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13e SEMAINE. MERCREDI

6. UNE OCCASION PERDUE

— Le Seigneur se présente parfois d’une façon différente de celle que l’on imagine.

— Détachement de nos opinions pour voir Jésus et faire sa volonté lorsqu’elle ne correspond pas à la nôtre.

— Regarder dans la foi les circonstances humainement défavorables pour y découvrir la main de Dieu.

I. Un jour, Jésus arrive sur l’autre rive du lac de Génésareth, dans le pays des Gadaréniens, une terre de Gentils ; il cherche peut-être un endroit solitaire pour se reposer avec ses disciples. C’est là que le Seigneur guérit deux possédés qui vinrent à sa rencontre. Près du lieu où ils étaient, il y avait un troupeau de porcs et les démons le prièrent de les envoyer dans le troupeau s’il les expulsait de ces hommes possédés. Le Seigneur le leur permit : ils sortirent et ils s’en allèrent dans les porcs ; et voilà que, du haut de la falaise, tout le troupeau se précipita dans la mer, et les porcs moururent dans les flots. Les gardiens prirent la fuite et s’en allèrent en ville annoncer tout cela, avec l’affaire des possédés. Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu’ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur région 01.

Ils le supplièrent de partir de ce lieu… Quelle occasion perdue pour ces gens ! Ils ont reçu Dieu lui-même parmi eux et ils n’ont pas su le voir. Il ne passa peut-être plus dans cette région. Ils l’ont eu si près, et ils supplièrent de partir celui qui leur apportait tous les biens ! Le monde est parfois bien peu hospitalier envers son Seigneur ! Fréquemment, ce qui compte le plus, ce sont les biens matériels, et il n’est pas rare de voir se construire une société dans laquelle le Seigneur est absent : on ne lui laisse pas de place, « comme si Dieu ne méritait aucun intérêt dans le domaine du projet opératif et associatif de l’homme 02 » . Ainsi, celui qui donne son sens à tout ce qui existe se voit exclu, lui qui illumine la douleur, la joie, la vie, la mort, le travail… et sans qui rien ne vaut la peine. « Exclusion de Dieu, rupture avec Dieu, désobéissance à Dieu ; tout au long de l’histoire humaine cela a été et c’est, sous des formes diverses, le péché, qui peut en arriver à la négation de Dieu et de son existence, jusqu’à l’athéisme. 03 » Au fond de cette attitude qui repousse ou exclut la vérité surnaturelle, le matérialisme pratique, l’estime des biens matériels par-dessus tout, empêchent de voir l’action du Seigneur en ce qui nous entoure.

Disons plutôt à Jésus que nous voulons le mettre à la cime de toutes les activités humaines, grâce d’abord à un travail professionnel consciencieusement fait. Nous désirons qu’il entre pleinement dans notre vie, dans la famille, qu’il donne tout son sens à ce que nous sommes et à ce que nous possédons, l’intelligence, le cœur, l’amitié, les amours limpides, chacun selon sa vocation personnelle. Nous serons vigilants, comme la sentinelle, pour le faire entrer dans l’âme, même lorsqu’il se présente d’une façon complètement différente de ce que nous attendions.

II. Ces Gentils, malgré le miracle que leur ont raconté les porchers et bien qu’ils voient les deux possédés guéris et libres, ne veulent pas recevoir Jésus ; leurs maisons et leurs âmes surtout se sont sans doute remplies de tellement de biens… mais ils étaient aveugles aux biens spirituels. Cela arrive aujourd’hui aussi à ceux qui ont leurs projets pour être heureux, et qui ne regardent Dieu que comme quelqu’un qui les aidera à les mener à bien. « Le vrai état des choses c’est le contraire. Dieu a ses plans pour notre bonheur, et il attend que nous l’aidions à les réaliser. Et il est bien clair que nous ne pouvons pas améliorer les plans de Dieu.04 »

Or certains, qui sont excessivement attachés à leurs idées ou parfois à des caprices, préfèrent voir Jésus se retirer de leur vie précisément lorsqu’il était le plus près, lorsqu’ils avaient le plus besoin de lui, à cause d’une maladie, d’une contradiction..., quand ils ont perdu des biens matériels (il leur fallait probablement les perdre pour recevoir le Bien suprême qui arrive, parfois, par des chemins différents de ceux qu’ils désiraient). Ils attendaient peut-être ce Bien si désiré dans le triomphe, et il se présente dans la ruine ou dans l’échec ! Pas même dans un échec produit par la négligence, l’omission des moyens ou l’étude nécessaires (cela conduit plutôt à un acte de contrition et à recommencer avec une ferme résolution), mais dans l’échec qui arrive lorsqu’on avait mis en jeu tous les moyens humains et surnaturels possibles pour se tirer d’affaire. Voilà. Jésus arrive parfois par des chemins tout à fait différents de ceux où nous l’attendions. Que de fois, en effet, la logique de Dieu ne correspond pas à la logique des hommes ! N’est-ce pas le moment d’embrasser sa sainte volonté ? « Tu le veux, Seigneur ?... Moi aussi, je le veux ! 05 » Que de fois, devant la contradiction que nous n’attendions pas, nous avons fait nôtre cette prière, n’est-ce pas ?

On dit parfois que le plan de Dieu est tout d’une pièce. Peut-être la conversion de ces Gentils devait-elle commencer par la perte de ces porcs, par le détachement des biens matériels que cela supposait ; peut-être auraient-ils alors été les premiers païens à recevoir le Baptême après la dispersion produite par la première persécution en Judée. À la fin de la vie (parfois bien avant), on voit comment s’ajustent ces pièces qui semblaient isolées, sans aucun sens, car toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu.06

Pour découvrir la volonté du Seigneur dans tous les événements de la vie, dans les moins agréables aussi, dans ceux qui ont causé du tort ou gêné, bref pour suivre de près le Christ en toute circonstance, « nous devons être sérieusement détachés de nous-mêmes : détachés des dons de l’intelligence, de la santé, de l’honneur, des ambitions nobles, des triomphes, des succès.

« Je veux aussi parler (...) des désirs nobles par lesquels nous recherchons exclusivement la gloire et la louange de Dieu, en ajustant notre volonté à la règle claire et précise que voici : Seigneur, je ne veux ceci ou cela que si cela te plaît, car sinon en quoi cela m’intéresse-t-il ? Nous portons ainsi un coup mortel à l’égoïsme et à la vanité qui se frayent un chemin dans toutes les consciences ; par la même occasion nous obtenons la véritable paix de l’âme, avec un détachement qui s’achève dans la possession de Dieu, de plus en plus intime et intense.07 »

Purifier son cœur d’amours désordonnés (d’abord l’amour désordonné de soi-même, l’excessif attachement aux biens que l’on possède ou que l’on désirerait avoir, à ses idées et à ses opinions, aux projets que l’on s’est fait au sujet de son propre bonheur...), cela permet de mettre vraiment sa confiance en Dieu. Nous pourrons alors voir avec clarté (et interpréter avec justesse) les événements de l’existence, en y découvrant toujours Jésus.

III. Si cette hécatombe de porcs n’avait pas eu lieu, les porchers ne seraient probablement pas allés en ville et les habitants n’auraient pas su que Jésus était là, si près. Si la femme qui trouva le Maître à Capharnaüm n’avait pas été si malade depuis tant d’années et n’avait pas dépensé tous ses biens en soins médicaux, elle ne se serait peut-être pas approchée du Maître pour toucher le bord de son manteau et n’aurait jamais écouté ces mots consolants de Jésus, qui valaient bien tant de souffrances et de dépenses inutiles... Ce qui nous semble un mal, ne l’est peut-être pas tant que cela ; seul le péché est un mal absolu, et — avec amour, humilité et contrition — on peut en tirer le fruit savoureux d’une nouvelle rencontre avec le Christ08, où l’âme se rajeunit.

Derrière ces maux de la maladie, de la fatigue, de la douleur, de la ruine… Jésus est toujours là, qui sourit et donne la main pour supporter cette situation et croître intérieurement. Le lépreux n’a-t-il pas dû rendre grâces pour sa maladie, qui le mena au Christ ? Les maux de cette vie sont un appel à notre cœur, qui nous suggère : le Maître est là, qui te demande !09 Mais si nous sommes attachés davantage à nos projets, à la santé, à la vie... qu’à la volonté de Dieu — parfois mystérieuse et incompréhensible — , nous ne verrons dans le malheur que la perte d’un bien (relatif et partiel, mais que nous avons peut-être transformé en absolu et définitif). Quelle erreur de ne pas voir qu’en ces moments Jésus nous rend visite !

Car selon une logique bien différente de la nôtre, le Seigneur dispose des événements pour que, parfois avec douleur et d’autres fois avec plaisir, nous nous détachions de tout pour que ce soit lui qui remplisse notre existence entière. Pensons souvent à l’action intime de Dieu en nous, car il dispose jusqu’à la plus petite circonstance pour que nous soyons surnaturellement heureux, pour faciliter le détachement de nous-mêmes, de nos projets..., enfin pour que nous soyons saints. Aux yeux de Dieu « une seule âme a plus de valeur que tout l’univers, et les merveilles que Dieu fait dans le secret de nos vies sont, de beaucoup, plus extraordinaires que toutes les splendeurs du cosmos matériel 10 » . Si ces Gentils, dont l’Évangile nous parle aujourd’hui, avaient compris qui était devant eux, s’ils avaient compris le prodige produit en ces deux hommes libérés du démon, quelle importance aurait eu le malheur économique (cette perte d’un troupeau) puisque, grâce à lui ils avaient découvert Jésus ? Ils auraient pu rendre grâces même pour ce malheur, ils auraient invité Jésus et organisé une fête parce que le Maître était avec eux et parce qu’ils avaient récupéré deux de leurs hommes !

Si nous acceptons de regarder avec foi les petits (ou les grands) malheurs de la vie, nous finirons par rendre grâces pour eux : pour une maladie, pour une humiliation de la part de celui dont nous l’attendions le moins, pour la faim, la soif, la perte d’un emploi... Merci, Seigneur, lui dirons-nous dans l’intimité du cœur, de t’être présenté, même si c’est là où je t’attendais le moins ! Demandons à la Vierge, qui a tellement connu de contradictions, d’angoisses et de douleur, de nous apprendre à ne pas perdre ces occasions de découvrir la présence de Jésus au milieu de ces circonstances humainement défavorables.

01. Mt 8, 28-34. — 02. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Reconciliatio et Paenitentia, 2 décembre 1984, 14. — 03. IDEM. — 04. E. BOYLAN, L’amour suprême. — 05. Cf. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n.762. — 06. Cf. Rom 8, 28. — 07. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 114. — 08. Cf. SAINT BERNARD, Sur la fausseté et la briéveté de la vie, 6. — 09. Jn 11, 28. — 10. M.. PHILIPON, Les dons du Saint-Esprit.



13e SEMAINE. JEUDI

7. LA VALEUR INFINIE DE LA MESSE

— Le sacrifice d’Isaac, image et figure du Sacrifice du Christ au Calvaire.

— Adoration et action de grâces.

— Expiation et propitiation pour nos péchés ; demander tout ce dont nous avons besoin.

I. Le livre de la Genèse01 raconte que Dieu voulut un jour éprouver la foi d’Abraham, à qui il avait promis que sa descendance serait comme les étoiles du ciel. Or justement, le Patriarche constate que le temps a passé, qu’il est arrivé à un âge très avancé et que sa femme reste stérile. Mais il continue de croire en la parole de Dieu.

Yahweh lui avait annoncé qu’il aurait un fils, et Abraham le crut contre toute espérance ; lorsqu’enfin l’enfant vint au monde, il l’appela Isaac. Mais voici que déjà grand, l’enfant constituait le prix de sa confiance, et Dieu, seigneur de la vie et de la mort, lui ordonne de le sacrifier : Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai. Cependant, au moment où il allait sacrifier ce fils bien-aimé, l’Ange du Seigneur le retint. Et le Patriarche entend ces mots de bénédiction : Parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton fils unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance tiendra les places fortes de ses ennemis. Puisque tu m’as obéi, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance.

Les Pères de l’Église verront dans le sacrifice d’Isaac une annonce du sacrifice de Jésus. Le fils unique d’Abraham, le bien-aimé, chargé du bois jusqu’à la montagne où il va être crucifié, est une figure du Christ, le Fils unique du Père, le Bien-Aimé, qui chemine en portant la croix jusqu’au Calvaire, où il s’offre en sacrifice de valeur infinie pour tous les hommes.

Dans la Messe, après la Consécration, le Canon Romain célèbre la mémoire de cette oblation d’Abraham, le don de son fils. Il est bien notre père dans la foi. Et comme il t’a plu d’accueillir, disons-nous à Dieu le Père, les présents d’Abel le Juste, le sacrifice de notre Père Abraham et celui que t’offrit Melchisédech, ton grand prêtre, en signe du sacrifice parfait, regarde cette offrande avec amour...02

L’obéissance d’Abraham est la plus grande expression d’une foi sans condition à Dieu et c’est pourquoi il retrouva Isaac : après l’avoir offert, il le reçoit comme un symbole. Il pensait, en effet, que Dieu est assez puissant pour le ressusciter d’entre les morts ; c’est pourquoi il le recouvra, et ce fut comme une image de ce qui allait arriver dans le futur03.

« Le fait qu’Isaac porte le bois pour l’holocauste est une figure du Christ qui porte sa croix. Mais, en même temps, porter le bois pour l’holocauste est une tâche du prêtre. Donc Isaac fut en même temps victime et prêtre (...). Le Christ est en même temps Victime et Grand Prêtre. Selon l’esprit, en effet, il offre la victime à son Père ; selon la chair, lui-même est offert sur l’autel de la Croix.04 » C’est pourquoi chaque Messe a une valeur infinie, immense, que nous ne pouvons pas comprendre tout à fait : « elle réjouit toute la cour céleste, elle soulage les pauvres âmes du purgatoire, elle attire sur la terre toute sorte de bénédictions, et elle donne plus de gloire à Dieu que toutes les souffrances de tous les martyrs ensemble, que les pénitences de tous les saints, que toutes les larmes répandues par eux depuis le début du monde et tout ce qu’ils feront jusqu’à la fin des siècles.05 »

II. Bien que tous les actes du Christ aient eu une valeur rédemptrice, il existe, cependant, dans sa vie un événement singulier qui se détache de tous les autres, et vers lequel tous se dirigent : le moment où l’obéissance et l’amour du Fils offrirent au Père un sacrifice sans mesure, grâce à la dignité de l’offrande et du Prêtre qui l’offrait, lui qui reste dans la Messe comme Prêtre principal et Victime réellement offerte et sacramentellement immolée.

Dans la Messe, les fruits qui concernent immédiatement Dieu, comme l’adoration et l’action de grâces, se produisent toujours dans leur plénitude infinie, sans dépendre de l’attention des fidèles ou de la ferveur du célébrant. Dans chaque Messe s’offrent ainsi infailliblement à Dieu une adoration, une réparation et une action de grâces de valeur illimitée, parce que c’est le Christ lui-même qui l’offre et qui s’offre. Impossible de mieux adorer Dieu ailleurs que dans la Messe, de mieux reconnaître son pouvoir souverain sur toutes les choses et sur tous les hommes. C’est la réalisation la plus parfaite du précepte : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne rendras de culte qu’à lui seul06.

Impossible aussi de rendre à Dieu une réparation plus parfaite pour les fautes si fréquemment commises que celle qu’on donne en offrant et en participant avec dévotion au saint Sacrifice de l’Autel07. Impossible encore de mieux le remercier pour les biens reçus qu’à travers la sainte Messe : Que rendrai-je à Yahweh pour tous ses bienfaits à mon égard ? J’élèverai la coupe du salut et j’invoquerai le nom de Yahweh08. Quelle occasion de remercier Dieu de tant de biens que nous recevons…

« L’adoration, la réparation et l’action de grâces sont des effets infaillibles du sacrifice de la Messe qui concernent Dieu lui-même09 » , puisque c’est lui-même qui offre et qui s’offre. Quel honneur pour les prêtres, qui prêtent au Christ leur voix et leurs mains dans le sacrifice eucharistique. Quelle grandeur pour les fidèles, que de pouvoir participer à un si grand Mystère !

« Dis au Seigneur que désormais, chaque fois que tu célébreras ou assisteras à la sainte Messe, et que tu administreras ou recevras le Sacrement de l’Eucharistie, ce sera avec une foi très vive et brûlant d’amour, comme si c’était la dernière fois de ta vie.

« Et repens-toi de tes anciennes négligences10. »

III. Sur le mont Moriah, Isaac, le fils unique et bien aimé d’Abraham ne fut pas sacrifié ; sur le Calvaire, Jésus souffrit et mourut pour nous tous, pro peccatis, à cause de nos péchés. Ce fruit d’expiation et de propitiation atteint aussi les âmes de ceux qui nous précédèrent et qui se purifient au Purgatoire, en attendant le vêtement de noces11 pour entrer au Ciel.

Le sacrifice eucharistique réalise, par lui-même et par sa propre vertu, le pardon des péchés ; « mais il le fait d’une manière médiate... Par exemple, une personne qui demande à Dieu sans assister au sacrifice, la grâce de changer de vie et de se confesser, ne l’obtiendra qu’en vertu de sa ferveur et de ses demandes... ; mais si elle participe à la Messe à cette fin, elle est sûre d’obtenir cette faveur efficacement à la seule condition de ne pas mettre d’obstacle à cela.12 » Jésus-Christ, en s’offrant au Père fait une prière de demande pour tous les hommes. Il vit pour intercéder pour nous13. Quel meilleur moment que celui de la sainte Messe pour nous approcher de lui et lui demander ce dont nous avons tant besoin ?

Chaque Messe est offerte pour l’Église tout entière et celle-ci prie à son tour pour le monde entier. « Chaque fois que se célèbre une Messe, c’est le sang de la Croix qui se répand comme une pluie sur le monde.14 » Avec l’Église, prions d’une manière particulière pour le Pape, l’Évêque du diocèse, notre prélat et tous ceux qui « veillent fidèlement sur la foi catholique reçue des Apôtres 15 » . Avec ce fruit général de la Messe, il y a aussi un fruit spécial pour ceux qui participent au saint Sacrifice et ceux grâce auxquels il se célèbre ; pour le prêtre, il y a un fruit très spécial auquel il ne peut renoncer, car le fait que la Messe se célèbre dépend de sa volonté méritoire ; les acolytes, les chanteurs... et tout le peuple saint présent au Sacrifice participent du fruit spécial chacun selon ses dispositions : tous ceux qui sont ici réunis, dont tu connais la foi et l’attachement... Nous t’offrons pour eux, ou ils t’offrent pour eux-mêmes et tous les leurs ce sacrifice de louange, pour leur propre rédemption, pour le salut qu’ils espèrent ; et ils te rendent cet hommage, à toi, Dieu éternel, vivant et vrai16.

En plus des fruits de louange et d’adoration, la sainte Messe produit aussi d’une manière infinie, illimités en eux-mêmes, les fruits de rémission de nos péchés et d’impétration de tout ce dont nous avons besoin, ils ne sont finis et limités que selon les dispositions des fidèles. C’est pourquoi la préparation de l’âme est importante pour participer efficacement à cet unique Sacrifice, tout comme les moments de recueillement une fois achevée l’action sacrée. « Êtes-vous là, demande le saint Curé d’Ars, avec les mêmes dispositions que la très Sainte Vierge sur le Calvaire, s’agissant de la présence du même Dieu et de la consommation du même sacrifice ?17 »

Demandons à Notre-Dame que la célébration ou la participation au sacrifice eucharistique soit pour chacun la source où se rassasie et augmente son désir de Dieu.

01. Première lecture. Années impaires. Gen 22, 1-19. — 02. MISSEL ROMAIN, Prière eucharistique I. — 03. Cf. Heb 11, 19. — 04. ORIGÈNE, Homélies sur la Genèse, 8, 6, 9. — 05. SAINT CURÉ D’ARS, Sermon sur la sainte Messe. — 06. Mt 4, 10. — 07. CONCILE DE TRENTE, Session 22, c. 1. — 08. Ps 115, 12. — 09. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Le Sauveur. — 10. J. ESCRIVA, Forge, n.829. — 11. Cf. Mt 22, 12. — 12. ANONYME, La sainte Messe, Rialp, Madrid 1975. — 13. Cf. Heb 7, 25. — 14. CH. JOURNET, La Messe, Desclée de Brouver. — 15. MISSEL ROMAIN, Prière eucharistique I. — 16. IDEM. — 17. SAINT CURÉ D’ARS, Sermon sur le péché.



13e SEMAINE. VENDREDI

8. ESPRIT DE MORTIFICATION

— L’esprit de mortification naît de l’amour et l’alimente à son tour.

— Pour rendre la vie plus agréable aux autres : le sel des petites contrariétés de chaque jour et l’esprit de sacrifice dans l’accomplissement du devoir habituel.

— L’amour est inventif.

I. Saint Matthieu nous relate dans l’Évangile de la Messe01 qu’après avoir répondu à l’appel de Jésus, il prépara un repas chez lui, auquel assistèrent les autres disciples et beaucoup de publicains et de pécheurs, sans doute ses amis de toujours. Voyant cela, les pharisiens disaient aux disciples : Pourquoi votre Maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? Jésus entendit ces paroles et lui-même leur répondit que ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades, faisant siennes des paroles du prophète Osée02 : c’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices. Certes, le Seigneur ne rejette pas les sacrifices qu’on lui offre, mais ceux-ci doivent être accompagnés de l’amour qui naît d’un cœur bon, car la charité informe toute l’activité du chrétien et, d’une manière particulière, le culte envers Dieu03.

Voilà donc des pharisiens, qui accomplissaient fidèlement la Loi, mais qui n’accompagnaient pas leurs sacrifices du parfum de la charité envers le prochain ni de l’amour de Dieu ; en un autre passage, le Seigneur reprendra les paroles du Prophète Isaïe : ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Dans ce repas chez Matthieu, les pharisiens manifestent, par leur question, qu’il leur manque la compréhension envers les autres invités ; qu’ils ne s’efforcent pas de les approcher de Dieu et de cette Loi qu’ils accomplissent si fidèlement ; ils jugent avec une vision étroite, qui manque d’amour. « Je préfère les vertus aux austérités, dit à peu près en ces termes Yahvé au peuple élu qui se laisse prendre à certaines formalités extérieures.

« C’est pourquoi, nous devons cultiver la pénitence et la mortification, comme de véritables preuves de notre amour de Dieu et du prochain.04 »

L’amour de Dieu s’exprime dans les actes liturgiques, mais il se manifeste aussi dans toutes les actions de la journée, dans les petites mortifications qui élèvent vers le Seigneur notre désir d’abnégation et de lui plaire en tout.

S’il venait à manquer cette disposition, le fait de répéter certains actes n’aurait guère de valeur, car il lui manquerait son sens le plus intime : les petits sacrifices offerts chaque jour au Seigneur naissent de l’amour et alimentent à leur tour ce même amour.

L’esprit de mortification, tel que le veut le Seigneur, n’est pas une pratique négative, inhumaine05, un rejet de ce qu’il y a de bon et de noble dans l’usage et le plaisir des biens de la terre ; c’est une manifestation de maîtrise surnaturelle du corps et des choses créées, des biens, des relations humaines, du travail… ; ainsi la mortification volontaire, comme celle qui vient sans l’avoir cherchée, n’est-elle pas une simple privation mais une manifestation d’amour, car « être dans le besoin est quelque chose qui peut arriver à n’importe qui, mais savoir le supporter est le propre des âmes grandes06 » , des âmes qui ont beaucoup aimé.

La mortification ne sera pas non plus simple modération, maintenir en respect les sens et éviter le déséquilibre que produisent le désordre et l’excès. Elle est bien autre chose. C’est une vraie abnégation, une entrée de la vie surnaturelle dans notre âme, un acompte de cette gloire qui doit se manifester en nous07.

II. C’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices… Un des terrains majeurs de la mortification concerne les relations et la fréquentations des autres, où s’impose une attitude miséricordieuse, comme celle du Seigneur envers ceux qu’il rencontrait sur son passage. L’estime pour ceux que l’on fréquente chaque jour dans la famille, dans ses activités professionnelles, dans la rue, mène à leur rendre plus agréable leur passage sur cette terre, surtout à ceux qui souffrent physiquement ou moralement, leur rendre service, se priver d’une commodité à leur bénéfice…

C’est cette mortification qui nous aide à dépasser un état d’âme peu optimiste, qui a nécessairement une influence sur les autres, à sourire aussi dans les difficultés, à éviter tout ce qui peut gêner ceux qui sont près de nous, même en peu de chose, à excuser, à pardonner… Ainsi fait-on mourir l’amour-propre enraciné dans notre être, et apprend-on à être humble, à être une cause de joie pour les autres ; car « mépriser la nourriture, la boisson, un doux lit, peut ne pas coûter un grand effort à beaucoup... Mais supporter une injure, souffrir un mal ou un mot désagréable… ce n’est pas l’affaire de beaucoup, mais de peu de personnes.08 »

En plus de ces mortifications qui concernent la charité, le Seigneur veut que nous sachions le rencontrer en ce qu’il permet et qui, d’une certaine manière, contrarie nos goûts, nos plans ou notre intérêt. Ce sont les mortifications passives : une grave maladie, des problèmes familiaux sans solution apparente, un revers professionnel… ou plus fréquemment, chaque jour, des contrariétés et des imprévus dans le travail, dans la vie familiale, dans les plans faits pour la journée… Ne sont-ce pas là des occasions pour dire au Seigneur que nous l’aimons, précisément à travers ce qu’en un premier moment nous résistons à admettre ? La contrariété, petite ou grande, acceptée avec amour, offerte au Seigneur, produit la paix et la joie même au milieu de la douleur ; lorsqu’on ne l’accepte pas, l’âme risque de rester sans force, sans harmonie, triste, blessée par une intime rébellion qui l’éloigne des autres et de Dieu.

Un autre champ de mortifications où l’on peut montrer l’amour du Seigneur : l’accomplissement exemplaire du devoir, travailler avec intensité, sans remettre à plus tard des devoirs ingrats, sans tolérer la paresse mentale, la négligence des petites choses, l’ordre, la ponc­tualité… Ainsi facilite-t-on la tâche à celui qui travaille avec nous et offre-t-on plus facilement la fatigue que comporte tout travail fait avec intensité.

Tandis que nous travaillons, ou au sein des rapports avec les autres… en toute occasion, nous manifestons par ces petites victoires sur nous-même, que nous aimons le Seigneur par-dessus toutes choses et, plus encore, par-dessus nous-même. Par ces mortifications nous nous élevons jusqu’à lui et ces petits sacrifices offerts tout au long de la journée disposent l’âme à la prière et la remplissent de joie.

III. Le Seigneur demande des sacrifices faits avec amour, de sorte que la mortification ne se trouve pas dans une zone frontalière (où le danger de tomber dans un péché deviendrait imminent) mais en plein champ de la générosité (elle consiste à se priver de ce dont il serait possible de ne pas se priver sans offenser Dieu). L’âme mortifiée n’est pas celle qui n’offense pas, mais celle qui aime, et vivre ainsi c’est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, c’est la force divine09, rappelait saint Paul aux chrétiens de Corinthe.

L’amour du Seigneur pousse par exemple à contrôler l’imagination et la mémoire, pour éviter des pensées et des souvenirs inutiles ; à assujettir la sensibilité et la tendance à se payer du bon temps comme unique raison de vivre, à vaincre la paresse dès le lever, à ne pas laisser la vue et les autres sens dissipés et sans contrôle, à être sobres dans les boissons, à manger avec tempérance, à éviter des caprices… à choisir même quelques mortifications corporelles, selon les conseils opportuns de la direction spirituelle ou de la Confession.

Certaines petites mortifications seront parfois choisies de préférence à d’autres, surtout celles qui concernent le meilleur accomplissement des devoirs envers Dieu, et celles qui aident à vivre avec soin la charité et l’accomplissement des devoirs. Il peut être utile d’en prendre note, de les réviser de temps en temps et de demander de l’aide à l’ange gardien, étant donné la tendance de tout homme, de toute femme, à l’oubli et à la négligence. Ces petits renoncements au long de la journée, prévus et cherchés, approchent du Christ et constituent une arme efficace pour progresser dans un domaine, puis dans un autre…

Pour une âme mortifiée, elle devient réalité cette promesse de Jésus : qui perd sa vie par amour pour moi la trouvera10 ; ainsi le trouvera-t-elle au milieu du monde, dans ses occupations et par elles. « L’ami dit à son Aimé qu’il lui donne la rémunération du temps qu’il l’avait servi. L’Aimé prit en compte les pensées, les désirs, les pleurs, les dangers et les travaux que par amour pour lui avait souffert l’ami, et l’Aimé ajouta à ce compte le bonheur éternel, et il se donna lui-même comme paie à son ami. 11 »

01. Mt 9, 9-13. — 02. Os 6, 6. — 03. Cf. Verbum Dei — 04. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 992. — 05. Cf. J. TISSOT, La vie intérieure. — 06. SAINT AUGUSTIN, Sur le bien du mariage, 21, 25. — 07. Rom 8, 18. — 08. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Sur le sacerdoce, 3, 13. — 09. 1 Cor 1, 18. — 10. Mt 10, 39. — 11. R. LULLE, Livre de l’ami et de l’Aimé, 64.


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