14e SEMAINE. JEUDI
16. LA MISSION SURNATURELLE DE L’ÉGLISE
— L’Église annonce le message du Christ et réalise son œuvre dans le monde.
— La mission de l’Église est d’ordre surnaturel, mais elle ne se désintéresse pas des tâches qui affectent la dignité humaine.
— Les chrétiens manifestent leur unité de vie dans la promotion d’œuvres de justice et de miséricorde.
I. Jésus consomme l’œuvre de la Rédemption par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection. Après son Ascension au Ciel, il envoie le Saint-Esprit, pour que ses disciples puissent annoncer l’Évangile et faire que tout le monde puisse participer au salut. Ainsi les Apôtres sont-ils les ouvriers envoyés à la moisson par leur maître, les serviteurs envoyés pour appeler les invités aux noces, ceux que le maître charge de remplir la salle du banquet01.
Mais en plus de cette mission, les Apôtres représentent le Christ lui-même et le Père : celui qui vous écoute, c’est moi qu’il écoute, et celui qui vous rejette, c’est moi qu’il rejette ; or, celui qui me rejette, rejette celui qui m’a envoyé02. La mission des Apôtres restera intimement unie à la mission de Jésus : comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie03. Ce sera précisément à travers eux que la mission du Christ s’étendra à toutes les nations et à tous les temps. L’Église, fondée par le Christ et édifiée sur les Apôtres, continue d’annoncer le même message que le Seigneur et réalise son œuvre dans le monde04.
L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui05 raconte comment Jésus poussait les Douze qu’il venait de choisir, à accomplir leur nouvelle tâche. Cette première mission est une préparation et une figure de l’envoi définitif qui aura lieu après la Résurrection. Il leur dira alors : Allez..., prêchez l’Évangile, faites des disciples dans toutes les nations. Je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde06. Jusqu’à la venue de Jésus, les Prophètes avaient annoncé au peuple choisi de l’Ancien Testament les biens messianiques, parfois en images appropriées à leur mentalité encore peu mûre pour comprendre la réalité déjà proche. Maintenant — dans cette première mission apostolique —, Jésus envoie ses Apôtres annoncer que le Royaume de Dieu promis est imminent, en mettant en évidence ses aspects spirituels. Le Seigneur leur concrétise ce qu’ils doivent prêcher : le Royaume des Cieux est proche. Il ne leur dit rien sur la délivrance du pénible joug romain dont souffrait la nation, ni du système social et politique dans lequel ils doivent vivre, ni d’autres questions exclusivement terrestres. Le Christ n’est pas venu pour cela, et ce n’est pas pour cela non plus qu’ils ont été choisis. Eux, ils vivront pour rendre témoignage du Christ, répandre sa doctrine, agir pour que tous les hommes participent au salut. Saint Paul suivra ce même chemin. « Si nous lui demandons ce dont il avait l’habitude de parler dans sa prédication, lui même le résumait ainsi : je n’ai pas jugé que j’eusse à savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (1 Cor 2, 2). Faire en sorte que les hommes connaissent de mieux en mieux Jésus-Christ, d’une connaissance qui ne s’arrête pas seulement à la foi mais qui se traduise en œuvres de la vie, c’est cela que l’Apôtre s’efforça de faire avec l’effort de son cœur. 07 »
L’Église continue dans le temps l’œuvre de Jésus-Christ. Elle a la même mission surnaturelle que celle que son Divin Fondateur transmit aux Apôtres. « L’Église est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la Gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ. 08 » Sa mission transcende les mouvements sociaux, les idéologies, les revendications de groupes ; quoique, à partir d’une nouvelle perspective et d’une sollicitude illimitée, elle soit profondément intéressée en même temps par tous les problèmes humains, et essaie de les orienter vers la fin surnaturelle et vraiment humaine de l’homme.
II. Allez et proclamez que le Royaume des cieux est tout proche ! La mission de l’Église est de donner aux hommes le trésor le plus sublime que l’on puisse imaginer, les conduire à leur destin surnaturel et éternel à travers la prédication et les sacrements principalement : « Voici quel est, et il n’y en a pas d’autre, le but de l’Église : le salut des âmes, une par une. À cette fin, le Père envoya son Fils, et je vous envoie moi aussi (Jn 20, 21). D’où l’ordre de faire connaître la doctrine et de baptiser, pour que dans l’âme habite, par la grâce, la très Sainte Trinité. 09 » Jésus lui-même l’annonce : je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante10. Le Seigneur ne fait pas allusion ici à une vie terrestre commode et sans difficulté, mais à la vie éternelle. Il est venu délivrer principalement de ce qui empêche d’atteindre la vie définitive : le péché, le seul mal absolu. Ainsi donne-t-il aussi la possibilité de surmonter les multiples conséquences du péché en ce monde : l’angoisse, les injustices, la solitude..., ou de les supporter avec joie pour Dieu quand on ne peut pas les éviter, en transformant la douleur en une souffrance féconde qui conquiert l’éternité.
L’Église ne prend pas parti pour des options temporelles données, de même que son Maître ne le fit pas. Ceux qui, sans la lumière de la foi, le virent seul sur la Croix, purent penser qu’il avait échoué, « précisément parce qu’il n’avait pas choisi une des solutions humaines : ni les Juifs ni les Romains ne le suivirent. Mais non ; ce fut précisément le contraire : Juifs et Romains, Grecs et barbares, libres et esclaves, hommes et femmes, bien portants et malades, tous allaient suivre ce Dieu fait homme qui nous a délivrés du péché, pour nous acheminer à un destin éternel, où s’accomplira uniquement la vraie réalisation, la liberté et la plénitude de l’homme, fait à l’image et la ressemblance de Dieu, dont l’aspiration la plus profonde dépasse toute tâche passagère, aussi noble qu’elle soit. 11 »
L’Église a comme mission de mener ses enfants à Dieu, à leur destin éternel. Mais elle ne se désintéresse pas des tâches humaines ; par sa mission spirituelle même, elle pousse ses enfants et tous les hommes à prendre conscience de la racine d’où proviennent tous les maux, et les presse de remédier à tant d’injustices, aux conditions déplorables dans lesquelles vivent beaucoup d’hommes et qui constituent une offense au Créateur et à la dignité humaine. L’espérance du Ciel « n’affaiblit pas l’engagement pour le progrès de la cité terrestre, mais, bien au contraire, elle lui donne un sens et une force. Il convient certainement de bien distinguer entre progrès terrestre et accroissement du Règne, car ils ne sont pas du même ordre. Cependant cette distinction ne suppose pas une séparation, car la vocation de l’homme à la vie éternelle ne supprime pas, mais confirme son devoir de mettre en pratique les énergies et les moyens reçus du Créateur pour sa vie temporelle. 12 »
Puisque nous sommes corédempteurs avec le Christ, demandons-nous si nous portons à nos parents et nos amis le don le plus précieux qui soit, celui de la foi dans le Christ ; ne nous sentons-nous pas poussés : Caritas Christi urget nos13, la charité du Christ ne nous presse-t-elle pas de susciter autour de nous un monde plus juste et plus humain ?
III. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux...
Dès le début de l’Église, les fidèles chrétiens portaient la foi partout, et dès ces premiers moments aussi une foule de chrétiens « ont consacré leurs forces et leurs vies à la libération de toute forme d’oppression et à la promotion de la dignité humaine. L’expérience des saints et l’exemple de tant d’œuvres de service envers le prochain constituent un stimulant et une lumière pour les initiatives libératrices qui s’imposent aujourd’hui 14 » , avec peut-être plus d’urgence qu’en d’autres époques.
La foi en le Christ pousse à se sentir solidaire de tous les hommes dans leurs problèmes et leurs carences, dans leur ignorance et leur manque de moyens économiques. Cette solidarité n’est pas « un sentiment superficiel pour les maux de tant de personnes, proches ou éloignées » , mais « la détermination ferme et persévérante de s’efforcer à susciter le bien commun ; c’est-à-dire le bien de tous et de chacun, pour que nous soyons vraiment tous responsables de tous 15 » . La foi mène donc à ressentir un profond respect pour les personnes, pour toute personne, à ne jamais rester indifférents devant les besoins des autres : guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons... Suivre le Christ, cela se manifeste par des œuvres de justice et de miséricorde, par l’intérêt à connaître les principes de la doctrine sociale de l’Église et par la mise en pratique de ces principes en premier lieu autour de nous, là où nous vivons.
On devrait pouvoir dire de chacun de nous à la fin de sa vie que, comme Jésus-Christ, un tel est passé sur terre en faisant le bien16 : dans sa famille, avec ses compagnons de travail, ses amis, ceux que l’on rencontre sur le chemin de la vie pour n’importe quelle raison. Les disciples de Jésus-Christ seront des semeurs de fraternité à tout moment et en toutes les circonstances de la vie, car lorsqu’un homme ou une femme vit intensément l’esprit chrétien, toutes ses activités et ses relations reflètent et communiquent la charité de Dieu et les biens du Royaume. Il faut que nous, chrétiens, sachions mettre dans nos relations quotidiennes de famille, d’amitié, de voisinage, de travail ou de loisirs, le sceau de l’amour chrétien qui est simplicité, véracité, fidélité, mansuétude, générosité, solidarité et joie.
01. Cf. Mt 9, 38 ; Jn 4, 38 ; Mt 22, 3. — 02. Lc 10, 16. — 03. Jn 20, 21. — 04. Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 3. — 05. Mt 10, 7-15. — 06. Cf. Mt 16, 15 ; Mt 28, 18-20. — 07. BENOÎT XV, Enc. Humani generis Redemptionem, 15 juin 1917. — 08. CONCILE VATICAN II, Decr. Apostolicam actuositatem, 2. — 09. SAINT J. ESCRIVA, Aimer l’Église. — 10. Jn 10, 10. — 11. J. M. CASCIARO, Jésus-Christ et la société politique. — 12. S. C. POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instr. Liberté chrétienne et libération, 22 mars 1986, 60. — 13. 2 Cor 5, 14. — 14. S. C. POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, o. c., 57. — 15. JEAN-PAUL II, Enc. Sollicitudo rei socialis, 3 décembre 1987, 38. — 16. Cf. Ac 10, 38.
14e SEMAINE. VENDREDI
17. PRUDENTS ET SIMPLES
— Le Christ, émouvant exemple de ces vertus qui se perfectionnent mutuellement.
— Demander conseil est le propre du sage.
— La fausse prudence fait plutôt d’un géant un nain.
I. Après les avoir préparés à leur mission, Jésus envoie les Douze, ses Apôtres, dans tout Israël pour annoncer que le Royaume de Dieu est proche, très proche. Et le Maître leur donne des conseils précis sur ce qu’ils doivent faire et dire, non sans leur parler des difficultés qu’ils auront à affronter. Ainsi lisons-nous dans l’Évangile de la Messe : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes01. Ils doivent être prudents pour ne pas se laisser tromper par le mal, pour reconnaître les loups déguisés en agneaux, pour distinguer les faux prophètes des vrais02, et pour ne pas laisser passer d’occasions d’annoncer l’Évangile et de faire le bien ; ils seront en même temps simples parce que seul celui qui est ainsi peut se gagner le cœur de tout le monde. Sans simplicité, la prudence se transforme facilement en astuce, une manière de « s’en tirer le mieux possible » .
Nous, chrétiens, c’est dans le monde tel qu’il est que nous devons vivre ces deux vertus qui se fortifient entre elles et sont complémentaires. La simplicité suppose la droiture d’intention, la fermeté et la cohérence dans la conduite. La prudence indique en chaque occasion les moyens les plus appropriés pour atteindre un but. Pour saint Augustin, la prudence « est l’amour qui discerne ce qui aide pour aller à Dieu de ce qui gêne 03 » . Elle permet de connaître avec objectivité la réalité des choses selon la fin dernière et de juger opportunément sur le chemin à suivre, en agissant en conséquence. « N’est pas prudent, comme on le croit fréquemment, celui qui sait se débrouiller dans la vie et en tirer le plus grand profit, mais celui qui réussit à édifier sa vie entière selon la voie de la droite conscience et selon les exigences de la morale juste.
« De cette façon, la prudence devient la clef pour que chacun réalise la tâche fondamentale qu’il a reçue de Dieu. Cette tâche est la perfection de l’homme lui-même 04 » , la sainteté.
Le Seigneur enseigne à être prudent d’abord par sa parole et son exemple. La première fois qu’il parla sur le parvis du Temple, à douze ans, tous admiraient sa prudence05. Plus tard, pendant sa vie publique, ses paroles et sa conduite étaient si claires et prudentes, que ses ennemis ne pouvaient le contredire. Car il ne pactise pas avec des subterfuges mais prend en compte le public à qui il parle : il fait connaître son messianisme d’une façon graduelle, et il annonce sa mort sur la Croix selon le degré de préparation et les connaissances de ceux qui l’écoutent. Comme nous devrions apprendre de lui !
II. Pour être prudents, il faut avoir de la lumière dans l’intelligence pour juger avec droiture les faits et les circonstances06 ; une bonne formation doctrinale, religieuse et ascétique, qui avec l’aide de la grâce, permet de trouver les chemins qui conduisent vraiment à Dieu et les décisions à prendre... Il convient cependant de demander souvent conseil. « Le premier pas de la prudence consiste à reconnaître ses limitations personnelles : c’est la vertu de l’humilité. Admettre que, sur certains points, nous n’arrivons pas à tout comprendre, qu’en bien des cas nous ne saisissons pas des choses qu’il est indispensable d’avoir présentes à l’esprit à l’heure de juger. C’est pourquoi nous avons recours à un conseiller ; non pas à n’importe lequel, mais à celui qui en a la capacité et qui est animé des mêmes désirs sincères que nous d’aimer Dieu, de le suivre fidèlement. Demander un avis ne suffit pas ; nous devons nous adresser à celui qui peut nous le donner de façon désintéressée et droite. 07 »
Saint Thomas recommande, avant de prendre des décisions qui entraînent de graves conséquences pour soi ou pour d’autres, de prendre l’habitude de demander conseil08. Et pas seulement dans les cas extrêmes ! Parfois une orientation dans la vie ordinaire devient urgente pour les adultes et les enfants quand il s’agit de lecture de livres, de revues et de journaux, lorsque l’on veut assister à des spectacles qui pourraient par leur violence, ou d’une façon sournoise, blesser la foi ou créer un mauvais dépôt dans le cœur, pris ensuite de doutes ou de tentations qu’on aurait pu éviter avec un peu plus d’humilité et de prudence. Il n’y a aucune justification pour ne pas s’éloigner d’une situation qui peut être le début d’une véritable maladie spirituelle ou morale.
Aussi, la simplicité invite-t-elle à rectifier lorsqu’on s’est trompé, lorsqu’apparaissent de nouvelles données qui changent la façon de poser un problème ou sa solution. Dans la vie surnaturelle la simplicité, si proche de l’humilité, amène à demander pardon souvent dans la vie, car nombreuses sont les faiblesses et les erreurs que nous commettons tous.
Jean-Paul II, parlant de la prudence, invitait récemment à un examen de conscience de notre conduite : « Suis-je prudent ? Est-ce que je vis en conséquence avec ma foi, et d’une manière responsable ? Est-ce que le programme que je réalise sert le vrai bien ? Sert-il pour le salut que veulent pour nous le Christ et l’Église ? 09 » Est-ce que je cherche à obtenir directement le but surnaturel — la sainteté — auquel le Seigneur m’a appelé ? Est-ce que je sais laisser de côté ce qui gêne mon chemin vers Dieu ? Est-ce que j’ai l’habitude de demander conseil en ce qui concerne mon âme ? Est-ce que je sais rectifier ma conduite ou mon opinion lorsque je me trompe ?
III. La prudence qui, sous prétexte de vivre la nécessaire pondération, cacherait la lâcheté de ne pas prendre une décision risquée, d’éviter d’affronter un problème, ne serait pas bonne. Elle n’est pas prudente, l’attitude de celui qui se laisse aller au respect humain dans l’apostolat, qui laisse passer des occasions d’en faire, en en attendant d’autres meilleures qui ne se présenteront peut-être jamais. Cette fausse vertu, saint Paul l’appelle la prudence de la chair10. C’est celle qui débusque toujours davantage de raisons et d’arguments avant d’envisager le don de soi à Dieu, celle qui se préoccupe excessivement du futur et qui manque pour cela à la générosité dans le présent ; c’est celle qui trouve toujours une bonne raison de ne pas prendre la décision qui engage tout à fait…
La prudence n’est donc pas manque d’audace pour se donner ou pour répondre aux entreprises de Dieu, ni habileté pour se limiter à des engagements tièdes ou pour justifier avec des théories plus ou moins acceptables une attitude hésitante et négligente. Les Apôtres n’ont pas agi ainsi, eux qui ont cherché à tout moment, avec leurs faiblesses et parfois avec leurs craintes, le chemin d’une rapide propagation de la doctrine de leur Maître, bien que ces chemins leur aient apporté souvent des peines et des tribulations jusqu’au martyre.
La vie de celui qui suit le Seigneur est faite de petites et de grandes folies, comme il arrive à tout vrai amour. Lorsque le Seigneur demande davantage (il le demande toujours), allons-nous nous arrêter pour une fausse prudence, la prudence du monde, ou à cause du jugement de ceux qui ne se sentent pas appelés et qui voient tout avec un regard purement humain, parfois même infra-humain, par vision terrestre, à ras de terre. Avec cette prudence de la chair, aucun homme, aucune femme ne se seraient donnés à Dieu ni n’auraient commencé d’entreprise surnaturelle ! Ils auraient trouvé des arguments et de bonnes « raisons » pour dire non, ou pour retarder la réponse jusqu’à un moment plus opportun, ce qui signifie souvent la même chose.
Jésus fut traité de fou11, et la plus élémentaire précaution lui aurait suffi pour échapper à la mort. Quelques formules auraient suffi à mitiger sa doctrine et arriver à un compromis avec les pharisiens, pour présenter d’une façon plus acceptable sa doctrine sur l’Eucharistie dans la synagogue de Capharnaüm12, où beaucoup l’abandonnèrent ; peu de mots auraient suffi —lui qui était la Sagesse éternelle ! — pour obtenir la liberté quand elle était dans les mains de Pilate. Mais Jésus ne fut pas prudent selon le monde, tout en l’étant plus que les serpents, plus que les hommes, plus que ses adversaires. C’était un autre genre de prudence. Celle qui doit être la nôtre, même si les hommes nous appellent parfois fous et imprudents. La prudence surnaturelle, c’est celle qui indique à tout moment le chemin le plus rapide et le plus direct pour arriver jusqu’au Christ..., accompagné de beaucoup d’amis, de parents, de collègues...
« Veux-tu la vivre, cette sainte audace, pour obtenir que Dieu agisse à travers toi ? — Aie recours à Marie, et Elle t’accompagnera sur le chemin de l’humilité, pour que, devant ce qui est impossible à l’esprit humain, tu saches répondre par un “fiat !” (que cela s’accomplisse) pour que la terre s’unisse au Ciel. 13 »
01. Mt 10, 16. — 02. Mt 7, 15. — 03. SAINT AUGUSTIN, Sur les coutumes de l’Église catholique, 25, 46. — 04. JEAN-PAUL II, Allocution, 25 octobre 1978. — 05. Lc 2, 47. — 06. Cf. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Les trois âges de la vie intérieure. — 07. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 86. — 08. SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa Theologiae, II-II, q.49, a.3. — 09. JEAN-PAUL II, loc. cit. — 10. Cf. Rom 8, 6. — 11. Mt 3, 21. — 12. Cf. Jn 6, 1 et s. — 13. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.124.
14e SEMAINE. SAMEDI
18. L’AMOUR DE LA VÉRITÉ
— Parler de Dieu avec clarté et fermeté, c’est participer à la mission du Christ Prophète, Roi et Prêtre.
— Agir selon sa conscience. Sincérité envers soi-même.
— Dire toujours la vérité, c’est la dire dans ce qui est le plus important et dans ce qui semble peu de chose.
I. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui01 est une nouvelle invitation du Seigneur à mener une vie véridique, nourrie de la foi que l’on porte dans son cœur, sans crainte des contretemps ou des médisances qu’entraîne parfois le fait de suivre le Christ de près. Le disciple doit se contenter d’être comme son maître, et le serviteur d’être comme son seigneur. Si le maître de maison s’est fait traiter de Béelzéboul, ce sera bien pire pour les gens de sa maison. Ne craignez pas les hommes...
Il peut arriver qu’en certaines situations on soit victime de calomnie ou de diffamation — ou simplement de contrariété, parce qu’on a dit la vérité, parce qu’on lui a été fidèle ; parce que d’autres fois, nos paroles ou notre conduite sont mal interprétées. Le Seigneur, lui, attend de tous ses disciples, de nous aussi, un langage clair et ouvert : Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ; ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Avec cette pédagogie divine dont il a le secret, Jésus parle aux foules en paraboles, il leur fait découvrir peu à peu sa vraie personnalité et les vérités du Royaume. Il ne déguise jamais sa doctrine. Après la venue du Saint-Esprit, ceux qui le suivent devront proclamer la vérité au grand jour, sur les toits, sans crainte que cette doctrine qu’ils enseignent contredise celles qui sont à la mode ou qui prédominent dans le milieu où ils vivent.
Certains pensent, par tactique ou peut-être par manque de courage, que la vie des chrétiens et leur conception du monde, de l’homme et de la société, pourraient sans inconvénient passer inaperçues si les circonstances sont vraiment adverses ou compromises ; mais ne serait-ce pas, cela, s’« embusquer » au milieu d’une société qui oriente ses objectifs dans un sens différent ? Peut-on admettre d’être des hommes et des femmes qui considèrent le Christ comme le suprême idéal, mais sans aucun retentissement ? « “Ego palam locutus sum mundo” : J’ai prêché au monde ouvertement, répond Jésus à Caïphe, lorsqu’approche le moment de donner sa Vie pour nous.
« — Et, cependant, il y a des chrétiens honteux de manifester “palam” (en public) leur vénération pour Notre Seigneur. 02 »
La société où nous vivons a besoin d’entendre parler avec assurance, avec la fermeté que donne la vérité, de ces sujets à la transcendance vitale pour la famille, la société civile et la dignité de la personne humaine : la fidélité, la fécondité, l’indissolubilité du mariage, la liberté d’enseignement, la doctrine de l’Église sur la transmission de la vie humaine, la dignité de la pureté, le sens de la virginité et du célibat par amour du Christ, la justice sociale appliquée aux dépenses somptuaires, aux salaires insuffisants ou injustes ... La prudence ou la charité inspirent peut-être parfois de se taire ; mais ni la prudence ni la charité ne naissent de la pusillanimité ou de la mollesse. Ce ne serait pas prudent de se taire quand cela donne lieu à un scandale, à la confusion, ou que cette attitude affaiblit dangereusement la foi des autres.
Ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour... Oui, le Seigneur s’adresse aujourd’hui à nous, car nombreux sont les adversaires de la vérité qui désirent (et mettent en œuvre les moyens pour y arriver) que les chrétiens ne soient plus ni sel ni lumière au milieu du monde.
II. Il y a un épisode dans l’Évangile03 qui nous présente la façon d’agir de certains pharisiens, qui ne se caractérisaient guère par leur amour de la vérité. Tandis que Jésus passait sur le parvis du Temple, les princes des prêtres, les scribes et les anciens s’approchèrent de lui pour lui demander : De quel droit fais-tu cela ? ou qui t’a donné le droit de faire cela ? Le Seigneur est disposé à leur répondre s’ils manifestent la sincérité de leur cœur. Il leur demande leur opinion au sujet du baptême de Jean : venait-il du Ciel, et par conséquent jouissait-il de l’approbation divine, ou ne venait-il que des hommes, et en tant que tel ne méritait-il aucune considération ? Mais eux ne lui donnent pas leur véritable opinion, leur opinion en conscience ; ils ne posent pas le problème de la vérité sur cette question, ils ne considèrent pas non plus le jugement qu’elle mérite dans leur cœur : ils analysent plutôt les conséquences de leurs possibles réponses, en essayant de donner celle qui convient le mieux à la situation présente : « Si nous disons du Ciel — pensent-ils —, il dira Pourquoi n’y avez-vous pas cru ? Mais si nous disons que le baptême du Précurseur venait des hommes, nous aurons à craindre la foule » , car tout le monde tenait que Jean avait été réellement un prophète.
Ce sont des chefs religieux, mais ils ne sont pas des hommes dont les principes fermes inspirent vraiment paroles et actions. « Ce sont des hommes “pratiques”, qui se consacrent à faire “de la politique”. En ce qui concerne leurs intérêts ou leur commodité, leur raisonnement est intelligent. Mais ils ne sont pas disposés à aller plus avant dans leur raisonnement : ce sont plutôt des hommes en qui la commodité a remplacé la conscience. 04 » Leur norme de conduite : suivre le plus opportun, ce qui leur convenait le mieux à chaque occasion. Ils n’agissent pas selon la vérité : Nous ne savons pas. Le savoir ne les intéressait pas, et moins encore le dire. La réaction de Jésus est significative : Moi non plus je ne vous dirai pas de quel droit je fais cela. C’est comme s’il leur disait : si vous n’êtes pas disposés à être sincères, à regarder dans vos cœurs et à affronter la vérité, le dialogue est inutile. Je ne peux pas parler sérieusement avec vous, ni vous avec moi. Nous ne nous comprendrions pas. Il arrive la même chose chaque jour. « La personne dont la vie n’est pas régie par la sincérité, par une disposition habituelle d’affronter la vérité ou les exigences de la conscience —aussi inconfortables ou dures qu’elles soient —, se sépare de toute possibilité de communication divine. Celui qui a peur d’affronter sa conscience a peur d’affronter Dieu ; seuls ceux qui savent se mettre face à face avec Dieu peuvent avoir de vrais rapports avec Lui. 05 » Il n’est pas possible de trouver Dieu sans cet amour de la vérité, ni non plus possible de s’entendre sans lui avec les hommes dans une authentique vie en commun.
L’amour de la vérité amènera donc à être sincère en premier lieu envers soi-même, à maintenir une conscience claire, sans tromperie, qui ne se couvre pas d’une buée d’erreurs admises, d’ignorances coupables, de craintes d’approfondir les exigences que la vérité entraîne avec elle.
Si, avec l’aide de la grâce, nous sommes sincères envers nous-mêmes, nous le serons envers Dieu, et notre vie se remplira de clarté, de paix et de force. « Tu lisais dans ce dictionnaire les synonymes d’insincère : “ambigu, sournois, cachottier, fourbe, rusé...” Tu as refermé le livre, tout en demandant au Seigneur que jamais on ne puisse t’appliquer ces qualificatifs ; et tu t’es proposé d’être encore plus délicat dans cette vertu surnaturelle et humaine de la sincérité. 06 »
III. Dans un monde où le mensonge et la dissimulation sont une façon habituelle de se comporter pour beaucoup, les chrétiens se doivent d’être des hommes véridiques, qui fuient jusqu’au plus petit mensonge , reconnus comme tels par ceux qui les fréquentent : des hommes et des femmes qui ne mentent même pas en des affaires minimes, qui rejettent ce qui a le goût de la dissimulation, de l’hypocrisie, du mensonge, qui savent rectifier quand ils se sont trompés. Leur vie sera alors d’une grande fécondité apostolique, car on fait toujours confiance à la personne intègre, qui sait dire la vérité avec charité, sans blesser, avec compréhension.
« Que de faiblesses, que d’opportunisme, que de conformisme, que de bassesse ! 07 » disait le Pape Paul VI en parlant de « ces bonnes personnes qui oublient la beauté et la gravité des engagements qui les unissent à l’Église » . Que cette situation, davantage mise en évidence ces dernières années, nous mène à l’horreur du mensonge, aussi petit soit-il, parce que « le mensonge s’oppose à la vérité comme la lumière s’oppose aux ténèbres, la piété à l’impiété, la justice à l’iniquité, la bonté au péché, la santé à la maladie et la vie à la mort. Par conséquent, plus nous aimerons la vérité, plus nous devrons détester le mensonge. 08 » Il ne s’agit pas de savoir jusqu’à quel point l’on peut dire des choses fausses sans encourir une faute grave, mais de détester le mensonge sous toutes ses formes et de dire toute la vérité ; si la prudence ou la charité l’empêchent, mieux vaut se taire, mais ne pas inventer de recours formalistes qui tranquillisent faussement la conscience09. La vérité est aimable en elle-même et pour elle-même, et non seulement en tant qu’elle affecte le mal, le profit personnel ou celui du prochain. Le mensonge est détestable quel que soit le but pour lequel on l’emploie, parce que c’est une offense à Dieu, la Vérité suprême.
On croit facilement ce que l’on désire. Et par exemple beaucoup d’adversaires de l’Église se trouvent enclins à croire toutes les rumeurs injurieuses, à juger sans indices suffisants, en désinformant ainsi l’opinion publique. Ce qui, en définitive, se situe au même niveau que le mensonge, par son origine et par ses conséquences. Contre le mensonge, employé si souvent froidement, pratiquons la vérité, la clarté, la sincérité sans équivoque, sans ambiguïté ; la véracité dans les relations personnelles quotidiennes, dans les affaires, dans la famille, dans les études et dans les organes de l’opinion publique. Répondre à un mensonge par un autre mensonge ?
La prière liturgique nous invite à le clamer : Que nos lèvres, notre âme et toute notre vie proclament ta louange, Seigneur10, que notre conversation soit toujours véridique, propre à un enfant de Dieu…
01. Mt 10, 24-33. — 02. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.50. — 03. Mc 11, 27-33. — 04. C. BURKE, Conscience et liberté. — 05. IDEM. — 06. SAINT J. ESCRIVA, o. c., n.337. — 07. PAUL VI, Allocution, 17 février 1965. — 08. SAINT AUGUSTIN, Contre le mensonge, 3, 4. — 09. Cf. SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, III, 30. — 10. LITURGIE DES HEURES, Prière de Laudes de la 2º Semaine.