un étranger dans la société des hommes... Transformer vraiment le monde, est-ce une utopie ? Il s’agit avant tout de ce monde, peut-être petit, dans lequel nous avons des activités à mener. Il s’agit d’un enseignement dont l’arme principale est le témoignage de la vie personnelle : si nous cherchons à être exemplaires, compétents, profondément honnêtes dans le travail professionnel ; si la famille, les enfants, les parents, se voient attribuer le temps qu’il faut ; si l’on nous voit joyeux, équilibrés, pondérés, même au milieu des contradictions et de la douleur... : « On croira en nos œuvres plus qu’en n’importe quel autre discours.[09] » Alors, beaucoup sans doute se sentiront attirés comme par un aimant. Un comportement en accord avec ses convictions intimes prépare la terre où la parole donnera ses fruits. Sans rien faire qui ne soit normal pour des chrétiens courants, l’on montrera ce que signifie suivre le Seigneur dans le cadre de la vie quotidienne, comme le firent les premières générations chrétiennes. Saint Paul l’atteste auprès des fidèles d’Éphèse : je vous en conjure donc, menez une vie digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés[10].

Il n’est jamais trop tard pour être des hommes et des femmes loyaux, simples, véridiques, joyeux, travailleurs, optimistes, qui accomplissent avec droiture leurs devoirs, qui ne se laissent pas entraîner par n’importe quel courant en vogue. Voilà des signes de reconnaissance et d’appartenance à l’esprit du Christ. Il n’est pas superflu de s’interroger régulièrement dans la prière personnelle : l’entourage, les collègues, les parents et les amis qui observent mon comportement, se sentent-ils inclinés à se tenir à distance... ou à glorifier Dieu en y discernant la lumière du Christ ? Y a-t-il de la lumière en nous ou de l’obscurité, de l’amour de Dieu ou de la tiédeur ? « Il a besoin de vous, affirme le Pape Jean-Paul II. D’une certaine manière vous lui prêtez votre visage, votre cœur, toute votre personne, quand vous êtes convaincus, quand vous vous consacrez à faire le bien aux autres, comme des serviteurs fidèles de l’Évangile. Ce sera alors Jésus lui-même qui sera bien considéré. Mais si vous étiez faibles et vils, vous rendriez obscure son identité authentique et vous ne lui feriez pas honneur. [11] » Ne perdons pas de vue cette réalité : les hommes peuvent voir le Christ — ou une caricature du Christ... — dans notre comportement quotidien : au travail, au repos, surpris par de bonnes ou de mauvaises nouvelles, en train de nous exprimer ou en silence...

 

III. Dans la Première lecture[12] de la Messe d’aujourd’hui, le Prophète Isaïe énumère une série d’œuvres de miséricorde, qui donnent aux chrétiens la possibilité de manifester pratiquement la charité d’un grand cœur, et qui consistent à aimer les autres comme le Seigneur nous aime[13] : partager le pain et le toit, vêtir celui qui n’a pas de vêtement, s’interdire des gestes menaçants et toute médisance. Alors dans la nuit de ce monde, chante le Psaume responsoriel, brille la lumière du juste (...). Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres [14]. La charité, dans les circonstances les plus diverses (pas seulement les plus dramatiques), est un témoignage qui attire le plus puissamment à la foi du Christ, qui a dit en effet : C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples[15]. Les normes courantes de la vie en société, qui ne sont pour beaucoup de personnes que quelque chose d’extérieur, de simplement utile aux rapports sociaux, relèvent aussi de la charité, car l’union à Dieu remplit ces gestes de courtoisie d’un contenu surnaturel. « Je comprends maintenant, écrit sainte Thérèse de Lisieux, que la charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s’étonner de leurs faiblesses, à s’édifier des plus petits actes de vertu qu’on leur voit pratiquer, mais surtout j’ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur : Personne, a dit Jésus, n’allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont les plus chers, mais toux ceux qui sont dans la maison.[16] »

Le sel et cette lumière qu’évoque le Seigneur, ce sont aussi la tempérance et la sobriété. Notre époque « se caractérise par la recherche du bien-être matériel à tout prix, et par l’oubli correspondant — mieux vaudrait dire peur, authentique frayeur — de tout ce qui peut causer de la souffrance. Dans cette perspective, des mots comme Dieu, péché, croix, mortification, vie éternelle, etc.. sont incompréhensibles pour une grande quantité de personnes, qui ignorent leur signification et leur contenu. [17] » C’est pourquoi il est urgent de porter généreusement le témoignage de tempérance et de la sobriété, qui manifestent la maîtrise des fils et des filles de Dieu, lorsqu’ils utilisent les biens matériels « selon les besoins et devoirs, avec la modération de celui qui s’en sert et non pas de celui qui les estime trop et se voit entraîné par eux.[18] »

Vierge Marie, nous te confions aujourd’hui la décision d’être sel qui empêche la corruption des consciences et de la société, d’être lumière qui non seulement éclaire mais réchauffe, avec la vie et la parole ; décision d’être toujours éclairés par l’amour, reflets du visage très aimable de Jésus-Christ. Seigneur, notre Dieu, toi qui as fait de tant de saints une lampe qui illumine et réchauffe les hommes, accorde-nous de cheminer, avec cette ferveur de l’esprit, comme des enfants de la lumière [19].

 

NOTES

[01] Mt5, 13-16.

[02] Cf. Lv2, 13.

[03] Gn 1, 1-5.

[04] Cf. Ph 2, 15.

[05] JEAN-PAUL II, Discours, 9 novembre 1982.

[06] IDEM.

[07] Cf. IDEM, Discours, 11 octobre 1985.

[08] BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 23.

[09] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 15, 9.

[10] Eph4, 1.

[11] JEAN-PAUL II, Homélie, 29 mai 1983.

[12] Is 58, 7-10.

[13] Cf. Jn 15, 12.

[14] Cf. Ps 111.

[15] Cf. Jn 13, 35.

[16] SAINTE THÉRÈSE DE LISIEUX, Histoire d’une âme, 1X, 24.

[17] A.DEL PORTILLO LeKre, 25décembre 1985, n. 4.

[18] SAINT AUGUSTIN, Sur les coutumes de l’Église catholique, 1, 21.

[19] Prière collecte, Messe de saint Bernard, Abbé.



5°DIMANCHE ANNÉE B

35. LA VÉRITÉ

— La doctrine du Seigneur s’enracine dans tous les milieux.

— L’apostolat naît de la conviction de la vérité : on n’est pas

maître mais serviteur de la vérité.

— La fidélité à la doctrine chrétienne.

 

I. Un jour, Jésus se lève bien avant l’aube, comme à son habitude, et se retire hors de la ville, pour prier. C’est là que le trouvent les Apôtres, et ils lui disent : Tout le monde te cherche ! Et le Seigneur de leur répondre : Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c’est pour cela que je suis venu. [01]

La mission à laquelle le Christ consacre toutes ses forces est d’évangéliser, porter la Bonne Nouvelle jusqu’au dernier recoin de la terre, à travers les Apôtres[02] et les chrétiens de tous les temps. C’est l’unique mission de l’Église, qui accomplit ainsi l’ordre de son Seigneur : Allez ! De toutes les nations faites des disciples..., leur apprenant à observer tous les commandements que je vous ai donnés[03]. Les Actes des Apôtres fourmillent de détails de cette première évangélisation : le jour même de la Pentecôte, saint Pierre prêche avec assurance la divinité de Jésus-Christ, sa Mort rédemptrice et sa Résurrection glorieuse[04]. Saint Paul, citera le Prophète Isaïe, avec un enthousiasme neuf : Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la Bonne Nouvelle ![05] Et la deuxième lecture de la Messe accentue la responsabilité de cette annonce joyeuse de la vérité qui sauve : Si j’annonce l’Évangile, je n’ai pas à en tirer orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à moi ; malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ![06]

L’Église se fait constamment l’écho de ces mêmes paroles de saint Paul, de cet appel pressant que le Seigneur nous adresse pour que sa doctrine parvienne absolument partout[07].

Saint Jean Chrysostome, l’un des Pères de l’Église du IV0 siècle, coupait court aux éventuelles excuses face à cette très agréable obligation : « Il n’y a rien de plus froid qu’un chrétien qui ne se préoccupe pas du salut des autres (...) Ne dis pas : je ne peux pas les aider ! Car si tu es vraiment chrétien, il est impossible que tu ne puisses pas le faire. Les propriétés des éléments naturels ne peuvent pas être niés : il en est de même de ce que nous affirmons, car agir de cette manière appartient à la nature même du chrétien (...). Il est plus facile que le soleil ne brille plus, ne réchauffe plus, qu’un chrétien cesse de donner de la lumière ; ce serait plus facile que la lumière soit devenue ténèbres. Ne dis pas que c’est une chose impossible ! Ce qui est impossible, c’est le contraire (...). Si nous ordonnons bien notre conduite, tout le reste suivra comme une conséquence naturelle. On ne peut pas cacher la lumière du chrétien, on ne peut pas cacher une lampe qui brille autant ![08] »

Nous pourrions aujourd’hui, nous demander si dans notre milieu, dans le lieu où nous vivons et où nous travaillons, nous sommes en train de transmettre la foi, d’approcher nos amis des sacrements, si l’apostolat, conçu comme une exigence de la vocation chrétienne, est une responsabilité aussi généreusement assumée qu’au temps des premiers chrétiens. Le besoin d’apostolat n’est pas moindre aujourd’hui... c’est une nécessité qui s’impose à moi ; malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !

 

II. L’apostolat et le prosélytisme qui attirent à la foi, ; à un plus grand don de soi à Dieu, naissent d’une seule I conviction : avoir reçu gratuitement ce don de la Vérité et de l’Amour. La vérité qui sauve, le seul amour qui peut combler les désirs ardents du cœur humain, toujours insatisfait. Si l’on perdait cette certitude, l’on ne trouverait sans doute plus grand sens à la diffusion de la foi. Alors, même dans des milieux christianisés, on en arriverait à penser qu’on ne doit pas influencer l’opinion, pour que même les non croyants — par exemple face aux problèmes du divorce, de l’avortement, de l’euthanasie, des dérivations sexuelles, de la drogue... — soutiennent des lois justes, des lois civiles conformes à la loi naturelle, qui reflète, dans la conscience humaine et dans les règles éthiques, la sagesse et le vouloir divins. Faire connaître la doctrine du Christ à d’autres régions où elle n’est pas encore arrivée ou elle n’est pas profondément enracinée, j relève de la même conviction. Sinon, la mission apostolique se transforme en une simple action sociale en faveur de la promotion des peuples, et on oublie le trésor le plus riche qu’on pourrait leur donner : la foi en Jésus-Christ, la vie de la grâce... La vérité, n’est-elle pas ce qui rend plus humains les hommes et les peuples, leur ouvrant le chemin du Ciel ? H est certain que la foi inclut de s’intéresser à tout homme et à tout l’homme, d’améliorer ses conditions de vie (sans une vie matérielle saine, il ne peut y avoir de vie spirituelle digne). Mais « le monde ne peut pas se contenter simplement de réformateurs sociaux. Il a besoin de saints. La sainteté n’est pas un privilège réservé à un petit nombre ; c’est un don offert à tous... Douter de cela signifie ne pas arriver à comprendre les intentions du Christ[09] », et risquer d’omettre l’essence de son message.

La foi est la vérité. Elle illumine la raison humaine, la préserve d’erreurs, et guérit les blessures que nous laissa le péché originel. De là provient la sécurité qu’elle apporte, non seulement en ce qui concerne les réalités surnaturelles de la foi, mais aussi dans tous les domaines qui leur sont connexes : l’origine du monde et de la vie, la dignité inviolable de la personne humaine, la primauté de la famille par rapport à la société qui doit protéger son développement... La foi est une lumière intérieure qui éclaire le chemin de l’homme et qui justifie, selon la formule de Paul VI, « une attitude dogmatique, ce qui veut dire qu’elle est fondée non pas sur une science personnelle, mais sur la Parole de Dieu (...). Attitude qui ne nous enorgueillit pas, comme si nous étions des possesseurs chanceux et exclusifs de la vérité, mais qui nous rend forts et vaillants pour la défendre, amoureux pour la diffuser. Saint Augustin nous le rappelle : sine superbia de veritate praesumite, sans orgueil soyez fiers de la vérité.[10] »

Avoir reçu la foi est un don immense, mais en même temps une grande responsabilité. La vibration apostolique du chrétien conscient du trésor reçu n’est pas du fanatisme : c’est un fécond amour de la vérité, tempéré par la charité, nourri de cohérence entre la pensée et la vie. Le prosélytisme, dans le vrai sens du mot, ne consiste pas du tout à attirer des âmes par la duperie, le conditionnement ou la manipulation. C’est l’effort apostolique qui fait découvrir le Christ et son appel à tout homme, c’est désirer que les âmes connaissent la richesse d’un Dieu révélé, un Père qui invite au plein don de soi à Dieu, si c’est la volonté divine. Le prosélytisme est une des tâches les plus nobles que le Seigneur puisse confier.

 

III. Cet élan pour propager la foi, dans le respect et l’estime des consciences, ne s’accommode pas de demi-vérités par crainte que la plénitude de la vérité ou les exigences d’une vie chrétienne authentique heurtent les pensées à la mode, ou l’embourgeoisement. La vérité n’a jamais de moyen terme ! Pourquoi l’amour devrait-il s’accommoder de rabais ou de compromis ? L’apostolat authentique s’attache à la. fidélité de la doctrine, même quand elle est difficile à accomplir en certains cas, qu’elle demande un comportement héroïque, ou au moins vigoureux. L’apostolat authentique ne fait pas silence sur la générosité qu’implique la création d’une famille nombreuse, sur les exigences de la justice sociale, le don plénier de soi quand Dieu... Cela ne plaît peut-être pas : Nous parlons, écrit saint Paul aux Thessaloniciens, non pour plaire aux hommes, mais pour plaire à Dieu u. Est-ce un service à rendre que de rendre à tout prix facile l’Évangile en passant sous silence ou en rabaissant ses mystères et ses normes de vie ? Personne n’a prêché ni ne prêchera l’Évangile avec une plus grande crédibilité et un plus grand attrait que Jésus-Christ, et pas mal de personnes ne l’ont pas suivi... Aujourd’hui il reste cependant le Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu [11]. Cela n’empêche nullement de s’adapter aux capacités et aux circonstances de ceux qu’il convient de conduire jusqu’au Seigneur, en rendant le message accessible à tout le monde, comme le Christ l’a toujours fait lui-même. / Ainsi la fidélité au Christ conduit-elle à transmettre / intégralement et efficacement ce que nous avons reçu, j maintenant, comme aux temps des premiers chrétiens, ! lorsque commençait la première évangélisation de l’Europe et du monde. Cette annonce de la Bonne Nouvelle de la miséricorde divine, et de la joie de suivre de près le Christ dans la vie ordinaire, comporte l’invitation à changer de vie, à faire pénitence, à renoncer à soi-même, [12] à être détachés des biens matériels, à être chastes, à chercher avec humilité le pardon divin.

Et l’ardent désir de ce que beaucoup suivent le Christ incite à mieux vivre la charité avec tout le monde, à envisager tous les moyens possibles pour approcher du Seigneur ceux qu’il attend : la charité du Christ nous presse ![13] Voilà le moteur de l’infatigable activité de saint Paul, et ce le sera aussi pour nous. L’amour du Seigneur éveille l’urgence apostolique, le goût de profiter de toutes les occasions qui se présentent, de les créer même.

Tout le monde te cherche... Le monde cherche... il a faim et soif de Dieu. Tout près de la charité s’élève l’espérance. Parmi les multitudes inaccessibles il y a des proches, des amis et des connaissances, même les plus éloignés, qui ont aussi besoin de Dieu et le désirent, souvent sans le savoir ou le manifester. Mais, surtout, c’est le Seigneur qui les cherche.

Demandons à la Vierge Marie l’ardent désir apostolique et proselytiste qu’eurent les Apôtres et les premiers chrétiens. Je peux tout en celui qui me rend fort !

 

NOTES

[01] Me 1, 29-39.

[02] Me 3, 14.

[03] Mt 28, 19-20.

[04] Cf. Ac 2, 38.

[05] Rm 10, 15 ;Is52, 7.

[06] 1 Cor 9, 16.

[07] Cf. CONCILE VATlCANlI, ~Decr.Apostolicamactuositatem, 6.

[08] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur les Actes des Apôtres, 20.

[09] JEAN-PAUL II, Discours aux éducateurs catholiques, 12 septembre 1987.

[10] PAUL VI, Allocution, 4 août 1965.

[11] 1 Th 2, 4.

[12] 1 Cor 1, 23-24.

[13] 2 Cor 5, 14.



5°DIMANCHE ANNÉE C

36. FOI ET DISPONIBILITÉ DANS L’APOSTOLAT

— L’obéissance de la foi et la disponibilité sont indispensables dans l’apostolat.

— Le Seigneur appelle les baptisés à le suivre de près et à être des apôtres au milieu du monde. — Les Apôtres ont suivi le Seigneur avec promptitude.

 

I. Saint Luc raconte [01] qu’un jour Jésus se trouvait au bord du lac de Génésareth, lieu de tant de prodiges et de grâces répandues par le Fils de Dieu. La foule se presse autour de lui, de telle manière que le manque d’espace pour prêcher l’incite à monter dans une barque qui s’éloigne un peu du rivage.

Cette barque d’où le Seigneur prêche est celle de [01] Pierre, qui le connaissait déjà et l’avait accompagné dans un de ses voyages. Mais le Christ a d’autres intentions en y montant ; il va s’introduire progressivement dans sa vie et prépare son don de soi comme Apôtre. N’est-ce pas cela qui se passe dans toute vocation, dans toute âme où Dieu choisit de s’introduire ? Beaucoup de grâces définitives ont eu une longue histoire, une attentive préparation de la part de Dieu, une préparation si discrète et amoureuse. Tellement discrète que parfois on la confondra avec des faits naturels, des événements normaux. Or, la prédication terminée, Pierre, peut être satisfait d’avoir prêté sa barque au Maître. Et voila que Jésus lui demande de préparer les rames et d’avancer au large...

Pourtant, le travail n’avait rien donné ce jour-là. Jésus les avait rencontrés en train de laver leurs filets, après une nuit de pêche inutile. Ils étaient fatigués, car la tâche était dure : les filets de 400 à 500 mètres de diamètre, constitués en rideau de trois mailles de trois petits filets, étaient jetés au fond du lac ; il fallait au moins quatre hommes pour pêcher avec chaque filet !

C’est ce que Pierre dit brièvement, sèchement peut-être, au Seigneur : ils ont travaillé toute la nuit et ils n’ont rien obtenu. « La réponse semble raisonnable. C’était pendant ces heures-là qu’ils péchaient d’ordinaire et, justement cette fois-là, la nuit avait été infructueuse. Comment pêcher de jour ? Mais Pierre a la foi : mais sur ta parole je vais lâcher les filets (Le 5, 5). Il décide de suivre l’indication du Christ ; il s’engage à travailler, se confiant dans la parole du Seigneur.[02] » H y a la fatigue, celui qui donne l’ordre n’est pas un homme de la mer, ces pêcheurs savent que l’heure est inopportune et qu’alors il n’y a pas de poissons. Et cependant ils saisissent les filets !Par pure foi, par pure confiance dans le Maître ; les éléments qui rendent ou non souhaitable la pêche sont oubliés. La raison de recommencer, c’est la foi de Pierre en son Maître. Il a confiance et il obéit sans plus.

N’est-ce pas la démonstration silencieuse, la plus convaincante que dans l’apostolat, la foi et l’obéissance sont indispensables ? L’effort, les moyens humains, les nuits sans sommeil, la mortification elle-même seraient-ils, sans obéissance, utiles à Dieu ? Travailler avec ténacité, sans compter sur le Seigneur, ne sert à rien. Même les œuvres les plus prestigieuses seraient sans fruit si elles n’étaient pas faites avec le désir d’accomplir la volonté de Dieu : « Dieu n’a pas besoin de notre travail, mais de notre obéissance[03] », souligne catégoriquement saint Jean Chrysostome.

 

II. Pierre mène à bien ce que le Seigneur lui a demandé, et ils prirent une telle quantité de poissons que leurs filets se déchiraient. Le fruit d’une tâche guidée par la foi est très abondant. Pierre a-t-il jamais péché autant qu’en cette occasion, où tous les indices humains concluaient à l’inutilité du geste ?

Quel enseignement capital renferme ce miracle ! Ce n’est que lorsqu’on reconnaît sa propre inutilité, que l’on fait confiance au Seigneur, en utilisant en même temps tous les recours humains disponibles, que l’apostolat devient efficace, car « la fécondité de l’apostolat dépend de l’union vitale avec le Christ[04] ».

Devant cette multitude de poissons, Jésus contemple une autre pêche, plus abondante, à travers les siècles. Chacun de ses disciples va être un nouveau pêcheur qui attirera des âmes vers le Royaume de Dieu. « Et à cette nouvelle pêche, l’efficacité divine ne fera pas non plus défaut : les Apôtres seront les instruments de grands prodiges, malgré leurs misères personnelles.[05] »

Pierre est stupéfait. En une seconde, il voit tout : la puissance et la sagesse du Christ, son appel, sa propre indignité. Dès qu’ils amarrent, il tombe aux pieds de Jésus, et lui dit : Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. Je vois bien ta suprême dignité, mes misères, mon incapacité face à la mission que je pressens... mais je veux rester avec toi pour toujours. Avec toi, je pourrai tout. Alors, le Seigneur lui enlève toute crainte et lui révèle le nouveau sens de sa vie : Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. Jésus se sert de l’image de son métier, pour lui faire découvrir les dimensions de la mission d’Apôtre ! « L’expérience de la sainteté de Dieu et de notre condition de pécheurs n’éloigne pas l’homme de Dieu, mais bien au contraire elle le rapproche de lui. Plus encore, l’homme converti se transforme en confesseur et apôtre. Les intentions de Dieu lui sont proches et aimables. Et sa vie assume le sens et la valeur les plus profonds.[06] »

Le Seigneur appelle tous les baptisés à être apôtres au milieu du monde : devant un ordinateur, aux commandes d’un tracteur, dans une maison de retraite, face à des dossiers, avec cinq talents ou trois ou un : Jésus n’a jamais prévu de disciples de seconde catégorie. JJ appelle tous à la sainteté de vie, à l’exemplarité. Tous les disciples seront ses instruments dans un monde qui semble le fuir : « Tous les fidèles, quels que soient leur état et leur condition, sont appelés par le Seigneur, chacun en suivant sa voie personnelle, à la perfection de cette sainteté dont le Père jouit en plénitude.[07] » Et « de par leur vocation propre, il revient aux laïcs de chercher le royaume de Dieu en administrant les choses temporelles et en les ordonnant selon Dieu.[08] » Le Seigneur appelle donc tous les chrétiens, sans sortir la grande majorité de ses occupations professionnelles, à le découvrir là-même où ils réalisent leurs tâches avec la plus grande perfection humaine et, le plus grand sens surnaturel possible, offrant tout à Dieu, en vivant une charité sans limite avec tous, en profitant des petites mortifications qui se présentent pour s’améliorer, en cherchant la présence de Dieu dans tous les événements, favorables ou douloureux...

 

III. L’appel de Dieu — il nous appelle tous — est en premier lieu une initiative divine, mais à quoi servirait-elle sans notre réponse ? Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis [09]. Découvrir que nous ne sommes pas dignes d’être si près du Christ, qu’il nous manque des qualités pour être des instruments de la grâce, c’est la situation de chaque homme quand il perçoit, au plus profond de son âme, cet appel de Dieu. Ainsi le Prophète Isaïe, comme nous le présente la première lecture de la Messe[10], quand il fait l’expérience de la proximité de la majesté de Dieu : Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! Mais Dieu connaissait bien cette petitesse et, de la même manière qu’il purifia Isaïe et tant d’hommes et de femmes après lui, il rendra purs nos lèvres et notre cœur. L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant... Il l’approcha de ma bouche et dit : Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. Et où ? n’est-ce pas tout simplement dans le sacrement de la Confession, à travers la vertu de la pénitence ?

Alors, continue l’Évangile, ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. Après avoir contemplé le Christ, ils n’ont plus beaucoup à hésiter.

D’ordinaire, les fermes décisions qui transforment une vie ne sont pas le fruit d’interminables calculs. La vie de Pierre va avoir un objectif formidable, aimer le Christ et être pêcheur d’hommes, et tout le reste deviendra moyen et instrument pour atteindre ce but. « Nous aussi, si nous luttons tous les jours pour atteindre la sainteté dans notre vie ordinaire, chacun dans sa propre condition au milieu du monde et dans l’exercice de sa profession, j’ose I affirmer que le Seigneur fera de nous des instruments capables de réaliser des miracles, et des plus extraordinaires, si besoin est. ![11] »

Puisque le Seigneur s’adresse aujourd’hui à chacun , de nous, nous sentons-nous pressés de le suivre de près, comme des disciples fidèles, au milieu de nos tâches habituelle, pour réaliser dans notre milieu un audacieux travail apostolique ? : « Duc in altum— Au large ! — Repousse le pessimisme qui te rend lâche. Et laxate retia vestra in capturam— et jette tes filets pour pêcher.

« Ne sais-tu pas que tu peux dire, comme Pierre : in nomine tuo, laxabo rete— Jésus, en ton Nom, je chercherai des âmes ?[12] »

En contemplant la réaction de Pierre, nous pouvons dire à Jésus, nous aussi : Seigneur, éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur ! Et prions-le de ne jamais nous séparer de lui, de nous aider à nous lancer au large, vers , les horizons sans limites de son amitié, de la sainteté, de l’apostolat, sans respect humain, plein de foi. « Et sans que tu saches pourquoi, misérable comme tu l’es, ceux qui t’entourent viendront à toi et, dans une conversation naturelle, simple, à la sortie du travail, dans une réunion de famille, dans l’autobus, au cours d’une promenade, n’importe où, vous parlerez de ces inquiétudes qui existent dans l’âme de tout le monde, bien que certains ne veuillent pas les admettre : ils le comprendront quand ils commenceront à chercher Dieu pour de bon.

« Demande à Marie, Regina apostolorum, de te décider à partager ces désirs de semailles et de pêche qui vibrent dans le Cœur de son Fils. Je t’assure que si tu commences, tu verras, comme les pêcheurs de Galilée, la barque remplie à ras bord. Et tu verras aussi le Christ qui t’attend sur la rive. Parce que la pêche est sienne.[13] »

 

NOTES

[01] Le 5, 1-11.

[02] BIENHEUREUX J. ESCRIV A, Amis de Dieu, 261.

[03] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 56, 5.

[04] CONCILE VATICAN II, Decr. Apostolicam actuositatem, 4.

[05] BIENHEUREUX J. ESCRIV A, loc. cit.

[06] JEAN-PAUL II, Homélie, 6 février 1983.

[07] CONCILE VATICAN II, Const.Lumen Gentium, 11.

[08] IDEM, 31.

[09] Jn 15, 16.

[10] Is 6, 1-8.

[11] BIENHEUREUX J. ESCRTVA, o. c, 262.

[12] IDEM, Chemin, n. 792.

[13] IDEM, Amis de Dieu, 273.


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