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15e DIMANCHE. ANNÉE A

19. LA PARABOLE DU SEMEUR

— La semence perdue sur le chemin, symbole du manque de recueillement intérieur qui empêche l’union avec Dieu.

— Le sol pierreux et les ronces expriment le besoin du sacrifice et du détachement dans la vie surnaturelle.

— Répondre à la grâce, c’est vouloir donner du fruit.

I. Saint Matthieu raconte dans l’Évangile de la Messe01 que Jésus était assis un jour au bord du lac et qu’une foule si nombreuse se rassembla pour l’écouter qu’il dut monter dans une barque, tandis que la foule se tenait sur le rivage et l’écoutait. Le Seigneur, assis dans la petite embarcation, commença à enseigner : Voici que le semeur est sorti pour semer, et la semence tomba dans des terrains très différents les uns des autres…

En Galilée, terrain accidenté et plein de collines, on destinait aux semailles de petites extensions de terre dans des vallées et sur des rivages ; la parabole reproduit la situation agricole de ces terres. Le semeur répand à la volée ses grains, et ainsi s’explique qu’une partie tombe sur le chemin. La graine tombée dans ces sentiers était mangée par les oiseaux ou piétinée par les passants. Ce détail du sol pierreux, recouvert seulement d’une fine couche de terre, correspondait aussi parfaitement à la réalité. À cause de sa trop faible profondeur, la graine lève aussitôt, mais la chaleur sèche la plante avec la même promptitude car elle manque de racines profondes.

Le terrain où tombe la bonne semence, c’est le monde entier, c’est aussi chaque homme ; nous sommes , chacun de nous, un lopin de terre pour la semence divine. Et bien que les semailles soient réalisées avec amour — c’est Dieu qui se donne à l’âme —, le fruit dépend en bonne partie de l’état de la terre où le grain tombe. Les paroles de Jésus montrent dans toute sa force la responsabilité qu’a l’homme de se disposer à accepter et à répondre à la grâce de Dieu.

Des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. Quand l’homme entend la Parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur. Ce chemin de terre piétinée, durcie, c’est l’âme dissipée, vide, ouverte vers l’extérieur, incapable de recueillir ses pensées, de garder ses sens, l’ordre des affections, la vigilance dans les sentiments, dans l’imagination si fréquemment plongée en des pensées inutiles ; ce peut être aussi l’âme qui n’a pas été cultivée, jamais défrichée, ni habituée à vivre en présence du Seigneur. Ce sera le cœur dur, comme un vieux chemin continuellement piétiné. Ils écoutent la parole divine, mais le diable l’arrache de leurs âmes, lui qui « n’est jamais paresseux ; bien au contraire il a les yeux toujours ouverts et il est toujours prêt à sauter et emporter le don que vous n’utilisez pas 02 » . Demandons au Seigneur la force de ne pas être comme ceux qui « ressemblent au chemin où sont tombées les graines : négligents, tièdes et dédaigneux 03 » . Négligence et tiédeur qui se manifestent par la rareté de la contrition, du repentir, de la lutte contre les péchés véniels. La première fois que le Semeur jeta ses graines dans la terre de notre âme, ne fut-ce pas au Baptême ? Que de fois, depuis lors, ne nous a-t-il pas donné sa grâce en abondance, passant près de notre vie en nous aidant, en nous encourageant, en nous pardonnant ? Maintenant, dans l’intimité de la prière, sans bruit de paroles, nous pouvons le lui dire : « Oh, Jésus ! Vu ce que j’ai été — pauvre de moi ! —, si tu as fait pour moi ce que tu as fait... si je répondais à ta grâce, que ne ferais-tu pas de moi !

« Voilà une vérité qui doit te pousser à une générosité sans faille.

« Alors, pleure, et repents-toi, plein de peine et de douleur, parce que le Seigneur et sa Mère bénie méritent un autre comportement de ta part.04 »

II. D’autres grains sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé, et, faute de racines, ils ont séché. Ce sol pierreux ne fait-il pas penser à l’âme superficielle, sans profondeur intérieure, inconstante, incapable de persévérer ? Elle a de bonnes dispositions, elle reçoit même la grâce avec joie, mais, une fois arrivé le moment de faire face aux difficultés, elle recule ; elle n’est pas capable de se sacrifier pour mener à bien les résolutions qu’elle a prises un jour, et ces résolutions mourront probablement sans donner de fruit.

Chez certains, dévoile sainte Thérèse d’Avila, qui ont vaincu les premiers adversaires de la vie intérieure, « leur effort s’arrête, il leur manque du courage » , ils cessent de lutter, à peine « à deux pas de la source d’eau vive de laquelle le Seigneur dit à la Samaritaine que quiconque en boirait n’aurait plus soif 05 » . Demandons plutôt au Seigneur la constance dans nos résolutions, l’esprit de sacrifice pour ne pas nous arrêter devant les difficultés que nous rencontrerons nécessairement. Commencer et recommencer une fois et toujours, avec un saint entêtement, en s’efforçant d’arriver à la sainteté à laquelle Jésus appelle, et pour laquelle il donne les grâces nécessaires. « L’âme qui aime vraiment Dieu ne manque pas, par paresse, de faire ce qu’elle peut pour trouver le Fils de Dieu, son Bien Aimé. Et après avoir fait tout ce qu’elle peut, elle ne reste pas satisfaite et pense qu’elle n’a rien fait 06 » , écrit saint Jean de la Croix.

D’autres grains sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. C’est l’homme qui entend la Parole ; mais les soucis du monde et les séductions de la richesse étouffent la Parole, et il ne donne pas de fruit.

Le goût des richesses, l’ambition désordonnée d’influence ou de pouvoir, une excessive préoccupation de bien-être et de confort, une vie sans contraintes sont des ronces résistantes qui empêchent l’union avec Dieu. L’âme consacrée à ce qui est matériel s’enveloppe dans « une avarice radicale, qui pousse à n’attacher de prix qu’à ce qui peut se toucher. Les yeux demeurent comme collés aux choses de la terre et, de ce fait, sont incapables de découvrir les réalités surnaturelles 07 » , aveugles pour voir ce qui est vraiment important.

Laisser le cœur prendre goût à l’argent, aux trafics d’influences, aux éloges, au dernier gadget qu’annonce la publicité, aux caprices, à l’abondance de choses pas forcément utiles, c’est un obstacle à ce que l’amour de Dieu s’enracine dans le cœur. Il est difficile à celui qui est possédé de ce goût d’avoir toujours plus, de ne pas tomber un jour ou l’autre dans d’autres péchés. « C’est pourquoi, commente saint Jean de la Croix, le Seigneur les appela dans l’Évangile des “ronces”, pour faire comprendre que celui qui les tripotera avec la volonté en sera blessé par un péché. 08 »

Saint Paul estime que celui qui met son cœur dans les biens terrestres comme s’ils étaient des biens absolus commet dans le fond une espèce d’idolâtrie09. Ce désordre de l’âme entraînera sans doute le manque de mortification, la sensualité désordonnée, l’indifférence des biens surnaturels, car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur10. Sur ce terrain-là la semence de la grâce sera sans doute étouffée.

III. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est l’homme qui entend la Parole et la comprend ; il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.

Dieu attend que ce bon terrain que nous sommes accueille la grâce et donne des fruits : plus grande sera notre générosité avec Dieu, plus nous produirons de fruits et meilleurs ils seront. « La seule chose qui importe, commente saint Jean Chrysostome, c’est de ne pas être chemin, ni sol pierreux, ni ronces, mais bonne terre (...). Que le cœur ne soit pas un chemin où l’ennemi emporte, comme l’oiseau, la semence foulée par les passants ; ni sol pierreux où le peu de terre fait pousser aussitôt ce que le soleil va brûler ; ni chardon de passions humaines et de soins de la vie.11 »

Tout homme peut se transformer en terrain préparé à recevoir la grâce, quelle qu’ait été sa vie passée car le Seigneur se donne à l’âme dans la mesure où il y est accueilli. Ce Dieu donne tant de grâces parce qu’il a confiance en nous et il n’y a pas de terrains trop durs ou incultes pour lui, si l’on est disposé à changer et à répondre à sa grâce : toute âme peut se transformer en verger, même si elle a été un désert, parce que la grâce de Dieu ne manque pas et ses soins sont plus sûrs que ceux de l’agriculteur le plus expert. Une fois la grâce accordée, le fruit ne dépend que de l’homme, qui est libre d’y répondre ou de la refuser. « La terre est bonne, le semeur est le même, et les grains sont les mêmes ; et cependant, comment se fait-il que l’une donne cent, l’autre soixante et l’autre trente pour un ? La différence dépend aussi de celui qui reçoit, car même là où la terre est bonne, il y a beaucoup de différences d’une parcelle à l’autre. Vous voyez bien que ni l’agriculteur, ni la semence n’en ont la faute, mais la terre qui la reçoit ; et ce n’est pas à cause de la nature, mais de la disposition de la volonté. 12 »

Aujourd’hui dans la prière faisons un examen de conscience pour voir si nous répondons aux grâces que le Seigneur nous donne, si nous appliquons l’examen particulier à ces mauvaises racines de l’âme qui empêchent la croissance de la bonne semence, si nous nous débarrassons des herbes nuisibles par la Confession fréquente, si nous multiplions les actes de contrition qui préparent si bien à recevoir les inspirations de Dieu. « Nous ne pouvons pas nous contenter de ce que nous faisons pour le service de Dieu, de même qu’un artiste ne s’estime pas satisfait du tableau ou de la statue qui sort de ses mains. Tous lui disent que c’est une merveille. Mais lui, il pense : non, ce n’est pas vrai ; je voudrais faire davantage. C’est ainsi que nous devrions réagir nous-mêmes.

« En outre le Seigneur nous donne beaucoup, et il a droit à une réponse plénière de notre part : il faut aller à son pas.13 » Ne restons pas en arrière.

1 Mt 13, 1-23. — 2 CARD. J. H. NEWMAN, Sermon pour le Dimanche de Sexagésime : Appels de la grâce. — 3 SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur saint Matthieu, 44, 3. — 4 SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.388 — 5 SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Chemin de perfection, 19, 2. — 6 SAINT JEAN DE LA CROIX, Cantique spirituel, 3, 1. — 7 SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 6. — 8 SAINT JEAN DE LA CROIX, Montée au Mont Carmel, 3, 18, 1. — 9 Cf. Col 3, 5. — 10 Lc 12, 34. — 11 SAINT JEAN CHRYSOSTOME, loc. cit. — 12 SAINT AUGUSTIN, Sermon 101, 3. — 13 SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.385.



15e dimanchE. ANNÉE B

20. AMOUR ET VÉNÉRATION POUR LE SACERDOCE

— L’identité et la mission du prêtre ont leur source dans le Prêtre Souverain et la Victime Parfaite.

— Donneur de trésors divins : là est la dignité du prêtre.

— Le sacerdoce a besoin de prière et mérite la vénération.

I. Tous les baptisés peuvent s’appliquer les paroles de saint Paul aux chrétiens d’Ephèse, recueillies dans la seconde lecture de la Messe01 : En lui, il nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l’amour, saints et irréprochables sous son regard. Grâce au Baptême et à la Confirmation, tous les fidèles chrétiens sont une race choisie, un collège sacerdotal royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis02, « en vue d’offrir des sacrifices spirituels (...) agréables à Dieu 03 » . Par la participation au sacerdoce du Christ, les fidèles chrétiens prennent part activement à la célébration du Sacrifice de l’Autel et, à travers leurs tâches séculières, ils sanctifient le monde, participant de cette mission unique de l’Église et la réalisant par leur vocation particulière reçue de Dieu : la mère de famille, dans la pleine réalisation de sa maternité, le malade en offrant sa douleur, chacun dans ses travaux et dans ses circonstances, transformées jour après jour en une offrande au Seigneur.

C’est par volonté divine que, entre les fidèles qui possèdent le sacerdoce commun, certains sont appelés — par le sacrement de l’Ordre — à exercer le sacerdoce ministériel, qui présuppose l’antérieur, tout en étant essentiellement différent de lui. Par la consécration reçue dans le sacrement de l’Ordre, le prêtre se transforme en instrument de Jésus-Christ, auquel il prête tout son être pour porter à tous les hommes la grâce de la Rédemption : c’est un homme choisi d’entre les hommes, comme représentant des hommes dans leurs rapports avec Dieu, chargé d’offrir les dons et les sacrifices pour les péchés04. Quelle est donc l’identité du prêtre ? « Celle du Christ. Tous les chrétiens peuvent et doivent être non pas seulement alter Christus, mais ipse Christus : d’autres Christs, le Christ lui-même ! Mais dans le cas du prêtre, ceci se réalise d’une manière immédiate, de façon sacramentelle.05 »

Le Seigneur est présent de mille façons parmi nous, mais il est particulièrement proche dans la figure du prêtre. Chaque prêtre est un cadeau de Dieu au monde ; il est Jésus qui passe en faisant le bien, en guérissant des maladies, en donnant la paix et la joie aux consciences ; il est « l’instrument vivant du Christ dans le monde 06 » , il prête à Notre Seigneur sa voix, ses mains, tout son être07. Dans la Messe, il renouvelle — in persona Christi — le Sacrifice rédempteur du Calvaire lui-même. Il rend présent et efficace dans le temps la Rédemption faite par le Seigneur. « Jésus, rappelait Jean-Paul II aux prêtres brésiliens, nous identifie de telle manière avec lui dans l’exercice des pouvoirs qu’il nous a conférés, que c’est comme si notre personnalité disparaissait devant la sienne, puisque c’est lui qui agit par notre intermédiaire.08 » Dans la sainte Messe, c’est Jésus-Christ lui-même qui change la substance du pain et du vin en son Corps et en son Sang. Et « c’est Jésus lui-même qui, dans le sacrement de la Pénitence, prononce la parole autorisée et paternelle : Tes péchés te sont pardonnés. Et c’est lui qui parle lorsque le prêtre, exerçant son ministère au nom et dans l’esprit de l’Église, annonce la Parole de Dieu. C’est le Christ lui-même qui s’occupe des malades, des enfants et des pécheurs, lorsque les entourent l’amour et la sollicitude pastorale des ministres sacrés.09 »

Un prêtre a donc pour l’humanité une plus grande valeur que tous les biens matériels et humains réunis. C’est pourquoi l’on doit beaucoup demander la sainteté des prêtres, les aider et les soutenir par la prière et l’estime, voir en eux le Christ lui-même.

II. Jésus a choisi les Apôtres comme ses représentants personnels, pas seulement comme des messagers, des prophètes et des témoins.

Cette nouvelle identité — agir in persona Christi — doit se manifester dans une vie simple, austère, sainte, dans un don de soi sans limite. L’Évangile de la Messe10 raconte que Jésus les envoya en leur donnant pouvoir sur les esprits mauvais. Il leur recommanda de ne rien emporter pour la route, si ce n’est un bâton : ni pain, ni sac, ni argent dans leur ceinture...

Dieu prend possession de celui qu’il a appelé au sacerdoce, le consacre pour le service des autres hommes, ses frères, et lui confère une nouvelle personnalité. Et cet homme choisi et consacré au service de Dieu et des autres, ne l’est pas seulement en des occasions données, par exemple lorsqu’il réalise une fonction sacrée, mais « il l’est toujours, à tous moments, aussi bien lorsqu’il exerce l’office le plus élevé et sublime que dans l’acte le plus ordinaire et humble de la vie quotidienne. Exactement comme un chrétien ne peut pas laisser de côté son caractère d’homme nouveau, une fois qu’il a reçu le Baptême, pour agir “comme s’il était” un simple homme, de même le prêtre ne peut pas non plus faire abstraction de son caractère sacerdotal pour se comporter “comme s’il n’était pas” prêtre. Quoi qu’il fasse, toute attitude qu’il prenne, qu’il le veuille ou non, sera toujours l’action et l’attitude d’un prêtre, parce qu’il l’est toujours, à toute heure et jusqu’à la racine de son être, quoi qu’il fasse et quoi qu’il pense.11 »

Le prêtre est envoyé par Dieu au monde pour lui parler de son salut, et il est constitué administrateur des trésors de Dieu12 : d’abord le Corps et le Sang du Christ, il le confère dans la Messe et dans la Communion ; puis la grâce de Dieu des sacrements, la parole divine, il les répand par la prédication, la catéchèse, les conseils de la Confession. « La plus divine des œuvres divines » , le salut des âmes, est confiée au prêtre, constitué en ambassadeur et en médiateur entre Dieu et les hommes.

« J’éprouve une grande joie en pensant à la délicatesse humaine et surnaturelle de ces prêtres, mes frères, répandus sur toute la terre. C’est maintenant justice qu’ils se voient entourés de l’amitié, de l’aide et de l’affection de nombreux chrétiens. Et quand viendra pour eux le moment de se présenter devant Dieu, Jésus-Christ ira à leur rencontre pour glorifier éternellement ceux qui, en leur temps, ont agi en son nom et en sa Personne, répandant avec générosité la grâce dont ils étaient administrateurs.13 »

Méditons aujourd’hui près du Seigneur ce qu’est notre prière pour les prêtres, avec quelle délicatesse nous les traitons, comment nous les remercions d’avoir voulu répondre à l’appel du Seigneur, comment nous les aidons à être fidèles et saints. Demandons aujourd’hui « à Dieu Notre Seigneur de donner à tous les prêtres la grâce de réaliser saintement les choses saintes, et de refléter également dans notre vie les merveilles des grandeurs du Seigneur14 » .

III. Ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils chassaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient... Les prêtres sont, eux aussi, comme une prolongation de la sainte Humanité du Christ, car à travers eux continuent de se produire dans les âmes les mêmes miracles que le Seigneur réalisa à son passage sur terre : les aveugles voient, ceux qui pouvaient à peine marcher récupèrent leurs forces, ceux qui étaient spirituellement morts à cause d’un péché mortel récupèrent la vie de la grâce dans le sacrement de la Confession.

Un prêtre irait-il chercher des compensations humaines, l’honneur personnel, le prestige humain, mesurant son travail selon les mesures de ce monde ? Il ne vient pas pour être un partageur d’héritages15 entre les hommes ni les soulager de leurs déficiences matérielles — cela, c’est une tâche de tous les chrétiens et de tous les hommes de bonne volonté — , mais apporter de la part du Maître la vie éternelle. Voilà ce qui lui est propre et ce dont le monde a le plus besoin ; voilà pourquoi nous devons tant demander qu’il y ait toujours les prêtres nécessaires dans l’Église, des prêtres qui luttent pour être saints, et susciter des vocations, si possible parmi les membres de la famille, parmi les enfants, les frères... Quelle joie pour une famille quand Dieu la bénit par ce don ! Que tous les fidèles aident les prêtres d’abord par la prière : pour qu’ils célèbrent avec dignité la sainte Messe, qu’ils consacrent beaucoup d’heures au confessionnal, qu’ils aient pour priorité dans leur cœur l’administration des sacrements aux malades et aux vieillards, qu’ils s’occupent avec soin de la catéchèse ; qu’ils se préoccupent de la dignité de la Maison de Dieu et soient joyeux, patients, généreux, aimables, travailleurs infatigables pour étendre le Royaume du Christ... Nous les aiderons dans leurs besoins économiques avec générosité, nous leur prêterons notre collaboration en tout ce que nous pouvons... Sans jamais dire du mal d’eux. « Ne parler des prêtres du Christ que pour les louer.16 »

Si l’on discerne parfois chez certains d’entre eux des fautes et des défauts, on préfère les excuser, les disculper, faire comme les fils de Noé : recouvrir la nudité spirituelle du grand manteau de la charité17. Raison de plus, même, pour les aider par un comportement exemplaire, par la prière et, lorsque ce sera opportun, par une correction fraternelle et filiale en même temps.

Pour croître en amour et en vénération des prêtres, considérons ces paroles que sainte Catherine de Sienne met sur les lèvres du Seigneur : « Je ne veux pas que diminue la révérence que l’on doit aux prêtres, parce que la révérence et le respect qu’on leur manifeste ne s’adresse pas à eux, mais à moi, en vertu du Sang que je leur ai donné à administrer. Si ce n’était pas pour cela, vous devriez leur consacrer la même révérence qu’aux laïcs, et pas plus (...). On ne doit pas les offenser : en les offensant, c’est moi que l’on offense, et non pas eux. C’est pourquoi je l’ai défendu, et j’ai dit que je n’admets pas que l’on touche à mes Christs.18 »

01. Eph 1, 3-14. — 02. 1 P 2, 9. — 03. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 10. — 04. Cf. Heb 5, 1. — 05. SAINT J. ESCRIVA, Aimer l’Église. — 06. Cf. CONCILE VATICAN II, Decr. Presbyterorum ordinis, 12. — 07. Cf. SAINT J. ESCRIVA, o. c., p.9. — 08. JEAN-PAUL II, Homélie, 2 juillet 1980. — 09. IDEM. — 10. Mc 6, 7-13. — 11. F. SUAREZ, Le prêtre et son ministère. — 12. Cf. 1 Cor 4, 1. — 13. SAINT J. ESCRIVA, o. c., p.22. — 14. IDEM, p.9-10. — 15. Cf. Lc 12, 13. — 16. Cf. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.904. — 17. Cf. IDEM, Chemin, n.75. — 18. SAINTE CATHERINE DE SIENNE, Le Dialogue, ch. 16.



15e DIMANCHE. ANNÉE C

21. LE BON SAMARITAIN

— Notre prochain, c’est celui qui est près de nous et qui a besoin d’aide. Le rapprocher de la foi est une preuve de charité.

— Y a-t-il des péchés d’omission dans notre charité ?

— Dans une charité pratique et efficace, ce qui est nôtre passe au second plan devant les besoins des autres.

I. Tu aimeras... ton prochain comme toi-même. Le docteur de la Loi a répondu juste, et Jésus le confirme : Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. C’est ce que raconte l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui01.

Ce précepte existait déjà dans la loi juive, et il était même spécifié dans des détails pratiques, comme dans le Lévitique : Quand tu moissonneras la moisson de ton pays, tu ne moissonneras pas entièrement la lisière de ton champ, et tu ne glaneras pas la glane de ta moisson. Tu ne grappilleras pas ta vigne, et tu ne ramasseras pas ce qui est tombé dans ta vigne ; tu laisseras cela au pauvre et à l’étranger02. Et après avoir spécifié d’autres témoignages de miséricorde, le Livre Sacré dit : Tu ne te vengeras pas, et tu ne garderas pas de rancune contre les enfants de ton peuple. Mais tu aimeras ton prochain comme toi-même03.

C’est une anticipation de ce que sera le commandement du Seigneur. Il demeurait cependant une certaine incertitude sur le contenu du mot « prochain ». On ne savait pas de source sûre s’il se référait à ceux du clan familial, aux amis, à ceux qui appartenaient au peuple de Dieu… Autant de réponses diverses. C’est pourquoi un docteur de la Loi demande un jour au Seigneur : et qui donc est mon prochain ?

Jésus répond par une très belle parabole que recueille saint Luc : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé, roué de coups, s’en allèrent en le laissant à moitié mort04. Voilà le prochain : l’homme, un homme quelconque, quelqu’un qui a besoin de moi. Le Seigneur ne fait aucune spécification de race, d’amitié ou de parenté. Le prochain c’est quiconque, proche de nous et qui a besoin d’aide. Rien n’est dit au sujet de son pays, de sa culture, de sa condition sociale : homo quidam, un homme quelconque…

Sur le chemin de notre vie nous rencontrons des gens blessés, dépouillés, à moitié morts parfois, de l’âme ou du corps. La préoccupation pour aider les autres, si nous sommes unis au Seigneur, nous fait émerger de notre chemin routinier, de l’égoïsme, et nous agrandit le cœur en le gardant de la mesquinerie. Nous rencontrerons des gens affligés par le manque de compréhension, d’affection, qui manquent des moyens matériels indispensables ; blessés par des humiliations qui vont contre la dignité humaine ; dépouillés peut-être des droits les plus élémentaires : plongés dans des situations de misère qui crient vers le ciel. Un chrétien ne peut jamais passer son chemin et rester indifférent, comme le firent certains des personnages de cette parabole.

On rencontre aussi souvent cet homme qui a été laissé à moitié mort spirituellement, parce qu’on ne lui a pas appris les vérités les plus élémentaires de la foi, ou on les lui a enlevées par de mauvais exemples, ou à travers les moyens modernes de la communication et de la culture. Peut-on oublier que le bien suprême de l’homme est la foi, par-dessus tous les autres biens matériels et humains ? « Il y aura des occasions où, avant de prêcher la foi, il faut s’approcher du blessé qui est sur le bord du chemin, pour soigner ses blessures. Certainement. Mais sans jamais exclure de notre préoccupation de chrétiens la communication de la foi, l’éducation de celle-ci et la propagation du sens chrétien de la vie. 05 » Propagation des biens de la foi… et bien sûr de tous les autres : ceux de la culture, de l’éducation, de la formation du caractère, du sens du travail, de l’honnêteté dans les relations sociales, de la moralité saine et des mœurs, du désir de justice sociale, autant d’expressions vives et concrètes d’une charité droitement comprise.

Un chrétien ne peut pas se désintéresser du bien-être humain et social de tant d’hommes et de femmes dans le besoin, « mais nous ne pouvons pas laisser à un second plan, jamais, cette autre préoccupation d’illuminer les consciences dans l’ordre de la foi et de la vie religieuse »06.

II. Et la parabole continue ainsi : Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.

Le Seigneur constate ici des péchés d’omission : Ceux qui passent et restent indifférents ne font pas un nouveau mal à l’homme blessé et abandonné, comme aller par exemple jusqu’à lui enlever ce qui lui restait, ou l’insulter… non, ils couraient à leurs affaires — peut-être très importantes — et ne voulurent pas de complications. Ils attachèrent plus d’importance à leurs affaires qu’à l’homme dans le besoin. Là fut leur péché : passer de l’autre côté…

Ce service (qu’ils ne prêtèrent pas) aurait mérité du Seigneur ces paroles : c’est une bonne œuvre qu’il a faite envers moi07, parce que tout ce que nous faisons pour les autres, nous le faisons pour Dieu. Le Christ les attendait en cette personne dans le besoin. Oui, il était là. « Je ne te dis pas : arrange ma vie, sors-moi de la misère, donne-moi tes biens puisque je me vois pauvre par amour pour toi. Je n’implore que du pain et un vêtement, un peu de soulagement pour ma faim. Je suis prisonnier. Je ne te demande pas de me délivrer. Je veux seulement que, pour ton propre bien, tu me rendes visite. Cela me suffit, et pour cela je t’offrirai le Ciel. Je te délivrerai d’une prison mille fois plus dure. Mais je me contente que tu viennes me voir de temps en temps.

« Je pourrais, il est vrai, te donner ta couronne sans rien de cela, mais je veux t’être reconnaissant et que tu viennes ensuite recevoir ton prix avec confiance. C’est pourquoi, moi, qui peux m’alimenter par moi-même, je préfère tourner autour de toi en demandant, et tendre ma main à ta porte. Mon amour en arriva jusque là, moi qui veux que tu me nourrisses. C’est pour cela que je préfère ta table comme ami ; c’est de cela que je me glorifie et je te désigne à tous comme mon bienfaiteur.08 »

Voici le secret pour passer par-dessus les différences de race, de culture, d’âge ou de caractère : bien comprendre que Jésus est l’objet de notre charité. Dans les autres, c’est lui que nous voyons : « le Christ lui-même, dans la personne des pauvres, réclame comme à haute voix la charité de ses disciples.09 »

III. L’Évangile continue : Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. Il s’approcha, pansa ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai quand je repasserai”.

Les Samaritains souffraient d’une grande séparation avec les Juifs ; mais celui-là se rendit compte tout de suite du malheur de cet homme, et il fut saisi de pitié. Il y a des personnes facilement aveugles à ce qui les ennuie, et d’autres personnes qui ont rapidement l’intuition d’une peine dans le cœur du prochain. Et nous ? Savons-nous voir le malheur de l’autre, ne pas être si pressés dans la vie que nous justifiions facilement le fait d’être indifférents devant le besoin et la souffrance ?

La compassion du Samaritain n’est pas théorique, inefficace, puisqu’il met en œuvre les moyens de prêter une aide pratique. Ce que fait ce voyageur n’est peut-être pas un acte héroïque, mais il fait le nécessaire. En premier lieu il s’approcha : la première chose à faire devant le malheur ou le besoin, plutôt que de voir de loin. Ensuite, le samaritain eut toutes les attentions que la situation requérait : il prit soin de lui. La charité se démontre par les faits. Elle se manifeste en réalisant ce que l’on doit faire dans chaque cas.

C’est Dieu qui place le prochain, avec ses besoins concrets, sur le chemin de nos vies. L’amour fait ce que l’heure et le moment exigent, pas toujours des actes héroïques et difficiles, mais plus fréquemment des choses simples et petites, car « cette charité ne doit pas seulement s’exercer dans des actions d’éclat, mais, et avant tout, dans le quotidien 10 » : rendre service, soulager celui que nous avons trouvé ce matin découragé, dire un mot aimable, sourire, indiquer avec amabilité la direction d’une rue que l’on nous a demandée, écouter avec intérêt…

Les occupations de ce bon samaritain et ce qu’il avait d’urgent à faire, passèrent pendant un certain temps au second plan ; il employa son temps, sans marchander, à aider celui qui en avait besoin. Aussi, notre temps, comme nos goûts personnels — ne parlons pas de nos caprices — doivent-ils céder devant les besoins des autres.

Jésus conclut la leçon sur un mot cordial adressé au docteur : Va, lui dit-il, et toi aussi, fais de même. Sois un prochain intelligent, actif et plein de pitié envers quiconque en a besoin. Cela s’adresse à nous aussi à la fin de cette méditation, et pour pouvoir le vivre, ayons recours à la très Sainte Vierge : « Y a-t-il un cœur plus humain que celui d’une créature qui déborde de sens surnaturel ? Pense à Sainte Marie, la pleine de grâce, Fille de Dieu le Père, Mère de Dieu le Fils, Épouse de Dieu le Saint-Esprit : il y a place dans son cœur pour l’humanité tout entière sans différences ni discriminations. — Chacun est pour Elle un fils, une fille. 11 »

01. Cf. Lc 10, 27. — 02. Lv 19, 9-10. — 03. Lv 19, 18. — 04. Lc 10, 25-37. — 05. CARD. M. GONZALEZ MARTIN, Libres dans la charité. — 06. IDEM. — 07. Mc 14, 6. — 08. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélie 15 sur l’Épître aux Romains. — 09. CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 88. — 10. IDEM, 38. — 11. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.801.


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