13e SEMAINE. SAMEDI
9. LE VIN NOUVEAU
— L’âme qui se dispose à recevoir la grâce ressemble aux outres neuves de l’Évangile
— La contrition restaure et prépare à recevoir de nouvelles grâces.
— La Confession sacramentelle, irremplaçable moyen pour croître en vie intérieure.
I. Tous ceux qui écoutèrent pour la première fois les paroles que recueille l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui connaissaient bien le raccommodage de vêtements, et aussi, habitués qu’ils étaient aux tâches des champs, ce qui se passe lorsque l’on verse le vin nouveau, fait de raisin récemment vendangé, dans de vieilles outres. Par ces images simples le Seigneur enseignait les vérités les plus profondes au sujet du Royaume qu’il est venu apporter aux hommes : Personne ne coud une pièce d’étoffe neuve sur un vieux vêtement ; car le morceau ajouté tire sur le vêtement et le déchire davantage. Et on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement les outres éclatent, le vin se répand, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le tout se conserve01.
Jésus explique ainsi le besoin d’accueillir sa doctrine avec un esprit nouveau, jeune, avec un désir de rénovation : de même que la force de la fermentation du vin nouveau fait éclater les vieux récipients, de même le message que le Christ apporte sur terre devait rompre tout conformisme, toute routine et toute ankylose. Les Apôtres se rappelleront ces jours près de Jésus comme le début de leur vraie vie : sa prédication n’était pas une interprétation de plus de la Loi, mais une vie nouvelle qui surgissait en eux avec une force extraordinaire et demandait de nouvelles dispositions.
Chaque fois que des hommes ont rencontré Jésus tout au long de ces vingt siècles, quelque chose a surgi en eux, qui rompait de vieilles attitudes usées. Déjà le Prophète Ezéchiel avait annoncé02 que Dieu accorderait aux siens un autre cœur et leur donnerait un esprit nouveau. Saint Bède, en commentant ce passage de l’Évangile, explique03 comment les Apôtres seront transformés le jour de Pentecôte et remplis en même temps de la ferveur du Saint-Esprit. Cela arrivera ensuite dans l’Église avec chacun de ses membres, une fois qu'ils auront reçus le Baptême et la Confirmation. Ces outres neuves, ces âmes limpides et purifiées, doivent être toujours remplies, « car vides, la vrillette et la rouille les rongent ; remplies, la grâce les conserve 04 » .
Le vin nouveau de la grâce a besoin de dispositions renouvelées dans l’âme, d’un effort pour savoir reprendre souvent le chemin de la sainteté, (c’est un signe de jeunesse intérieure, de cette jeunesse qu’ont les saints, les personnes amoureuses de Dieu). L’âme se dispose à recevoir le don divin de la grâce lorsqu’elle répond aux motions et aux inspirations du Saint-Esprit qui la préparent à en recevoir de nouvelles. « Enlève, Seigneur Jésus, lui demandons-nous avec saint Ambroise, la pourriture de mes péchés. Tant que tu me tiens attaché par les liens de l’amour, guéris ce qui est malade (...). J’ai trouvé un médecin qui vit au Ciel et répand sa médecine sur la terre. Lui seul peut soigner mes blessures, car il n’en a aucune ; lui seul peut ôter la douleur du cœur, la pâleur de l’âme, car il connaît les secrets les plus cachés.05 »
Oui, seul ton amour, Seigneur, peut préparer mon âme à recevoir plus d’amour !
II. Le Saint-Esprit apporte constamment à l’âme le vin nouveau de la grâce sanctifiante, qui doit se multiplier de plus en plus. Ce « vin nouveau ne vieillit pas, mais les outres peuvent vieillir. Une fois déchirées, elles se jettent et le vin se perd 06 » . C’est pourquoi il faut restaurer continuellement l’âme, la rajeunir, car les manques d’amour, les péchés véniels, l’empêchent de recevoir plus de grâces et la vieillissent. En cette vie nous sentirons toujours les blessures du péché, les défauts du caractère qu’on n’en finit pas de dominer, les appels de la grâce que l’on n’écoute pas, les impatiences, la routine dans la vie de piété, les manques de compréhension…
Ce qui dispose à de nouvelles grâces, ce qui accroît l’espérance, évite la routine, fait que le chrétien s’oublie lui-même et s’approche à nouveau de Dieu dans un acte d’amour plus profond, c’est la contrition. Car la contrition sincère apporte avec elle l’aversion du péché et la conversion au Christ. Cette douleur du cœur ne s’identifie pas avec la tristesse née de la constatation des effets désagréables de la faute (la rupture de la paix familiale, la perte d’une amitié...) ni avec le désir de ne pas avoir fait ce qui a été fait… c’est la condamnation — par la conscience — d’une action désordonnée accompagnée de la conversion vers ce qui est bon, vers la sainteté de Dieu manifestée dans le Christ ; elle est « l’irruption d’une vie nouvelle dans l’âme 07 » , le retour vers l’amour dans une nouvelle rencontre avec le Seigneur. C’est pourquoi celui qui ne met pas en rapport ses péchés, les grandes et petites fautes, avec l’amour du Seigneur, ne saura probablement pas se repentir, ne se sentira pas poussé vers la contrition.
Devant Jésus, les actions humaines acquièrent leur vraie dimension. Rester seul devant ses fautes, sans référence à la Personne offensée, finit souvent par l’auto-justification et une sous-estimation de la gravité des fautes et des péchés, à moins que ne surviennent le découragement et le désespoir devant tant d’erreurs et d’omissions. Le Seigneur, lui, enseigne à connaître sans peur la vérité de la vie et, malgré les défauts et les misères, il remplit de paix et de désir d’être meilleur, de recommencer à nouveau à parcourir la route vers lui.
Une âme humble ressent le besoin de demander pardon à Dieu souvent chaque jour ; chaque fois qu’elle se sépare de ce que le Seigneur attendait d’elle, elle ressent le besoin de revenir comme l’enfant prodigue, avec une douleur vraie : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils : traite-moi comme l’un de tes serviteurs08. Et le Seigneur, « qui est proche de ceux qui ont le cœur contrit 09 » , écoute sa prière : elle se prépare ainsi continuellement à recevoir le vin nouveau de la grâce.
III. Le Seigneur, sachant bien que nous restons fragiles, nous a laissé le sacrement de la Pénitence, où non seulement l’âme se rétablit, mais où, si elle avait perdu la grâce, celle-ci resurgit avec une vie nouvelle. Sacrement de la sincérité humble, contrite, du désir de réparer, qui suppose un profond examen (profond ne veut pas dire nécessairement long, surtout si l’on se confesse fréquemment), si possible devant un Tabernacle, et toujours en présence de Dieu. Dans l’examen de conscience, le chrétien voit de mieux en mieux ce que Dieu attend de sa vie et ce qu’elle a été en réalité, la bonté ou la malice de certaines actions, les omissions, les occasions perdues..., l’intensité de certaines fautes, le temps resté sans en demander pardon10.
Le chrétien qui désire avoir une conscience délicate, et qui pour cela se confesse fréquemment, « ne se contentera pas d’une confession simplement valide, mais il aspirera à une bonne confession qui aide l’âme efficacement dans son aspiration vers Dieu. Pour que la confession fréquente obtienne ce but, il faut prendre avec grand sérieux ce principe : sans repentir il n’y a pas de pardon des péchés. De là naît cette norme fondamentale pour celui qui se confesse fréquemment : ne confesser aucun péché véniel dont on n’ait pas un sérieux et sincère repentir.
« Il y a un repentir général. C’est la douleur et la détestation des péchés commis dans toute la vie passée. Ce repentir général est pour la confession fréquente d’une importance exceptionnelle 11 » , car elle aide à panser les plaies que laissent les faiblesses, elle purifie l’âme et la fait croître dans l’amour de Dieu.
La sincérité mènera chaque fois que ce sera nécessaire à descendre jusqu’à ces petits détails qui font mieux connaître sa faiblesse : comment ? Quand ? Pour quelle raison ? Combien de temps ? en évitant aussi bien le détail sans importance et prolixe que la généralisation, en disant avec simplicité et délicatesse ce qui est arrivé, le vrai état de l’âme, en fuyant les divagations comme : je n’ai pas été humble, j’ai été paresseux, j’ai manqué à la charité… constatations applicables presque toujours au commun des mortels ; la Confession fréquente doit être avant tout un acte personnel où l’on demande pardon au Seigneur de faiblesses concrètes et réelles, pas de généralités diffuses.
Alors le sacrement de la miséricorde devient un sûr refuge où les blessures se guérissent, où ce qui était usé et vieilli rajeunit, où tous les égarements, grands et petits, se réparent, car ce n’est pas seulement un jugement dans lequel les dettes sont pardonnées, mais aussi un médicament de l’âme. Une Confession impersonnelle cacherait facilement un point d’orgueil et d’amour-propre qui masque ou justifie ce qui humilie et fait mal à regarder en face. Pour rendre plus personnel cet acte de la pénitence, on peut soigner même la manière de se confesser : « je m’accuse de… » , car ce sacrement n’est pas un récit d’événements, mais une auto-accusation humble et simple des erreurs et des faiblesses, devant Dieu lui-même, qui pardonne par le prêtre et inonde de sa grâce.
« Dieu soit béni ! te disais-tu, après avoir reçu le sacrement de la confession. Et tu pensais : c’est comme si je venais à renaître.
« Et après, serein, tu poursuivais : “Domine, quid me vis facere ?” Seigneur, que veux-tu que je fasse ?
« — Et toi-même, tu t’es donné la réponse : avec ta grâce, contre vents et marées, j’accomplirai ta très sainte Volonté : “Serviam !” — je te servirai sans conditions ! 12 » Je te servirai, Seigneur, comme tu veux que je le fasse : avec simplicité, dans ma vie courante, dans l’ordinaire de tous les jours.
01. Mt 9, 16-17. — 02. Ez 36, 26. — 03. SAINT BÈDE, Commentaire à l’Évangile de saint Marc, 2, 21-22. — 04. SAINT AMBROISE, Traité sur l’Évangile de saint Luc, 5, 26. — 05. IDEM, 5, 27. — 06. G. CHEVROT, L’Évangile à l’air libre. — 07. Cf. SCHMAUS, Théologie dogmatique. — 08. Lc 15, 18-19. — 09. SAINT AUGUSTIN, Commentaire à l’Évangile de saint Jean, 15, 25. — 10. Cf. SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, II, 19. — 11. B. BAUR, La confession fréquente. — 12. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.238.
14e dimanche. ANNÉE B
11. MA GRâCE TE SUFFIT
— Le Seigneur prête une aide illimitée pour surmonter les obstacles, les tentations et les difficultés.
— « Si tu le veux, tu le peux. »
— Tant de moyens de vaincre dans les tentations !
I. Dans la deuxième lecture01 de la Messe d’aujourd’hui, saint Paul révèle sa profonde humilité. Après avoir parlé aux chrétiens de Corinthe de ses travaux pour le Christ, des visions et des révélations du Seigneur, il avoue aussi sa faiblesse : pour m’empêcher de me surestimer, j’ai dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour m’empêcher de me surestimer.
Nul ne sait avec assurance à quoi saint Paul se réfère quand il parle de cette écharde de la chair. Certains Pères de l’Église (saint Augustin) pensent qu’il s’agit d’une maladie physique particulièrement douloureuse ; d’autres (saint Jean Chrysostome) croient qu’il se réfère aux tribulations que lui causent les continuelles persécutions dont il est l’objet ; et certains (saint Grégoire le Grand) pensent qu’il fait référence à des tentations particulièrement difficiles à repousser02. De toutes façons, c’est quelque chose qui humilie l’Apôtre et qui gêne d’une certaine manière sa tâche d’évangélisation.
Par trois fois, il avait demandé au Seigneur d’écarter de lui cet obstacle. Et il reçut cette sublime réponse : Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans ta faiblesse. Pour surmonter cette difficulté il lui suffit donc de l’aide de Dieu, et elle sert, de plus, à mettre en évidence le pouvoir divin qui lui permet de la surmonter. En comptant sur l’aide de Dieu, il devient plus fort, et cela lui fait s’exclamer : Je n’hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Dans notre faiblesse, nous faisons constamment l’expérience du besoin de recourir à Dieu et à la force qui nous vient de lui. Que de fois, dans l’intimité de notre cœur, le Seigneur nous a dit : Ma grâce te suffit, tu as mon aide pour vaincre dans les épreuves et les difficultés !
Nous faisons parfois l’expérience de la solitude, de la faiblesse ou des tribulations d’une manière particulièrement vive : « Prends alors appui sur celui qui est mort, et ressuscité. Cherche refuge dans les plaies de ses mains, de ses pieds, de son côté. Ta volonté de recommencer en sera renouvelée, et tu reprendras ton chemin avec une décision et une efficacité plus grandes.03 »
Les faiblesses elles-mêmes peuvent se transformer en un grand bien. Saint Thomas d’Aquin, commentant ce passage, explique que Dieu peut permettre parfois certains maux d’ordre physique ou moral pour obtenir des biens plus grands et plus nécessaires04. Le Seigneur ne laisse jamais seul au milieu des épreuves. La faiblesse même aide à se confier davantage en lui, à chercher avec plus de promptitude un refuge divin, à demander plus de forces, à être plus humbles : « Seigneur, défie-toi de moi ! Alors qu’en toi, Seigneur, je peux mettre toute ma confiance. Et quand nous pressentirons dans notre âme l’amour, la compassion, la tendresse du regard du Christ — lui qui ne nous abandonne pas —, nous comprendrons dans toute leur profondeur les paroles de l’Apôtre : virtus in infirmitate perficitur (2 Cor 12, 9). Par la foi en Notre Seigneur, malgré nos misères, ou mieux, à cause de nos misères, nous serons fidèles à Dieu Notre Père. Le pouvoir de Dieu resplendira, il nous soutiendra au milieu de notre faiblesse.05 »
II. J’ai dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler... C’est comme si saint Paul ressentait vivement ses limitations, en même temps que les occasions où il a contemplé la grandeur de Dieu et de sa mission d’Apôtre. Nous aussi nous avons parfois entrevu dans la vie « des buts généreux, des buts de sincérité, des buts de persévérance..., et nous avons cependant dans l’âme, comme au plus profond de ce que nous sommes, une espèce de racine de faiblesse, de manque de force, d’impuissance obscure..., et cela nous rend parfois tristes et nous disons : je ne peux pas06 » . Nous voyons bien ce que le Seigneur attend de nous dans telle situation donnée ou dans telle circonstance concrète, mais nous nous sentons peut-être faibles et fatigués devant les épreuves et les difficultés que nous devons surmonter : « À la lumière de la foi, ton intelligence te montre pleinement non seulement le chemin, mais la différence entre les parcours, héroïque ou stupide, que l’on peut y faire. Elle te place surtout devant la grandeur et la beauté divine des entreprises que la Trinité confie à nos mains.
« Le sentiment, en revanche, s’attache à tout ce que tu méprises, et même quand tu le considères comme méprisable. C’est comme si mille bêtises guettaient la moindre occasion. Et aussitôt que, par fatigue physique ou par perte de la vision surnaturelle, ta pauvre volonté s’affaiblit, ces petitesses s’accumulent, s’agitent dans ton imagination jusqu’à former une montagne qui t’opprime et te décourage : les difficultés du travail ; la résistance à obéir ; le manque de moyens ; les feux de Bengale d’une vie facile ; de petites et de grandes tentations répugnantes ; des poussées de sensiblerie ; la fatigue ; le goût amer de la médiocrité spirituelle... Et, parfois aussi, la peur : la peur, parce que tu sais que Dieu veut que tu sois saint et que tu ne l’es pas.
« Permets-moi de te parler crûment. Tu n’as que trop de “raisons” pour regarder en arrière, et il te manque l’audace pour répondre à la grâce qu’il t’accorde, parce qu’il t’a appelé pour être un autre Christ, “ipse Christus !” (le Christ lui-même). Tu as oublié l’avertissement de Notre Seigneur à l’Apôtre : “ma grâce te suffit !”, c’est une confirmation que : si tu le veux, tu le peux.07 »
Ma grâce te suffit. Ce sont des mots que le Seigneur adresse aujourd’hui à chacun de nous pour que nous nous remplissions de force et d’espérance face aux épreuves que nous avons devant nous. Notre propre faiblesse nous servira à nous réjouir dans le pouvoir du Christ, nous enseignera à aimer et à sentir le besoin d’être toujours très près de Jésus. Les défaites elles-mêmes, les projets non accomplis nous mèneront à nous exclamer : Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort, parce que le Christ est avec moi.
Lorsque la tentation, les contre-temps ou la fatigue deviennent plus lourds, le démon essaie fréquemment d’insinuer la méfiance, le découragement, l’égarement. Retenons aujourd’hui l’expérience de saint Paul : le Christ est alors spécialement présent et il suffit d’avoir recours à lui, pour dire avec l’Apôtre : j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes...
III. Désirer la tentation ou la provoquer serait téméraire, mais la craindre comme si le Seigneur ne venait pas prêter son assistance pour la vaincre serait une erreur. Nous pouvons nous appliquer avec confiance les mots du Psaume : Il a ordonné à ses anges de te garder en tout ce que tu fais. // Sur leurs mains ils te porteront, de peur que ton pied ne heurte contre la pierre. // Tu pourras marcher sur le scorpion et le serpent, fouler aux pieds le lionceau et le dragon. // Puisqu’il s’est attaché à moi, je le sauverai ; je le protégerai, puisqu’il connaît mon nom. // Il m’invoquera, et je l’exaucerai ; je serai avec lui dans la détresse, je le délivrerai et le couvrirai d’honneur. // Je prolongerai ses jours jusqu’à satiété, et je lui ferai voir mon salut08.
Le Seigneur demande en même temps de prévenir la tentation et de mettre en jeu tous les moyens à sa portée pour la vaincre : la prière, les mortifications volontaires, la fuite des occasions de péché (car celui qui aime le danger périra en lui09) ; une vie de travail continuel, l’accomplissement exemplaire des devoirs professionnels, changer d’activité dans le repos, cultiver une véritable horreur du péché, aussi petit qu’il semble ; et s’efforcer surtout d’augmenter en soi l’amour du Christ et de Sainte Marie.
Nous menons un combat efficace si nous ouvrons l’âme dans la direction spirituelle lorsque commence à s’insinuer la tentation de l’infidélité, « car la manifester est déjà presque la vaincre. Celui qui révèle ses propres tentations au directeur spirituel peut être sûr que Dieu donne à ce directeur la grâce nécessaire pour bien le diriger (...).
« Ne croyons jamais que la tentation se combat en nous mettant à discuter avec elle, même pas en l’affrontant directement (...). Dès qu’elle se présente, écartons d’elle le regard pour le diriger vers le Seigneur qui vit en nous et combat à nos côtés, lui qui a vaincu le péché ; embrassons-le en un acte d’humble soumission à sa volonté, d’acceptation de cette croix de la tentation (...), de confiance en lui et de foi en sa proximité, de supplique pour qu’il nous transmette sa force. De cette façon la tentation nous conduira à la prière, à l’union avec Dieu et avec le Christ ; elle ne sera pas une perte, mais un gain. Dieu fait concourir toutes les choses au bien de ceux qui l’aiment (Rom 8, 28).10 »
Ainsi tire-t-on beaucoup de profit des épreuves, des tribulations et des tentations, car on démontre en elles au Seigneur que nous avons besoin de lui et que nous l’aimons. Elles enflammeront l’amour, elles augmenteront les vertus, car l’oiseau vole non seulement grâce à l’impulsion de ses ailes, mais aussi grâce à la résistance de l’air : d’une certaine façon l’homme a besoin d’obstacles et de contrariétés pour que son amour croisse. Plus grande sera la résistance de l’environnement ou de ses propres faiblesses pour aller de l’avant sur le chemin, plus d’aides et de grâces donnera Dieu. Et notre Mère du Ciel sera toujours proche en ces moments de plus grande nécessité : ne manquons pas d’avoir recours à sa protection maternelle.
01. 2 Cor 12, 7-10. — 02. Cf. Bible de Navarre, Épîtres de saint Paul aux Corinthiens, EUNSA. — 03. SAINT J. ESCRIVA, Chemin de Croix, Le Laurier, Paris, XII, n.2. — 04. SAINT THOMAS, Commentaire à la Seconde Lettre aux Corinthiens, in loc. — 05. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 194. — 06. A. DORRONSORO, Notes d’espérance. — 07. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.166. — 08. Ps 90, 11 et s. — 09. Ecli 3, 27. — 10. B. BAUR, Dans l’intimité avec Dieu.
14e dimanche. ANNÉE C
12. COMME UN FLEUVE DE PAIX
— Le Seigneur vient donner la paix à un monde qui en manque tellement…
— La violence et l’inquiétude ont leurs racines dans le cœur des hommes, et ce sont des conséquences du péché.
— La paix commence dans l’âme par la reconnaissance de ce qui sépare de Dieu et par la contrition. Soyons des promoteurs de paix dans le monde, en commençant par les plus proches.
I. La liturgie de ce Dimanche se centre d’une façon particulière sur la paix comme un grand bien pour l’âme et pour la société. Dans la première lecture01, le Prophète Isaïe annonce que l’ère du Messie se caractérisera par l’abondance de ce don divin ; ce sera comme un fleuve de paix, comme un torrent qui déborde, un résumé de tous les biens : le plaisir, la joie, la consolation, la prospérité promise par Dieu à la Jérusalem restaurée après l’exil de Babylone. De même qu’une mère console son enfant, Moi-même je vous consolerai. Ici, Isaïe se réfère au Messie, porteur de cette paix qui est, en même temps, grâce et salut éternel pour chacun et pour tout le peuple de Dieu. La nouvelle Jérusalem n’est-elle pas l’image de l’Église et de nous tous ?
L’Évangile de la Messe02 raconte l’envoi des disciples pour annoncer l’arrivée du Royaume de Dieu. Sur leur passage les miracles se multiplient : des aveugles récupèrent la vue, des lépreux sont guéris de leur lèpre, des pécheurs sont poussés à la pénitence, et ils portent de toutes parts la paix du Christ. Le Seigneur lui-même, avant leur départ pour cette mission apostolique, leur donne cette consigne : Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : “Paix à cette maison”. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui... L’Église répétera ce message jusqu’à la fin des temps.
Après tant et tant d’années, nous constatons bien que le monde n’est pas en paix ; il la désire, il soupire après elle, mais il ne la trouve pas. Rarement dans l’histoire, on a tant prononcé le mot paix, et rarement la paix a-t-elle été plus éloignée du monde. Même « dans chaque pays, en de multiples nations, l’état habituel n’a rien non plus à voir avec la paix. Ce n’est pas qu’il y ait la guerre, ce qu’on entend généralement par guerre, mais il y manque la paix. Lutte de races, lutte des classes, lutte entre idéologies, lutte de partis, terrorisme, guérillas, otages, attentats, insécurité, émeutes, conflits, violence, haines, ressentiments, accusations, récriminations03 » … Paix, Paix, disent-ils. Et il n’y a pas de paix04. Ni dans la société, ni dans les familles, ni dans les âmes. Que se passe-t-il, pourquoi tant de crispation, tant de violence, tant d’inquiétude et de tristesse, si tous désirent la paix ?
Le monde cherche peut-être la paix là où il ne peut la trouver. Peut-être la confond-il avec la tranquillité, à partir de circonstances extérieures et étrangères à l’homme lui-même. Or la paix vient de Dieu. C’est un don divin qui dépasse toute intelligence05 et qui ne se confère qu’aux hommes de bonne volonté06, à ceux qui essayent de toutes leurs forces d’accommoder leur vie au vouloir divin. « La paix, celle qui apporte la joie, le monde ne peut la donner.
« Les hommes passent leur temps à conclure des traités de paix, et ils restent toujours empêtrés dans des conflits, parce qu’ils ont oublié ces bons conseils : il faut lutter contre soi-même, il faut recourir à l’aide de Dieu, pour que lui seul triomphe, pour gagner la paix en nous-mêmes, dans notre propre foyer, dans la société et dans le monde.
« Si nous nous conduisons ainsi, nous connaîtrons, toi et moi, la joie, qui est le propre des vainqueurs. Et, avec la grâce de Dieu — ce Dieu qui ne perd pas de batailles —si l’humilité ne nous manque pas, nous serons des vainqueurs authentiques.07 » Des porteurs de la vraie paix, apportée comme un trésor inestimable là où ils se trouvent : dans leur famille, sur le lieu de leur travail, parmi les amis,... au monde entier.
II. Au commencement, avant que ne se commette le péché originel, tout était ordonné pour rendre gloire à Dieu et pour le bonheur des hommes. Il n’y avait pas de guerres, de haines, de rancunes, d’incompréhensions, d’injustices... Par ce premier péché, auquel s’ajoutèrent ensuite les péchés personnels, l’homme se transforma en un être égoïste, orgueilleux, mesquin, avare... C’est là que se trouve la cause de tous les déséquilibres : « La violence et l’injustice, s’exclame Jean-Paul II, ont de profondes racines dans le cœur de chaque individu, de chacun de nous.08 » C’est du cœur en effet que procèdent « tous les désordres que les hommes sont capables de commettre contre Dieu, contre leurs frères et contre eux-mêmes, en provoquant au plus intime de leur conscience une déchirure, une profonde amertume, un manque de paix qui se reflète nécessairement dans le tissu de la vie sociale. Mais c’est aussi du cœur humain, de son immense capacité d’aimer, de sa générosité pour le sacrifice, d’où peuvent surgir — fécondés par la grâce du Christ — des sentiments de fraternité et des œuvres de service aux hommes qui comme un fleuve de paix (Is 66, 12) coopèrent à la construction d’un monde plus juste, dans lequel la paix a une carte de citoyenneté et imprègne toutes les structures de la société.09 » Oui, car la paix est une conséquence de la grâce sanctifiante, comme la violence, en n’importe laquelle de ses manifestations, est une conséquence du péché.
Le futur de la paix se trouve donc dans nos cœurs10, car le péché ne fut pas puissant au point d'effacer complètement l’image de Dieu dans l’homme, mais il le fut assez pour « la salir, la déformer, l’affaiblir ; il put blesser son âme, mais pas l’anéantir ; obscurcir son intelligence, mais pas la détruire ; laisser entrer la haine, mais pas éliminer la capacité d’aimer ; tordre la volonté, mais pas au point de rendre impossible la rectification11 » . C’est pourquoi, bien que l’homme tende vers le mal lorsqu’il se laisse porter par sa nature déchue, il peut cependant, avec l’aide de la grâce, vaincre ses passions désordonnées et posséder, communiquer, la paix que le Christ lui a gagnée. La vie d’un chrétien se transforme alors en une lutte joyeuse pour repousser le mal et pour atteindre le Christ. Dans cette lutte, il trouve une sécurité optimiste ; s’il pactise avec le péché et avec ses erreurs, il la perd et il se transforme en source de malaise ou de violence pour lui-même et pour les autres.
De même qu’une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai. Voilà, ce n’est que dans le Christ que l’on trouve la paix dont nous avons tant besoin pour nous-mêmes et pour ceux qui nous sont les plus proches. Ayons recours à lui lorsque les contrariétés de la vie prétendent arracher la sérénité de l’âme, ayons recours au sacrement de la Pénitence et à la direction spirituelle si l’inquiétude entre dans le cœur…
III. La présence du Christ dans le cœur de ses disciples est l’origine de la vraie paix, richesse, plénitude, et non pas seulement tranquillité ou absence de difficultés et de lutte. Saint Paul affirme que le Christ lui-même est notre paix12 ; le posséder et l’aimer est l’origine de toute vraie sérénité.
Ce flux de paix dans le cœur, comme un torrent qui déborde, commence par la reconnaissance de ses péchés, de ses fautes, de ses négligences et erreurs. Alors, qui est humble et regarde le Christ, découvre sa grande miséricorde, « comme s’il était caché là derrière pour nous dire : ce sont justement ces misères-là que j’ai prises sur moi pour te montrer personnellement, dans cette solitude et cette peine, quel était l’amour du Père, seul capable de t’en libérer, de les retourner, en quelque sorte, et de les faire servir à ton salut. Alors pourra vraiment retentir aux oreilles de notre cœur la parole : Ta foi t’a sauvé et te guérit ! Sois en paix !13 » Il n’y a pas de paix sans contrition, sans une profonde sincérité avec soi-même, qui mène à reconnaître ce qui dans la vie éloigne de Dieu et de ses frères, et sans une sincérité profonde dans la Confession.
Avec ce calme intérieur qui sait recommencer souvent et ne pas transiger avec les défauts et les erreurs, nous pourrons alors nous plonger dans ce monde, dans cet espace où s’exercent nos responsabilités quotidiennes, pour être ces promoteurs de la paix que le monde n’a pas et qu’il ne peut donc guère donner…
Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : Paix à cette maison... Il ne s’agit pas d’un simple salut cordial, c’est la paix du Christ que ses disciples porteront sur tous les chemins, cette vraie paix qui « est fondée sur la justice, sur le sens de la dignité inviolable de l’homme, sur la reconnaissance d’une égalité indélébile et désirable entre les hommes, sur le principe de base de la fraternité humaine, c’est-à-dire sur le respect et l’amour dû à chaque homme14 » . Oui, la paix du monde commence dans le cœur de chaque homme.
Un chrétien qui vit de foi est un homme de paix, qui communique sa sérénité, à côté de qui on est bien, et dont on cherche la compagnie. Demandons à Notre-Dame, en terminant ce moment de prière, de savoir recourir avec humilité à la source de la paix qui réside dans le Tabernacle, dans la Confession ou la direction spirituelle quand nous voyons que l’inquiétude, la crainte, ou la tristesse voudraient pénétrer dans notre cœur. Regina pacis, ora pro nobis... ora pro me.
01. Is 66, 10 -14. — 02. Lc 10, 1-12 ; 17-20.— 03. F. SUAREZ, Je vous laisse la paix.— 4. Cf. Jer 6, 14.— 5. Ph 4, 7.— 6. Cf. Lc 2, 14.— 7. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.102.— 8. JEAN-PAUL II, Message pour la Journée de la Paix, 8 décembre 1984, n.1.— 9. A. DEL PORTILLO, Homélie aux participants de l’Année Internationale de la Jeunesse, 30 mars 1985.— 10. Cf. JEAN-PAUL II, o. c., n.3.— 11. F. SUAREZ, o. c.— 12. Ep 2, 14.— 13. S. PINCKAERS, La quête du bonheur, Téqui, Paris 1977, p.152.— 14. PAUL VI, Message pour la Journée Mondiale de la Paix de 1971.