15e SEMAINE. LUNDI
22. LES PARENTS ET LA VOCATION DES ENFANTS
— Liberté pour suivre le Christ : la vocation est un honneur.
— Quitter ses parents, lorsqu’arrive le moment opportun, est une loi universelle de la vie.
— Désirer ce qu’il y a de mieux pour les enfants.
I. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi, lisons-nous dans l’Évangile de la Messe01. Lorsqu’un baptisé choisit librement de suivre totalement le Seigneur, il comprend que d’autres projets doivent logiquement céder le pas devant l’appel de Dieu.
Les paroles de Jésus ne renferment pas d’opposition entre le premier et le quatrième commandement ; elles indiquent l’ordre des priorités par lequel on aime Dieu de toutes ses forces en répondant à la vocation particulière, tout en aimant et en respectant — en théorie et en pratique — ses parents, envers qui nous avons une très grande dette. Mais l’amour envers les parents ne peut s’interposer entre soi et Dieu ; d’habitude il n’y a aucune raison que se pose un problème, mais s’il y en avait un, il faudrait se rappeler ces paroles du Christ adolescent dans le Temple de Jérusalem : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?02 Voilà la réponse de Jésus à Marie et Joseph qui le cherchaient angoissés, et c’est un enseignement pour les enfants et pour les parents : les enfants apprennent ainsi qu’on ne peut interposer l’affection familiale à l’amour de Dieu, surtout quand le Seigneur demande qu’on le suive dans un don total de soi ; les parents, savent ainsi que leurs enfants sont d’abord à Dieu, et qu’il a le droit d’en disposer, bien que cela soit un grand sacrifice pour eux.03
Triste décision que celle qui mènerait à ne pas écouter Dieu pour ne pas contrarier ses parents, et plus triste consolation encore celle des parents, car, comme dit saint Bernard, « leur consolation est la mort de l’enfant »04. Y a-t-il un mal plus grand que de dire non à Dieu ?
On ne peut suivre le Seigneur qu’en toute liberté, une liberté née du détachement de soi, d’un cœur qui ne se laisse pas prendre dans les filets de la mélancolie, de la nostalgie, de sentiments faibles qui aboutissent à un don à moitié ; une liberté qui comporte aussi la nécessaire autonomie pour accomplir la volonté de Dieu. Que gagnerait-on à une décision prise à moitié, par un cœur divisé ? Il peut arriver que la décision de suivre le Seigneur ne soit pas admise par les parents parce qu’ils ne la comprennent pas, parce qu’ils avaient fait d’autres plans légitimes, parce qu’ils ne veulent pas accepter le renoncement qui leur est imposé. Même si le fait de suivre le Christ cause de la douleur aux parents, nous comprendrons alors que la fidélité à sa propre vocation est le plus grand bien pour nous et pour la famille entière. En toute circonstance, tout en étant fermes sur notre propre chemin, nous aimerons nos parents encore plus ; nous prierons pour eux, pour qu’ils comprennent que « si Dieu demande à des parents leurs enfants, ce n’est pas un sacrifice pour eux ; pas plus que ce n’est un sacrifice de le suivre pour ceux que le Seigneur appelle.
« Bien au contraire, c’est un honneur immense, un motif de grand, de saint orgueil, le signe d’une prédilection, d’une affection toute particulière que Dieu a manifestée à un moment donné, mais qui était dans son esprit de toute éternité.05 »
II. Qui a donné complètement son cœur au Seigneur, le retrouve plus jeune, plus grand, plus pur pour aimer tout le monde. L’amour des parents, des frères et des sœurs… passe alors par le Cœur du Christ, et il en sort enrichi.
Saint Thomas d’Aquin signale que Jacques et Jean sont loués parce qu’ils suivirent le Seigneur en abandonnant leur père, et ils ne le firent pas parce que celui-ci les auraient incités à mal faire, mais parce qu’« ils estimèrent que leur père pourrait passer sa vie d’une autre manière, et eux suivre le Christ » 06. Le Maître avait été si près de leurs vies, il les avait appelés : depuis lors tout le reste passa au second plan. Dans le Ciel les parents jouiront d’une gloire particulière, en bonne partie fruit de la réponse de leurs enfants à l’appel de Dieu, car la vocation est un bien et une bénédiction pour tous.
La vocation est une initiative divine. Le Maître sait bien ce qu’il y a de mieux pour celui qu’il appelle et pour sa famille. Nombreux sont les parents qui acceptent sans condition, avec joie, la volonté de Dieu pour leurs enfants et rendent grâces quand l’un d’eux est appelé à suivre le Christ ; d’autres cependant adoptent des attitudes diverses, alimentées par des raisons variables, certaines logiques et compréhensibles, d’autres mélangées d’égoïsme. Par exemple, l’excuse de ce que leurs enfants sont trop jeunes pour suivre l’appel de Dieu (et non pas pour prendre d’autres décisions qui les engagent tout autant…), ou l’excuse de ce qu’ils manquent de l’expérience nécessaire, cachant parfois la tentation à laquelle se référait le pape Pie XII : « même parmi ceux qui se vantent de la foi catholique, il ne manque pas de parents qui ne se résignent pas à la vocation de leurs enfants, et qui combattent sans scrupules l’appel divin par toute sorte d’arguments, même par des moyens qui peuvent mettre en danger, non seulement la vocation à un état plus parfait, mais aussi la conscience même et le salut éternel de ceux qui devaient leur être si chers. 07 » Ceux-là oublient qu’ils sont des « collaborateurs de Dieu » , et que c’est une loi de la vie pour les enfants d’abandonner le foyer paternel pour former eux aussi un nouveau foyer, ou plus simplement pour des motifs de travail, d’étude. Très souvent, même jeunes, ils s’en vont vivre en un autre lieu, sans qu’il se produise aucune catastrophe. En d’autres occasions, ce sont les familles elles-mêmes qui suscitent cette séparation pour le bien des enfants. Pourquoi les parents mettraient-ils alors des obstacles lorsqu’il s’agit de suivre le Christ, lui qui « ne sépare jamais les âmes08 » ?
III. Les parents désirent toujours ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants et sont capables de faire les plus grands sacrifices pour leur bien. Et pour leur bien surnaturel ? S’ils se sacrifient volontiers pour qu’ils croissent en pleine santé, pour qu’ils améliorent leurs études, pour qu’ils aient de vrais amis…, ne le feront-ils pas pour qu’ils vivent selon la volonté de Dieu et mènent une vie digne et chrétienne ? C’est pour cela que Dieu les a appelés à sanctifier le mariage et l’éducation des enfants est un vouloir de Dieu dans leur vie, qui fait partie de la loi naturelle.
L’Évangile formule de nombreuses demandes en faveur des enfants : celle de cette femme qui suit avec persévérance Jésus jusqu’à ce qu’il guérisse sa fille09, de ce père qui lui demande d’expulser le démon qui tourmente son fils10, du chef de la synagogue de Capharnaüm, Jaïre, qui attend avec impatience le Seigneur parce que sa fille unique de douze ans est sur le point de mourir 11… La décision de la mère de Jacques et de Jean, qui s’approche du Christ pour lui demander quelque chose que ses enfants n’avaient pas osé demander, est exemplaire. Sans penser à elle, elle s’approcha de Jésus, l’adora, et manifesta vouloir lui demander une faveur12. Que de mères et de pères ont tout au long des siècles demandé pour leurs enfants des biens et des faveurs qu’ils n’auraient jamais osé solliciter pour eux-mêmes ! Le Seigneur, compréhensif devant cette affection de mère, ne la repousse pas, mais il s’adresse aux deux frères et leur fait le plus grand honneur que puisse recevoir un homme : partager sa coupe, son destin, sa mission.
Des parents se demandent-ils ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants ? Ce qu’il y a de mieux, c’est sûrement de suivre sa propre vocation, ce que Dieu a disposé pour chacun. Voilà le secret pour être heureux sur terre et arriver au Ciel, où nous attend une félicité sans limite et sans fin. Cependant, la chasteté dans le célibat par amour de Dieu est la vocation la plus grande de toutes : « L’Église, pendant toute son histoire, a toujours défendu la supériorité de ce charisme — celui de la virginité ou du célibat — face à celui du mariage, en raison du lien singulier qu’il a avec le Royaume de Dieu.13 » Que de vocations à un don de soi plénier à Dieu n’a-t-il pas concédé à des enfants à cause de la générosité et de la demande de leurs parents ! Qui plus est, le Seigneur se sert de ceux-ci pour créer un climat approprié où puisse naître et se développer la semence de la vocation. « Les époux chrétiens, affirme le Concile Vatican II, sont l’un pour l’autre, pour leurs enfants et les autres membres de leur famille les coopérateurs de la grâce et les témoins de la foi. Ils sont les premiers à transmettre la foi à leurs enfants et à en être auprès d’eux les éducateurs. Ils les forment par la parole et l’exemple à une vie chrétienne et apostolique ; ils les aident avec sagesse dans le choix de leur vocation, et favorisent de leurs mieux une vocation sacrée s’ils la découvrent en eux.14 » Ils ne peuvent pas aller plus loin, car il ne leur revient pas de discerner si les enfants ont ou non la vocation ; eux, ils forment leur conscience et les aident à découvrir leur chemin, sans forcer leur volonté.
Une vocation au milieu de la famille c’est une marque de confiance et une prédilection toute spéciale du Seigneur. C’est un privilège qu’il faut protéger, surtout par la prière, comme un trésor. Dieu bénit le lieu où est née une vocation fidèle : « ce n’est pas un sacrifice que de donner ses enfants au service de Dieu ; c’est un honneur et une joie ! 15 »
01. Mt 10, 34 - 11, 1. — 02. Lc 2, 49. — 03. Cf. La Bible. Le Laurier, notes à Mt 10, 34-37 et Lc 2, 49. — 04. SAINT BERNARD, Épître 3, 2. — 05. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.18. — 06. SAINT THOMAS, Summa Theologiæ, II-II, q.101, a.4, ad 1. — 07. PIE XII, Enc. Ad catholici sacerdotii, 20 décembre 1935. — 08. Cf. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.23. — 09. Mt 15, 21-28. — 10. Mt 17, 14-20. — 11. Mt 9, 18-26. — 12. Mt 20, 20-21. — 13. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Familiaris consortio, 22 novembre 1981, n.16. — 14. CONCILE VATICAN II, Decr. Apostolicam actuositatem, 11. — 15. Cf. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.22.
15e SEMAINE. MARDI
23. LA DOULEUR DES PÉCHÉS
— Malgré les miracles que le Seigneur réalisa chez elles, certaines villes ne firent pas pénitence.
— Les fruits que la contrition produit dans l’âme.
— Demander le don de la contrition, et des œuvres de pénitence.
I. Quand il abandonna Nazareth, Jésus choisit Capharnaüm comme lieu de résidence. Parfois dans l’Évangile, on l’appelle sa ville. De là, sa prédication rayonna en Galilée et dans toute la Palestine. Il est possible que Jésus se soit logé chez Pierre et qu’il ait fait de cette maison le centre de ses sorties apostoliques dans toute la région. Il est probable qu’il n’y ait pas eu d’autres endroits où Jésus ait fait tant de miracles que dans cette agglomération.
Sur la rive nord du lac de Génésareth, non loin de Capharnaüm, étaient situées deux villes florissantes dans lesquelles Jésus avait aussi réalisé de très nombreux miracles. Malgré tant de signes, tant de bénédictions, tant de miséricorde, les habitants ne se convertirent pas. L’Évangile de la Messe mentionne les dures paroles que le Seigneur prononça à l'encontre de ces villes qui ne voulurent pas faire pénitence ni se repentir de leurs péchés01 : Malheureuse es-tu, Corozaïn ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que les gens y auraient pris le vêtement de deuil et la cendre en signe de pénitence... Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville subsisterait encore aujourd’hui.
Tant de grâces, tant de miracles ! Et cependant, beaucoup d’habitants de ces localités ne changèrent pas, ne se repentirent pas de leurs péchés. Ils en arrivèrent même à se rebeller contre le Seigneur : Dirumpamus vincula eorum, et proiciamus a nobis iugum ipsorum02 ; rompons les commandements du Seigneur, rejetons son doux joug. Ces paroles du Psaume II se sont répétées tant de fois... !
Jésus passe à nos côtés et répand sa grâce et sa miséricorde. Tant de fois ! Les moments et les situations où le Seigneur s’est arrêté pour nous guérir, pour nous bénir, pour nous encourager à faire le bien sont innombrables. Nous avons reçu beaucoup d’attentions de sa part et il attend de nous une réponse positive, un repentir sincère de nos fautes, une véritable horreur du péché véniel délibéré, de tout ce qui d’une certaine façon nous sépare de lui, parce que la grâce répandue a été abondante. Il écoute toujours, surtout lorsque nous avons recours à lui avec le désir de changer, de reprendre le chemin perdu, de commencer à nouveau avec un cœur contrit et humilié03. Attitude habituelle parce que les occasions, conscientes ou pas, où nous avons rejeté sa grâce ont été si nombreuses : l’offense est d’autant plus grande que plus grands ont été les témoignages de l’amour de Dieu. Comment être si aveugle qu’on ne voit pas le Christ qui s’arrange si souvent pour que nous le rencontrions comme par hasard ?
II. Tu ne mépriseras pas, Seigneur, un cœur contrit et humilié. Le mot contrition veut dire rupture, celle d’une pierre qui se casse et se brise en mille morceaux ; et on donne ce nom à la douleur des fautes et des péchés pour signifier que le cœur endurci par le péché se brise, d’une certaine façon en morceaux par la douleur d’avoir offensé Dieu04. Dans le langage courant nous avons aussi l’habitude de dire « j’en ai le cœur brisé » , pour exprimer notre réaction devant un grand malheur qui a ému le plus intime de notre être. Une chose semblable arrive à qui contemple ses propres péchés face à la sainteté de Dieu et à son amour pour nous. Ce n’est pas tant le sentiment d’échec que le péché produit dans une âme qui suit Dieu, que la peine de s’être séparé, même un peu seulement, du Seigneur. Cette douleur consiste essentiellement en une peine qui déteste sincèrement l’offense faite à Dieu, une horreur du péché commis, avec la résolution de ne plus pécher à l’avenir05 ; une conversion vers ce qui est bon, vers ce qui permet qu’une nouvelle vie fasse irruption en nous06.
C’est surtout l’amour qui mène à demander souvent pardon à Dieu, devant les moments où nous ne répondons pas comme nous le devrions aux grâces qui sont innombrables. « L’Ami se rappela ses péchés, et il voulut pleurer par crainte de l’enfer et ne le put pas. Il demanda des larmes à l’amour et la Sagesse lui répondit qu’il devait pleurer plus fréquemment et fortement par amour de son Aimé que par crainte des peines de l’enfer, puisque les pleurs qui sont d’amour lui plaisent davantage que les larmes qui se répandent par crainte. 07 » C’est donc l’amour qui conduit à la Confession.
La contrition donne à l’âme une force particulière, elle lui rend l’espérance, la paix et la joie, elle fait que le chrétien s’oublie soi-même et se donne au Seigneur avec davantage de délicatesse et de finesse intérieure. Pour s’approcher de Dieu avec un cœur contrit, il faut reconnaître ses fautes et ses péchés, sans les excuser par de fausses raisons, sans s’étonner ni s’effrayer qu’apparaissent des défauts ou des erreurs que l’on croyait avoir déjà dépassés. Si l’on attribuait à l’ambiance extérieure ou à d’autres circonstances la cause de ses faiblesses, l’âme s’éloignerait du chemin de l’humilité et n’arriverait pas facilement à Dieu, lui qui précisément est si près d’elle quand elle s’est éloignée de lui. L’examen de conscience quotidien verra donc les fautes davantage comme une offense à Dieu que comme une misère personnelle. Si nous ne rattachons pas nos fautes et nos chutes à l’amour de Dieu, il est facile que nous ayons tendance à les excuser ; quelles raisons alors pour maintenir une attitude habituelle de contrition, de repentir et de réparation pour les péchés ? Nous ne sommes jamais complètement en règle avec Dieu ; mais plutôt, ce débiteur qui n’avait pas de quoi payer08 ; qui a toujours besoin d’avoir recours à son infinie miséricorde. Aie pitié de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur09, lui disons-nous avec les mots de ce publicain qui, plein d’humilité, connaissait bien la réalité de son âme face à la sainteté de Dieu.
Allons-nous réagir devant nos fautes, nos défauts et nos péchés en les acceptant comme quelque chose d’inévitable, presque naturel, « en faisant un pacte avec eux » , ou au contraire demander pardon et recommencer souvent à faire le bien ? Nous dirons plutôt au Seigneur : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils : traite-moi comme l’un de tes serviteurs10. Et le Seigneur, « qui est proche de ceux qui ont le cœur contrit »11, écoutera volontiers notre prière.
Jésus passe très souvent dans nos vies, comme il passait dans ces villes de Galilée, et il nous invite à sortir à sa rencontre, en laissant là nos péchés. Ne retardons pas cette conversion pleine d’amour. Nunc cœpi : maintenant je commence, une fois de plus, avec ton aide, Seigneur.
III. Malheureuse es-tu, Corozaïn ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde !... Le Seigneur a prononcé ces mots avec peine, en voyant que la grâce répandue à pleines mains n’entrait pas dans l’âme de leurs habitants. Ils le suivaient quelques jours, ils donnaient des signes d’admiration face à une guérison, ils se montraient complaisants…, mais au fond de leurs âmes ils restaient éloignés du Christ.
Demandons au Saint-Esprit le don ineffable de la contrition, en faisant beaucoup d’actes de douleur d’amour, et particulièrement lorsque nous avons offensé le Seigneur en une affaire plus sérieuse, ou bien chaque fois que nous allons nous confesser, ou encore au moment de l’examen de conscience et aussi pendant la journée. Faire ou méditer le Chemin de Croix et méditer ou lire la Passion du Seigneur sera d’un grand profit… comme de ne pas se lasser de considérer l’amour infini que Jésus a pour nous et l’affront et le manque d’amour que le péché signifie.
La sincère douleur des péchés n’implique pas nécessairement une douleur émotionnelle. De même que l’amour, la douleur est un acte de la volonté, et non pas un sentiment. De la même façon que l’on peut aimer Dieu sans faire l’expérience de commotions sensibles, l’on peut avoir une profonde douleur des péchés sans réaction émotive. Mais cette douleur se manifestera dans l’éloignement de toute occasion d’offenser le Seigneur et dans des œuvres concrètes de pénitence pour toutes les fois où nous n’avons pas été fidèles à la grâce. Ces œuvres aident à expier les peines méritées pour nos fautes, à vaincre nos mauvaises inclinations et à nous fortifier dans le bien.
Quelles œuvres de pénitence plaisent au Seigneur ? Il l’a dit lui-même : la prière, le jeûne, l’aumône… les petites mortifications, la patience devant les peines et les contrariétés, de généreuses dispositions face aux charges de notre profession, à la fatigue que le travail comporte. Une particulière attention et beaucoup d’amour à recevoir la grâce de la Confession, bien préparée, sincèrement repenti. « Adresse-toi à la Sainte Vierge et demande-lui de te faire, comme fruit de son amour pour toi, ce don de la contrition, du regret de tes péchés et des péchés de tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps, le tout accompagné d’une douleur d’Amour.
« Ainsi disposé, enhardis-toi et demande-lui : Ô Mère, ma Vie, mon Espérance, conduisez-moi par la main... et si en ce moment quelque chose déplaît à Dieu mon Père, obtenez-moi la grâce de le découvrir, afin qu’à nous deux, nous l’extirpions.
« Et poursuis, sans avoir peur : — O très clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie, priez pour moi, afin qu’en accomplissant la très aimable Volonté de votre Fils, je sois digne d’obtenir les promesses de Notre-Seigneur Jésus-Christ et d’en jouir »12.
01. Mt 11, 20-24. — 02. Ps 2, 3. — 03. Ps 50, 19. — 04. Cf. Catéchisme de Saint Pie X, nn. 684-685. — 05. Cf. CONCILE DE TRENTE, Session XIV, cap.4, Dz. 987. — 06. Cf. M. SCHMAUS, Théologie dogmatique, vol. VI, les Sacrements. — 07. T. LULL, Livre de l’Ami et de l’Aimé, 341. — 08. Cf. Mt 18, 25. — 09. Lc 5, 8. — 10. Lc 15, 18-19. — 11. SAINT AUGUSTIN, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 15, 25. — 12. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.161.
15e SEMAINE. MERCREDI
24. DIEU NOTRE PÈRE
— Dieu est toujours près de nous.
— Chercher à imiter les attitudes de Jésus, bon fils de Dieu le Père.
— La filiation divine.
I. Lorsque Moïse gardait le troupeau de son beau-père Jéthro près de l’Horeb, la montagne sainte, Dieu lui apparut dans un buisson qui brûlait sans se consumer. C’est là qu’il reçut la mission extraordinaire de sa vie : faire sortir le peuple élu de l’esclavage auquel il était soumis par les Égyptiens et le conduire à la Terre Promise. Et comme garantie de l’entreprise, le Seigneur lui dit : Je suis avec toi01. Moïse ne put alors imaginer jusqu’à quel point Dieu allait être avec lui et avec son peuple au milieu de tant de vicissitudes et d’épreuves.
Nous non plus nous ne savons pas complètement — à cause de notre limitation humaine — jusqu’à quel point Dieu est avec nous dans tous les moments de notre vie. Cette proximité devient spécialement grande lorsque Dieu voit que nous parcourons le chemin qui conduit à la sainteté. Il se trouve là comme un Père qui soigne son petit enfant. Jésus, Dieu parfait et Homme parfait, nous parle constamment, tout au long de l’Évangile, de cette proximité de Dieu dans la vie des hommes et de son amoureuse paternité. Lui seul pouvait le faire, car personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler02, nous dit l’Évangile de la Messe. Le Fils connaît le Père avec la même connaissance dont le Père connaît le Fils. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’intimité plus parfaite. C’est l’identification de savoir et de connaissance qu’implique l’unité de la nature divine. Jésus déclare par ces mots sa divinité.
Et comme Fils, qui est consubstantiel au Père, il nous manifeste qui est Dieu le Père en relation avec nous, et comment dans sa bonté il nous octroie le don du Saint-Esprit. Voilà quel fut le noyau de sa révélation aux hommes : le mystère de la très Sainte Trinité, et avec lui et en lui la merveille de la paternité divine. La dernière nuit, lorsque Jésus semble résumer dans l’intimité du Cénacle ce qu’ont été ces années de profondes confidences, il déclare : J’ai manifesté ton nom à ceux que tu m’as donnés03. « Manifester le nom » signifiait montrer la manière d’être, l’essence de quelqu’un. Le Seigneur nous a fait connaître l’intimité du mystère trinitaire de Dieu : sa paternité, toujours proche des hommes. D’innombrables fois Jésus donne à Dieu le titre de Père dans ses dialogues intimes et dans sa doctrine aux foules. Il parle longuement de sa bonté de Père : il rétribue toute petite action, examine tout ce que nous faisons de bien, même ce que personne ne voit04, il est si généreux qu’il distribue ses dons sur les justes et les injustes05, il est toujours plein de sollicitude et de providence pour s’occuper de nos besoins06. Fréquemment le nom de Père est cité comme un refrain que Jésus semble répéter avec un très grand plaisir. Il n’est jamais loin de notre vie, tout comme le père n’est jamais loin de son petit enfant qu’il voit seul et en danger. Si nous cherchons à lui plaire en tout, nous le trouverons toujours à nos côtés. « Quand tu aimeras en vérité la Volonté de Dieu, même aux heures de plus grande tribulation, tu ne manqueras pas de voir que notre Père du Ciel se tient toujours là, tout près, à tes côtés, avec son Amour éternel, avec sa tendresse infinie. »07
II. Dieu n’est pas seulement le créateur de l’homme, comme le peintre l’est du tableau ; Dieu est le père de l’homme, et d’une façon mystérieuse et surnaturelle, il le rend participant de la nature divine08. Le Père a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et qu’en vérité nous le soyons09. Être enfants de Dieu n’est pas une de nos conquêtes, ni un progrès humain, mais c’est un don divin, un don ineffable que nous devons considérer et pour lequel nous devons remercier Dieu fréquemment chaque jour. La filiation divine sera le fondement de notre joie et de notre espérance lorsque nous réaliserons la tâche que le Seigneur nous a confiée. C’est en cela que sera la sécurité face aux craintes possibles et aux angoisses : Père, mon Père, lui dirons-nous si souvent, en caressant ce nom doux et sonore, tendre et fort ; Père ! lui crierons-nous en des moments de joie et dans des situations de danger. « Appelle-le Père souvent dans la journée et dis lui, seul à seul, dans ton cœur, que tu l’aimes, que tu l’adores, que tu ressens l’orgueil et la force d’être son fils.10 »
Notre participation à la filiation divine se réalise à travers Jésus-Christ : dans la mesure où nous nous efforçons, avec l’aide de la grâce, de lui ressembler, lui qui est le Premier-né de beaucoup de frères, sans cesser d’être le Fils unique du Père.
Dieu nous voit d’autant plus comme ses enfants que nous ressemblons davantage à son Fils : si nous essayons de travailler comme lui, si nous traitons avec miséricorde ceux que nous rencontrons dans les diverses circonstances de notre journée, si nous réparons pour les péchés du monde, si nous sommes reconnaissants envers les autres comme l’était Jésus. Et, d’une façon toute particulière, si, dans la prière, nous avons recours à Dieu notre Père comme le faisait Jésus-Christ : en faisant fréquemment des actions de grâces et des actes de louange devant les continuelles manifestations de l’amour que Dieu a pour nous. Je te rends grâce, Père, Seigneur du ciel et de la terre, lisons-nous dans l’Évangile d’aujourd’hui11. Merci, lui disons-nous, parce qu’il m’est arrivé ceci et cela..., parce que cette personne s’est approchée des sacrements..., parce que tu m’aides à maintenir unie ma famille..., parce que je peux décharger mon cœur dans la direction spirituelle..., pour tout... Nous nous comportons comme des enfants de Dieu lorsque notre pensée, nos affections, s’adressent fréquemment à Dieu le Père ; non seulement dans les moments difficiles, mais aussi au milieu de la joie, pour le louer et le bénir : Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse12.
Essayons de regarder toute personne comme le faisait le Maître... Que le monde vu à travers le regard du Christ est différent ! Et c’est le Saint-Esprit qui nous pousse à ressembler davantage au Christ. Car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu13. « Avec l’Esprit on appartient au Christ, commente saint Jean Chrysostome, on le possède, on rivalise en honneur avec les anges. Avec l’Esprit on crucifie la chair, on goûte le charme d’une vie immortelle, on a le gage de la résurrection future, on avance rapidement sur le chemin de la vertu. » 14 La filiation divine est le chemin large qui conduit à la très Sainte Trinité.
III. Nous avons souvent médité la miséricorde de Dieu qui voulut se faire homme pour que l’homme puisse d’une certaine façon devenir Dieu, se diviniser15, participer d’une façon réelle à la vie même de Dieu. La grâce sanctifiante, que nous recevons dans les sacrements et par les bonnes actions, nous identifie peu à peu avec le Christ et nous rend fils dans le Fils, car Dieu le Père n’a qu’un seul Fils, et l’on ne peut accéder à la filiation divine que dans le Christ, unis et identifiés avec lui, comme membres de son Corps Mystique : ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi16, écrivait saint Paul aux Galates.
C’est pourquoi, si nous nous adressons au Père, c’est le Christ qui prie en nous ; lorsque nous renonçons à quelque chose pour lui, c’est lui qui se trouve derrière cet esprit de détachement ; lorsque nous voulons approcher quelqu’un d’un des sacrements, notre désir apostolique n’est qu’un reflet du zèle de Jésus pour les âmes. Grâce à la bienveillance divine, nos travaux et nos douleurs complètent les travaux et douleurs que le Seigneur a souffert pour son Corps Mystique qu’est l’Eglise. Quelle valeur acquièrent alors le travail, la douleur, les difficultés de chaque jour !
Cet effort ascétique qui, avec l’aide de la grâce, nous conduit à nous identifier de plus en plus avec le Seigneur, doit nous pousser à avoir les mêmes sentiments que le Christ Jésus17 ; et plus nous nous identifions avec lui, plus nous croissons en ce qui concerne notre filiation divine, plus nous sommes — pour le dire d’une certaine façon — enfants de Dieu. Dans la vie humaine on ne peut pas être « plus ou moins enfants » d’un père de la terre : tous les enfants sont égaux en tant qu’enfants : on ne peut qu’être de bons ou de mauvais enfants. Dans la vie surnatuelle, plus nous sommes saints, plus nous sommes enfants de Dieu ; en pénétrant de plus en plus dans l’intimité divine, nous finissons par être non seulement de meilleurs enfants, mais aussi plus enfants. Voilà quel doit être le but de la vie d’un chrétien : une continuelle croissance en filiation divine.
Notre Mère, Sainte Marie, est le modèle parfait de cette grandeur sublime à laquelle peut arriver la grâce divine quand elle trouve une réponse totale de la part de l’homme. Personne n’a été, mis à part le Christ dans sa très Sainte Humanité, plus près de Dieu qu’Elle ; et aucune créature ne peut arriver à être Fille de Dieu le Père dans la plénitude de sens dans laquelle la très Sainte Vierge l’a été.
Demandons-lui de mettre dans nos âmes l’inquiétude de chercher les enseignements du Saint-Esprit qui nous poussent à imiter Jésus : sous son influence nous ressentirons l’urgence, le besoin ardent de nous tourner vers le Père à tout moment, et spécialement dans la Messe : nous l’invoquerons comme un Père infiniment bon18, en nous unissant au sacrifice de son Fils ; nous oserons le considérer comme Père et l’appeler Abba, précisément parce que nous avons reçu l’Esprit de son Fils qui clame Abba, Père19. C’est lui qui nous fait avoir faim et soif de Dieu et de sa gloire, si évidentes en son Fils incarné. Et le Père est glorifié par notre croissante ressemblance à son Fils Unique : Celui qui peut, par la puissance avec laquelle il agit en nous, faire infiniment plus que tout ce que nous demandons ou concevons20.
01. Première lecture. Années impaires. Ex 3, 1-6 ; 9-12. — 02. Mt 11, 27. — 03. Jn 17, 6. — 04. Cf. Mt 6, 3-4 ; 17-18. — 05. Cf. Mt 5, 44-46. — 06. Cf. Mt 4, 7-8 ; 25-33. — 07. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.240. — 08. 2 P 1, 4. — 09. 1 Jn 3, 1. — 10. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 150. — 11. Mt 11, 25-26. — 12. Psaume responsoriel. Années impaires. Ps 102, 1-4. — 13. Rom 8, 14. — 14. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Commentaire à l’Épître aux Romains, 13. — 15. Cf. SAINT IRÉNÉE, Contre les hérétiques, V, pref. — 16. Gal 2, 20. — 17. Ph 2, 5. — 18. Cf. MISSEL ROMAIN, Anaphore I. — 19. Gal 4, 6. — 20. Cf. B. PERQUIN, Abba, Père.