14e SEMAINE. LUNDI
13. ON NE TROUVE LE CHRIST QUE DANS L’ÉGLISE
— Est-il possible d’aimer, de suivre ou d’écouter le Christ, sans aimer, suivre ou écouter l’Église ?
— Dans le Corps mystique, tous les baptisés participent de la vie même du Christ.
— Notre foi, notre espérance et notre amour font-ils grandir l’Église en qualité et en nombre ?
I. Tout le monde cherchait Jésus dont ils avaient besoin, lui qui est toujours disposé à avoir pitié de ceux qui s’approchent de lui avec foi. Son Humanité très sainte était comme le canal par lequel provenaient toutes les grâces, tant qu’il restait parmi les hommes. C’est pourquoi la foule essayait de le toucher, parce qu’il sortait de lui une force qui les guérissait tous.
La femme dont parle l’Évangile de la Messe01 se sentit elle aussi incitée à s’approcher du Christ. À ses souffrances physiques — depuis déjà douze ans — s’ajoutait la honte de se sentir impure selon la loi. Dans le peuple juif, l’on considérait en effet comme impure non seulement la femme affectée d’une maladie de ce genre, mais tout ce qu’elle touchait. C’est pourquoi, pour ne pas être remarquée par les gens, elle s’approcha de Jésus par derrière et ne toucha que son manteau. « Elle toucha délicatement le bord du manteau, elle s’approcha avec foi, elle crut et elle sut qu’elle avait été guérie...02 »
Ces guérisons, les miracles, les expulsions des démons que le Christ réalisa tandis qu’il vivait sur la terre, étaient une preuve de ce que la Rédemption était déjà une réalité, et non une simple espérance. Ces gens qui s’approchent du Maître sont comme une avant-garde de la dévotion des chrétiens à la sainte Humanité du Christ. Ensuite, sur le point de partir au Ciel, près du Père, sachant que nous aurions toujours besoin de lui, il disposa les moyens pour que, en tout temps et tout lieu, nous puissions recevoir l’infinie richesse de la Rédemption : il fonda l’Église. Grâce à elle, il arrive quelque chose de semblable à ce que cherchaient ces gens : Être dans l’Église, c’est être avec Jésus, s’unir à ce bercail, c’est s’unir à Jésus ; appartenir à cette société, c’est être membre de son Corps. Ce n’est qu’en Elle que nous trouvons le Christ, le Christ lui-même, celui que le peuple élu attendait.
Celui qui prétendrait aller vers le Christ en laissant de côté son Église, ou même en la maltraitant, pourrait un jour avoir la même surprise que saint Paul sur le chemin de Damas : Je suis Jésus que tu persécutes03. Et « il ne dit pas, fait remarquer saint Bède, pourquoi persécutes-tu mes membres ? mais pourquoi me persécutes-tu ? parce qu’il souffre encore des outrages dans son Corps qu’est l’Église04 » . Paul ne savait pas jusqu’à ce moment-là que persécuter l’Église, c’était persécuter Jésus lui-même. Plus tard, lorsqu’il parlera d’Elle, il le fera en la décrivant comme étant justement le Corps du Christ05, ou simplement comme étant le Christ06 ; et les fidèles comme étant ses membres07.
Est-il possible d’aimer, de suivre ou d’écouter le Christ sans aimer, suivre ou écouter l’Église, sa présence sacramentelle et mystérieuse, celle qui prolonge sa mission de salut dans le monde jusqu’à la fin des temps ?
II. Quelqu’un peut-il vraiment dire qu’il aime Dieu s’il ne choisit pas le chemin établi par Dieu lui-même : celui-ci est mon Fils bien-aimé (...), écoutez-le08. Être amis du Christ et mépriser sa parole et ses désirs, serait-ce logique ?
Ces gens qui arrivent de toutes parts trouvent en Jésus quelqu’un qui leur parle de Dieu avec autorité, puisqu’il est lui-même la Parole divine incarnée : ils trouvent en Jésus un Maître, auquel nous restons liés lorsque nous acceptons la doctrine de l’Église : celui qui vous écoute, c’est moi qu’il écoute, et celui qui vous rejette, c’est moi qu’il rejette09.
De plus, Jésus est Rédempteur, le Prêtre qui possède le seul sacerdoce et qui s’offrit lui-même en propitiation pour les péchés. Le Christ ne s’est pas décerné la gloire du pontificat suprême, mais l’a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils...10. Nous nous unissons à ce Jésus-Prêtre et Victime, qui honore Dieu le Père et nous sanctifie, en tant que nous participons à la vie de l’Église, à ses sacrements en particulier, qui sont comme des canaux divins par lesquels coule la grâce jusqu’aux âmes. Chaque fois qu’on les reçoit, on se met en contact avec le Christ lui-même, source de toute grâce. Par les sacrements, les mérites infinis que le Christ nous a gagnés atteignent les hommes de toutes les époques et deviennent pour tous une ferme espérance de vie éternelle. Dans la sainte Eucharistie, que le Christ ordonna à l’Église de célébrer, nous renouvelons son oblation et son immolation : Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi11 ; et elle seule garantit cette Vie qu’il nous a gagnée : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde...12.
Pour participer à ce sacrifice et à ce banquet, il faut d’abord s’être plongé corps et âme dans un autre des sacrements que le Christ a donnés à son Église, le Baptême : Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit13. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé...14. Et si le péché nous a séparés de Dieu, l’Église est aussi le moyen de nous rétablir dans la condition de membres vivants du Seigneur : les péchés de ceux à qui vous les remettrez leur seront remis ; ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez15. Ainsi le Seigneur établit-il que ce lien avec lui se réaliserait à travers les signes visibles de la vie sacramentelle dans son Église.
Et s’il y a parfois des dissensions à l’intérieur de l’Église, il n’est pas difficile d’y trouver le Christ, car les majorités ou les minorités signifient peu de chose devant lui. Sur la colline du Calvaire, il n’y avait que sa Mère avec quelques femmes et un adolescent… mais là cependant, à peu de mètres, se trouvait Dieu lui-même. Dans l’Église aussi nous savons où le trouver : Je te donnerai, déclara-t-il à Pierre, les clefs du royaume des cieux : ce que tu auras lié sur la terre se trouvera lié dans les cieux, et ce que tu auras délié sur la terre se trouvera délié dans les cieux16. Et les reniements si prévisibles de Simon dans la nuit de la Passion ne furent même pas suffisants pour révoquer ces pouvoirs que le Seigneur, une fois ressuscité, confirme d’une façon solennelle : Pais mes agneaux (...). Pais mes brebis17. L’Église est là où se trouve Pierre, ses successeurs, et les évêques en communion avec lui.
III. Oui, dans l’Église est présent Jésus, le même Jésus que les foules voulaient toucher parce qu’il sortait de lui une force qui les guérissait tous. Et appartient à l’Église celui qui se relie à travers sa doctrine, ses sacrements et son enseignement, au Christ Maître, Prêtre et Roi. Avec l’Église, d’une certaine façon, nous maintenons les mêmes relations qu’avec le Seigneur, des relations de foi, d’espérance et de charité.
En premier lieu la foi, ce qui signifie croire et ce qui n’est pas toujours évident. Les contemporains de Jésus eux aussi voyaient un homme qui travaillait, qui se fatiguait, avait besoin de se nourrir, qui ressentait la douleur, le froid, la crainte... Cependant cet Homme était Dieu. Dans l’Église se dévoilent des personnes saintes, qui passent souvent dans l’obscurité d’une vie courante, mais il se dresse aussi des hommes faibles (comme nous ?), des êtres parfois mesquins, paresseux, intéressés... Mais s’ils ont été baptisés, s’ils demeurent en état de grâce, ils sont dans le Christ malgré tous leurs défauts, ils participent de sa vie même. Et s’ils sont pécheurs, l’Église les accueillera aussi en son sein, comme des membres qui sont davantage dans le besoin.
L’attitude la plus normale devant l’Église, c’est aussi l’espérance, car le Christ lui-même l’assure : c’est sur cette pierre que je bâtirai mon Église, et les portes de l’Enfer ne l’emporteront pas sur elle18. Elle sera toujours un rocher ferme où on trouve la sécurité devant les embardées que fait le monde. Elle n’échoue pas parce qu’en Elle on trouve d’abord et toujours le Christ.
Le lien majeur avec Dieu réside dans la charité. L’amour, ce doit être aussi le sentiment préférentiel envers cette Mère, car « ne peut avoir Dieu pour Père qui n’a pas l’Église pour Mère19 » . Mère car elle communique la vie, la vie du Christ qui rend fils du Père. Et une mère, peut-on ne pas l’aimer ? Rester indifférent, parfois hostile, envers qui nous a donné l’être, est-ce normal ? Nous avons une bonne mère : les blessures que lui provoquent ceux du dehors et ceux du dedans nous font mal, ainsi que les maladies que subissent certains membres ; nous essayons de ne pas divulguer inutilement les misères humaines — passées ou présentes — de tel ou tel constitué ou non en autorité, car ce ne sont pas celles de l’Église, qui est sainte, miséricordieuse, et qui ne refuse pas sa sollicitude maternelle aux pécheurs. Comment parler d’Elle avec froideur ou avec dureté, rester « neutre » , « objectif » , « impartial » , devant une mère ? Ce qui est à Elle est à nous, et on ne peut pas demander à un chrétien une position de neutralité, comme celle d’un juge face à un coupable, ce qui est inconcevable pour un enfant vis-à-vis de sa mère.
Nous sommes du Christ lorsque nous sommes de l’Église puisqu’en Elle nous devenons membres de son Corps, qu’a conçu, gardé et mis au monde Notre-Dame. C’est pourquoi la très Sainte Vierge Marie est « Mère de l’Église, c’est-à-dire Mère de tout le peuple de Dieu, aussi bien des fidèles que des pasteurs20 » . Le dernier joyau que la piété filiale a serti dans les litanies de Notre-Dame, le plus récent compliment à la Mère du Christ, est presque un synonyme : Mère de l’Église !
01. Mt 9, 20-22.— 2. SAINT AMBROISE, Commentaire à l’Évangile de saint Luc, VI, 56.— 3. Ac 9, 5.— 4. SAINT BÈDE, Commentaire aux Actes des Apôtres, in loc.— 5. 1 Cor 12, 27.— 6. 1 Cor 1, 13.— 7. Rom 12, 5.— 8. Mt 17, 5.— 9. Lc 10, 16.— 10. Heb 5, 5.— 11. Lc 22, 19.— 12. Jn 6, 51.— 13. Mt 28, 19.— 14. Mc 16, 16.— 15. Jn 20, 23.— 16. Mt 16, 19.— 17. Jn 21, 15-17.— 18. Mt 16, 18.— 19. SAINT CYPRIEN, Sur l’unité, 6, 8.— 20. PAUL VI, Allocution, 21 novembre 1964.
14e SEMAINE. MARDI
14. LA LUTTE ASCÉTIQUE
— Un mystérieux combat se livre chaque jour dans le cœur de l’homme, avec l’aide du Seigneur.
— Pour suivre le Christ, un effort quotidien, joyeux et humble est nécessaire.
— Pour commencer et recommencer souvent, avoir recours à la Vierge Marie notre Mère.
I. La lutte mystérieuse de Jacob avec un ange au visage humain sur la rive du fleuve Yabboq révèle un changement radical dans la vie du Patriarche. Jusque là Jacob avait mené une conduite trop humaine, fondée sur des moyens purement naturels. À partir de ce moment il aura surtout confiance en Dieu, qui réaffirme en lui l’Alliance avec le peuple élu.
Jacob n’a pu vaincre dans ce combat que par la force que Dieu lui communiqua, et la leçon de cet exploit, c’est que la bénédiction et la protection divine ne lui manqueraient pas dans les difficultés à venir01. Ainsi l’exprime le livre de la Sagesse : elle (la sagesse) lui donna la victoire dans un rude combat, pour lui apprendre que la piété est plus puissante que tout 02.
Pour les Pères de l’Église, cette scène de l’Ancien Testament est l’image du combat spirituel que doit soutenir le chrétien devant des forces supérieures à lui, et contre ses propres passions et ses tendances, inclinées au mal après le péché originel : il ne s’agit pas pour nous de lutter contre des hommes, révèle saint Paul, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Souverains de ce monde ténébreux, contre les esprits mauvais qui sont dans les airs03,… ces anges rebelles, déjà vaincus par le Christ, mais qui ne cesseront d’inciter au mal jusqu’à la fin de la vie de l’homme. Tous les jours il y a des combats dans notre cœur, enseigne saint Augustin. Chaque homme lutte dans son âme contre l’orgueil, l’avarice, la gourmandise, la sensualité, la paresse… et il est difficile que ces attaques ne produisent pas de blessure04. Cependant, nous avons la sécurité de la victoire si nous utilisons les recours que le Seigneur nous a donnés : la prière, la mortification, la pleine sincérité dans la direction spirituelle, l’aide de notre ange gardien et, surtout, de notre mère Sainte Marie. De plus, « si celui qui a donné sa vie pour nous est le juge de cette lutte, quel orgueil et quelle confiance n’aurons-nous pas ?
« Dans les jeux olympiques, l’arbitre reste au milieu des deux adversaires, sans favoriser ni l’un ni l’autre, attendant le dénouement. Si l’arbitre se place entre les deux adversaires, c’est parce que son attitude est neutre. Dans le combat qui nous oppose au diable, le Christ ne reste pas indifférent : il est entièrement en notre faveur. Comment cela peut-il se faire ? Vous voyez que dès l’entrée en lice — ce sont des paroles de saint Jean Chrysostome à des chrétiens le jour de leur baptême — il nous a oints, tout en enchaînant l’autre. Il nous a oints avec l’huile de la joie et, l’autre, il l’a attaché avec des liens indestructibles pour paralyser ses assauts. Si je trébuche, il me tend la main, il me relève de ma chute et me met à nouveau debout.05 »
Aussi nombreuses que soient les tentations, les difficultés, les tribulations, le Christ est notre sécurité. Il ne nous laisse pas ! Il n’est pas neutre ! il est toujours en notre faveur. Nous pouvons tous dire avec saint Paul : Omnia possum in eo qui me confortat... Je peux tout dans le Christ qui me réconforte, qui me donne les aides nécessaires si j’ai recours à lui, aux moyens qu’il a établis.
II. Un alpiniste cheminait vers un refuge de haute montagne. Le sentier montait de plus en plus, et il devenait parfois difficile de faire un pas ; le froid fouettait son visage, mais le lieu était impressionnant par le grand silence qui y régnait et par la beauté du paysage.
Le refuge, simple et rustique, se montra très accueillant. Très tôt il observa que, sur la cheminée, était écrite une devise avec laquelle il s’identifia pleinement : « Mon poste est à la cime » . Là aussi est notre place : à la cime, près du Christ, dans un continuel désir d’aspirer à la sainteté à l’endroit où nous sommes, bien que nous connaissions la boue dont nous sommes faits, les faiblesses et les reculs. Nous savons aussi que le Seigneur nous demande le petit effort quotidien, la lutte sans trêve contre les passions qui tendent à nous tirer vers le bas, de ne pas transiger avec les défauts, avec les erreurs. Ce qui nous fera persévérer dans ce combat, c’est l’amour, l’amour profond du Christ, que nous cherchons sans cesse06.
La lutte ascétique du chrétien est positive, joyeuse, constante, avec un « esprit sportif » . « La sainteté est flexible comme des muscles bien déliés. Celui qui veut devenir saint s’arrange, tandis qu’il fait une chose qui le mortifie, pour ne pas faire — dans la mesure où Dieu n’en est pas offensé — une autre chose qui lui coûte tout autant, et il rend grâces à Dieu pour cette possibilité. Si nous procédions autrement, nous risquerions de devenir de ces chrétiens raides, sans vie, semblables à des marionnettes de chiffon.
« Or la sainteté n’a pas la rigidité du carton : elle sait sourire, céder, attendre. Elle est vivante : vivante d’une vie surnaturelle.07 »
Dans la lutte intérieure nous rencontrerons aussi des échecs. La plupart auront peu d’importance ; d’autres en auront, mais la réparation et la contrition nous approcheront davantage du Seigneur. Et si nous mettons en pièces ce qui est le plus précieux de notre vie, Dieu saura le réparer si nous sommes humbles. Il pardonne et aide toujours celui qui a recours à lui avec le cœur contrit, qui apprend à recommencer très souvent ; avec une joie nouvelle, avec une humilité nouvelle, car même si on a beaucoup offensé Dieu et fait un grand tort aux autres, on peut être ensuite plus près du Seigneur dans cette vie et dans l’autre, s’il existe un vrai repentir, si l’on mène une vie accompagnée de pénitence. Humilité, sincérité, repentir..., et recommencer.
Dieu tient compte de notre fragilité et pardonne toujours, mais il faut être sincères, se repentir, se relever. Il y a une joie incomparable dans le Ciel chaque fois que nous recommençons. Et tout au long de notre chemin nous aurons à le faire en de nombreuses occasions, parce qu’il y aura toujours des fautes, des déficiences, des fragilités, des péchés. Que ne nous manque jamais la sincérité de le reconnaître et d’ouvrir l’âme au Seigneur qui se trouve dans le Tabernacle et dans la direction spirituelle.
III. La lutte quotidienne du chrétien se concrétisera normalement en de petites choses : dans la force pour accomplir délicatement les actes de piété envers le Seigneur, sans les abandonner pour toute autre raison qui se présente à nous, sans nous laisser porter par l’état d’âme de ce jour ou de ce moment ; dans la façon de vivre la charité, en corrigeant le mauvais caractère, en nous efforçant d’avoir des marques de cordialité, de bonne humeur, de délicatesse envers les autres ; dans le fait de bien achever le travail que nous avons offert à Dieu, sans le bâcler, de le réaliser avec perfection ; dans le fait de mettre en œuvre les moyens pour recevoir la formation dont nous avons besoin...
Victoires et défaites, tomber et se relever, toujours recommencer..., c’est cela que le Seigneur demande à tous. Cette lutte suppose un amour vigilant, un désir efficace de le chercher tout au long de la journée. Cet effort joyeux est le pôle opposé à la tiédeur, qui est négligence, manque d’intérêt pour chercher Dieu, paresse et tristesse dans ses obligations envers lui et envers les autres.
Dans ce combat nous comptons toujours sur l’aide de notre Mère Sainte Marie, qui suit pas à pas notre marche vers son Fils. Dans la Liturgie des Heures, l’Église recommande tous les jours aux prêtres cette Antienne de la Vierge : Sainte Mère du Rédempteur, Porte du Ciel toujours ouverte, Étoile de la mer ; viens au secours du peuple qui tombe et qui cherche à se relever...08. Ce peuple qui tombe et cherche à se relever, c’est nous. Et ce changement qui se produit chaque fois que nous commençons — bien que ce soit sur des points qui semblent de peu d’importance : dans l’examen particulier, dans les conseils reçus dans la direction spirituelle, dans les résolutions de l’examen de conscience —, c’est le plus grand que nous puissions imaginer. D’autant plus s’il s’agit de passer de la mort du péché à la vie de la grâce !
« L’humanité a fait d’admirables découvertes et a atteint des résultats prodigieux dans le domaine de la science et de la technique, elle a mené à bien de grandes œuvres sur la voie du progrès et de la civilisation, et à des époques récentes on dirait qu’elle a réussi à accélérer le cours de l’histoire. Mais le changement fondamental, changement que l’on peut définir “originel”, accompagne toujours le chemin de l’homme et, à travers les divers événements historiques, accompagne tout le monde et chacun. C’est le changement entre “tomber” et “se relever”, entre la mort et la vie.09 »
Chaque fois que nous recommençons, que nous nous décidons à lutter une fois de plus, nous arrive l’aide de Sainte Marie, Médiatrice de toutes les grâces. Nous devons avoir recours à Elle en un total abandon lorsque les tentations redoublent. « Ma Mère ! Les mères de la terre ont une prédilection spéciale pour l’enfant le plus faible, le plus malade, le moins intelligent, le plus chétif.
« Notre-Dame ! Je sais que vous êtes plus maternelle que toutes les mères du monde réunies... — Et comme je suis votre fils, et que je suis si faible, et malade... et paralysé... et laid... 10 »
01. Première lecture, Années impaires. Gen 32, 22-32.— 2. Sag 10, 12.— 3. Eph 6, 12.— 4. SAINT AUGUSTIN, Commentaire au Psaume 99.— 5. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Catéchèses baptismales, 3, 9-10.— 6. TANQUEREY, Abrégé de théologie ascétique et mystique, nn.193 et s.— 7. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.156.— 8. LITURGIE DES HEURES, Antienne Alma Redemptoris Mater.— 9. JEAN-PAUL II, Enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 52. — 10. SAINT J. ESCRIVA, o. c., n.234.
14e SEMAINE. MERCREDI
15. ALLEZ À JOSEPH !
— Joseph, le fils de Jacob, est une figure de saint Joseph.
— Saint Joseph, patron de l’Église universelle et de chacun de nous.
— Ite ad Joseph... Allez à Joseph.
I. Les chrétiens tout au long des siècles, conscients de la mission exceptionnelle de saint Joseph dans la vie de Jésus et de Marie, ont cherché dans l’histoire du peuple hébreu (car l’Ancien Testament annonce le Nouveau) des faits et des images qui préfigurent l’époux virginal de Marie. De nombreux Pères de l’Église ont vu une annonce prophétique dans le personnage du même nom, Joseph, fils du Patriarche Jacob. Le Pape Pie IX, en proclamant saint Joseph patron de l’Église universelle, a rappelé ces témoignages. La liturgie aussi montre ce parallélisme. Ils avaient le même nom, et il est aussi possible de trouver en eux des vertus et des attitudes semblables, dans une vie remplie d’épreuves et de joies.
Joseph, le fils de Jacob, et l’autre, l’époux virginal de Marie, sont allés tous les deux en Égypte : le premier poursuivi par ses frères et livré par envie, ce qui préfigure la trahison qu’on commettra envers le Christ ; le second fuyant Hérode pour sauver celui qui apportait le salut au monde01.
Joseph, le fils de Jacob, reçut de Dieu le don d’interpréter les songes du pharaon, prophétisant ainsi ce qui arriverait plus tard. Le nouveau Joseph reçut aussi en songe les messages de Dieu. Au premier, dit saint Bernard, fut donnée l’intelligence des mystères des songes ; le second mérita de connaître et de participer aux mystères souverains02.
Les songes du premier, même s’ils se sont vérifiés en sa personne, ont eu leur pleine réalisation dans le second. Joseph eut un songe et il le raconta à ses frères... Il leur dit :... Nous étions à lier des gerbes au milieu des champs ; et voici : ma gerbe s’est levée et s’est tenue debout, et vos gerbes l’ont entourée et se sont prosternées devant elle... Joseph eut encore un autre songe qu’il raconta à ses frères. Il dit :... le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi ...03. Ces songes s’accomplirent lorsque Jacob, son père, se rendit en Égypte avec toute sa famille et se prosterna effectivement devant Joseph, qui était alors vice-roi du pays. Mais, en même temps, nous pouvons penser que le songe préfigurait le mystère de la maison de Nazareth, dans laquelle Jésus, Soleil de justice, et Marie, louée dans la liturgie comme une éclatante Lune blanche et belle, se soumettraient à l’autorité du chef de famille ; les chrétiens auraient recours à lui, avec dévotion, pour solliciter toute sorte d’aides.
Le premier Joseph eut la confiance et la faveur du pharaon et se transforma en intendant des greniers d’Égypte. Lorsque la famine dévastait les peuples voisins et qu’ils avaient recours au pharaon pour demander du blé, celui-ci leur disait : Allez à Joseph, et faites ce qu’il vous dira04. Lorsque la famine recouvrit toute la terre, Joseph ouvrit toutes les réserves et vendit du blé aux Égyptiens... Et de partout on vint en Égypte pour acheter du blé à Joseph, car la famine s’aggravait partout.
Maintenant que la famine dévaste aussi la terre —famine de doctrine, de piété, d’amour— l’Église nous dit : Allez à Joseph. Devant tant de besoins, elle nous dit : ayez recours au saint Patriarche de Nazareth.
Nous avons tous dans notre vie des moments d’indécision, d’incertitudes, des besoins urgents. Allez à Joseph ! nous dit Jésus : celui qui dans sa vie eut la mission de s’occuper de moi et de ma mère, celui qui protégea nos vies dans les moments difficiles, continuera de s’occuper de moi dans mes membres que sont tous les hommes dans le besoin. Allez à Joseph, car lui vous donnera tout ce dont vous aurez besoin.
II. Célébrons dans la joie la fête de saint Joseph le serviteur fidèle et avisé que le Seigneur a établi sur sa famille05. Ce sont des mots de l’Écriture que la liturgie applique à saint Joseph : père fidèle et avisé, qui s’occupe avec promptitude des besoins de cette grande famille du Seigneur qu’est l’Église.
Il est très agréable à Jésus que nous ayons recours et demandions de l’aide à celui qu’il aima tant sur la terre et maintenant au Ciel, de qui il apprit tant de choses, avec qui il conversa depuis qu’il put prononcer les premiers mots.
Joseph dirigea la maison de Nazareth avec l’autorité du père, et la sainte famille non seulement symbolise l’Église mais, d’une certaine façon, elle la contenait comme la semence contient l’arbre. La sainte maison de Nazareth portait les prémices de l’Église naissante. C’est la raison pour laquelle le saint Patriarche « considère particulièrement confiée à lui la foule des chrétiens qui composent l’Église, c’est-à-dire cette immense famille répandue sur toute la terre, sur laquelle il possède pour ainsi dire une autorité de père, car il est l’époux de Marie et le père de Jésus-Christ. Par conséquent c’est une chose naturelle et très digne du bienheureux Joseph que, de même qu’il s’occupa de tous les besoins de la famille de Nazareth et l’entoura saintement de sa protection, ainsi maintenant il couvre de sa protection céleste et de sa défense l’Église de Jésus-Christ.06 »
Ce patronage de saint Joseph sur l’Église universelle est principalement d’ordre spirituel ; mais il s’étend aussi à l’ordre temporel, comme celui de l’autre Joseph, fils de Jacob, appelé par le roi d’Égypte « sauveur du monde » .
Les saints et les chrétiens de tous les temps ont eu recours à lui. Sainte Thérèse raconte la dévotion qu’elle avait pour saint Joseph et l’expérience de son patronage : « Je ne me souviens pas jusqu’à maintenant l’avoir supplié pour une chose qu’il ne m’ait pas accordée. C’est une chose qui épouvante que de voir les grandes faveurs que Dieu m’a faites par l’intercession de ce bienheureux saint, et les dangers dont il m’a délivrée, aussi bien du corps que de l’âme ; car il semble qu’alors qu’à d’autres saints, Dieu leur donna la grâce de secourir dans un besoin, j’ai l’expérience que ce glorieux saint secoure dans tous les besoins et que le Seigneur veut nous faire comprendre qu’ainsi qu’il lui fut assujetti sur terre — car comme il portait le nom de père en étant en fait précepteur, il pouvait lui donner des ordres —, ainsi dans le ciel il fait tout ce qu’il lui demande (...).
« Si j’étais une personne dotée d’une certaine autorité pour écrire, je m’étendrais volontiers à dire dans tous les détails les faveurs qu’a faites ce glorieux saint à moi et à d’autres personnes (...). Je demande seulement, pour l’amour de Dieu, que celui qui ne me croit pas en fasse l’expérience, et il verra par expérience le grand bien qui résulte de se confier à ce glorieux Patriarche et d’avoir dévotion envers lui ; ce sont surtout des personnes de prière, celles qui devraient lui être toujours attachées, car je ne sais pas comment on peut penser à la Reine des Anges, dans tout le temps qu’Elle passa avec l’Enfant Jésus et ne pas rendre grâces à saint Joseph pour la perfection avec laquelle il les aida.07 »
III. Ayons recours à saint Joseph en lui demandant de protéger l’Église, car il est son défenseur et son protecteur. Nous lui demandons son aide dans les besoins de la famille, dans les besoins spirituels et matériels. Sancte Ioseph, ora pro eis, ora pro me... Saint Joseph, prie pour eux, prie pour moi.
Pour les hommes et les femmes de notre temps, comme pour ceux de toute époque, saint Joseph constitue une figure attendrissante, vénérable, dont nous admirons la vocation et la dignité, et nous lui sommes reconnaissants de sa fidélité au service de Jésus et de Marie ; « par saint Joseph nous allons directement à Marie, et, par Marie, à la source de toute sainteté, Jésus-Christ 08 » . Il nous enseigne à fréquenter Jésus avec piété, respect et amour : O heureux homme, bienheureux Joseph, lui disons-nous dans une ancienne prière de l’Église, à qui fut donné non seulement de voir et entendre Dieu, que beaucoup de rois voulurent voir et ne virent pas, entendre et n’entendirent pas, mais aussi de l’étreindre, l’embrasser, le vêtir et le garder..., enseigne-nous à le recevoir avec amour et révérence dans la sainte communion, donne-nous une plus grande finesse d’âme. « Saint Joseph, notre Père et Seigneur, toi, très chaste, très pur, qui as mérité de porter l’Enfant Jésus dans tes bras, et de le laver, et de l’embrasser, apprends-nous à devenir des familiers de notre Dieu, à être purs et dignes d’être d’autres Christs.
« Et apprends-nous à faire comme le Christ : à rendre divins nos chemins (qu’ils soient obscurs ou lumineux) ; et à apprendre aux hommes à faire de même en leur disant qu’ils peuvent avoir en permanence sur la terre une extraordinaire efficacité spirituelle.09 »
Saint Joseph est, en plus, un modèle dont nous pouvons et devons nous efforcer de suivre l’enseignement silencieux. « Joseph fut, sur le plan humain, le maître de Jésus. Il l’a entouré, jour après jour, d’une affection délicate, il a pris soin de lui avec une abnégation joyeuse. N’est-ce pas là une bonne raison pour considérer cet homme juste, ce saint Patriarche, en qui culmine la foi de l’Ancienne Alliance, comme un maître de vie intérieure ? La vie intérieure n’est rien d’autre qu’un rapport assidu et intime avec le Christ pour nous identifier à lui. Et Joseph saura nous dire bien des choses de Jésus ! C’est pourquoi, vous ne devez jamais négliger de le fréquenter : Ite ad Ioseph, comme l’a répété la tradition chrétienne par une phrase de l’Ancien Testament (Gen 41, 55).
« Maître de vie intérieure, travailleur acharné à sa tâche, serviteur fidèle de Dieu, en relation constante avec Jésus, tel fut Joseph. Ite ad Ioseph. Avec saint Joseph, le chrétien apprend ce que signifie être de Dieu, et être pleinement parmi les hommes en sanctifiant le monde. Allez à Joseph, et vous rencontrerez Jésus. Allez à Joseph, et vous rencontrerez Marie, qui a toujours rempli de paix l’attachant atelier de Nazareth.10 »
01. Cf. M. GASNIER, Les silences de Joseph. — 02. Cf. SAINT BERNARD, Homélie sur la Vierge Mère, 2. — 03. Cf. Gen 37, 5-10. — 04. Première lecture. Années impaires. Gen 41, 55. — 05. MISSEL ROMAIN, Messe de la Solennité de saint Joseph, Antienne d’ouverture. Lc 12, 42. — 06. LÉON XIII, Enc. Quamquam pluries, 15 août 1889. — 07. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie, 6. — 08. BENOÎT XV, Motu propio Bonum sane et salutare, 25 juillet 1920. — 09. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.553. — 10. IDEM, Quand le Christ passe, 56.