13e DIMANCHE. ANNÉE C
3. NE PAS REGARDER EN ARRIÈRE
— Toute vocation implique la promptitude à se donner à Dieu, à vivre détaché des choses de la terre, à ne pas poser de conditions à l’amour de Dieu.
— La fidélité est parfois mise à l’épreuve.
— Les vertus qui soutiennent le mieux le chemin qui conduit au Seigneur.
I. Les lectures de la Messe nous aident aujourd’hui à méditer les exigences que comporte la vocation personnelle pour le service de Dieu et des hommes. La première lecture01 montre comment Élie, qui se trouvait sur le mont Horeb, est envoyé par Dieu pour consacrer Élisée prophète de Yahweh. Élie descendit du mont et trouva Élisée en train de labourer ; il passa près de lui et jeta vers lui son manteau, signifiant par ce geste que Dieu le prenait à son service exclusif. Élisée répondit avec promptitude, sans rien laisser derrière lui qui puisse le retenir : il prit la paire de bœufs pour les immoler, les fit cuire avec le bois de l’attelage, et les donna à manger aux gens. Puis il se leva, partit à la suite d’Élie et se mit à son service...
Saint Luc nous présente, dans l’Évangile de la Messe02, trois personnes qui manifestent l’intention de suivre le Seigneur. Le premier s’approche de Jésus qui était en chemin, dans un long voyage, le dernier, vers Jérusalem et le Calvaire. Les dispositions de ce nouveau disciple semblent excellentes : je te suivrai partout où tu iras, dit-il au Maître. Et devant cette générosité, le Seigneur lui fait voir clairement le genre de vie qui l’attend s’il le suit vraiment, pour qu’ensuite il ne prétende pas avoir été trompé. La mission du Christ est un va-et-vient incessant pour prêcher l’Évangile et donner le salut à tous, et il n’a pas d’endroit où reposer la tête. Ainsi sera la vie de ceux qui le suivent : ils doivent vivre détachés des choses terrestres pour avoir une disponibilité complète.
Le second acteur de cet épisode de l’Évangile, c’est le Seigneur lui-même qui l’appelle : Suis-moi, lui dit-il. Ce disciple éventuel invité à suivre de près le Maître, veut bien écouter l’appel, mais si possible pas immédiatement ; il pense à un moment plus opportun, car une affaire familiale le retient. Il ne se rend pas compte que, lorsque Dieu appelle, c’est précisément au moment le plus opportun, bien qu’en apparence, si l’on considère avec un regard humain les circonstances qui entourent une vocation, on puisse trouver des raisons qui recommandent de reporter à plus tard le don de soi. Dieu a des plans très élevés pour ses disciples et pour ceux à qui, en apparence, leur départ ferait du tort. Dieu a tout prévu de toute éternité pour que surgisse de ce choix le bien de tous. La disponibilité de celui qui suit le Christ doit donc être prompte, joyeuse, désintéressée, sans condition03. Retarder le don de soi devant Jésus qui passe à ses côtés peut signifier que plus tard, quand on essaiera de le rejoindre, on ne le rencontrera peut-être plus. Le Seigneur suit son chemin… Céder à la tentation des retards face au don de soi peut être grave04.
Dieu appelle chacun en des circonstances particulières. Voyons aujourd’hui dans notre prière si nous répondons avec promptitude, avec désintéressement, sans condition, à cette vocation particulière que le Christ nous a donnée.
II. Le troisième des disciples (seul saint Luc le mentionne) demande à faire d’abord ses adieux aux gens de sa maison, rester un dernier moment avec ceux de sa famille. Il semble bien qu’il a déjà mis la main à la charrue, qu’il est décidé à suivre le Maître. Mais l’appel du Seigneur est pressant, car la moisson est abondante, et les ouvriers peu nombreux. Et il y a des moissons qui s’abîment parce qu’il n’y a personne pour les récolter. S’attarder, regarder en arrière, trouver des excuses pour ne pas se donner soi-même, c’est la même chose, comme le dit Jésus : Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le royaume de Dieu.
Ce nouveau travail auquel on est appelé, c’est comme celui de la charrue de Palestine, difficile à guider, et plus encore dans la dure terre des bords du lac de Génésareth. On ne peut pas regarder en arrière après avoir mis la main à la charrue, on ne peut pas tourner la tête derrière soi après avoir reçu l’appel du Seigneur. Pour être fidèles et heureux, il faut toujours avoir les yeux fixés sur Jésus05, comme le coureur qui, dès le début de la course, ne se laisse plus distraire par autre chose : seul compte le but final ; comme le laboureur aussi, qui se fixe un point de référence et dirige la charrue dans sa direction : s’il regarde en arrière, le sillon sera tordu.
Parfois la tentation de regarder en arrière vient des limitations personnelles, ou du milieu dans lequel on vit (il critique les engagements que l’on a pris), voire de la conduite de personnes qui devraient être exemplaires et qui ne le sont pas (elles laissent entendre qu’être fidèle n’est pas une valeur fondamentale). D’autres fois, cette tentation vient du manque d’espérance : l’on voit la sainteté si lointaine, malgré la lutte constante ! « Après l’enthousiasme du début, viennent les hésitations, les atermoiements, les craintes. — Ce sont tes études, ta famille, les questions financières qui te préoccupent et, surtout, l’idée que tu n’y arrives pas, que tu n’es peut-être pas l’homme qu’il faut, qu’il te manque l’expérience de la vie.
« Je vais te donner un moyen infaillible pour surmonter ces craintes (les tentations qui viennent du diable ou de ton manque de générosité !) : “méprise-les”, gomme de ta mémoire ces souvenirs. Voici vingt siècles que le Maître a tranché : ne regarde pas en arrière ! 06 » Au contraire, dans ces situations qui se chargent de nostalgie, regardons le Christ qui nous dit : Sois fidèle, va de l’avant. Et chaque fois que notre regard se dirige vers lui, nous faisons un bon bout de chemin. « Il n’y a jamais de raison suffisante pour regarder en arrière. 07 »
« Regarder en arrière, enseigne saint Athanase, n’est pas autre chose que d’avoir des regrets et recommencer à prendre goût aux choses du monde. 08 » Regarder en arrière, c’est laisser la tiédeur s’introduire dans le cœur de qui n’a pas les yeux fixés sur le Seigneur, un cœur qui cesse de se remplir de Dieu et des choses nobles de sa vocation.
Regarder en arrière, contempler ce que l’on a laissé pour suivre le Seigneur, « ce qui aurait pu être » , avec nostalgie ou tristesse, cela vient peut-être de ce que le soc de la charrue s’est cassé contre une pierre, ou que le sillon, la mission confiée, a été tordu... Or, dans la tâche surnaturelle à laquelle le Seigneur nous appelle tous, ce qui est en jeu, ce sont les âmes !
N’ayons d’yeux que pour regarder le Christ et toutes les choses nobles en lui, en disant avec le psaume responsoriel de la Messe : Seigneur, mon bonheur et ma joie ! Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! à ta droite, éternité de délices !09 Ce chemin de la vie, c’est la vocation personnelle accueillie avec amour et reconnaissance.
III. Le Saint-Esprit nous révèle par l’intermédiaire de saint Luc ce que Jésus a dit à ces trois disciples pour que nous l’appliquions à l’appel que nous avons reçu de Dieu.
Car l’homme se définit essentiellement par la vocation reçue, par ce pour quoi Dieu l’a créé, et la vie humaine n’a pas d’autre sens que de connaître peu à peu et réaliser librement cette volonté divine. On peut dire que « l’homme se réalise ou se perd suivant qu’il accomplit ou non dans sa vie le dessein concret que Dieu a pour lui 10 » . Nous avons tous, avec le baptême, reçu une vocation, un appel à connaître Dieu, à le reconnaître comme source de vie, une invitation à entrer dans l’intimité divine, à le fréquenter personnellement, dans la prière. Appel à faire du Christ le centre de l’existence, à le suivre, à prendre des décisions sans jamais oublier ce qu’il veut, à reconnaître les autres comme des enfants de Dieu ; appel à dépasser l’égoïsme pour vivre la fraternité, pour mener à bien un apostolat fécond afin que tout homme connaisse Dieu ; un appel à comprendre que cela se réalise dans la vie personnelle, suivant les conditions dans lesquelles Dieu a placé chacun de nous et suivant la mission que chacun doit personnellement remplir11.
Cette fidélité à la vocation personnelle implique de répondre aux appels que Dieu adresse tout au long de la vie, habituellement à travers de petites choses, chaque jour : on aimera Dieu dans le travail, dans les joies et les peines que comporte toute existence, on repoussera avec fermeté ce qui signifie d’une manière ou d’une autre regarder là où l’on ne peut pas trouver le Christ. Fidélité qui s’appuie sur une série de vertus sans lesquelles suivre le Maître deviendrait difficile ou impossible : l’humilité, qui reconnaît que — comme cette statue colossale dont parle le Livre de Daniel12 — nous avons tous les pieds d’argile ; la prudence et la sincérité qui en sont les conséquences, la charité et la fraternité qui empêchent de se fermer sur soi-même. L’esprit de mortification conduit à la tempérance, à la sobriété, à la lutte contre la commodité et l’embourgeoisement, à ne pas chercher de compensations qui deviendraient amères, en éloignant du Seigneur ; l’esprit de prière conduit à fréquenter Dieu comme un ami, comme l’ami de toute la vie. « Celui qui n’arrête pas d’aller de l’avant, enseigne sainte Thérèse d’Avila, arrivera tôt ou tard. Il me semble que perdre le temps n’est pas autre chose que laisser de côté la prière.13 »
Redisons au Seigneur que nous voulons être fidèles, que nous ne désirons pas autre chose dans la vie que le suivre de près aux bons et aux mauvais moments, lui, l’axe autour duquel tourne notre vie, le centre où se dirigent toutes nos actions. Seigneur, sans toi la vie s’altère et se décentre !
Pour bien terminer notre prière, ayons aussi recours à la Vierge fidèle, notre Mère Sainte Marie.
01. 1 Rg 19, 16 ; 19-21. — 02. Lc 9, 57-62. — 03. Cf. F. CARVAJAL, L’Évangile de saint Luc. — 04. Cf. F. SUAREZ, Marie de Nazareth — 05. Heb 12, 2. — 06. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.133. — 07. IDEM, Quand le Christ passe, Le Laurier, n. 160. — 08. SAINT ATHANASE, Vie de saint Antoine, 3. — 09. Ps 15, 11. — 10. J. L. ILLANES, Monde et sainteté. — 11. Cf. IDEM. — 12. Cf. Dan 2, 33. — 13. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie, 19, 5.
13e SEMAINE. LUNDI
4. LA VALEUR D’UN JUSTE
— Pour dix justes, Dieu aurait pardonné à des milliers d’habitants de deux villes de la Bible.
— Notre participation aux mérites infinis du Christ.
— Comme des astres dans le monde.
I. La sainte Écriture nous présente Abraham, notre père dans la foi, comme un homme juste en qui Dieu s’est réjoui d’une manière toute particulière et qu’il a voulu rendre dépositaire des promesses de rédemption du genre humain. L’Épître aux Hébreux parle avec émotion de ce saint Patriarche et de tous les hommes justes de l’Ancien Testament qui sont morts sans avoir atteint les promesses, mais les voyant et les saluant de loin01, d’un geste joyeux. « C’est une comparaison, commente saint Jean Chrysostome, qui vient des marins qui, lorsqu’ils voient de loin les villes où ils se dirigent, sans être encore entrés dans le port, lancent des saluts, tout émus.02 »
Bien qu’ils n’aient pu posséder dans cette vie la rédemption promise, ni participer à l’union que nous avons avec le Fils Unique de Dieu, Yahweh les traita en amis intimes et eut pleinement confiance en eux ; à cause de leur foi et de leur fidélité Dieu oublia même souvent les erreurs des autres hommes. Beaucoup ont été sauvés parce qu’ils étaient amis de ces « amis de Dieu » . Lorsque Dieu décida par exemple la destruction de Sodome et de Gomorrhe à cause de leurs graves péchés, il le communiqua à Abraham03 et celui-ci se sentit sur le champ solidaire des habitants de ces villes. Alors Abraham s’avança et dit à Dieu : Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes qui sont dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Est-ce que tu ne pardonneras pas à cause des cinquante justes qui sont dans la ville ? lui dit-il avec confiance. Et Dieu lui répond : Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. Mais on ne trouva pas ces cinquante justes… et Abraham dut rabaisser le chiffre des hommes saints. Peut-être, sur les cinquante justes en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? Et le Seigneur lui dit : Non, je ne la détruirai pas si j’en trouve quarante-cinq. Hélas, il n’y en avait pas autant. Abraham continue d’intercéder devant le Seigneur : Et si on en trouvait seulement quarante ?... trente ?... vingt ?... Finalement il se trouva qu’il n’y avait pas même dix hommes justes dans cette ville. Mais le Seigneur avait répondu à la dernière demande d’Abraham : Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome. Pour l’amour de dix justes, Dieu aurait pardonné à toute une ville ! Quelle valeur que celle des âmes saintes aux yeux du Seigneur, prêt à réaliser tellement de choses pour elles !
La sainte Écriture fait fréquemment référence à la solidarité dans le mal, aux péchés de certains qui nuisent à toute la communauté04. Mais Abraham inverse les termes : il demande à Dieu que, puisqu’il estime tant la justice des saints, ceux-ci soient la cause de bénédictions pour tous, malgré le grand nombre de pécheurs. Et Dieu accepte ce point de vue.
Méditons aujourd’hui sur la joie et le plaisir de Dieu lorsque nous essayons de lui être fidèles, sur la valeur de nos actions lorsque nous les faisons pour lui, même les plus cachées, celles dont il nous semble que personne ne les voit et qu’elles n’ont apparemment aucune transcendance : Dieu donne beaucoup de valeur aux actions de ceux qui luttent pour la sainteté. Dieu se réjouit dans les saints et, pour eux, sa miséricorde et son pardon se répandent sur d’autres hommes qui par eux-mêmes ne le méritent pas. C’est un mystère merveilleux sans doute, mais réel : Dieu se réjouit dans les personnes qui cheminent vers la sainteté.
II. Avec Jésus-Christ s’accomplira ce qui avait été annoncé : par la mort d’un seul homme tout le monde pourra être sauvé05. Le mystère de la solidarité humaine atteint avec le Christ une plénitude insoupçonnée. Rien n’a été ni ne sera jamais aussi agréable à Dieu que l’offrande — l’holocauste — que Jésus a fait de sa vie pour le salut de tous, et qui a culminé sur le Calvaire : « pour qu’il y ait sur terre, dans une âme humaine, un acte d’amour de Dieu d’une valeur infinie, il fallait que cette âme humaine fût celle d’une personne divine. Telle fut l’âme du Verbe fait chair : son acte d’amour prenait en la Personne divine du Verbe une valeur infinie pour satisfaire et pour mériter. 06 »
Ainsi saint Thomas d’Aquin enseigne-t-il que Jésus-Christ offrit à Dieu plus que ce qu’exigerait la juste compensation de l’offense faite par tout le genre humain. Et cela s’accomplit de différentes manières : par la grandeur de l’amour avec lequel il souffrait ; par la dignité de la Vie qu’il offrait en satisfaction pour tous, car c’était la vie du Dieu-Homme ; par l’énormité de la douleur qu’il a soufferte07. « La charité du Christ souffrant fut plus grande que la malice de ceux qui le crucifièrent, et c’est pourquoi le Christ put satisfaire avec sa Passion davantage que ce que purent l’offenser ceux qui le crucifièrent en le faisant mourir, à tel point que la Passion du Christ fut suffisante et surabondante pour les sauver de leurs péchés 08 » , eux ainsi que tous les hommes de tous les temps, aussi bien de leurs péchés personnels que du péché originel de toutes les âmes, « comme si un médecin préparait un médicament avec lequel on puisse guérir toutes les maladies, même dans le futur 09 » .
Jésus-Christ a donné une pleine satisfaction à l’amour éternel du Père10, ce que l’Église a toujours enseigné11. L’amour du Christ qui mourait pour nous sur la Croix plaisait davantage à Dieu que ne peuvent lui déplaire tous les péchés de tous les hommes ensemble. Et dans la mesure où nous identifions notre volonté avec celle du Seigneur, nous nous approprions les mérites du Christ. Nous réparons pour les péchés devant Dieu lorsque nous faisons nôtres l’amour et les mérites de son Fils ! C’est en cela que se fonde la valeur incomparable qu’un seul homme saint a devant Dieu. Bien que soient innombrables les péchés qui se commettent chaque jour, il y a aussi beaucoup d’âmes qui, malgré leurs misères, désirent plaire à Dieu de toutes leurs forces.
Qu’une vie n’ait pas une grande résonance extérieure, cela importe peu, car l’essentiel c’est la décision d’être fidèles, de faire de chaque jour une offrande à Dieu. Qui sait regarder Dieu son Père, qui le fréquente avec la confiance et l’amitié d’Abraham, ne tombe pas dans le pessimisme, même si l’effort constant pour servir le Seigneur ne donne pas de résultats extérieurs dont on puisse se vanter. Quelle duperie lorsque le diable essaie de faire en sorte que l’âme se remplisse de pessimisme devant des résultats apparemment pauvres, alors que le Seigneur est content, et parfois très content même, de la lutte quotidienne qui sait continuellement recommencer !
« “Nam, et si ambulavero in medio umbrae mortis, non timebo mala” — même si je marchais dans l’ombre de la mort, je n’en éprouverais aucune crainte. Ni mes misères, ni les misères de l’ennemi ne doivent me préoccuper, “quoniam tu mecum es” — parce que le Seigneur est avec moi. 12 » Tu as toujours été présent dans ma vie, Seigneur.
III. Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome. Dix justes auraient suffi ! Ainsi les personnes saintes compensent-elles largement tous les crimes, les abus, les envies, les déloyautés, les trahisons, les injustices, les égoïsmes… de tous les habitants d’une grande ville. Grâce à notre union au sacrifice rédempteur de Jésus-Christ, Dieu regardera avec compassion les parents, les amis, les connaissances... qui se sont peut-être perdus par ignorance, par erreur, par faiblesse, ou parce qu’ils ne reçurent pas les grâces que nous avons reçues. Que de fois ne pratiquerons-nous pas cet aimable et affable marchandage avec Jésus, semblable à celui d’Abraham avec Yahweh ! Regarde, Seigneur, dirons-nous, cette personne est meilleure que ce qu’elle manifeste, elle a de bons désirs... aide-la ! Et Jésus, qui connaît bien la réalité, l’aidera de sa grâce eu égard à notre amitié avec lui.
Oui, Dieu accueille les demandes des siens dans le monde avec une attention particulière : les prières des enfants, avec leur cœur sans malice, et celles de ceux qui se font comme eux ; les suppliques des malades, qu’il place plus près de son Cœur ; les nôtres, nous qui avons dit tant de fois que nous n’avons pas d’autre volonté que la sienne, que nous voulons le servir au milieu de nos tâches normales de tous les jours. Oui, ceux qui sont unis au Christ soutiennent vraiment le monde, sans que cette union se manifeste ordinairement par des faits extérieurs et visibles. « Les événements dont le relief social reste pour l’instant caché sont incomparablement plus nombreux : c’est la multitude immense d’âmes qui ont passé leur existence en dépensant leurs forces dans l’anonymat de la maison, de l’usine, du bureau ; qui se sont consumées dans la société priante du cloître ; qui se sont immolées dans le martyre quotidien de la maladie. Lorsque tout sera manifeste au moment de la Parousie, apparaîtra alors le rôle décisif qu’elles auront joué, malgré les apparences, dans le déroulement de l’histoire du monde. Et cela sera aussi un motif de joie pour les bienheureux, qui en feront un sujet de louange perpétuelle au Dieu trois fois saint. 13 »
Saint Paul dit aux premiers chrétiens qu’ils brillent comme des astres dans le monde14, illuminant tout de la lumière du Christ. Dieu regarde du haut du Ciel la terre et il se réjouit en voyant ces hommes et ces femmes, jeunes ou vieux, bien portants ou malades qui vivent une vie courante, normale, mais qui sont conscients de la dignité de leur vocation chrétienne. Le Seigneur est comblé de joie lorsqu’il contemple nos tâches, presque toujours menues et sans relief apparent, si nous essayons d’être fidèles.
01. Heb 11, 13. — 02. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Epître aux Hébreux, 2, 3. — 03. Première lecture. Années impaires. Gen 18, 16-33. — 04. Cf. Jos 7, 16-26. — 05. Cf. Is 53, 1 et s.v — 06. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Le Sauveur. — 07. Cf. SAINT THOMAS, Summa Theologiae, III, q.48, a.2 — 08. IDEM. — 09. IDEM, q.49, a.1. — 10. Cf. JEAN-PAUL II, Enc. Redemptor hominis, 4 mars 1979, 10. — 11. Cf. CONCILE DE TRENTE, Session VI, cap. 7 ; cf. PIE XII, Enc. Humani generis, Denz-Sch 2318/3891. — 12. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.194. — 13. JEAN-PAUL II, Homélie, 11-2-1981. — 14. Ph 2, 15.
13e SEMAINE. MARDI
5. LE SILENCE DE DIEU
— Le Seigneur écoute toujours ceux qui ont recours à lui.
— Confiance en Dieu, plus que dans les créatures.
— Lorsqu’il semble que Dieu se tait…
I. Tout au long de l’Évangile, Jésus se comporte avec naturel et simplicité, sans attendre de gestes éclatants de ceux qui le suivent. Il réalise les miracles avec la plus grande discrétion. Il recommande à ceux qu’il soigne de ne pas publier les grâces qu’ils reçoivent. Il enseigne que le Royaume de Dieu ne vient pas avec ostentation, et il montre dans les paraboles du grain de moutarde et du levain caché la force mystérieuse de ses paroles. Il accueille silencieusement certains de ceux qui lui demandent de l’aide, même s’il s’occupe d’eux ensuite. Le silence de Jésus pendant le procès d’Hérode et de Pilate est rempli d’une sublime grandeur. Il est debout, devant une foule qui vocifère, qui utilise de faux témoins pour déformer ses paroles... Ce silence de Dieu impressionne particulièrement au milieu du tourbillon qu’agitent les passions humaines. Silence de Jésus. Ce n’est ni indifférence, ni attitude méprisante devant les créatures qui l’offensent, c’est un océan de pitié et de pardon. Jésus-Christ attend toujours notre conversion. Le Seigneur sait attendre, il a tellement plus de patience que nous !
Le silence sur la Croix n’est pas une pause pour réprimer la colère et condamner. Celui qui est sur la Croix, c’est Dieu, qui pardonne toujours. Il ouvre en grand le chemin d’une nouvelle et définitive époque de miséricorde. Dieu écoute toujours ceux qui le suivent. Même si parfois il semble se taire et ne pas écouter, il est toujours attentif aux faiblesses des hommes… pour pardonner, pour relever et pour aider. Si parfois il se tait c’est pour que la foi, l’espérance et l’amour mûrissent.
Dans l’Évangile de la Messe01, nous contemplons Jésus fatigué après un jour d’intense prédication. Le Seigneur monte avec ses disciples dans une barque pour passer sur l’autre rive du lac. Mais il se lève une tempête si violente que la barque est couverte par les vagues. Le Seigneur, épuisé, dort. Il est si fatigué que les coups de roulis de l’embarcation ne le réveillent même pas. Devant ce danger, Jésus semble absent : c’est le seul passage de l’Évangile qui nous montre Jésus endormi.
Les Apôtres, hommes de mer en majorité, se rendent compte tout de suite que leurs efforts ne suffisent plus pour assurer la direction de la barque et ils comprennent que leurs vies sont en danger. Ils s’approchent alors de Jésus et le réveillent : Seigneur, sauve-nous ! Nous sommes perdus.
Jésus les tranquillise : Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi ? C’est comme s’il leur disait : Ne savez-vous pas que je suis avec vous, que cela doit vous donner une totale assurance au milieu même des pires difficultés ? Alors, debout, Jésus interpelle vivement les vents et la mer, et il se fit un grand calme. Les disciples sont saisis d’étonnement, de paix et de joie. Ils constatent une fois de plus qu’être avec le Christ c’est cheminer en toute sécurité, même s’il reste silencieux. Et ils se disent : Quel est donc celui-ci, pour que même les vents et la mer lui obéissent ? Plus tard, grâce à l’envoi du Saint-Esprit à leurs âmes, le jour de la Pentecôte, ils comprirent qu’ils devraient vivre dans des mers fréquemment agitées, mais que Jésus serait toujours dans sa barque, l’Église, parfois apparemment endormi ou silencieux, mais toujours accueillant et puissant. Jamais absent. Ils le comprirent lorsque, au début de leur prédication apostolique, ils se virent assaillis par les persécutions et sentirent le coup de griffe de l’incompréhension de la société païenne où ils vivaient. Cependant le Maître les réconfortait, les maintenait à flot et les poussait vers de nouvelles entreprises. Maintenant il fait de même avec nous.
II. Le sommeil de Jésus, lorsque ses disciples se sentaient perdus au milieu de la tempête et luttaient de toutes leurs forces, a été souvent comparé au silence de Dieu par lequel il semble comme absent et insouciant face aux difficultés des hommes et de l’Église.
Dans des situations semblables, au milieu des tempêtes, lorsque tout effort semble inutile, suivons l’exemple des Apôtres et ayons recours à Jésus, avec une confiance totale : Seigneur, sauve-nous ! Nous sommes perdus. Nous ressentirons l’efficacité de son pouvoir infini et il nous remplira de paix et de sérénité.
Pourquoi avoir peur, hommes de peu de foi ? dit-il aux siens, angoissés et sur le point de périr. Pourquoi avoir peur si je suis avec vous ? Il est la sécurité, la seule vraie sécurité. Il suffit d’être avec lui, dans sa barque, à portée de son regard, pour vaincre les craintes et les difficultés, les moments d’obscurité et de trouble, les épreuves, l’incompréhension et les tentations… L’insécurité est réelle lorsque la foi s’affaiblit et que la méfiance arrive. N’oublions jamais que lorsque la difficulté est plus grande, plus puissante, se manifeste l’aide du Seigneur. Et cela est vrai dans tous les domaines de la vie : lorsque nous essayons de vivre en plénitude notre vocation chrétienne, dans la vie de famille, dans le travail professionnel, dans l’apostolat…
Jésus veut que nous soyons en paix et sereins dans toutes les circonstances. Ne craignez pas, c’est moi, dit-il à ses disciples effrayés par les vagues. Et une autre fois : Et je vous dis à vous, mes amis : ne craignez pas...02. Dès son entrée dans le monde il a dit quelle serait sa présence parmi les hommes. Le message de l’Incarnation s’ouvre précisément par ces mots : Ne crains pas, Marie03. Et l’Ange du Seigneur dira aussi à saint Joseph : Joseph, fils de David, ne crains pas04 ; il répétera à nouveau aux bergers : Ne craignez pas05. Rien ne doit effrayer. La sainte crainte de Dieu elle-même est une forme d’amour : c’est la crainte de le perdre.
La pleine confiance en Dieu, ajoutée aux moyens humains à employer dans chaque situation, donne au chrétien une force particulière et la sérénité face aux événements et aux tribulations. La considération fréquente, tout au long de la journée, de la filiation divine nous pousse à nous adresser à Dieu, non pas comme à un être lointain, indifférent et froid, mais comme à un père attentif à ses enfants. Nous le regardons alors comme l’ami toujours disposé à aider et à pardonner s’il le faut. Près de lui nous comprenons que toutes les difficultés se transforment en biens pour la créature si on les accepte avec foi, si nous ne nous séparons jamais de lui. « Bienheureuse mésaventure terrestre ! — Pauvreté, larmes, haines, injustices, déshonneur... Tu peux tout en Celui qui te rend fort.06 » Sainte Thérèse d’Avila, avec la sûre expérience des saints, a écrit : « Si vous mettez toute votre confiance en lui, il ne vous refusera pas sa miséricorde. Animez-vous d'un vrai courage, car elle plaît extrêmement à la divine Majesté. Ne craignez pas que rien vienne à vous manquer.07 » Le Seigneur veille sur les siens, même lorsqu’il semble dormir.
III. Certains, qui semblent ne suivre le Christ que lorsque tout arrive selon leurs désirs, s’éloignent de lui lorsqu’ils ont justement le plus besoin de lui, quand survient par exemple la maladie d’un enfant, du mari, de l’épouse ou d’un frère, une période de pénurie économique, quand la calomnie et la diffamation font mal et que certains amis tournent le dos ; ou bien quand, dans sa propre vie intérieure, s’éloigne le sentiment, qui à d’autres moments rendait faciles le don de soi et l’apostolat ; mais voilà que surviennent la sécheresse de l’âme, une certaine peine, ce qui pourrait bien être une grâce toute particulière de Dieu qui purifie les intentions et le cœur… Mais on pense que Dieu n’écoute pas ou qu’il se tait, comme s’il était neutre ou indifférent à ce qui arrive. C’est alors que nous devons dire, au contraire, à Jésus, de toutes nos forces : Seigneur, sauve-nous ! Nous sommes perdus. Il écoute toujours et il attend peut-être que nous priions avec un peu plus d’intensité et de droiture d’intention, et que nous nous abandonnions davantage dans ses bras incomparablement robustes.
Oui, dans toutes les tribulations, les difficultés et les tentations, avoir tout de suite recours à Jésus : « Cherchez le visage de celui qui habite toujours, présent réellement et corporellement, dans son Église. Faites, au moins, ce que firent les disciples. Ils n’avaient qu’une faible foi, ils n’avaient pas une grande confiance ni une grande paix, mais au moins ils ne se séparaient pas du Christ (...). Ne vous séparez pas de lui, et au contraire, lorsque vous êtes dans l’embarras ayez recours à lui, jour après jour, en lui demandant avec ferveur et avec persévérance ces faveurs que lui seul peut octroyer. Et de même qu’en cette occasion dont nous parlent les Évangiles il reprocha à ses disciples leur manque de foi, mais fit pour eux ce qu’ils lui avaient demandé, de même, bien qu’il observe tant de manque de fermeté en vous, manque de fermeté qui n’aurait pas dû exister, il daignera interpeller les vents et la mer et il dira : “Paix, soyez tranquilles”. Et il se fera un grand calme. 08 » L’âme se remplira de sérénité.
Avec cette nouvelle paix que le Seigneur laisse en nos cœurs, nous serons confiants pour lutter à nouveau dans ces batailles de paix — extérieures ou dans l’âme —, nous accepterons avec joie la contradiction qui purifie et nous demeurerons plus unis à lui. N’oublions pas non plus en ces circonstances que le Seigneur a placé un Ange à nos côtés pour nous garder, nous aider et mener nos prières plus facilement à Dieu. « Lorsque tu auras un besoin, lorsque tu rencontreras n’importe quelle contrariété, petite ou grande, invoque ton Ange Gardien, afin qu’il résolve cette affaire avec Jésus, ou qu’il te rende le service nécessaire selon les cas. 09 »
01. Mt 8, 23-27. — 02. Lc 12, 4. — 03. Lc 1, 30. — 04. Mt 1, 20. — 05. Lc 2, 10. — 06. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n.717. — 07. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Fondations, 27, 12. — 08. CARD. J. H. NEWMAN, Sermon pour le quatrième dimanche après l’Épiphanie. — 09. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.931.