5°SEMAINE LUNDI
37. VIVRE EN SOCIÉTÉ
— La dimension sociale de la vie de l’homme.
— La charité et la solidarité humaines. Manifestations dans la
vie d’un chrétien.
— La contribution au bien commun.
I. La première page de la sainte Écriture, la Genèse, décrit avec simplicité et magnificence la création du monde : Dieu vit qu’était bon tout ce qui sortait de ses mains [01]. Pour couronner tout ce qu’il avait fait, il créa l’homme, et le fit à son image et à sa ressemblance[02]. Et l’Écriture révèle qu’il l’enrichit de dons et de privilèges surnaturels, en le destinant à un bonheur ineffable et éternel ; elle révèle aussi que tous les hommes procèdent d’Adam et Eve, et, bien que ce premier couple se soit éloigné de son Créateur, Dieu ne cessa pas de les considérer comme ses enfants et les destina de nouveau à son amitié[03].
Ainsi la volonté divine était-elle que la créature humaine participe à la conservation et à la propagation du genre humain, qui peuplerait la terre, la soumettrait à son usage, et la perfectionnerait par son génie créateur en dominant sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui rampent sur la terre[04].
Le Seigneur a constitué l’humanité comme une famille, de sorte que les relations entre les hommes ne se limitent pas à des rapports de voisinage occasionnels et passagers, à des contacts éphémères d’utilité ou de profit, moyens. Par exemple, pour ce qui est de la descendance, saint Thomas commente qu’il n’existe pas seulement des enfants selon la chair, mais d’autres formes de paternité spirituelle, qui méritent autant de respect et d’estime[05].
Malgré la clarté avec laquelle est exposé ce commandement dans ces passages, comme dans beaucoup d’autres de l’Ancien Testament, les docteurs et les prêtres avaient peu à peu dénaturé son sens et son accomplissement. Ils enseignaient par exemple que si quelqu’un disait à son père ou à sa mère : les ressources qui m’auraient permis de t’aider sont corban, c’est-à-dire offrande sacrée[06], les parents ne pouvaient plus rien prendre de ces biens, même s’ils étaient dans la misère, car puisque ces biens étaient déclarés offrande pour l’autel, les utiliser aurait été alors un sacrilège ; cette coutume était un simple artifice légal pour continuer de jouir de ses biens tout en se trouvant libéré de l’obligation naturelle d’aider ses parents dans le besoin[07]. Le Messie explique la portée du quatrième commandement, en redressant les graves erreurs de son époque à ce sujet. Tous les hommes et spécialement les chrétiens, doivent se dévouer à leurs parents, surtout quand ceux-ci sont âgés, sans forces, davantage dans le besoin[08]. Un vrai amour de Dieu, qui ne demande jamais de choses contradictoires, trouve la manière opportune de vivre cet amour envers les parents, même s’il faut accomplir d’abord d’autres obligations familiales, sociales ou religieuses. Vaste domaine de responsabilités filiales, à examiner fréquemment devant Dieu. Dieu paie avec le bonheur, déjà dans cette vie, celui qui accomplit avec amour les devoirs envers ses parents, même s’il en coûte souvent. Le bienheureux Josemaria Escriva avait l’habitude d’appeler ce commandement le très doux précepte du Décalogue, parce qu’il est une des plus aimables exigences que le Seigneur nous ait laissées.
II. L’accomplissement du quatrième commandement plonge ses racines les plus solides dans le sens de la filiation divine : le seul qui puisse être considéré comme Père dans toute sa plénitude c’est Dieu, de qui dérive toute paternité au ciel et sur la terre[09] les parents qui engendrent, participent de cette paternité de Dieu qui s’étend à toute la création. Ils sont donc comme un reflet du Créateur et en les aimant et en les honorant, on honore et on aime Dieu lui-même comme Père.
Le temps liturgique de la Nativité offre la merveilleuse évocation de la sainte Famille, Jésus soumis à Marie et Joseph, comme un modèle et un prototype de l’amour et de l’esprit de service pour toutes les familles du monde. Jésus y affirme que l’amour de Dieu a des droits absolus, et que tous les amours humains lui sont subordonnés : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi[10]. Un attachement excessif à sa propre famille, pourrait se convertir en obstacle pour accomplir la volonté de Dieu, et cesser d’être un amour vrai. À quelqu’un qu’il invitait un jour à s’incorporer au groupe des disciples et qui demandait d’abord à préparer sa famille à cette perspective, le Fils de Dieu répliqua’.Laisse les morts enterrer leurs morts ; pour toi, va-t-en annoncer le royaume de Dieu [11].
Que d’exemples de don de soi total à la volonté du Père dans les évangiles ! Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ? [12] dira le Seigneur enfant à Marie et à Joseph quand ils le trouvent au Temple de Jérusalem. Ce qui ne l’empêchera pas d’être le modèle de l’accomplissement de ce précepte et de l’estime que méritent, au dessus du travail et du progrès matériel, des liens familiaux : il vécut librement assujetti à l’autorité de ses parents [13], et il apprit son métier de saint Joseph[14] ; il réalisa le premier de ses miracles à la demande de sa Mère[15], et il choisit trois de ses disciples parmi ses parents[16] ; avant de mourir sur la Croix, il confia à Jean le soin de sa très sainte Mère [17] ; sans compter les innombrables miracles qu’il réalise ému par les larmes ou les paroles d’une mère [18]ou d’un père[19].
« En grandissant, les enfants continueront à respecter leurs parents. Us préviendront leurs désirs, solliciteront leurs conseils et accepteront leurs admonestations justifiées. L’obéissance envers les parents cesse avec l’émancipation des enfants, mais non point le respect qui reste dû à jamais. Celui-ci trouve, en effet, sa racine dans la crainte de Dieu, un des dons du Saint-Esprit.
« Le quatrième commandement rappelle aux enfants, devenus grands, leurs responsabilités envers les parents. Autant qu’ils le peuvent, ils doivent leur donner l’aide matérielle et morale, dans les années de vieillesse, et durant le temps de maladie, de solitude ou de détresse. Jésus rappelle ce devoir de reconnaissance^...) Le respect filial favorise l’harmonie de toute la vie familiale, il concerne aussi les relations entre frères et sœurs. Le respect envers les parents irradie tout le milieu familial.[20] »
Si les parents sont éloignés de la foi, le Seigneur donne sa grâce pour réaliser avec eux un apostolat plein d’estime et de respect — prier, se mortifier pour eux, avoir un comportement joyeux et affectueux, chercher à les approcher de ceux qui peuvent leur parler de Dieu à égalité, car les enfants ne peuvent se constituer de leur propre initiative en maîtres des parents.
III. Le premier devoir des parents est d’aimer les enfants avec un amour vrai : généreux, ordonné, indépendamment de leurs qualités physiques, intellectuelles ou morales, même avec leurs défauts. Les aimer en tant qu’ils sont leurs enfants, certes, mais aussi parce qu’ils sont enfants de Dieu, ce qui les conduira à respecter la volonté de Dieu sur leurs enfants, à les laisser libres de choisir leur destin familial et professionnel ; plus encore s’ils reçoivent une vocation de don de soi complet à Dieu (souvent ils l’auront demandé au Seigneur pour ces enfants) car « ce n’est pas un sacrifice que de donner ses enfants au service de Dieu ; c’est un honneur et une joie ![21] » Cet amour sera efficace, veillant patiemment à ce que garçons et filles deviennent travailleurs, sobres, courtois, pondérés, ... et, surtout, sincèrement chrétiens. Sans contraintes disproportionnées, ils développeront les vertus humaines indispensables : la force, la sobriété, la responsabilité, la générosité, l’application au travail, les dépenses éclairées par le sens des besoins dont l’humanité est si cruellement privée...
Un amour vrai se préoccupe des écoles des enfants, de la qualité de l’enseignement, et d’une manière particulière de l’enseignement religieux, dont dépend tellement l’évolution de la personnalité. Il choisit des lieux appropriés pour les vacances et le repos, même au prix de certains goûts ou intérêts, en s’écartant d’environnements naturalistes ou hédonistes, en opposition à la vie chrétienne. Les parents sont administrateurs d’un immense trésor de Dieu et ne constituent pas une famille de plus parmi tant d’autres : ils forment une famille dans laquelle le Christ est présent, ce qui leur donne des caractéristiques complètement nouvelles. Notre prière s’achève. « Sur le visage de toute mère on peut capter un reflet de la douceur, de l’intuition, de la générosité de Marie. En honorant votre mère, vous honorerez aussi celle qui, tout en étant Mère du Christ, est également Mère de chacun de nous.[22] »
Si nous mettons toutes les familles sous la protection de la très sainte Vierge et des saints anges gardiens, un rêve peut se réaliser : que la vie de famille soit l’antichambre du Paradis.
NOTES
[01] Me 7, 1-13.
[02] Ecli 3, 4-5, 7.
[03] Ex 20, 12.
[04] Cf. SAINT THOMAS, Sur le double précepte de la charité, Marietti, n. 1245.
[05] Cf. IDEM, n. 1247.
[06] Me 7, 11.
[07] Cf. B. ORCHARD et autres, VerbumDei, wllll..
[08] Cf. CONCILE VATICAN n, Const. Gaudium etspes, 48.
[09] Eph 3, 15.
[10] Mt 10, 37 ; cf. aussi Le 9, 60 ; 14, 2.
[11] Le 9, 60.
[12] Le 2, 49.
[13] Cf. Le 2, 51.
[14] Cf. Me 6, 3.
[15] Cf. Jn 2, 1-11.
[16] Cf. Me 3, 17-18 ; 6, 3.
[17] Cf. Jn 19, 26-27.
[18] Cf. Le 7, 11-17 ; Mt 15, 22-28.
[19] Cf. Mt 9, 18-26 ; 17, 14-20.
[20] CATÉCHISME DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE, 1992, p. 455.
[21] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 22.
[22] JEAN-PAUL II, Allocution, 10 janvier 1979.
5°SEMAINE MARDI
38. LE QUATRIÈME COMMANDEMENT
— Une exceptionnelle bénédictions de Dieu s’attache à ce commandement, le très doux précepte.
— Que signifie honorer les parents ?
— L’amour envers les enfants.
I. Dans l’Évangile de la Messe Notre Seigneur déclare, aujourd’hui, la vraie portée du quatrième commandement du décalogue, face aux explications erronées de la casuistique des scribes et des pharisiens [01]. Dieu lui-même, par la bouche de Moïse, avait dit sur le mont Sinaï : Honore ton père et ta mère, et celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort.
Qui honore son père expie ses péchés, et au jour de sa prière il sera exaucé. Et c’est amasser un trésor que d’honorer sa mère. Qui honore son père aura de longs jours [02].Promesse qui se renouvelle plusieurs fois. Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que Yahweh, ton Dieu, te donne[03]. Saint Thomas d’Aquin expliquera qu’une vie est longue quand elle est pleine d’une plénitude qui ne se mesure pas par le temps mais par les œuvres. Une vie est vraiment pleine quand elle est remplie de vertus et de fruits ; alors on a beaucoup vécu, même quand le corps meurt jeune[04]. Le Seigneur assure aussi une bonne renommée — même si l’on souffre d’incompréhensions, voire de calomnies — les richesses et une nombreuse descendance. Évidemment il ne parle pas des réalités matérielles, qui ne sont que des mais qu’elles constituent des liens forts et durables, qui tissent solidement la vie en société. Ainsi l’homme cherche-t-il de l’aide pour tout ce dont il a besoin et que sa dignité requiert, car la Providence divine a ordonné sa nature de telle manière qu’il naisse incliné à s’associer et s’unir aux autres. C’est donc dans la société familiale et dans la société civile, qu’il trouve ce dont il a besoin pour sa vie[05]. Le Concile Vatican Il le rappelle : « l’homme, de par sa nature profonde, est un être social, et sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités.[06] » « La société est un moyen naturel que l’homme peut et doit utiliser pour obtenir sa fin.[07] » C’est le cadre ordinaire où Dieu veut que tous les baptisés se sanctifient et le servent.
Vivre en société est donc indispensable pour obtenir les moyens matériels et spirituels nécessaires au développement de la vie humaine et surnaturelle. Cette convivialité est une source immense de biens, mais aussi d’obligations dans toutes les sphères de l’existence : la famille, la société civile, le quartier, la paroisse, l’entreprise... Ces obligations ont un caractère moral à cause de la relation de l’homme à sa fin dernière, Dieu. En effet, tout acte humain libre approche ou sépare du Seigneur, donc mérite d’être objet de l’examen de conscience.
Vivre en commun, c’est donc mettre à la disposition de tous, en toute simplicité, ce que l’on peut, que ce soit peu ou beaucoup. Voilà un bon sujet d’examen, aujourd’hui, dans ce moment de prière. Vivons-nous ouverts aux autres, particulièrement à ceux que le Seigneur a placés les plus près de notre existence ? Sommes-nous habituellement disponibles, exemplaires dans l’accomplissement des devoirs familiaux et sociaux ? Demandons-nous fréquemment au Seigneur sa lumière pour savoir que faire dans les situations complexes, pour les mener à bien avec énergie, avec courage et esprit de sacrifice ? Que puis-je faire de plus pour les autres, quelles paroles choisir pour les soulager et les aider, pour ne pas cheminer en tournant le dos, indifférent à ceux qui sont à mes côtés ?
II. Cette solidarité et cette dépendance mutuelle des hommes entre eux, est née par volonté divine, a été guérie et fortifiée par Jésus-Christ quand il assuma la nature humaine au moment de l’Incarnation, et quand il racheta tout le genre humain sur la Croix. Voici la plus profonde raison de l’unité du genre humain : avoir été constitué en fils et filles de Dieu, en frères et sœurs. C’est ainsi que nous devons traiter quiconque se trouve sur notre chemin. Il s’agira peut-être d’un enfant de Dieu qui ignore sa grandeur, qui est peut-être en rébellion contre son Père. Mais en tous, même dans le plus difforme, le plus rebelle, le plus éloigné de ce qui est divin, il y a une étincelle de la grandeur de Dieu (...). Si nous savons regarder, nous sommes entourés de rois que nous devons aider à découvrir les racines et les exigences de leur seigneurie !
La nuit avant sa Passion, le Seigneur n’a-t-il pas laissé un commandement nouveau, pour surpasser (héroïquement s’il le fallait) les affronts, les antagonismes, la rancune, ... tout ce qui cause la division et la rupture. Voici quel est mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés[08], sans limites, sans que rien ne serve de prétexte à l’indifférence. La vie est pleine de puissantes raisons de vivre en société, de la rendre plus humaine grâce à des actions plus chrétiennes. Non, personne n’est un grain de sable, isolé ou inutile ; chacun est fil d’un tissu souple et solide relié aux autres par des liens naturels (et les baptisés, en plus, par des liens surnaturels)[09].
Une partie importante de la théologie morale concerne ces devoirs qui font référence au bien commun dans ses divers degrés : la nation, la patrie où l’on est né, les hommes, l’entreprise, le quartier où l’on réside, la famille objet de nos soins, quelle que soit la place qu’on occupe. Serait-il chrétien, ou simplement humain, de ne considérer ces devoirs que dans la mesure où ils sont utiles ou ils limitent notre liberté ? Dieu nous attend là aussi : dans l’effort généreux, selon nos possibilités, pour améliorer la vie matérielle et spirituelle de la société et des hommes qui la composent.
Cette dimension apostolique et fraternelle est, par vouloir divin, si essentielle à l’homme qu’on ne peut concevoir une orientation vers Dieu qui se passe des liens qui unissent chaque personne à ceux avec qui elle vit. Comment plaire à Dieu en restant indifférents à ceux qui vivent autour de nous, en méprisant les vertus civiques et sociales ? « Il faut reconnaître dans nos frères les hommes le Christ, qui vient à notre rencontre. Nulle vie humaine ne peut être considérée isolément : elle s’entrelace aux autres vies. Nul n’est un vers détaché ; nous faisons tous partie d’un même poème divin que Dieu écrit avec le concours de notre liberté.[10] » Insistons aujourd’hui sur ce panorama prodigieux, dans la prière. Quelle contribution ai-je apportée jusqu’à présent au bien commun, comment ai-je conçu l’accomplissement des devoirs sociaux et civiques (le respect des lois de la circulation, le règlement des impôts justes, la participation à la vie associative, l’exercice du droit de vote, ...) ? Me suis-je senti solidaire et coresponsable de la conduite morale des autres ? Ai-je dominé les soupçons, les motifs de séparation, les conflits d’opinion ?
III. Le développement authentique des sociétés ne se fait jamais sans la contribution volontaire de leurs membres, chacun apportant ce qui lui est propre, les dons reçus du Seigneur qu’il fait croître par son intelligence, avec l’aide de la société et de la grâce de Dieu. Tous les biens naturels, tous les dons sont octroyés pour le développement de la personnalité individuelle, pour qu’elle atteigne sa fin ultime ; mais aussi pour servir toute l’humanité. Nul ne peut réaliser sa fin personnelle sans contribuer au bien de tous [11].
Ainsi le développement de la société n’est-il pas étranger aux plans du Seigneur, mais lié au concours personnel de chacun au bien commun : celui-ci revêt donc le caractère d’une incontournable exigence morale. « La vie sociale n’est pas pour l’homme quelque chose de surajouté : aussi c’est par l’échange avec autrui, par la réciprocité des services, par le dialogue avec ses frères que l’homme grandit selon toutes ses capacités et peut répondre à sa vocation.[12] » Certaines de ces obligations sont de stricte justice ; d’autres sont des exigences de la charité, qui va bien au-delà du fait de donner à chacun seulement ce qui lui revient strictement. Les unes et les autres s’accomplissent chaque fois que l’on contribue au bien général, pour que la société dans laquelle on accomplit son destin soit de plus en plus humaine et pour qu’elle redécouvre de plus en plus ses racines chrétiennes. Ce serait désolant de se désintéresser « de l’essor des institutions publiques ou privées qui servent à améliorer les conditions de vie humaines[13] », de ne pas participer à l’essor de fondations, d’œuvres d’assistance et de formation, à la promotion de la culture, de publications saines... Car « il y a des gens qui, tout en professant des idées larges et généreuses, continuent à vivre en pratique comme s’ils n’avaient cure des solidarités sociales. Bien plus, dans certains pays, beaucoup font peu de cas des lois et des prescriptions sociales[14] », et vivent le dos tourné à leurs frères les hommes et à Dieu.
Réfléchissons-y bien, en présence de Dieu. Est-ce que je contribue vraiment, selon mes possibilités, au développement du bien commun, en consacrant un temps raisonnable à des institutions ou à des œuvres collectives pour les plus défavorisés, en collaborant aussi financièrement à ces initiatives ? en appuyant des initiatives en faveur des autres, particulièrement des plus nécessiteux ? Est-ce que j’accomplis fidèlement les obligations de tout être social : respect de l’environnement, diminution des nuisances, bruits... ? Est-ce que je cultive les vertus spécialement sociales de l’affabilité, de la gratitude, de l’optimisme, de la ponctualité, de l’ordre... ? « Puisses-tu prendre l’habitude de t’occuper chaque jour des autres, avec une générosité telle que tu en oublies d’exister ![15] » Là se trouve le secret d’une bonne partie du bonheur que l’on peut obtenir sur la terre, le secret de ce progrès social qui rend plus heureux les autres, des enfants de Dieu, nos frères.
NOTES
[01] Cf. Première lecture. Années impaires, Gn 1, 1 et s.
[02] Cf. Gn 1, 27.
[03] Cf. Gn 12.
[04] Gn 1, 28.
[05] Cf. LÉON XIII, Enc. Immortale Dei, 1° novembre 1885.
[06] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 12.
[07] PIE XI, Enc. Divini Redemptoris, 19 mars 1937.
[08] Jn 15, 12.
[09] Cf. PIE XII, Enc. Summi pontificatus, 20octobKl939.
[10] BIENHEUREUX J.ESCRIVA, Quand le Christ passe, 111.
[11] Cf. LÉON XIII, Enc. Rerum novarum, 15 septembre 1881.
[12] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 25.
[13] IDEM, 30.
[14] IDEM.
[15] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Sillon, n. 947.
5°SEMAINE MERCREDI
39. LA DIGNITÉ DU TRAVAIL
— Le travail n’est pas un châtiment, mais une bénédiction ; une participation au pouvoir créateur de Dieu.
— Le prestige professionnel.
— Le travail bien fait.
I. Après avoir créé la terre, après l’avoir enrichie de toute sorte de biens, le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin de l’Eden pour qu’il le travaille et le garde [01]. Le Seigneur, qui avait fait l’homme à son image et à sa ressemblance[02], avait prévu qu’il participe à son pouvoir créateur en transformant la matière, en découvrant les trésors qu’elle renferme, et en façonnant la beauté par des œuvres de ses mains. Le travail n’est donc pas la sanction d’une révolte, bien au contraire. Il est « dignité de vie et un devoir imposé par le Créateur, puisque l’homme a été créé ut operaretur. Le travail est un moyen par lequel l’homme devient participant de la création et, par conséquent, non seulement il est digne, quel qu’il soit, mais il est aussi un instrument pour obtenir la perfection humaine — terrestre — et la perfection surnaturelle.[03] »
Ce commandement existait déjà bien avant que nos premiers parents aient désobéi. Le péché originel ajouta au travail la fatigue, mais le travail en lui-même continue d’être noble et digne, car il est participation au pouvoir créateur de Dieu, même si « maintenant il s’accompagne de peines et de souffrances, d’infertilité et de fatigue. Il continue d’être un don divin bien qu’il soit une tâche qui doive être réalisée dans des conditions pénibles, de même que le monde continue d’être le monde de Dieu, mais un monde dans lequel on ne perçoit plus avec clarté la voix divine.[04] »
Le travail est une bénédiction, un bien qui correspond à la dignité de l’homme et qui l’augmente[05]. « L’Église trouve dans les premières pages du livre de la Genèse la source de sa conviction selon laquelle le travail constitue une dimension fondamentale de l’existence humaine sur la terre.[06] »
Le travail a acquis avec le Christ une valeur rédemptrice. Avec la Rédemption, les aspects pénibles du travail ont assumé une valeur sanctificatrice pour qui l’exerce et pour toute l’humanité. La sueur et la fatigue offertes avec amour deviennent des trésors de sainteté, car le travail fait par amour de Dieu est la participation humaine, non seulement à l’œuvre de la Création, mais encore à celle de la Rédemption. Tout travail comporte une part de fatigue et d’accablement que nous pouvons offrir au Seigneur comme expiation des fautes humaines. Accepter avec humilité cette part d’effort signifie collaborer à la purification de l’intelligence, de la volonté et des sentiments[07]. Examinons aujourd’hui dans la prière si nous nous plaignons au travail, au bureau, à l’atelier, à la maison, dans les études ; si nous offrons la fatigue pour des fins noblement ambitieuses, si dans les aspects les moins agréables de tout travail, nous découvrons une source de mortification chrétienne qui purifie et qui peut être offerte pour autrui.
II. Le travail est un de ces talents que reçoit chaque homme pour le faire fructifier librement. Il « est témoignage de la dignité de l’homme et de son emprise sur la création. C’est une occasion de perfectionner sa personnalité, c’est un lien qui nous unit aux autres êtres, une source de revenus pour assurer la subsistance de sa famille, un moyen de contribuer à l’amélioration de la société et au progrès de l’humanité tout entière.[08] » Pour un chrétien, en plus, le travail bien achevé est l’occasion d’une rencontre personnelle avec Jésus-Christ et un moyen pour que toutes les réalités de ce monde soient informées par l’esprit de l’Évangile.
Pour que « l’homme devienne plus homme[09] » grâce à son travail, pour que celui-ci devienne un moyen et une occasion d’aimer le Christ et de le faire connaître, il convient de l’ennoblir, d’avoir la passion de la qualité et de l’excellence, grâce à la constance, la ponctualité, la compétence... La morosité, l’absentéisme... seraient-ils compatibles avec le sens chrétien de la vie ? La négligence volontaire offense en premier lieu notre propre dignité et celle de ceux à qui sont destinés les fruits d’une prestation mal réalisée. C’est sur la société dans laquelle on vit, que d’une certaine manière se répercute le mal et le bien des individus. Un travail mal fait, réalisé avec négligence, en retard, bâclé, n’est pas seulement une faute ou un péché contre la vertu de la justice, mais aussi contre la charité à cause du mauvais exemple et des conséquences qui en découlent.
Voilà pourquoi le principal adversaire du travail n’est pas l’inexpérience passagère mais la paresse. Est paresseux non seulement celui qui laisse passer le temps sans rien faire, mais celui aussi qui entreprend beaucoup d’activités en ne menant pas à leur terme ses obligations concrètes : il choisit souvent ses occupations selon le caprice du moment, il les réalise sans énergie, et les petites difficultés suffisent à le faire changer perpétuellement de tâche. Le paresseux d’ordinaire aime les débuts, mais sa répugnance devant le sacrifice d’un travail continuel et profond l’empêche de mettre les dernières pierres, de bien achever ce qu’il a commencé. Qui veut imiter le Christ, s’efforce d’acquérir une préparation et une formation professionnelle la plus appropriée possible, et poursuivra ensuite sa formation dans l’exercice de sa profession ou de son métier. S’occuper d’une maison, implique aussi d’être une administratrice avisée des ressources et des biens ménagers : rendre la maison la plus agréable possible, aménagée avec goût, pour que toute la famille s’y sente bien ; connaître le caractère des enfants et de son conjoint pour aborder quand le moment opportun surgit, les questions plus délicates... tout cela appelle un grand capital de force, de simplicité et de douceur ! Agir en ce domaine avec une vraie mentalité professionnelle, c’est se proposer un horaire fixe, ne pas gaspiller son temps en des conversations interminables, résister à l’éventuelle tentation de la télévision à des heures intempestives, etc... Tout étudiant, devient un très bon étudiant quand il ne rate aucun cours, quand il se tient à jour dans ses études, sans indolence, en gardant ses notes en ordre, en distribuant le temps consacrée à chaque matière, selon sa valeur propre et non les inclinations spontanées... Et ces règles de compétence s’appliquent aussi à tous : l’architecte, la secrétaire, la couturière, le chef d’entreprise, le technicien... Car « en manquant à ses obligations terrestres, enseigne le Concile Vatican II, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus, envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel[10] » ; il risque en effet de se tromper de chemin en un domaine essentiel et, s’il ne change pas, l’impossibilité de trouver Dieu le guette.
Jésus réalise son travail dans l’atelier de Joseph pendant de longues années. Et nous ? Nous reconnaît-on dans notre milieu à un travail bien fait ?
III. Le prestige professionnel se gagne jour après jour dans un travail discret, soigné jusqu’au plus petit détail, consciencieusement réalisé en présence de Dieu, sans dépendre du fait qu’il soit vu ou non des hommes. Ce prestige a de remarquables répercussions : la parole et le conseil acquièrent davantage de poids et d’autorité, l’exemple contribue à améliorer les tâches professionnelles des autres ou de l’équipe. Ainsi la profession se transforme-t-elle en piédestal du Christ. Valoriser avec droiture le prestige professionnel fait partie de ce que le Seigneur attend de nous, tout comme l’esprit de service aimable et sérieux, la simplicité et l’humilité pour enseigner sans se faire mousser, la sérénité — pour que l’activité intense ne se transforme pas en activisme —. Est-ce que je sais laisser de côté mes tâches et mes préoccupations quand arrive le moment de faire la prière, de m’occuper de la famille ou d’écouter quelqu’un qui me sollicite ? Le travail emplit-il la journée au point d’absorber le temps consacré à Dieu, à la famille, aux amis ? Y vois-je alors un symptôme de ce que j e me sanctifie moins, et que, ce travail, où je me cherche moi-même, est une forme de corruption du don divin ? Déformation plus pernicieuse, certes, à notre époque, à cause des tyranniques exigences économiques. Mais c’est là justement que le secret de la vie chrétienne courante au milieu du monde peut opérer d’extraordinaires transformations : tout homme peut rencontrer le Christ chaque jour, vivre avec le Fils de Dieu, au milieu et à travers ses occupations quelles qu’elles soient.
Saint Joseph, intercède auprès de Dieu pour que nous développions sans réserves ces vertus fondamentales de l’exercice de la profession. « Sans aucun doute, Joseph, grâce à un travail soigné, tirait d’embarras bien des gens. Son travail professionnel avait pour but de servir et de rendre la vie agréable aux autres familles du village ; il l’accompagnait d’un sourire, d’un mot aimable, d’un commentaire, fait comme en passant, mais qui rendait la foi et la joie à ceux qui étaient sur le point de les perdre.[11] » Qui se trouve près de saint Joseph n’est pas loin de Marie et de Jésus.
NOTES
[01] Première lecture, Années impaires, Gn 2, 15.
[02] Cf.Gn 1, 27.
[03] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Lettre, 31 mai 1954.
[04] M. SCHMAUS, Théologie Dogmatique, II.
[05] Cf. JEAN-PAUL II, Enc. Laborem exercens, 1, 9.
[06] IDEM, 4.
[07] Cf. CARDINAL WYSZYNSKY, L’esprit du travail.
[08] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 47.
[09] Cf. JEAN-PAUL II, loc. cit.
[10] CONCILE VATICAN U, Const. Gaudium et spes, 43.
[11] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, loc. cit., 51.