6°SEMAINE MERCREDI
48. UN REGARD LIMPIDE
— La lampe du corps, c’est l’œil.
— Vivre au milieu du monde, sans être mondains.
— Un chrétien choisit les lieux de loisir, de culture et de repos en accord avec sa qualité de disciple du Christ.
I. Jésus arrive un jour à Bethsaïde avec ses disciples, et voici qu’on lui amène un aveugle, pour qu’il le touche. Le Seigneur prend Y aveugle par la main et le conduit hors du village ; là il fait de la boue avec sa salive et la lui étend sur les yeux ; puis il lui impose les mains et lui demande s’il voit quelque chose. Ayant ouvert les yeux, l’aveugle dit : Je vois les gens, ils ressemblent à des arbres, et ils marchent. Et après une nouvelle imposition des mains, l’aveugle se mit à voir normalement, et il distinguait tout avec netteté[01].
Les guérisons du Seigneur étaient d’habitude instantanées. Celle-ci, cependant, se fit en plusieurs étapes, peut-être parce que la foi de l’aveugle était faible au début, et que Jésus voulait guérir à la fois son âme et son corps. Il aida cet homme, il lui prit la main avec compassion, d’abord pour que sa foi se fortifie. Passer de l’obscurité totale à une vision assez floue était déjà quelque chose, mais le Maître veut lui donner un regard pénétrant pour qu’il puisse contempler les merveilles de la création. La première chose que cet aveugle verra clairement ce sera sans doute le visage de Jésus qui le regarde aimablement. Mais ce qui arrive dans la sphère corporelle nous sert aussi à considérer la cécité spirituelle : combien d’aveugles spirituels, qui ne voient pas l’essentiel, les traces du Dieu invisible dans l’univers visible, le visage du Christ présent dans la vie du monde. Le Seigneur parle souvent de ce type de cécité, lorsqu’il traite les pharisiens d’aveugles[02] ou lorsqu’il se réfère à ceux qui ont les yeux grands ouverts mais qui ne voient rien[03]. C’est un grand don de Dieu que d’avoir un regard limpide, clairvoyant, qui découvre son Dieu au milieu des occupations quotidiennes, qui discerne dans les hommes des enfants de Dieu, qui pénètre ce qui en vaut vraiment la peine..., surtout avec Dieu et en Dieu, la beauté divine qu’il a laissée comme une trace dans les œuvres de la création. Sans un regard limpide le cœur peut-il rester jeune, comme Dieu le désire ?
Beaucoup d’hommes et de femmes ne sont pas complètement aveugles ; mais ils ont une foi faible, un regard un peu éteint pour le bien, à peine entrevu dans l’horizon de leur vie. Nombre de chrétiens se rendent à peine compte de la présence du Christ dans la sainte Eucharistie, de la valeur du sacrement de la Pénitence, ou de la Messe, ou de la beauté du célibat apostolique... Il leur manque la propreté de l’âme et une plus grande maîtrise des sens — qui sont comme les portes de l’âme —, et surtout du regard.
L’âme qui commence à avoir une vie intérieure apprécie le trésor qu’elle porte dans son cœur et comprend la nécessité d’éviter l’entrée dans l’esprit d’images qui rendraient impossibles ou gênants ses rapports d’affection avec Dieu. Il ne s’agit pas de ne pas voir ce qui nous entoure (la vue est un instrument irremplaçable pour vivre au milieu du monde, pour travailler, pour avoir des relations) ; il s’agit de ne pas regarder ce qu’il ne convient pas de regarder, pour être purs de cœur, et vivre sans bizarreries le recueillement intérieur. Et cela est partout possible : dans la rue, dans le milieu culturel où nous vivons, dans les relations sociales... Non seulement pour éviter l’impureté consentie, la luxure qui rend aveugle à l’égard des biens surnaturels, et même des authentiques valeurs humaines —, mais aussi pour corriger les excès de la concupiscence des yeux : le désir excessif de posséder des vêtements, nourritures, boissons...La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, tout ton corps sera lumineux ; mais si ton œil est gâté, tout ton corps sera enténébré[04]. Quelle peine parfois de ne pas être fidèles en ce domaine et réduire le visage du Christ à une image floue et lointaine ! Aujourd’hui notre prière s’y arrête : comment vivons-nous cette maîtrise des sens et du regard, nécessaire à la vie surnaturelle, pour voir Dieu ?
II. Un chrétien dispose de beaucoup de moyens pour se protéger de cette vague de sensualité et de goût de la consommation à outrance qui semble parfois vouloir tout emporter sur son passage ; il aime ce monde parce que c’est en lui qu’il a reçu l’appel à la sainteté, et il ne le déserte pas, parce que le Seigneur le veut comme ferment et levain ; chrétiens, « nous sommes une injection intraveineuse dans le courant circulatoire de la société[05] ». Mais être au milieu du monde ne signifie pas être frivoles et mondains : je ne prie pas pour que tu les retires du monde, demande Jésus au Père, mais pour que tu les préserves du mal[06]. Pour que tu les rendes vigilants, enracinés dans une authentique vie de prière et dans un esprit de mortification qui les maintient en état de veille, comme le soldat ne se laisse pas vaincre par le sommeil parce que de sa garde dépend la sécurité d’un grand nombre.
Les Apôtres prévenaient ceux qui se convertissaient à la foi qu’il ne serait pas facile de vivre la doctrine et la morale du Christ dans un milieu païen assez semblable à celui d’aujourd’hui[07]. Quelqu’un qui ne lutte pas sera fragilisé par une atmosphère de matérialisme et de permissivité ; même dans des pays de profonde tradition chrétienne apparaissent des manières de vivre et de penser en totale opposition aux exigences morales de la foi et même de la loi naturelle. Les adeptes d’un nouveau paganisme trouvent un allié efficace dans la manipulation des moyens de transmission de la culture qui exercent une énorme influence sur les spectateurs. Quantité de spectacles, d’images et de loisirs éveillent la concupiscence et l’impureté interne et externe. Comment, dans ce climat, suivre le Christ de près... ou même de loin ? Comment en plus de l’impudence et de l’impureté, résister longtemps aux provocations, à la critique des religions et surtout du Christianisme, à l’étalage d’athéisme, pacifique ou agressif ?
Les Pères de l’Église n’ont pas craint de recourir dans leur prédication à de fortes paroles pour tenir à l’écart les premiers chrétiens des spectacles et des loisirs immoraux [08]. Et ces fidèles surent se passer, pour garder intact ce nouvel idéal, découvert par la connaissance de Christ, de distractions en désaccord avec leur désir de sainteté ou tout simplement la santé spirituelle et morale ; au point que souvent, les païens de leur entourage se rendaient compte de la conversion d’un ami, d’un parent, d’un voisin parce qu’il cessait d’assister à ces spectacles[09] peu cohérents ou opposés à la délicatesse de conscience.
Nous arrive-t-il quelque chose de semblable ? Savons-nous couper court sans pusillanimité à des scènes, des propos choquants, cessons-nous d’aller dans des lieux indignes ? Veillons-nous sur la foi et la pureté des plus jeunes, par exemple si un programme de télévision est inconvenant ? Demandons au Seigneur une conscience claire et ferme pour écarter sans hésitations ce qui nous sépare de lui ou ce qui refroidit notre désir de le suivre ?
III. Le Christianisme ne change pas : Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui et toujours[10], et il a voulu s’appuyer sur la même fidélité, la même force de notre part que celle de ses premiers disciples. Cela nécessite de naviguer à contre-courant, d’affronter des situations que l’entourage ne comprend pas du premier coup, mais qui seront souvent un préliminaire, un passage qui les approche du Seigneur et d’une vie chrétienne plus authentique.
Loyauté envers Dieu. Éviter les occasions de danger pour l’âme. Avant de voir un film, un livre, une émission... avoir la sécurité que ce ne sera pas une occasion d’offenser Dieu. Dans le doute ne vaut-il pas mieux se passer de ces manifestations, ou si, mal informés, on y découvre un grave désaccord avec la morale, ne vaut-il pas mieux s’en aller ? Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le au loin [11].
Demandons au Seigneur la vertu de la force pour ne pas transiger avec nous-mêmes et savoir parler aux autres, sans craindre le qu’en dira-t-on, même si certains ne comprennent pas facilement cette attitude. Une attitude de sécurité et de joie, qui aide à comprendre la valeur d’une vie ferme, d’une bonne formation. Si quelqu’un objecte qu’il est immunisé contre les mauvaises influences, il sera opportun de lui signaler qu’il se crée souvent dans l’âme une carapace qui empêche les rapports avec Dieu et le sens du respect qu’exige tout amour humain vrai. Lorsque quelqu’un affirme qu’un climat amoral ou immoral ne lui nuit pas, c’est peut-être un signe... qu’il a davantage besoin de s’en abstenir, parce que son âme a perdu la capacité de discerner le bien.
Bien sûr, ne pas contribuer financièrement à la diffusion du mal et mettre en pratique tous les moyens de l’éviter, ne suffit pas. Tout doit contribuer à ce que se multiplient des formes de culture et de loisirs sains, dignes, qui enrichissent le repos, les arts, les relations, les connaissances, l’agrément de l’esprit, ...
Saint Joseph, gardien et protecteur de Jésus et de Marie, les a aimés avec un amour très pur. Demandons-lui de nous pousser à mettre en pratique les moyens nécessaires pour contempler Dieu avec un regard clair et aimer les créatures avec profondeur et transparence, chacun selon la vocation particulière qu’il a reçue de l’amour de Dieu.
NOTES
[01] Cf. Me 8, 22-26.-2. Mt 15, 14.
[03] Cf. Mc4, 12 ; Jn 9, 39.
[04] Mt6, 22-23.
[05] BIENHEUREUX J.ESCRIVA, Lettre, 19mars 1934.
[06] Jn 17, 15.
[07] Cf. Rom 13, 12-14.
[08] Cf. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 6, 7.
[09] Cf. TERTULLIEN, Sur les spectacles, 1A.
[10] Cf. Heb 13, 8.
[11] Mt 5, 29.
6°SEMAINE JEUDI
49. LA MESSE, CENTRE DE LA VIE CHRÉTIENNE
— Le sacrifice eucharistique.
— C’est avec une âme sacerdotale que tout chrétien vit la sainte Messe.
— Prolonger la Messe tout au long de la journée.
I. Jésus marchait un jour avec ses disciples vers les villages situés dans la région de Césarée-de-Philippe et il demanda en chemin à ceux qui l’accompagnaient : Pour les gens, qui suis-je ?[01]. Et les Apôtres racontent, en toute simplicité, ce que l’on disait de lui : pour les uns il était Jean Baptiste pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes... Bref, avaient cours sur Jésus les opinions les plus variées. Alors il s’adresse posément aux siens : Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? Ce n’est pas une opinion de plus qu’il leur demande, mais la fermeté de la foi. Après avoir passé tant de temps avec lui, savent-ils vraiment qui il est, sans hésitations, en toute sécurité ? Pierre répond aussitôt : Tu es le Messie !
À nous aussi le Seigneur a le droit de demander une claire profession de foi — en paroles et en actes — au milieu d’un monde où la confusion, l’ignorance et l’erreur semblent normales. Car il s’est établi avec Jésus un lien étroit, né au Baptême qui a augmenté de jour en jour ; ce sacrement a fait naître une intime et profonde union avec le Christ, puisqu’en lui nous avons reçu son Esprit et nous avons été élevés à la dignité d’enfants de Dieu. Il s’agit d’une communion de vie beaucoup plus profonde que celle qu’il pourrait y avoir entre deux êtres humains. De même que la main unie au corps est pleine du courant de vie qui s’écoule de tout le corps, de même le chrétien est rempli de la vie du Christ[02]. Il se sert d’une image très parlante pour nous montrer comment nous sommes unis à lui : Je suis la vigne ; vous êtes les sarments...[03].L’union à laquelle peut arriver tout chrétien quand il lutte pour atteindre la sainteté est si forte qu’il en arrivera à dire : Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi [04]. Cette proximité de Jésus-Christ remplit de joie, car si nous sommes une partie vivante du Corps Mystique du Christ, nous participons à tout ce que le Christ réalise !
Dans chaque Messe, le Christ s’offre tout entier, conjointement avec l’Église, son Corps Mystique, formé par tous les baptisés : par cette union avec le Christ à travers l’Église, les fidèles offrent le sacrifice conjointement avec lui, et avec lui ils s’offrent aussi eux-mêmes : ils participent, par conséquent, de la Messe comme ceux qui offrent comme ceux qui sont offerts. Sur l’autel, Jésus-Christ rend présentes à son Père les souffrances rédemptrices et méritoires qu’il supporta sur la Croix, et celles de ses frères aussi. Peut-il y avoir plus grande intimité, plus grande union, plus grande dignité qu’une Messe, bien vécue, qui peut changer notre existence ? « Si nous avons dans nos âmes les mêmes sentiments que le Christ sur la Croix, nous obtiendrons que notre vie entière soit une réparation incessante, une demande assidue et un permanent sacrifice pour toute l’humanité, parce que le Seigneur vous donnera un instinct surnaturel pour purifier toutes les actions, les élever à l’ordre de la grâce et les transformer en instrument d’apostolat.[05] »
Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? Seigneur, dans le sacrifice eucharistique nous te reconnaissons bien. En lui notre foi devient plus ferme, plus apte à professer ouvertement que Jésus-Christ est le Messie, le Fils de Dieu, qui est venu pour le salut de tous.
II. La sainte Messe est offerte par les prêtres et aussi par les fidèles, car « par le caractère qui s’est imprimé dans leurs âmes au moment du Baptême, ils participent du sacerdoce du Christ[06] », quoique cette participation soit essentiellement différente de celle du sacrement de l’Ordre[07].
Ce n’est que par les paroles du célébrant — en tant qu’il représente le Christ —, au moment de la Consécration, que devient présent le Christ lui-même sur l’autel, mais tous les fidèles participent à cette oblation faite à Dieu le Père pour le bien de toute l’Église. Conjointement avec le prêtre ils offrent donc le sacrifice, en s’unissant à ses intention, à ce courant de demande, de réparation, d’adoration et d’actions de grâces ; plus encore, ils s’unissent au Christ lui-même, Prêtre éternel, et à toute l’Église[08].
Dans la Messe nous pouvons offrir chaque jour toutes les choses créées[09] et toutes nos actions : le travail, la douleur, la vie familiale, la fatigue, les initiatives apostoliques que nous voulons mener à bien en ce jour... L’Offertoire est le moment le plus approprié pour présenter ces offrandes personnelles qui s’unissent alors au sacrifice du Christ. Que mettons-nous chaque jour dans la patène, qu’y trouve le Seigneur ? Y trouve-t-il une âme sacerdotale, qui s’identifie de plus en plus à lui, au milieu de la vie courante, qui n’offre pas seulement les réalités de son existence, mais elle-même, ce qu’il y a de plus intime en son être ?
Prions ensemble, au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Église. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde[10]. Il faut remplir de contenu et de prière personnelle cette oraison liturgique, comme les autres qui enrichissent la Messe : aller à la Messe pour faire pleinement nôtre son sacrifice unique, de valeur infinie. Nous pouvons nous l’approprier et nous présenter devant la très sainte Trinité revêtus des innombrables mérites de Jésus-Christ, en aspirant avec certitude au pardon, à une plus grande grâce dans l’âme et à la vie éternelle ; nous adorons avec l’adoration du Christ, nous satisfaisons avec les mérites de Jésus, nous demandons avec sa voix, toujours efficace. Tout ce qui est à lui devient nôtre. Et tout ce qui est à nous devient sien : la prière, le travail, les joies, les pensées, les désirs, qui acquièrent alors une dimension surnaturelle et éternelle. Tout ce que nous faisons acquiert une valeur dans la mesure où nous l’offrons avec le Christ, Prêtre et victime, sur l’autel. Quand nous cherchons cette intimité avec le Seigneur, « alors l’humain et le divin s’entremêlent dans notre vie. Tous nos efforts — même les plus insignifiants — acquièrent une valeur d’éternité, car ils s’unissent au sacrifice de Jésus sur la Croix [11] ».
La participation à la Messe culmine dans la sainte Communion, la plus pleine identification avec le Christ que l’on puisse rêver. Jamais les Apôtres, avant l’institution de la sainte Eucharistie, dans les années où ils parcoururent la Palestine avec Jésus, ne purent goûter une intimité avec lui comme la nôtre que, nous, nous avons après avoir communié. Alors, pensons-y maintenant. Comment se déroule notre Messe, comment vont nos communions ? Les préparons-nous bien, repoussons-nous toute distraction volontaire, faisons-nous des actes de foi et d’amour, notre âme partage-t-elle souvent, cette exclamation vibrante de foi de saint Pierre : Tu es le Messie... ?
III. La Messe est la plus profitable des rencontres avec Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, car toute la Trinité se trouve présente dans le sacrifice eucharistique, et c’est le meilleur moyen, le plus agréable à Dieu, de correspondre à l’amour divin. C’est vraiment « le centre et la racine de la vie spirituelle du chrétien [12] ». De même que les rayons d’un cercle convergent tous en son centre, ainsi toutes nos actions, nos paroles et pensées peuvent être centrées sur le sacrifice de l’Autel, où tout ce que nous faisons acquiert une valeur rédemptrice. Renouveler l'offrande d’œuvres du matin pendant la Messe aidera aussi la vie chrétienne à se développer, tout comme offrir tout ce que l’on fait dans le courant de la journée, en l’unissant par le désir à la Messe du jour suivant ou à celle qui se célèbre à ce moment-là, tout près ou en n’importe quel endroit du monde. Ainsi, d’une façon mystérieuse mais réelle, toute la journée fait partie de la Messe : comme une prolongation du sacrifice de l’Autel ; toute l’existence, toutes les occupation deviennent comme la matière du sacrifice eucharistique, auquel elles s’orientent. La sainte Messe ordonne ainsi la journée, avec ses joies, ses peines, les faiblesses elles-mêmes qui s’y purifient comme une partie intégrante d’une vie offerte à Dieu.
Le travail ne sera-t-il pas un peu mieux réalisé si nous pensons qu’il a été déposé dans la patène, avec le pain et le vin, ou si nous nous unissons intérieurement à ce moment-là à une autre Messe, à laquelle nous ne pouvons pas être physiquement présents ? Il en est de même pour les autres réalités de la journée : les sacrifices de toute vie familiale, la fatigue, la douleur... Le travail et tous les incidents de la journée seront d’ailleurs une excellente préparation pour la Messe du jour suivant, intensifiée dans les moments plus proches de la célébration, pour éviter toute routine. « Ne vous habituez jamais à célébrer ou à assister au saint Sacrifice : faites-le, au contraire, avec autant de dévotion que s’il s’agissait de la seule Messe de votre vie : en sachant que là le Christ, Dieu et Homme, Tête et Corps, est toujours présent et, par conséquent, avec Notre Seigneur, toute son Église.[13] »
Pour en obtenir tous les fruits que le Seigneur désire, il convient de veiller à la préparation de l’âme, à une participation consciente, pieuse et active[14] aux rites liturgiques. La ponctualité est la première preuve de délicatesse envers Dieu et envers les autres fidèles, tout comme une tenue vestimentaire digne, un comportement soigné, debout, assis ou à genoux..., comme devant l’Ami, qui est aussi Dieu et Seigneur, sensible à la révérence, au respect, aux signes visibles de la foi et de l’amour. Et suivre les rites de l’action liturgique en faisant siennes les acclamations, les chants, les silences — la prière silencieuse—..., sans précipitation, en remplissant d’actes de foi et d’amour surtout la consécration, en vivant intensément chacune des parties de la Messe (le pardon de l’acte pénitentiel, l’attention dans les lectures...).
Vivons avec piété, avec amour, le saint Sacrifice, et nous en sortirons avec une immense joie, disposés à confirmer en actes la vibration de notre foi : Tu es le Messie !
Sainte Marie était présente au pied de la Croix et participa d’une façon pleine et singulière à la Rédemption : qu’elle nous enseigne les sentiments et les dispositions les meilleures pour vivre le sacrifice eucharistique où son Fils s’offre pour nous tous.
NOTES
[01] Mc8, 27-33.
[02] Cf.M.SCHMAUS, The’ologieDogmatique, vol.V.
[03] Jn 15, 15.
[04] Gal 2, 20.
[05] BIENHEUREUX J. ES-CRIVA, Lettre, 2 février 1945.
[06] PIE XII, Enc. MediatorDei, 20 novembre 1947, n. 23.
[07] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumengentium, 10.
[08] Cf. PIE XII, loc.cit., n.24.
[09] Cf.PAUL VI, Instr. Eucharisticum mysterium, 6.
[10] MISSEL ROMAIN, Ordinaire de la Messe.
[11] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Chemin de Croix, X, n. 5.
[12] IDEM, Quand le Christ passe, 87 ; Cf. CONCILE VATICAN II, Décr. Presbyterorum ordinis, 14.
[13] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Lettre, 28 mars 1955.
[14] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Sacrosanctum Concilium, 48.
6°SEMAINE VENDREDI
50. L’HUMILITÉ
— Savoir compter sur Dieu.
— Les fruits amères de l’égoïsme et de l’orgueil.
— Pour croître en humilité : "si le grain de blé ne meurt...".
I. La Genèse [01] raconte que les hommes s’obstinèrent un jour à réaliser un projet colossal qui devait être, en même temps, un symbole et le centre du genre humain : la construction de la grande cité de Babel et d’une formidable tour. Mais cette œuvre n’arriva pas à terme et les hommes se trouvèrent plus dispersés qu’avant, plus divisés, séparés par des langues différentes, dans l’incapacité de pouvoir désormais se mettre d’accord... « Pourquoi cet ambitieux projet a-t-il échoué ? Pourquoi les constructeurs se fatiguèrent-ils en vain ? Parce que les hommes n’avaient mis comme signe et garantie de l’unité désirée qu’une œuvre de leurs mains, en oubliant l’action du Seigneur.[02] »
Le pape Jean-Paul Il commente ce texte de la sainte Écriture en mettant en relation le péché de ces hommes, « qui veulent être forts et puissants sans Dieu, ou même contre Dieu », et celui de nos premiers parents qui eurent la prétention illusoire d’être comme lui [03] : le péché d’orgueil, la racine de tous les péchés, aux manifestations si diverses. Dans le récit de la tour de Babel, l’exclusion de Dieu n’apparaît pas comme un affrontement avec Dieu, « mais comme un oubli et comme de l’indifférence devant lui ; comme si Dieu ne méritait aucun intérêt dans le domaine du projet opératif et associatif. Mais dans les deux cas la relation avec Dieu est rompue avec violence.[04] »
Dieu constitue la référence de toute entreprise, de tout désir et de tout projet, malgré les pièges de l’orgueil qui demeure dans le cœur de tout homme, de toute femme, jusqu’au moment même de sa mort. L’orgueil nous incite à vouloir être comme Dieu dans le minuscule domaine de nos intérêts, ou à nous passer de lui, comme s’il n’était pas réellement notre créateur et notre sauveur, celui de qui tout dépend dans son être et dans son existence. Comme dans l’épisode de Babel, une des premières conséquences de l’orgueil est la désunion, la division des famille, des frères, des amis, des collègues, des voisins...
L’orgueilleux tend à s’appuyer exclusivement, comme les constructeurs de Babel, sur ses propres forces, incapable d’élever son regard au-dessus de ses qualités et succès. Il exclut facilement Dieu de sa vie, « comme s’il ne méritait aucun intérêt », aucun appel, aucune gratitude. Demander appui ou conseil dans la direction spirituelle, canal de la force et de la lumière de Dieu, ne lui vient pas à l’esprit. Il se croit fort et capable de grands travaux ; mais il est aussi imprudent et, entre autres, méprise le salut de son âme.
Mais Dieu, enseigne l’apôtre saint Jacques, donne sa grâce aux humbles et résiste aux orgueilleux-’. Car l’orgueil est le principal adversaire de la sainteté, l’origine d’un grand nombre d’iniquités et il entraîne la perte de tant de grâces et de mérites devant le Seigneur[06]. Il est aussi le grand ennemi de l’amitié, de la joie, de la vraie force...
Ce serait insensé de se passer du Seigneur. « Il est, lui, le fondement et nous l’édifice ; il est, lui, la tige du cep et nous les branches (...). Il est, lui, la vie et nous, nous vivons par lui (...) ; il est la lumière et il dissipe notre obscurité.[07] » Une vie peut-elle garder son sens sans le Christ, avoir d’autre fondement solide, éviter les désunions et les ruptures sans recours à lui ?
II. L’humilité constitue le fondement de toutes les vertus, le support de toute vie chrétienne, le remède à l’orgueil et à sa séquelle inévitable : l’égoïsme. Un égoïste fait de lui-même la mesure de toutes choses, jusqu’à l’attitude que saint Augustin croit l’origine de toutes les déviations morales : « l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu.[08] » L’égoïste ne sait guère aimer : il cherche plutôt à recevoir parce que, dans le fond, il n’aime que lui-même. Rarement généreux ou reconnaissant, il donne en calculant le bénéfice possible que cela va lui rapporter ; il ne sait pas donner sans rien attendre en échange. Dans le fond, il méprise plus ou moins les autres.
L’orgueil est la racine de l’égoïsme, qui en est une des premières manifestations ; le principe de toute méchanceté[09]. L’égoïsme qui regarde toute chose en tant qu’elle lui rapporte un bénéfice et l’orgueil qui évalue faussement ses propres qualités par le désir désordonné de gloire, se confondent fréquemment, et résument le désordre radical d’où proviennent tous les péchés. Car le commencement de tout péché c’est l’orgueil[10], et le principe de l’orgueil c’est que l’homme se détache du Seigneur [11].
Innombrables sont les expériences qui confirment cet enseignement de sainte Catherine de Sienne : l’âme humaine ne peut vivre sans aimer, et lorsqu’elle n’aime pas Dieu, elle s’aime elle-même d’une manière désordonnée, d’un amour malheureux qui « obscurcit le regard de l’intelligence ; alors elle cesse d’y voir clair et n’agit plus que dans une fausse clarté. La lumière avec laquelle l’intelligence voit, à partir de cet instant, les choses est un éclat trompeur du bien, du faux plaisir vers lequel s’incline maintenant l’amour... De lui l’âme ne tire d’autre fruit que l’orgueil et l’impatience.[12] »
Avec la grâce de Dieu, nous vivrons sur nos gardes, attentifs à l’orgueil dans ses minces manifestations : la vanité et la gloriole (qui alimentent les pensées inutiles dont nous nous faisons le centre, le héros, celui qui triomphe en toute situation) ; le mépris des autres (qui affleure dans les mauvaises plaisanteries, l’ironie, les jugements négatifs, les intempérances de langage, le besoin de préciser ou de se justifier, d’avoir le dernier mot...) ; l’ingratitude (ne parler que de soi, de sa personne et de ses affaires, qui est dans le fond la seule chose intéressante...).
« Nous devons demander au Seigneur de ne pas nous laisser succomber à cette tentation. L’orgueil est le pire des péchés et le plus ridicule. S’il parvient à nous tourmenter avec ses hallucinations multiples, nous nous protégeons alors par des faux-semblants, nous nous remplissons de vide, nous plastronnons comme la grenouille de la fable qui, présomptueuse, se gonflait le jabot jusqu’à en éclater. L’orgueil est désagréable, même du point de vue humain : celui qui se considère supérieur à tout et à tous, se contemple continuellement lui-même et méprise les autres, qui lui répondent en se moquant de sa vaine fatuité.[13] » Ne permets pas, Seigneur, que je tombe dans cet état, qui me prive d’apprécier tant de vertus et de qualités chez ceux qui m’entourent.
III. Pour construire 1’édifice de la vie chrétienne, le désir d’approfondir la vertu de l’humilité, doit être imploré du Seigneur, afin qu’il nous rende sincères face aux erreurs, au détachement du moi... Car de l’humilité naissent tant de fruits, elle qui demeure en étroite relation avec toutes les vertus, mais surtout avec la joie, la force, la chasteté, la simplicité, l’affabilité, la magnanimité... la facilité pour l’amitié et pour l’apostolat ; sans humilité est-il possible de vivre la charité ?
Pour être humbles, soyons disposés à accepter l’humiliation que supposent tel ou tel défauts que nous n’arrivons pas à surmonter, les faiblesses quotidiennes... Quand nous examinons notre conscience chaque jour, plus profondément dans certaines circonstances, l’humilité suggère : « ai-je su offrir au Seigneur, à titre d’expiation, la douleur que j’éprouve si souvent de l’avoir offensé ? Lui ai-je offert la honte qui me fait rougir intérieurement quand je me sens humilié par ma lenteur à avancer sur le chemin de la vertu ?[14] » Et puis il y a les humiliations qui viennent de l’extérieur, inattendues, apparemment injustes : les supportons-nous pour le Christ ? [15]
Le rocher le plus ferme pour édifier c’est l’humilité de Notre Seigneur. Lui, qui n’attend que notre bon vouloir pour nous inspirer. Ne parle de toi-même que lorsque c’est nécessaire, sois reconnaissant des modestes faveurs que tu reçois, remercie Dieu des bénéfices reçus de lui, rends la vie aimable à ceux que tu rencontres tout au long de la journée, dissipe les pensées inutiles, la vanité, rends service dans la vie familiale, dans le travail, partout ; laisse-toi aider quand tu es à bout, demande conseil si tu doutes, sois sincère avec toi-même, avec l’aide du Seigneur, ne te justifie pas, sois sincère avec Dieu et dans la direction spirituelle, où Jésus est présent aussi.
Celui qui fixe les yeux sur le Christ, trouve le détachement nécessaire pour rectifier quand il s’est trompé (parce qu’il lui manquait des données, ou qu’elles ont changé, ou qu’il n’avait pas suffisamment approfondi le problème...). Celui qui fixe les yeux sur la vie de sainte Marie s’émerveille de ce Dieu qui fit en elle de grandes choses « quia respexit humilitatem ancillœ suce — parce qu’il a vu l’humilité de sa servante...
« Chaque jour, je suis davantage convaincu que l’humilité authentique est le fondement surnaturel de toutes les vertus ! Parles-en à Notre Dame, pour qu’elle nous entraîne à marcher sur ce sentier.[16] »
NOTES
[01] Première lecture. Années impaires, Gn 11, 1-9.
[02] JEAN-PAUL II, Exhor. Apost. Reconciliatio et Pœnitentia, 2 décembre 1984, 13.
[03] Cf. Gn 3, 5.
[04] JEAN-PAUL II, o. c., 14.
[05] Jac 4, 6.
[06] Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure, vol. I.
[07] SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie sur la première Épître aux Corinthiens, 8.
[08] SAINT AUGUSTIN, Sur la cité de Dieu, 14, 28.
[09] SAINT THOMAS, SummaTheologice, I-lI, q. 11, a. 4, c
[10] Ecli 10, 15.
[11] IDEM, 10, 12.
[12] SAINTE CATHERINE DE SIENNE, Le Dialogue, 51.
[13] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 100.
[14] IDEM, Forge, n. 153.
[15] Cf. IDEM, Chemin, n. 594.
[16] IDEM, Sillon, n. 289.