15e SEMAINE. JEUDI
25. LE JOUG DU SEIGNEUR EST FACILE À PORTER
— Jésus-Christ délivre ses disciples des plus lourdes charges.
— Le poids de la douleur, des contradictions et des obstacles a-t-il son vrai sens ?
— La force et la joie pour affronter ce qui est le moins agréable, ce qui fait mal.
I. Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, nous dit Jésus dans l’Évangile de la Messe01, et moi, je vous procurerai le repos. Il s’adresse aux foules qui le suivent, maltraitées et abattues comme des brebis qui n’ont pas de berger02, et il les délivre des poids qui les angoissent. Les pharisiens les surchargeaient de minutieuses pratiques insupportables03, et qui en retour ne donnaient pas la paix dans leurs cœurs.
Les plus lourdes charges des hommes, enseigne saint Augustin, sont les péchés. « Jésus dit aux hommes qui portent des charges si lourdes et détestables et qui suent en vain sous elles : Venez à moi… et je vous soulagerai. Comment soulage-t-il ceux qui sont chargés de péchés, si ce n’est en les leur pardonnant ? »04 Chaque confession est libératrice, parce que les péchés, même les véniels, accablent et oppriment. Nous sortons de ce sacrement restaurés, disposés à nouveau à lutter, remplis de paix. « C’est comme si Jésus disait : vous tous qui êtes tourmentés, affligés et chargés par vos soins et désirs, laissez-les et venez à moi, et moi je vous recréerai, et vous trouverez pour vos âmes le repos par l’abandon de vos passions. »05
Le Seigneur, en échange de ces charges du péché, de l’orgueil, du manque de générosité…, invite à partager son propre joug : Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger… Et saint Augustin commente : « Cette charge n’est pas un poids pour qui la porte, mais des ailes pour qui va voler. »06 Les engagements de notre vocation chrétienne et la part de Croix qui revient à chacun sont un poids doux ; et cette charge aimable permet d’atteindre Dieu lui-même.
De plus, près du Christ, les difficultés et les obstacles normaux qui se trouvent dans la vie de tout homme acquièrent un sens bien différent. Au lieu d’être « notre croix » ils se transforment en la Croix du Christ, avec qui nous corachetons, et nos fautes se purifient, les vertus s’accroissent. Cependant souvent, s’élève autour de nous la voix de personnes saines, mais qui n’ont pas une foi vive, qui sont plongées dans une vie facile et ne comprennent pas le sacrifice. « Ce chemin est très difficile, t’a-t-il dit. Et, en l’écoutant, plein de fierté, tu as acquiescé en te rappelant que la Croix est le signe certain du véritable chemin… Mais ton ami n’a fait attention qu’à la partie ingrate du sentier, sans tenir compte de la promesse de Jésus : “mon joug est doux”.
« Rappelle-le-lui, car il se donnera peut-être à Dieu lorsqu’il le saura »07, il comprendra mieux que lui aussi a été appelé à la sainteté.
Les chrétiens sont tous invités à proclamer aux quatre vents que le chemin qui suit de près les pas du Christ est un chemin plein de joie, d’optimisme et de paix, bien qu’il demeure toujours près de la Croix. Et c’est précisément de ces tribulations qu’ils obtiendront les plus grands fruits. « Souviens-toi, conseille saint François de Sales, que les abeilles tout en faisant le miel mangent et se nourrissent d’un aliment très amer ; et qu’ainsi nous ne pouvons pas faire d’actes de plus grande mansuétude et de patience, ni fabriquer le miel des meilleures vertus, si ce n’est tout en mangeant le pain de l’amertume et en vivant au milieu des afflictions. »08
II. Il est difficile, impossible peut-être, de trouver dans ce monde une personne qui n’ait pas de douleur, de maladie, de préoccupations d’une façon ou d’une autre. Il ne peut pas arriver à un chrétien ce que dit saint Grégoire le Grand : « certains veulent être humbles, mais sans être méprisés ; ils veulent se contenter de ce qu’ils ont, mais sans souffrir le besoin ; être chastes, mais sans mortifier leur corps ; être patients, mais sans que personne ne les outrage. Lorsqu’ils essayent d’acquérir des vertus, et en même temps repoussent les sacrifices que les vertus comportent, ils ressemblent à ceux qui, fuyant le champ de bataille, voudraient gagner la guerre en vivant commodément dans la ville. » 09 Sans douleur et sans effort il ne peut y avoir de vertus.
Nous le savons : il y aura des difficultés, des préoccupations, et des peines ; à certaines époques elles coûteront davantage, et à d’autres elles coûteront moins ; mais près du Christ on pourra toujours les supporter. Ces contradictions — grandes ou petites —, acceptées et offertes à Dieu, n’oppriment pas. Au contraire, elles disposent l’âme à la prière et à voir Dieu dans les petits événements de la vie. Le Seigneur ne permettra pas que nous souffrions une douleur, un ennui, que nous ne puissions supporter en ayant recours à lui pour qu’il nous aide. Si nous nous heurtons une fois à une contrariété plus grande, le Seigneur nous donnera aussi une grâce plus grande : « Si Dieu te donne la charge, il te donnera la force de la remplir. »10
Tant que nous sommes sur terre, nous devons compter les difficultés comme une chose normale. Saint Pierre déjà en avertissait les premiers chrétiens : mes bien-aimés, ne vous étonnez pas de l’incendie des tribulations qui s’est allumé chez vous pour vous éprouver, comme s’il vous arrivait quelque chose d’étrange11. Ne nous en étonnons pas ; c’est précisément par le chemin de la Croix que passe le sentier du bonheur et de l’efficacité. Le Seigneur permet fréquemment que vienne la contradiction sur ceux qu’il aime le plus pour qu’ils donnent encore plus de fruit : tout sarment qui, uni à la vigne, donne du fruit, il l’émonde pour qu’il en donne davantage12. Mais il ne nous laisse jamais seuls ; Jésus est toujours près des siens, spécialement quand le poids de la vie se fait sentir davantage.
III. Du Seigneur ne viennent que des biens. Lorsqu’il permet la douleur, la contrariété, des problèmes économiques ou familiaux…, c’est qu’il désire pour nous quelque chose de mieux.
Dieu bénit fréquemment ceux qu’il aime le plus avec la Croix et avec sa grâce pour qu’ils sachent la porter avec élégance humaine et surnaturelle. Un jour sainte Thérèse d’Avila, déjà presqu’à la fin de sa vie, se dirigeait vers une fondation, elle rencontra des chemins impraticables et des fleuves qui inondaient tout sur leur passage. Après avoir passé la nuit, malade et fatiguée, dans une auberge si pauvre qu’il n’y avait même pas de lit13, elle décida de poursuivre son voyage, parce que le Seigneur le lui demandait. Il lui avait dit : « Ne tiens pas compte du froid, car je suis la vraie chaleur. Le démon met toutes ses forces à empêcher cette fondation ; mets les tiennes de ma part pour qu’elle se fasse et ne manque pas d’y aller en personne, car ce sera très profitable. »14 La vérité, c’est que le jour suivant la sainte décida de traverser le fleuve Arlanzón dans de telles conditions qu’une fois la caravane arrivée sur la berge du fleuve, on ne voyait qu’un immense nappe d’eau sous laquelle les pontons de bois se devinaient à peine15. Ceux qui étaient sur la berge virent sa patache dévier et rester suspendue sur le torrent. Thérèse sauta, avec de l’eau jusqu’à mi-jambes, mais elle n’était guère leste et se blessa. Elle s’adressa alors au Maître sur un ton de plainte : « Seigneur, au milieu de tant de maux, celui-ci vient à point ! » Et Jésus lui répondit : « Thérèse, c’est ainsi que je traite mes amis. » Alors la sainte, pleine d’ingéniosité et d’amour dit : « Ah, mon Dieu ! C’est pourquoi vous en avez si peu ! » 16 Ensuite, tous redevinrent contents, « parce qu’une fois passé le danger, parler de lui était une récréation »17.
Le Seigneur veut que nous supportions les contradictions avec paix, avec force, avec joie et confiance en lui, en sachant qu’« il n’a jamais manqué à ses amis » , surtout s’ils ne prétendent que faire sa volonté. Près du Tabernacle — tandis que nous lui disons peut-être : Adoro te devote, latens Deitas, je t’adore avec dévotion, Dieu caché — nous constaterons que, même dans les cas les plus difficiles et dangereux, la charge près du Christ devient légère et son joug facile à porter. Il aide à être patient, à faire face aux obstacles avec un esprit sportif et chaque fois que ce sera possible avec bonne humeur, comme le firent les saints ; cette attitude fait un grand bien à l’âme et à tous ceux qui vivent près de nous !
Sportivité et joie pour affronter tout ce qui est contraire ou moins agréable, ce qui s’oppose à nos plans ou produit de la peine et de la douleur. Simplicité et humilité aussi pour ne pas nous inventer des problèmes et des douleurs qui n’existent pas dans la réalité, pour laisser de côté les méfiances, pour ne pas se compliquer faussement la vie : bien que les obstacles soient réels et que l’on doive compter sur eux, l’on court parfois le risque de les exagérer, en leur donnant une importance excessive. Il peut arriver qu’on pense parfois qu’on ne fait rien de bien, que tout va de plus en plus mal, que l’on est inefficace dans l’apostolat, que ce milieu social est trop influent pour pouvoir aller à contre-courant… C’est une vision probablement déformée des choses, peut-être parce que nous ne comptons pas suffisamment sur la vraie réalité : nous sommes enfants de Dieu, et il ne nous manquera jamais la grâce pour aller de l’avant avec un plus grand bien. Près de Jésus, et avec la protection de Sainte Marie, refugium nostrum et virtus, notre refuge et notre force, nous saurons nuancer et définir ce qui va moins bien, nous demanderons de l’aide dans la direction spirituelle et ce qui nous paraissait si coûteux deviendra facile à porter. Cet esprit optimiste, joyeux et plein de force est indispensable pour avancer en amour de Dieu et pour mener à bien tout travail d’apostolat. L’âme entourée de difficultés devient forte, généreuse et patiente. Voyons-nous toujours dans les obstacles la grande occasion de devenir plus forts et d’aimer davantage ?
01. Mt 11, 28-30. — 02. Mt 9, 36.— 3. Cf. Ac 15, 10.— 4. SAINT AUGUSTIN, Sermon 164, 4.— 5. SAINT JEAN DE LA CROIX, Montée du Mont Carmel, I, 7, 4.— 6. SAINT AUGUSTIN, o. c., 7.— 7. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.198.— 8. SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, III, 3.— 9. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Moralia, 7, 28, 34.— 10. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.325.— 11. 1 P 4, 12.— 12. Cf. Jn 15, 2.— 13. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Fondations, 27, 12.— 14. IDEM, 31, 11.— 15. Cf. M. AUCLAIR, La vie de sainte Thérèse d’Avila— 16. IDEM.— 17. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Fondations, 31, 17.
15e SEMAINE. VENDREDI
26. LA PÂQUE DU SEIGNEUR
— La Pâque juive.
— La dernière Cène de Jésus avec ses disciples.
— La sainte Messe, centre de la vie intérieure.
I. La Pâque était la plus solennelle des fêtes juives ; elle avait été instituée par Dieu pour commémorer la sortie du peuple hébreux d’Égypte et pour que ce peuple se rappelle chaque année la libération de l’esclavage auquel il avait été soumis. Le Seigneur établit01 que toutes les familles devaient immoler, la veille de cette fête, un agneau d’un an, sans tache ni défaut. Toute la famille devait se réunir pour manger cette viande rôtie au feu, avec des pains azymes, sans levain, et des herbes amères. Ce pain non fermenté est le symbole de la hâte de leur sortie d’Égypte, fuyant l’armée du pharaon ; les herbes amères représentent l’amertume de l’esclavage souffert pendant tant d’années. On devait le manger à la hâte, comme celui qui est de passage, la ceinture aux reins, comme qui se dispose à entreprendre un long chemin.
La fête commençait avec ce repas pascal, le soir du quatorzième jour du mois de Nisan, peu après le coucher du soleil, et elle se prolongeait pendant sept jours, pendant lesquels le pain n’avait pas de levain et n’était pas fermenté ; c’est pour cette raison que cette semaine s’appelait celle des Azymes. Le levain disparaissait dans les maisons le quatorzième jour dans l’après midi ; ainsi le peuple hébreux rappelait-il cette sortie précipitée de la terre où il avait tant souffert.
Tout cela était figure et image de la rénovation que produirait le Christ dans les âmes et de leur libération de l’esclavage du péché. Purifiez-vous du vieux levain, dira saint Paul aux premiers chrétiens de Corinthe, pour être une pâte nouvelle, tout comme vous êtes des azymes, car notre pâque, le Christ, a été immolé. Célébrons donc la fête, non avec du vieux levain, ni avec du levain de méchanceté et de perversité, mais avec des azymes de pureté et de vérité02. L’agneau pascal de la fête juive était une promesse et une figure du vrai Agneau, Jésus-Christ, victime dans le sacrifice du Calvaire en faveur de l’humanité entière03. Il est l’Agneau véritable qui a enlevé le péché du monde, en mourant il a détruit notre mort et en ressuscitant il nous a rendu la vie04. Il est l’Agneau qui, par son sacrifice volontaire, obtient ce qui n’était que représenté dans les sacrifices de l’Ancienne Loi : il satisfait pleinement pour tous les péchés des hommes.
Le sacrifice du Christ sur la Croix, renouvelé chaque fois que l’on célèbre la sainte Messe, nous permet de vivre déjà dans une fête continuelle. C’est pourquoi saint Paul exhortait les Corinthiens à se purifier du vieux levain, symbole de ce qui est usé et impur, pour mener une authentique vie chrétienne05. La sainte Messe, vécue aussi tout au long de la journée, est un avant-goût de la gloire du Ciel. Après tant de biens reçus, « pouvez-vous ne pas être en une fête continuelle pendant les jours de votre vie terrestre ? demande saint Jean Chrysostome. Loin de nous tout abattement à cause de la pauvreté, de la maladie ou des persécutions qui nous angoissent. La vie présente est un temps de fête »06, une prémonition de ce que seront la gloire et le bonheur éternels.
II. Jésus annonça à l’avance et avec un accent particulier la dernière Cène qu’il allait manger avec ses disciples07, et il manifesta qu’il désirait ardemment la manger avec eux08.
Jean et Pierre préparèrent tout ce qui était nécessaire : les pains azymes, les herbes amères, les coupes pour le vin et l’agneau qui devait être sacrifié sur le parvis du Temple, dans les premières heures de l’après-midi. Cette nuit-là, probablement chez Marie, mère de Marc, aura lieu l’institution de la sainte Eucharistie et sera anticipé sacramentellement le Sacrifice de la Nouvelle Alliance qui se réalisera le jour suivant sur le Calvaire. « Sur une même table se célèbrent les deux pâques, celle de la figure et celle de la réalité. De même que les peintres, sur le même tableau, tracent d’abord les lignes du dessin et ajoutent ensuite les couleurs, ainsi fit aussi le Christ » 09 ; en utilisant les vieux rites, il établira la vraie Pâque, la fête par excellence, dont l’ancienne Pâque n’était qu’une image prophétique. Les herbes amères ont maintenant une relation étroite avec l’amertume de la Passion qui allait bientôt commencer.
La cène pascale était un sacrifice : le sacrifice de la Pâque de Yahweh10. La sainte Messe l’est aussi, comme renouvellement non sanglant, mais réel, du sacrifice de la Croix. Et Jésus anticipa dans la dernière Cène, d’une façon sacramentelle — mon corps donné pour vous, mon sang répandu —, le sacrifice qu’il offrirait le jour suivant sur le Calvaire. Une fois pour toutes, avec une particulière simplicité et une profonde gravité, Jésus substitua au rite ancien son sacrifice rédempteur. Cette nuit-là, dans le Cénacle, eut lieu l’événement dont ont vécu les hommes de tant de générations et qui constitue le centre de notre existence. « Ô bienheureux lieu, s’exclame saint Ephrem, où l’agneau de la Pâque vient à la rencontre de l’Agneau de la vérité… ! (…) Ô bienheureux lieu ! Jamais n’a été préparée une table comme la tienne, ni dans la maison des rois, ni dans le Tabernacle, ni dans le Sancta Sanctorum. » 11
Par les mots faites ceci en mémoire de moi, le Seigneur disposa que ce mystère d’amour puisse se répéter jusqu’à la fin des temps, en donnant aux Apôtres et à leurs successeurs le pouvoir de le réaliser12. Combien devons-nous remercier le Seigneur de participer à tant de biens que nous recevons dans la sainte Messe, et spécialement au moment de la sainte Communion ! Nous avons si près de nous Jésus lui-même qui se donna pleinement à ses disciples et à tous les hommes en cette nuit mémorable ! Nous pouvons maintenant lui dire dans l’intimité de notre cœur : « Je t’aime, Seigneur Jésus, ma joie et mon repos, de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute mon âme et de toutes mes forces ; et si tu vois que je ne t’aime pas comme je le devrais, je désire au moins t’aimer ainsi, et si je ne le désire pas suffisamment, je veux au moins le désirer suffisamment. (…) Ô Corps très saint, ouvert par cinq blessures, pose toi comme un sceau sur mon cœur et imprime en lui ta charité ! Scelle mes pieds, pour que je suive tes pas ; scelle mes mains, pour qu’elles réalisent toujours de bonnes œuvres ; scelle mon côté pour qu’il brûle pour toujours en fervents actes d’amour envers toi. Oh, Sang très précieux qui lave et purifie tous les hommes ! Lave mon âme et mets un signe sur mon visage pour que je n’aime personne d’autre que Toi. »13
III. Dans cette dernière Pâque, Jésus se donna déjà à son Père comme victime qui allait être immolée, comme Agneau très pur. Et aussi bien cette Cène que la sainte Messe constituent, avec l’oblation offerte sur le Calvaire, un sacrifice unique et parfait, parce que dans les trois cas la victime offerte est la même, le Christ, et le prêtre est le même : le Christ14.
Faisons donc en sorte que la sainte Messe soit le centre de la vie entière. « Un objectif pour ta lutte : que le saint Sacrifice de l’Autel devienne le centre et la racine de ta vie intérieure ; et toute ta journée rendra un culte à Dieu (prolongation de la Messe que tu as entendue, préparation de la suivante) ; et un culte qui se manifestera par des oraisons jaculatoires, par des visites au Saint-Sacrement, par l’offrande de ton travail professionnel et de ta vie de famille. »15
Préparons-nous pour la sainte Messe comme si le Seigneur nous avait invité personnellement à cette dernière pâque qu’il mangea avec ses amis les plus intimes. Écoutons chaque jour dans notre cœur, comme s’ils n’étaient adressés qu’à nous, ces mots du Seigneur : Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum…, J’ai désiré ardemment manger cette pâque avec vous16. Grand est le désir de Jésus, et nombreuses sont les grâces qu’il nous prépare.
L’on raconte que saint Jean d’Avila reçut la nouvelle de la mort d’un prêtre qui venait d’être ordonné, et demanda aussitôt s’il avait célébré une Messe ; on lui répondit qu’il n’avait pu le faire qu’une seule fois. Et le saint commenta : « Il devra beaucoup rendre compte à Dieu. » Pensons aujourd’hui dans ce moment de prière comment nous célébrons ou comment nous participons au saint Sacrifice de l’Autel ; comment sont nos désirs, notre préparation, notre effort pour éviter que d’autres affaires occupent notre esprit, nos actes de foi et d’amour pendant le temps, toujours court, que dure la sainte Messe et l’action de grâces de la Communion.
Si, avec l’aide de la grâce, nous faisons ces efforts, la sainte Messe sera le centre auquel se rapporteront toutes les pratiques de piété, les devoirs familiaux et sociaux, le travail, l’apostolat… ; elle deviendra aussi la source où nous reprendrons des forces chaque jour pour aller de l’avant ; la cime vers laquelle nous dirigeons nos pas, nos actions, nos désirs d’apostolat, les désirs les plus intimes de notre âme ; elle sera aussi le cœur où nous apprendrons à aimer les autres, avec leurs défauts, semblables aux nôtres, et avec leurs aspects moins agréables. Si chaque jour nous arrivons à aimer un peu plus la sainte Messe, nous pourrons dire au Seigneur après l’action de grâces de la Communion : « je m’éloigne de toi pour un moment, Seigneur Jésus, mais je ne m’en vais pas sans toi, qui es la consolation, le bonheur et tout le bien de mon âme (…). Quoique je fasse à partir de maintenant, je le ferai en toi et par toi, et rien ne sera objet de mes paroles et actions internes et externes si ce n’est toi, mon amour… »17
01. Première lecture. Années Impaires. Ex 12, 1-14. — 02. 1 Cor 5, 7-8. — 03. Cf. SAINT THOMAS, Summa Theologiae, III, q.73, a.6. — 04. MISSEL ROMAIN, Préface de Pâques I. — 05. Cf. Bible de Navarre, Epîtres de saint Paul aux Corinthiens, in loc. — 06. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur la 1º Epître aux Corinthiens, 5, 7-8. — 07. Cf. Jn 2, 13-23 ; 6, 4 ; 11, 55 ; 12, 1. — 08. Cf. Lc 22, 15. — 09. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Sur la trahison de Judas, 1, 4. — 10. Ex 12, 27. — 11. SAINT EPHREM, Hymne 3. — 12. Cf. 1 Cor 11, 24-25 ; Lc 22, 19. — 13. CARD. J. BONA, Le sacrifice de la Messe. — 14. Cf. CH. JOURNET, La Messe. — 15. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.69. — 16. Cf. Lc 22, 15. — 17. CARD. J. BONA, o. c.
15e SEMAINE. SAMEDI
27. IL N’ÉCRASERA PAS LE ROSEAU FROISSÉ
— La mansuétude et la miséricorde sans limites du Christ.
— Jésus est venu sur terre pour chercher ce qui était perdu.
— Le secret du Paradis sur terre : la compassion, la compréhension et la miséricorde.
I. L’Évangile de la Messe nous montre Jésus qui s’éloigne des pharisiens, car ceux-ci se réunirent pour voir comment le faire périr. Bien qu’il se fût retiré dans un endroit plus sûr, peut-être la Galilée01, beaucoup de gens le suivirent, et il les guérit tous. Mais il leur défendit vivement de le faire connaître02. C’est l’occasion que saint Matthieu, poussé par le Saint-Esprit, prend pour indiquer l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe03 sur le Serviteur de Yahweh, dans laquelle est préfiguré, en traits bien définis, le Messie, Jésus : Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui j’ai mis toute ma joie. Je ferai reposer sur lui mon Esprit, aux nations il fera connaître le jugement. Il ne protestera pas, il ne criera pas, on n’entendra pas sa voix sur les places publiques. Il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit...
Le Messie avait été prophétisé par Isaïe, non pas comme un roi conquérant, mais comme un serviteur qui guérit. Sa mission sera caractérisée par la mansuétude, la fidélité et la miséricorde. L’Évangile montre combien cette prophétie s’accomplissait04. Utilisant deux images très belles, Isaïe décrit la mansuétude, la douceur et la miséricorde du Messie. Le roseau froissé, la mèche qui faiblit, représentent toute sorte de misères, de maladies et de pénalités auxquelles l’humanité est sujette. Il ne finira pas de casser le roseau déjà froissé ; au contraire il s’incline sur lui, le redresse avec beaucoup de soin et lui donne la force et la vie qui lui manquent. Il n’éteindra pas non plus la mèche d’une lampe qui semble s’éteindre, mais il emploiera tous les moyens pour qu’elle recommence à éclairer et à diffuser la lumière. Voilà l’admirable attitude de Jésus envers tous les hommes.
Dans la vie courante nous disons parfois, en parlant d’un malade, que sa maladie « n’a pas de remède » , et l’on considère comme impossible sa guérison. Dans la vie spirituelle il n’en est pas ainsi : Jésus est le Médecin qui ne considère jamais comme irrémédiablement perdus ceux qui sont malades de l’âme. Il ne juge personne irrécupérable. L’homme le plus endurci dans le péché, celui qui est tombé plus d’une fois et en des fautes très graves n’est jamais abandonné par le Maître. Il a pour lui aussi le médicament qui guérit. Il sait voir en chaque homme la capacité de conversion qui existe toujours dans l’âme. Sa patience et son amour ne considèrent personne comme perdu. Et nous ? Allons-nous considérer quelqu’un ainsi ? et si, par malheur, nous nous trouvons nous-mêmes dans cette triste situation, allons-nous ne pas avoir confiance en celui qui a dit de lui-même qu’il est venu chercher et sauver ce qui était perdu ?
Marie Madeleine, le bon larron, la femme adultère ont été un roseau froissé... Et le Seigneur restaure Pierre, abattu par les reniements de sa plus triste nuit, et il ne lui fait même pas promettre de ne pas recommencer à le renier. Il lui demanda seulement : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? C’est la question qu’il nous pose à tous lorsque nous n’avons pas été tout à fait fidèles. M’aimes-tu ? Chaque confession est aussi, et surtout, un acte d’amour. Pensons-y aujourd’hui : comment va notre amour ? comment répondons-nous à cette question que nous pose le Seigneur ?
II. Il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit...
La miséricorde de Jésus pour les hommes n’a pas cessé même un instant, malgré les ingratitudes, les contradictions et la haine qu’il rencontra parfois. L’amour du Christ pour les hommes est profond, parce qu’il se préoccupe en premier lieu de l’âme, pour la conduire, avec son aide efficace, à la vie éternelle ; et, en même temps, cet amour est universel, immense, il s’étend à tout le monde. Jésus est le Bon Pasteur de toutes les âmes, il les connaît toutes et les appelle par leur nom05. Il n’en laisse aucune perdue dans la montagne. Il a donné sa vie pour chaque homme, pour chaque femme. Son attitude lorsque quelqu’un s’éloigne, c’est de lui donner toute l’aide nécessaire pour qu’il revienne, et tous les jours il sort pour voir s’il l’aperçoit au loin. Et si quelqu’un l’a offensé davantage, il essaye de l’attirer à son Cœur miséricordieux. Il n’écrase pas le roseau froissé, il n’achève pas de le casser et ne l’abandonne pas, mais il le répare avec d’autant plus de soin qu’il est plus faible.
Que dit-il à ceux qui sont brisés par le péché, à celui qui ne donne plus de lumière parce qu’il a éteint la flamme divine dans son âme ? Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, je vous soulagerai06. « Il a pitié de la grande misère à laquelle le péché les a conduits ; il les mène au repentir sans les juger avec sévérité. Il est le père de l’enfant prodigue qui embrasse le fils qui s'est rendu malheureux par sa faute ; lui-même pardonne à la femme adultère que l’on était prêt à lapider ; il reçoit la Madeleine repentie et lui ouvre tout de suite le mystère de sa vie intime ; il parle de la vie éternelle à la Samaritaine malgré sa mauvaise conduite ; il promet le Ciel au bon larron. En lui se réalisent vraiment les paroles d’Isaïe : il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit. » 07
Jamais personne n’a aimé ni m’aimera comme le Christ. Personne ne sera plus compréhensif. Lorsque les fidèles de Corinthe étaient divisés, les uns disant « moi, je suis pour Paul » , et d’autres : « moi pour Apollos, moi pour Céphas, moi pour le Christ » , saint Paul leur écrit : Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ?08 Voilà bien le meilleur argument.
Nous ne pouvons jamais nous désespérer... Dieu veut que nous soyons saints, et il met son pouvoir et sa providence au service de sa miséricorde. C’est pourquoi nous ne devons pas non plus laisser passer le temps en regardant notre misère, en perdant Dieu de vue, en nous laissant décourager par nos défauts, tentés de s’exclamer « pourquoi continuer de lutter lorsque je considère combien j’ai péché, combien j’ai manqué au Seigneur ? » Non, nous devons avoir confiance en l’amour et le pouvoir de Dieu notre Père, et en ceux de son Fils, envoyé au monde pour nous racheter et nous fortifier09.
Quel bien pour l’âme que de se sentir aujourd’hui devant le Seigneur comme un roseau froissé qui a besoin de beaucoup de soins, comme la mèche dont la flamme est faible et qui a besoin de l’huile de l’amour divin pour luire comme le Seigneur le veut ! Ne perdons jamais l’espérance si nous nous voyons faibles, pleins de défauts et de misères. Le Seigneur ne nous abandonne pas ; il suffit que nous mettions en pratique les moyens et que nous ne refusions pas la main qu’il nous tend.
III. Cette mansuétude et cette miséricorde de Jésus envers les faibles suggèrent le chemin à suivre pour conduire nos amis jusqu’à lui, car les nations païennes mettent leur espoir en son nom10. Le Christ est la seule espérance vraie du salut du monde.
Pourquoi s’étonner de l’ignorance, des erreurs, de la dureté et des résistances que tant de monde met sur le chemin qui conduit à Dieu ? La sincère estime pour tous, la compréhension et la patience doivent être notre attitude face à cela. Car « écrase le roseau froissé celui qui ne donne pas la main au pécheur ni ne porte la charge de son frère ; et éteint la mèche qui faiblit celui qui méprise, en ceux qui croient encore un peu, la petite étincelle de la foi. » 11
Nos amis, ceux qui nous croisent en diverses circonstances, trouvent-ils dans notre amitié ou dans notre attitude un ferme appui pour leur foi ? Nous devons nous approcher de leur faiblesse pour qu’elle devienne force ; nous devons les voir avec des yeux de miséricorde, comme les regarde le Christ ; avec compréhension, avec une vraie estime, en acceptant le clair-obscur que forment leurs misères et leurs grandeurs. D’un côté nous devons tenir compte de ce que « pour servir les autres par amour du Christ, nous devons être très humains (...). Nous devons comprendre tous les hommes, vivre en harmonie avec tous, les excuser tous, et pardonner à tous.12 » D’un autre côté, « nous ne dirons pas que l’offense à Dieu n’est pas une offense ; nous n’appellerons pas juste ce qui est injuste, ni bien ce qui est mal. Nous ne répondrons pas au mal par un autre mal, mais par une doctrine claire et par des actions droites, noyant ainsi le mal dans une abondance de bien (cf. Rom 12, 21). Alors, le Christ régnera dans notre âme et dans celles de ceux qui nous entourent. 13 »
Les fruits de cette double attitude de compréhension et de force sont si grands — pour soi-même et pour les autres — que l’effort pour voir des âmes en ceux que nous fréquentons chaque jour vaut bien la peine ; ainsi que les voir autant dans le besoin que le Seigneur les voyait.
Il ne suffit pas d’apprécier, affirme un auteur contemporain14, les hommes brillants parce qu’ils sont brillants, les bons parce qu’ils sont bons. Nous devons apprécier tout homme parce qu’il est homme, tout homme, le faible, l’ignorant, celui qui manque d’éducation, le plus obscur. Et nous ne pourrons le faire que si notre conception de ce qu’est l’homme le rend objet d’estime. Le chrétien sait que tout homme est image de Dieu, qu’il a un esprit immortel et que le Christ est mort pour lui. La fréquente considération de cette vérité nous aidera à ne pas nous séparer des autres, surtout lorsque les défauts, les manques d’éducation, les mauvais comportements deviennent plus évidents. En imitant le Seigneur, nous n’écraserons jamais un roseau froissé. Comme le bon samaritain de la parabole, nous nous approcherons du blessé et nous banderons ses blessures, et nous soulagerons sa douleur avec le baume de notre charité. Et un jour nous écouterons des lèvres du Seigneur ces douces paroles : ce que tu as fait à l’un de ceux-ci, c’est à moi que tu l’as fait15.
Personne comme Marie ne connaît le mystère de la miséricorde divine. Elle sait son prix et elle sait combien il est élevé. En ce sens, nous l’appelons aussi Mère de la miséricorde... Mère de la divine miséricorde16 : nous avons recours à elle en terminant notre méditation, sûrs de ce qu’elle nous conduit toujours à Jésus et nous pousse à être, comme son Fils, compréhensifs et miséricordieux.
01. Cf. Mc 3, 7. — 02. Mt 12, 15-16. — 03. Is 42, 1-4. — 04. Cf. B. ORCHARD et autres, Verbum Dei, vol. II. — 05. Mt 11, 5. — 06. Mt 11, 28. — 07. R. GARRIGOU-LAGRANGE, Le Sauveur. — 08. 1 Cor 1, 13. — 09. Cf. B. PERQUIN, Abba, Père. — 10. Mt 12, 21. — 11. SAINT JÉRÔME, dans Catena Aurea, vol. II. — 12. SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 182. — 13. IDEM. — 14. Cf. J. SHEED, Société et bon sens. — 15. Cf. Mt 25, 40. — 16. Cf. JEAN-PAUL II, Enc. Dives in misericordia, 30 novembre 1980, 9.