6°DIMANCHE ANNÉE C
45. HUMILITÉ ET CONFIANCE EN DIEU
— "Me connaître, te connaître" : les sources de la confiance en Dieu.
— Dieu résiste aux orgueilleux.
— La "toute-puissance" de l’humilité.
I. Seigneur, sois le rocher qui m’abrite, la maison bien défendue qui me sauve..., supplie l’Antienne d’ouverture de la Messe d’aujourd’hui [01]. Il est la force et la sécurité au milieu de tant de faiblesses de l’histoire de nos vies, l’appui ferme à chaque moment, à n’importe quel âge et en toute circonstance. Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur, dont le Seigneur est l’espoir, proclame le prophète Jérémie dans la première lecture, il sera comme un arbre planté au bord des eaux, qui étend ses racines vers le courant : il ne craint pas la chaleur quand elle vient, et son feuillage reste vert ; il ne redoute pas une année de sécheresse, car elle ne l’empêche pas de porter du fruit[02]. Mais maudit soit l’homme qui met sa confiance dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Sa vie sera stérile, comme un buisson sur une terre désolée.
Seigneur, sois le rocher qui m’abrite : l’humilité et la confiance en Dieu vont la main dans la main, car seul l’humble cherche son bonheur et sa force dans le Seigneur. L’orgueilleux cherche passionnément la louange, se surestime facilement et s’offense de toute chose qui le rabaisse dans sa propre estime ou dans celle des autres, car il manque de fermeté intérieure : il n’a pas d’autre point d’appui, d’autre espoir de bonheur qu’en lui-même. Il est sensible à la moindre critique, insistant pour arriver à ses fins, désireux d’être connu, avide d’attention ! Il s’appuie sur lui-même comme le naufragé se cramponne à une faible planche, et quoi qu’il ait obtenu dans la vie, il se trouve toujours incertain, insatisfait, sans paix. Cet homme qui ne voit pas Dieu son Père lui tendre continuellement les bras, aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable, conclut la liturgie de la Messe. Le chrétien préfère mettre son espérance en Dieu et, parce qu’il connaît et accepte sa propre faiblesse, il ne se fie pas beaucoup à ses propres ressources. Certes, en n’importe quelle entreprise il mettra en œuvre tous les moyens humains à sa portée, mais il sait bien aussi qu’il compte avant tout sur sa prière ; il reconnaît avec joie que tout ce qu’il possède, il l’a reçu de Dieu. L’humilité ne consiste pas à se mépriser — Dieu ne nous méprise pas car nous sommes une œuvre sortie de ses mains —, mais à s’immerger dans l’oubli de soi et dans la préoccupation sincère pour les autres. C’est la simplicité intérieure qui mène à se sentir enfants de Dieu[03]. « Quand nous croyons que tout s’effondre devant nous, rien ne s’effondre, par ce que Lui seul est ma citadelle (Ps 42, 2). Si Dieu habite en notre âme, tout le reste, pour important que cela paraisse, n’est qu’accidentel, transitoire ; en Dieu, en revanche, nous sommes ce qu’il y a de permanent.[04] »
II. Le plus grand obstacle que l’âme puisse trouver pour suivre le Christ et pour aider autrui a son origine dans l’amour désordonné de soi-même. Voilà ce qui mène parfois à surestimer ses forces, d’autres fois au découragement et à l’abattement devant ses propres fautes et ses défauts. L’orgueil se dévoile dans la tendance consentie au monologue intérieur, où les intérêts personnels prédominent et s’exagèrent ; le moi en sort toujours exalté. Dans ses conversations, l’homme parle surtout de lui-même et de ses affaires ; il cherche l’estime à tout prix, s’entête dans ses opinions, à juste titre ou non ; il ne fait grâce d’aucune faute à autrui, il le corrige imperturbablement, il rend difficile la vie en commun. La façon la plus pernicieuse de faire ressortir sa propre valeur c’est de discréditer autrui ; l’orgueilleux n’apprécie guère les louanges des autres et est prompt à découvrir les défauts de qui se distingue. Sa caractéristique majeure, c’est qu’il ne peut souffrir ni la contradiction ni la correction[05].
Quand on est infecté de ce virus, on semble ne pas avoir beaucoup besoin de Dieu dans ses travaux, dans ses occupations, dans sa lutte ascétique même pour s’améliorer ; on exagère facilement ses capacités, on ferme les yeux sur ses défauts, et on finit par considérer comme une qualité ce qui peut être en réalité une déviation : on se persuade, par exemple, qu’on a l’esprit large et généreux parce qu’on fait peu attention aux petites obligations de chaque jour, et on oublie que pour être fidèle dans ce qui est grand il faut l’être dans ce qui est petit. On en arrive par ce chemin à se croire supérieur, en rabaissant injustement les qualités si nombreuses des autres[06].
Saint Bernard de Clairvaux fait une liste savoureuse des manifestations progressives de l’orgueil[07] : la curiosité (vouloir tout savoir de tous), la frivolité d’esprit par manque de profondeur dans la prière et dans la vie, la joie sotte et hors de propos, qui s’alimente des défauts des autres qu’il ridiculise, la vantardise, le désir de se singulariser, l’arrogance, la prétention, le refus de ne pas reconnaître ses erreurs, même notoires, la dissimulation des fautes dans la confession, le peu d’intérêt à connaître l’authentique réalité qui niche dans son cœur...
Nous allons examiner aujourd’hui dans la prière si nous apprécions vraiment la vertu de l’humilité, si nous la demandons souvent au Seigneur, si nous sentons vivement que nous avons besoin de l’aide de Dieu notre Père, dans les choses importantes et dans les petites. Ô Dieu, dirons-nous avec le Psalmiste — Tu es mon Dieu ; je te cherche de toutes mes forces. Mon âme a soif de toi, ma chair languit après toi, comme une pierre aride et assoiffée, faute d’eau[08]. Cela peut même servir d’oraison jaculatoire tout au long de ce jour.
III. L’oubli de soi est une condition vitale pour la sainteté, car lui seul contemple Dieu comme le Bien absolu et donne la capacité de servir les autres. Avec la prière, premier moyen à utiliser, nous nous exercerons à vivre cette vertu de l’humilité dans toutes nos occupations, dans la vie de famille, quand nous sommes seuls..., toujours. Sommes-nous parfois excessivement préoccupés par nos affaires personnelles (la santé, le repos, la réussite, l’estime d’autrui...) ? Parlons-nous aussi peu que possible de nous-mêmes, de nos affaires, de nos succès ? Évitons-nous la curiosité, le désir de tout connaître et de montrer que l'on sait ? Acceptons-nous la contradiction sans impatience, sans mauvaise humeur, en l’offrant au Seigneur ? Insistons-nous sur notre propre opinion (excepté si la vérité ou la justice le requièrent, avec modération et fermeté) ? Il faudrait passer sous silence les erreurs des autres, les excuser et les aider avec charité à les surmonter, accepter la correction même injuste ; céder parfois à la volonté des autres quand le devoir ou la charité ne sont pas impliqués ; éviter l’ostentation des qualités, des biens matériels, des connaissances... ; accepter d’être méprisés, oubliés, de ne pas être consultés sur le sujet sur lequel nous pensons avoir le plus de science ou d’expérience ; ne pas chercher à être estimés ou admirés, rectifier l’intention face aux louanges et aux éloges, chercher le plus grand prestige professionnel, mais pour Dieu, pas par orgueil...
Ce qui fait d’ailleurs grandir le plus cette vertu, c’est d’être humilié et de le supporter avec joie pour le Christ[09], c’est d’accepter sans rébellion le mépris, patients envers nos défauts, de nous glorifier même dans nos faiblesses auprès du Tabernacle, où le Seigneur donne sa grâce quand nous reconnaissons qu’il n’y a rien de bon en nous qui ne vienne de lui, que ce qui nous est personnel, c’est l’obstacle qui empêche le Saint-Esprit de nous remplir de ses dons. On apprend vite à être humbles en fréquentant Jésus et Marie, en méditant la Passion, en contemplant la figure du Christ humilié et maltraité pour nous.
L’exemple de Marie, notre Mère, Ancilla Domini, l’esclave du Seigneur, est le meilleur modèle de l’humilité. Ayons recours à elle, la « mère de miséricorde et de tendresse à laquelle personne n’a eu recours en vain ; abandonne-toi plein de confiance dans le giron maternel ; demande-lui de t’obtenir cette vertu qu’elle apprécia tant ; ne crains pas de ne pas être écouté, Marie la demandera pour toi à ce Dieu qui exalte les humbles et réduit à néant les orgueilleux ; et comme Marie est toute-puissante auprès de son Fils, elle sera à coup sûr écoutée.[10] »
NOTES
[01] Antienne d’ouverture, Ps 30, 3.
[02] Jer 17, 7-8.
[03] Cf. E. BOYLAN, L’amour suprême.
[04] BIENHEUREUX JOSÉMA-RIAESCRIVA, AmisdeDieu, 92.
[05] Cf.E.BOYLAN, loc.cit.
[06] Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure.
[07] SAINT BERNARD, Sur les degrés de l’humilité, 10.
[08] Ps 63, 2.
[09] Cf. BIENHEUREUX JOSÉMARIA ESCRTVA, Chemin, n. 594.
[10] J. PECCI LÉON XIII, Pratique de l’humilité.
6°SEMAINE LUNDI
46. LE SACRIFICE D’ABEL
— Le meilleur de notre vie pour Dieu.
— La dignité de la liturgie.
— L’amour envers Jésus dans l’Eucharistie.
I. Le livre de la Genèse [01] raconte qu’Abel, le fils d’Adam et d’Eve, présentait à Yahweh les prémices et le meilleur de son troupeau, l’offrande agréable à Dieu, tandis que celle de Caïn, son frère, qui n’offrait pas le meilleur de ce qu’il récoltait, le décevait beaucoup.
Abel fut un homme juste, c’est-à-dire saint et pieux. Ce qui rend meilleure son offrande ce n’est pas sa qualité objective, mais plutôt son don de soi, sa générosité. C’est pourquoi Dieu contemple avec plaisir ses victimes et lui envoie peut-être, selon une antique tradition juive, du feu pour les brûler en signe d’acceptation
Dans la vie chrétienne aussi, le meilleur mérite d’être offert à Dieu. Chacun peut présenter 1’offrande d’Abel... ou celle de Caïn. Le meilleur de son temps, de ses biens, de sa vie... ou ce qui est en trop, ce qui ne coûte pas de sacrifice, ce dont on n’a pas besoin. Toute la vie, les meilleures années de la vie, tous nos biens offrons-les au Seigneur et, lorsque nous voudrons lui faire une offrande, choisissons ce qu’il y a de plus précieux, comme nous le ferions pour la créature que nous estimons le plus. L’homme n’est pas seulement un corps, ni seulement une âme, puisqu’il est composé des deux : il a besoin aussi de manifester à travers des actes extérieurs, sensibles, sa foi et son amour de Dieu. Cela fait de la peine, de voir parfois des personnes qui semblent avoir du temps pour tout, mais qui en ont très difficilement pour Dieu, qui n’en trouvent pas pour faire un moment de prière, une visite au saint Sacrement qui dure à peine quelques minutes... et ceux qui disposent de moyens financiers pour tant de choses et qui sont cependant mesquins avec Dieu et avec les besoins les plus sérieux des hommes... D faut montrer au monde combien donner agrandit toujours le cœur et l’ennoblit ! Et combien de mesquinerie finit par rendre envieuse jusqu’au drame une âme qui comme celle de Caïn, ne supporte pas la générosité d’Abel.
« Comme il est bon d’offrir au Seigneur le sacrifice d’Abel. Le sacrifice d’une chair jeune et belle — la meilleure du troupeau — ; d’une chair saine et sainte ; le sacrifice de cœurs qui n’aient qu’un seul amour : toi, mon Dieu ! D’intelligences burinées par des études approfondies, et qui s’inclineront devant ta Sagesse. Le sacrifice d’âmes d’enfants, qui n’auront d’autre pensée que celle de te plaire.
« Reçois dès à présent, Seigneur, ce sacrifice d’agréable odeur.[02] » Le meilleur de ma vie, de mon travail, de mes talents, de mes biens..., même de ceux que j’aurais pu avoir. Pour toi, mon Dieu, tout ce que tu m’as donné dans la vie, sans limite, sans condition... Enseigne-moi à ne rien te refuser, à t’offrir toujours ce que j’ai de meilleur.
Enseigne à beaucoup ce talent des offrandes et des sacrifices comme celui d’Abel, celui d’hommes et de femmes qui se donnent totalement à toi dès leur jeunesse, celui des ces cœurs qui, à tout âge, savent te donner tout ce que tu peux leur demander, joyeusement, sans marchandages, sans mesquineries...
II. Il est beau de considérer que le premier témoignage de foi en faveur de Dieu a été donné par un enfant d’Adam et Eve et à travers un sacrifice. L’on comprend que les Pères de l’Église aient vu en Abel une figure du Christ : parce qu’il est pasteur, parce qu’il offre un sacrifice agréable à Dieu, parce qu’il répand son sang, parce qu’il est martyr de la foi.
C’est pourquoi la liturgie, dans le renouvellement du Sacrifice du Christ, demande à Dieu qu’il regarde avec un regard serein et plein de bonté les Offrandes du Seigneur, comme il regarda les offrandes à Abel le Juste (Cf. Missel Romain, Prière Eucharistique I). Il est juste d’être généreux et d’aimer tout ce qui concerne le culte de Dieu : ce sera toujours peu, disproportionné par rapport à ce que mérite l’infinie excellence et la bonté divine ; ayons dans ce domaine une délicatesse extrême et gardons-nous du manque de considération et de l’avarice : Vous n’offrirez aucune victime qui ait un défaut car elle ne vous attirerait pas la complaisance divine, prévient l’Esprit Saint[03].
Pour Dieu, ce qu’il y a de mieux : un culte qui unisse la noblesse, la beauté, la simplicité des objets sacrés à la générosité dans le temps, celui qu’il faut — pas plus —, mais sans précipitation, sans raccourcir les cérémonies, ni l’action de grâces personnelle après la Messe... La dignité et la qualité des ornements liturgiques et des vases sacrés manifestent que nous donnons à Dieu ce qu’il y a de mieux. Ils sont le reflet de la splendeur de la liturgie que l’Église triomphante offre dans le Ciel à la Trinité, et sont aussi une aide puissante pour percevoir la présence divine parmi nous. C’est la tiédeur, une foi affaiblie, un amour refroidi qui cessent de traiter saintement les choses saintes, qui perdent de vue la gloire, l’honneur et la majesté de la sainte Trinité.
« Vous rappelez-vous cette scène de l’Ancien Testament, lorsque David désire construire une maison pour l’Arche d’Alliance, qui jusqu’à ce moment-là était gardée dans une tente ? Dans ce tabernacle, Yahweh faisait noter sa présence d’une façon mystérieuse, par une nuée et d’autres phénomènes extraordinaires. Et tout cela n’était qu’une ombre, une figure. En revanche, le Seigneur se trouve réellement présent dans les tabernacles où est réservée la très sainte Eucharistie. Nous avons là Jésus— comme j’aime faire un acte explicite de foi ! — avec son Corps, son Sang, son Ame et sa Divinité. Dans le tabernacle, Jésus nous préside, nous aime, nous attend.[04] »
Dans la maison de Simon le pharisien, Jésus invité regrette publiquement F absence des attentions courtoises qu’il était coutume d’avoir avec les hôtes, et cette question de l’argent employé pour les choses de Dieu est clairement résolue par l’attitude du Seigneur. Il se réjouit des signes de repentir qu’il reçoit d’une femme qui vient le voir là, tandis que Judas murmure et calcule les frais (pour lui inutiles) de ce geste féminin de répandre un parfum de grande valeur sur la tête et les pieds de Jésus. Le même soir, Judas décide de trahir. Il vend son Seigneur pour une somme presque identique à ce que coûtait le parfum répandu par Marie-Madeleine : trente sicles d’argent, près de trois cents deniers. « Cette femme, qui répandit, chez Simon le lépreux, à Béthanie, un parfum coûteux sur la tête du Maître, nous rappelle au devoir d’être magnifiques dans le culte de Dieu.
« Tout le luxe, la majesté et la beauté du monde me semblent peu.
« Contre ceux qui s’en prennent à la richesse des vases sacrés, des ornements, des retables... s’élève la louange de Jésus : Opus enim bonum operata est in me —, c’est une bonne œuvre que cette femme a faite à mon égard.[05] »
Ne désirons-nous pas que le Seigneur, devant le don de notre vie, devant une générosité manifestée de mille manières puisse dire aussi : c’est une bonne œuvre qu’il a faite à mon égard ?
III. Lorsque Jésus naît, il ne dispose même pas du berceau d’un enfant pauvre ; avec ses disciples, il n’a parfois pas où reposer la tête ; il mourra dans le dénuement le plus absolu, sans même un vêtement ! Mais lorsque son Corps sans force descendu de la Croix est remis à ceux qui l’aiment, ceux-ci le traitent avec autant de vénération, de respect et d’amour. Joseph d’Arimathie se chargera d’acheter un linceul neuf où le Corps du Seigneur sera enveloppé, et Nicodème les arômes nécessaires ; saint Jean, tout étonné, nous rapporte la grande quantité de ceux-ci : environ cent livres, plus de trente kilos ! On n’enterre pas Jésus dans le cimetière commun mais dans un jardin, dans un tombeau neuf, probablement celui que Joseph lui-même avait préparé pour lui. Et les femmes virent le tombeau et comment avait été placé son corps. Au retour en ville, elles préparent de nouveaux aromates... Quand ce Corps martyrisé est dans les mains de ceux qui l’aiment, tous rivalisent d’amour et de délicatesse.
Et dans nos Tabernacles, où se trouve Jésus vivant, comme à Bethléem ou sur le Calvaire, où il se livre pour que nous prenions soin de lui et que nous nous occupions de lui le mieux possible, au prix de notre temps, de notre argent, de nos efforts ?
La révérence et l’amour se manifestent dans la générosité pour tout ce qui concerne le culte. Peut-on manquer à la charité envers Dieu, sous prétexte de charité envers le prochain, ou louer une générosité envers les pauvres, images de Dieu, qui se ferait aux dépens de la dignité du culte à Dieu lui-même ? Si l’on aime Dieu, l’amour envers le prochain augmentera, en actes. Ce n’est pas une simple question de prix, une affaire de calculs arithmétiques, ni une prétention à la somptuosité, mais le souci de la dignité et de l’amour de Dieu, exprimés matériellement aussi[06]. Est-il logique que l’on trouve des moyens économiques pour construire des espaces de loisirs et de culture prestigieux et confortables et même luxueux tandis que le culte divin est réduit à des lieux pauvres, froids, dépourvus d’attrait ? Un grand poète contemporain trouve que la nudité de certaines églises est « la manifestation à l’extérieur de nos péchés et défauts : faiblesse, indigence, timidité dans la foi et dans le sentiment, sécheresse du cœur, manque de goût pour le surnaturel...[07] ».
L’Église veille sur l’honneur de Dieu, et s’accommode facilement de solutions différentes de celles d’autres époques. Depuis toujours elle bénit la pauvreté propre et accueillante : que d’églises simples mais dignes, il y a dans certains villages économiquement pauvres et spirituellement riches ! Ce n’est pas la négligence et le mauvais goût qui consacrent au culte des objets dont on ne voudrait probablement pas chez soi...
Il est logique que les fidèles aident de mille manières différentes à entretenir et à améliorer tout ce qui concerne le culte divin, car les signes liturgiques et tout ce qui concerne le sacré entre par les oreilles et par les yeux. Les fidèles sortent alors d’une cérémonie liturgique fortifiés dans leur foi, avec joie stimulés à mieux aimer Dieu et les hommes.
Sainte Vierge apprends-nous à être généreux avec Dieu comme tu l’as été, dans ce qui est minime et dans ce qui est majeur, dans la jeunesse et dans la maturité, dans l’abondance et dans la gêne..., que nous sachions offrir, comme Abel, le meilleur de ce que nous avons à chaque instant et dans toutes les circonstances de la vie.
NOTES
[01] Première lecture. Années impaires. Cf. Gn 4, 1-5, 25.
[02] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Forge, n. 43.
[03] Lv 22, 20.
[04] A. DEL PORTILLO, Homélie, 20 juillet 1986.
[05] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Chemin, n. 527.
[06] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Sacrosanctum Concilium, 124.
[07] PAUL CLAUDEL, Absence et présence.
6°SEMAINE MARDI
47. LA MISSION RÉDEMPTRICE DU CHRIST ET DE L’ÉGLISE
— L’Église est le lieu de salut institué par Jésus-Christ.
— La prière de l’Église.
— Le chrétien : instrument de salut au milieu des hommes.
I. La Genèse raconte que le Seigneur vit comment croissait la méchanceté de l’homme, au point qu’il regretta de l’avoir créé, et qu’il pensait l’effacer de la surface de la terre [01]. Ces images sont destinées à mettre en lumière la patience de Dieu, quoique l’homme s’oppose à lui. Il décide de sauver le genre humain en la personne de Noé. Le Seigneur dit à Noé : Entre dans l’arche, toi et toute ta famille, car tu es le seul juste que je vois dans cette génération. Alors survient le déluge, par lequel la mauvaise conduite des hommes est punie. Les Pères de l’Église ont vu en Noé la figure de Jésus-Christ, qui sera le début d’une nouvelle création. Et dans Y arche ils ont entrevu l’image de l’Église, qui flotte sur les eaux de ce monde et accueille en elle tous ceux qui veulent se sauver[02].
Saint Augustin pense que « le symbole du déluge, où les justes furent sauvés dans l’arche, prophétise la future Église qui sauve de la mort en ce monde par l’intermédiaire du Christ et du mystère de la Croix[03] ». « Ceux qui furent sauvés dans Y arche représentent le mystère de la future Église, qui se sauve du naufrage par le bois de la Croix.[04] » Le petit groupe de justes sauvés du déluge dans l’arche est un présage de la future et vaste communauté du Christ[05].
C’est pour cela que le Seigneur lui-même, avant son Ascension, donna à ses Apôtres ses propres pouvoirs[06] : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples... et l’Église commença de suite, appuyée sur cette autorité divine, à exercer son pouvoir de salut..
Imitant la vie du Christ, qui est passé en faisant le bien[07], en réconfortant, en guérissant, en enseignant, l’Église cherche à faire le bien partout où elle se trouve. Tout au long de l’histoire, il y a eu d’abondantes initiatives de chrétiens et d’institutions variées pour porter remède aux maux des hommes, pour aider les nécessiteux, les malades, les orphelins, les vieillards, les réfugiés.... Cette aide est et sera toujours grande, mais l’Église aspire à beaucoup plus : à donner aux hommes la doctrine du Christ et à les mener au salut. « Et l’Église vient confirmer une seule chose essentielle à tous — à ceux qui sont d’une manière ou d’une autre nécessiteux, et à ceux qui pensent jouir de la plénitude des biens de la terre — : que notre destin est éternel et surnaturel, que ce n’est qu’en Jésus-Christ que nous nous sauvons pour toujours, et que ce n’est qu’en lui que nous obtiendrons déjà d’une certaine façon en cette vie la paix et le bonheur vrais.[08] »
II. De ce fait, chaque jour la personne du Souverain Pontife, ses responsabilités au service de l’Église universelle, l’aide qu’il reçoit de ses collaborateurs, occupent une place dans la prière : Dominus conservet eum, et vivificet eum, et beatum faciat eum in terra, et non tradat eum in animam inimicorum eius[09], implore la liturgie, car le poids qu’avec une sollicitude paternelle le Vicaire du Christ porte sur lui est écrasant. Les commentaires critiques ou hostiles de certains moyens de communication, les résistances à l’extérieur ou à l’intérieur de l’Église, les pressions de ceux qui s’opposent à l’apostolat chrétien, la nouvelle évangélisation nous incitent à prier le Seigneur de protéger le Souverain Pontife, qu’il le vivifie de sa vigueur divine, qu’il le rende saint et le remplisse de ses dons, qu’il le protège d’une manière très particulière.
Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui[10], le Seigneur prévient ses disciples de se tenir sur leurs gardes et à distance d’une mauvaise influence qu’il appelle un levain : le levain des pharisiens et celui d’Hérode. Il ne se réfère pas ici au levain que seront ses disciples, mais à un autre levain, capable aussi de transformer la masse de l’intérieur, mais pour le mal. L’hypocrisie des pharisiens et la vie moralement désordonnée d’Hérode, dont l’ambition était crainte de tous, étaient un ferment délétère qui contaminait les israélites.
Sommes-nous un vrai levain au milieu de ce monde qui s’éloigne de Dieu, et qui a aussi besoin d’être sauvé ? « Ces temps-ci sont des temps d’épreuves et nous devons demander au Seigneur, avec une clameur qui ne cesse pas (cf. Is 58, 1), qu’il les écourte, qu’il regarde avec miséricorde son Église et concède à nouveau la lumière surnaturelle aux âmes des pasteurs et à celles de tous les fidèles. [11] « Laisser de côté ce devoir filial envers l’Église, qui a mystérieusement besoin de protection et d’aide serait ne pas avoir pleinement compris encore qu’ »elle est Mère... une mère doit être aimée[12] ».
Grave est le dommage produit par le mauvais levain d’une doctrine dénaturée et d’exemples malheureux , amplifiés par des milieux sectaires. Devant les doctrines fausses, devant des situations scandaleuses, nous demandons-nous : qu’ai-je fait pour semer une bonne doctrine ? Où en suis-je de l’accomplissement de mes devoirs professionnels ? Que fais-je pour que mes enfants, mes frères, mes amis acquièrent la doctrine de Jésus-Christ ? Que valent ma prière et ma mortification pour l’Église ?
Beaucoup de bien-portants et de malades offrent quotidiennement la sainte Messe, la récitation du chapelet, les problèmes de la vie pour tous les Pasteurs de l’Église de Dieu, pour le Pape, les Évêques. Et toi et moi ? Très ancienne est la prière avec laquelle les fidèles prient pour l’Évêque, Ordinaire du lieu : Stetet pascat infortitudine tua, Domine, in sublimitate nominis tui. Le besoin de la faveur divine envers les Pasteurs de l’Église pour mener à bien leur mission est immense, et ils s’appuient sur leurs frères et sœurs, qui demandent que le Seigneur les soutienne et les aide à faire paître leur troupeau avec la force divine et avec la douceur et la très haute sagesse qui viennent du Ciel.
Chaque jour dans la Messe, le célébrant prie avec ces mots ou d’autres, recueillis dans les autres prières eucharistiques, : « Père infiniment bon (...) nous te supplions (...) d’accepter et de bénir ces offrandes saintes. Nous te les présentons avant tout pour ta sainte Église catholique : accorde-lui la paix et protège-la, daigne la rassembler dans l’unité et la gouverner par toute la terre ; nous les présentons en même temps pour ton serviteur le Pape... , pour notre Évêque... et tous ceux qui veillent fidèlement sur la foi catholique reçue des Apôtres.[13] » Toute l’assemblée s’unit ainsi aux intentions du Pape, des Evêques, prier pour les prêtres, pour les religieux et pour tout le Peuple de Dieu, surtout pour qui en a le plus besoin dans le Corps Mystique du Christ, en vivant ainsi avec naturel le dogme de la Communion des Saints.
III. Dans une lettre de saint Jean Leonardi au Pape Paul V, qui lui demandait quelques conseils pour revivifier le Peuple de Dieu au lendemain de la crise religieuse du XVI° siècle, le saint réformateur disait : « En ce qui concerne ces remèdes, puisqu’ils doivent être communs à toute l’Église (...), il faudrait fixer d’abord l’attention sur tous ceux qui sont à la tête des autres, pour qu’ainsi la réforme commence par le point d’où elle doit s’étendre aux autres parties du corps. Il faudrait faire un grand effort pour que les cardinaux, les patriarches, les archevêques, les évêques et les curés de paroisse, à qui a été confié directement le soin des âmes, soient tels que l’on puisse leur confier en toute sécurité le gouvernement du troupeau du Seigneur.[14] » N’oublions donc pas de prier chaque jour pour leur sainteté, leur attachement à Jésus présent dans la sainte Eucharistie, proches des malades, passionnés par l’enseignement du Catéchisme, estimés pour leur détachement, leur sobriété, leur disponibilité...
Mais l’Église est formée de tous les baptisés, tous instruments de salut pour les autres s’ils sont unis au Christ dans l’accomplissement fidèle de leurs devoirs religieux (la Messe, la prière, la présence de Dieu pendant la journée... ) unis aussi à la personne et aux intentions du Souverain Pontife et de l’Évêque du diocèse, exemplaires dans l’accomplissement de leurs engagements professionnels, familiaux, civiques, animés d’un apostolat efficace dans l’assemblage des relations quotidiennes. Apostolat plus urgent quand l’ivraie croît sur la route des hommes, ce mauvais levain dont parle le Seigneur.
Le Peuple de Dieu, enseigne le Concile Vatican H, s’étend au monde entier, en réunissant tous les hommes dispersés. Et c’est pour cela que Dieu envoya son Fils, qu’il constitua héritier universel, pour qu’il soit Maître, Prêtre et Roi[15]. Rappelons-nous aujourd’hui le Psaume H, qui proclame la royauté du Christ, et demandons à Dieu le Père qu’innombrables soient les âmes sur lesquelles le Seigneur règne, les peuples qui accueillent la parole du salut que proclame l’Église, puisqu’à elle aussi, comme nous le rappelle la Constitution Lumen gentium, ont été données en héritage toutes les nations[16].
NOTES
[01] Première lecture. Années impaires, Gn6, 5-8 ;7, 1-5.10.
[02] Ac 2, 40.
[03] SAINT AUGUSTIN, De catechisandis rudibus, 18.
[04] IDEM, 27.
[05] M. SCHMAUS, Théologie Dogmatique, vol. IV.
[06] Mt 28, 18-20.
[07] Cf. Ac 10.38.
[08] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, Aimer l’Église.
[09] Enchiridion Indulgentiarum, 1986. Aliae concessiones, n. 39.
[10] Me 8, 14-21.
[11] BIENHEUREUX J. ESCRIVA, o. c.
[12] JEAN-PAUL II, Homélie, 1 novembre 1982.
[13] MISSEL ROMAIN, Ordinaire de laMesse. Canon Romain.
[14] SAINT JEAN LEONARDI, Lettres au Pape Paul Vpour la réforme de l’Église.
[15] CONCILE VATICAN H, Const. Lumen gentium, 13.
[16] Cf. IDEM.