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16e DIMANCHE. ANNÉE A

28. LE BON GRAIN ET L’IVRAIE

— Une actualité permanente de la parabole du bon grain et de l’ivraie.

— Utiliser les moyens à notre portée pour diffuser une saine doctrine.

— Étouffer l’ivraie par l’abondance de la saine semence.

I. Le Seigneur nous propose dans l’Évangile de la Messe la parabole du blé et de l’ivraie01. Le monde est un champ où le Seigneur sème continuellement la semence de sa grâce : semence divine qui, lorsqu’elle prend racine dans l’âme, produit des fruits de sainteté. Avec quel amour Jésus-Christ nous donne sa grâce ! Pour lui, chaque homme est unique, et pour le racheter il n’hésita pas à assumer notre nature humaine. Il nous prépara comme de la bonne terre et nous laissa sa doctrine de salut. Mais pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla.

L’ivraie est une plante qui pousse généralement au milieu des céréales et croît en même temps qu’elles. Elle ressemble tellement au blé qu’avant que l’épi ne soit formé il est très difficile de l’en distinguer, même pour l’œil expert du laboureur. En plus , elle se différencie par son épi plus maigre et son fruit plus petit ; elle se distingue surtout parce que l’ivraie non seulement est stérile mais encore, mélangée à la bonne farine, elle contamine le pain et est nuisible pour l’homme02. Semer de l’ivraie parmi le blé était un cas de vengeance personnelle qui existait souvent en Orient. Les paysans appréhendaient beaucoup la nocivité de l’ivraie, car elle pouvait entraîner la perte de toute une récolte.

Les Pères de l’Église ont vu dans l’ivraie une image de l’erreur et de l’hérésie03, qui, surtout au début, peut se confondre avec la vérité, « parce que le propre du démon est de mélanger l’erreur avec la vérité »04. Or l’erreur entraîne des conséquences souvent catastrophiques pour le peuple de Dieu.

La parabole n’a rien perdu de son actualité : des chrétiens se sont endormis et ont permis à l’ennemi de semer la mauvaise graine dans l’impunité. Des erreurs ont surgi sur presque toutes les vérités de la foi et de la morale. Combien nous devons être vigilants, nous et ceux qui d’une certaine façon dépendent de nous, devant ces publications, ces programmes de télévision, les lectures… qui peuvent être des véritables semences d’erreurs ! Soyons en permanence attentifs aux moyens par lesquels nous parvient la formation, la doctrine de la foi.

Il faut veiller jour et nuit, et ne pas se laisser surprendre ; veiller pour pouvoir être fidèles aux exigences de la vocation chrétienne, pour ne pas laisser pénétrer l’erreur qui mène rapidement à la stérilité et à l’éloignement de Dieu. Vigilance de notre cœur, sans fausse excuse d’âge ou d’expérience, et vigilance pour ces personnes que Dieu nous a confiées.

II. Depuis les origines de l’humanité, l’erreur et l’ignorance ont fait beaucoup de ravages. Le prophète Osée, regardant son peuple et le voyant loin du bonheur auquel il était appelé, écrivit : mon peuple périt faute de connaissance05. Nous voyons tellement d’âmes qui sont tristes, plongées dans le péché, dans l’affliction, dans la désorientation, parce qu’elles ne connaissent pas le vrai Dieu ! Bien des personnes se laissent entraîner par les modes et par les idées imposées par un petit groupe de gens haut placés et influents ou se laissent impressionner par de faux raisonnements, souvent avec la complicité des passions désordonnées.

L’adversaire de Dieu et des âmes utilise tous les moyens possibles ; les nouvelles sont défigurées, on en passe d’autres sous silence, on propage des idées qui détruisent le mariage à travers des feuilletons de télévision, ici ou là on ridiculise la valeur de la chasteté ou du célibat. On soutient l’avortement ou l’euthanasie. On sème la méfiance vis à vis des sacrements. On véhicule une idée païenne de la vie, comme si le Christ n’était pas venu nous racheter et nous rappeler qu’il nous attend au Ciel. Et tout cela avec une constance remarquable. L’ennemi ne se repose pas.

Et nous qui voudrions suivre les pas du Maître, allons-nous rester inactifs, comme si les choses étaient irréparables, comme s’il n’y avait aucune solution ? L’on peut donner à l’histoire une direction différente parce qu’elle n’est pas prédéterminée au mal et Dieu nous a donné la liberté pour que nous sachions la conduire à lui. Voici quelle est la tâche commune : que chaque chrétien, où qu’il soit, assume la mission de faire sortir les hommes de l’ignorance et de l’erreur. Il y a des professions qui ont une plus grande influence dans la vie publique, mais nous pouvons et nous devons, à tous les niveaux, semer la parole de vérité avec sympathie, avec amabilité, avec tact, dans notre propre famille, parmi nos amis, nos collègues de travail ou d’études, dans le milieu où nous vivons : en montrant avec courage la beauté de la vérité, en diagnostiquant l’erreur ; en proposant des moyens de formation opportuns, tels que des retraites, des cercles d’étude, la direction spirituelle, en conseillant des livres, en encourageant la bonne volonté des autres à se comporter en chrétiens. Beaucoup alors se sentiront fortifiés par notre sérénité et notre fermeté, et pourront faire face à ces erreurs ; eux-mêmes se transformeront en foyers de lumière pour d’autres qui marchent encore peut-être dans l’obscurité. Et nous verrons s’accomplir ces mots de Tertulien : « on cesse de haïr quand on cesse d’ignorer » 06. Tirons-nous profit des opportunités que présente la vie ordinaire pour semer la bonne nouvelle du Christ ? À l’occasion d’un voyage, lorsque nous lisons le journal, lorsque nous avons une conversation avec des voisins, dans l’éducation des enfants, lorsque nous votons... Des opportunités surgiront spontanément, comme une partie de la vie ; d’autres fois, avec l’aide de la grâce et avec tact, nous saurons les susciter. Ainsi nous servirons le Christ, puisque nous serons sa voix dans le monde.

III. Voilà le grand programme : étouffer l’ivraie par la surabondance du bien : vaincre le mal par le bien07, en essayant soi-même de mener une vie cohérente. Le Seigneur nous appelle à chercher la sainteté au milieu du monde, dans l’accomplissement des devoirs ordinaires ; et cet appel réclame de nous une présence active dans les réalités humaines. Il ne suffit pas de se lamenter face aux erreurs, surtout en un moment où « une subtile persécution condamne l’Église à mourir d’inanition : on la relègue hors de la vie publique et, surtout, on l’empêche d’intervenir dans l’éducation, dans la culture, dans la vie familiale.

« Ces droits ne nous appartiennent pas : ils appartiennent à Dieu et c’est à nous, les catholiques, qu’il les a confiés... pour que nous les exercions !08 »

Il est temps de sortir à visage découvert, de se servir de tous les moyens, petits ou grands, avec l’idée bien présente à l’esprit de ne gaspiller aucune occasion d’agir. Disons aussi à nos amis, à ceux qui suivent le Maître ou commencent à faire leurs premiers pas derrière lui, qu’il a vraiment besoin d’eux. Dans notre prière aujourd’hui, demandons-nous : que puis-je faire — dans ma famille, dans mon travail, à l’école, dans le groupe social ou sportif auquel j’appartiens, auprès de mes voisins — pour que le Christ soit réellement présent dans leur cœur ? De quels moyens de formation pourront-ils le mieux profiter ?

Les modes passent, et c’est pourquoi l’effort, la joie et la ténacité changent les courants contraires à la doctrine du Christ. La première lecture de la Messe nous encourage à avoir confiance dans le pouvoir de Dieu : Tu démontres ta force à ceux qui doutent de ton total pouvoir et tu réprimes l’audace de ceux qui ne le connaissent pas09. Rien n’est irréversible s’il y a des hommes et des femmes qui aiment le Christ et luttent saintement pour que les coutumes et les mœurs mènent vers Dieu. Pour cela il faut l’aide de la grâce qui ne manque pas. Il faut aussi que chacun veuille réellement être instrument du Seigneur là où il vit, montrer par son exemple et sa parole que la doctrine de Jésus-Christ est la seule qui puisse apporter le bonheur et la joie au monde : « Votre formation doit être telle que vous dégagiez tout naturellement votre propre “ambiance”, afin de donner “votre ton” à la société dans laquelle vous vivez.

« Alors, si tu acquiers cet esprit, je suis certain que tu me diras, stupéfait comme les premiers disciples devant les premiers miracles qu’ils opéraient au nom du Christ : “Nous avons tellement d’influence sur l’ambiance !” »10

01. Mt 13, 24-43. — 02. Cf. F. PRAT, Jésus-Christ, sa vie, sa doctrine, son œuvre. — 03. Cf. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 47 ; SAINT AUGUSTIN, dans Catena Aurea, vol. II ; etc. — 04. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, dans Catena Aurea, vol. II. — 05. Os 4, 6. — 06. TERTULIEN, Ad nationes, 1, 1. — 07. Cf. Rom 12, 21. — 08. SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n.310. — 09. Sag 12, 17. — 10. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n.376.



16e DIMANCHE. ANNÉE B

29. LE REPOS

— Sanctifier la fatigue.

— Le repos chrétien.

— Le sens des fêtes chrétiennes.

I. Dans la première lecture01, le Prophète Jérémie nous dit : Je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis (...). Je les ramènerai dans leurs pâturages, elles seront fécondes et se multiplieront. La prophétie fait référence au soin et à l’attention du Messie envers tous les hommes et chacun d’eux. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre, lisons-nous dans le Psaume responsoriel02.

L’Évangile03 montre la sollicitude de Jésus envers ses disciples, fatigués après une mission apostolique dans les villes et les villages voisins. Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu, leur dit-il. Et l’Évangile explique que ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient si nombreux qu’on n’avait même pas le temps de manger. Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l’écart. Qu’a pu alors leur demander, et leur dire Jésus ?

Une vie au service du Christ, de la famille, de la société, est remplie à ras bord de travail et de don de soi. C’est pourquoi nous ne devons pas nous étonner d’être fatigués et d’avoir besoin de repos. Pendant nos temps libres, nous récupérons des forces en évitant de nuire à notre santé, pour mieux servir. En effet, si nous ne ménageons pas notre santé, cela aura des répercussions sur notre entourage : les enfants, la femme, le mari, les frères, les amis… et sur la qualité de ce que nous offrons à Dieu. Si nous ne nous soignons pas, cela aura des conséquences sur notre apostolat, sur l’attention aux autres et la formation des personnes que le Seigneur nous a peut-être confiées.

Dans certains cas, c’est un devoir de prendre du repos. « La corde ne peut pas supporter une tension ininterrompue, et les extrémités de l’arc ont besoin d’un peu de relâchement, si l’on veut pouvoir tendre à nouveau l’arc sans qu’il soit devenu inutile pour l’archer 04. » Le Seigneur attend beaucoup de nous et veut que nous soyons en bonne forme physique. « Combien Dieu nous aime, frères, s’exclamait saint Augustin, si lorsque nous nous reposons, il en arrive à dire que lui-même se repose ! 05 » Un chrétien sanctifie sa fatigue en aimant Dieu même à travers elle. Et si, malgré la fatigue, les circonstances nous obligent à continuer notre tâche, ayons recours au Seigneur. Lui, qui terminait si souvent ses journées exténué, il nous comprendra parfaitement et nous aidera tout particulièrement.

II. Pendant de longues périodes, peut-être semblera-t-il dur de ne pas être en bonne santé et de devoir malgré tout conjuguer le travail, la maison, l’étude… Cette situation ne doit pas nous décourager : la nature humaine est faible, et cela prouve que nous travaillons de notre mieux. « Il y a des jours, disait sainte Thérèse avec une grande simplicité, où un seul mot m’afflige et je voudrais quitter ce monde, parce qu’il me semble que tout me fatigue.06 » Offrons ces jours-là à Dieu, car dans ces moments aussi il est près de nous, et il veut que nous prenions les mesures adaptées à chaque cas : voir un médecin s’il le faut, et obéir à ses prescriptions ; dormir un peu plus ; faire une promenade, lire un bon livre… Le Seigneur permet tout cela, pour que nous mesurions notre détachement vis-à-vis de notre santé, pour que nous nous efforcions de sourire même si cela coûte beaucoup et qu’ainsi notre charité progresse. Et si notre cœur semble sec et sans force pour prier, offrons ces moments d’épuisement à Dieu. Cela peut être une grande source de bienfaits surnaturels.

Venez à l’écart… et reposez-vous un peu, nous dit le Maître. Dans le repos, ne centrons pas notre attention sur nous-mêmes, mais cherchons le Christ, car l’Amour est sans repos. « À n’importe quel endroit où l’homme se dirige, s’il ne s’appuie pas en Dieu il trouvera toujours la douleur 07 » , dit saint Augustin. Au moins la douleur d’avoir laissé Dieu de côté.

Employer le temps des vacances à ne rien faire ? « Se reposer c’est faire le plein : amasser des forces, faire provision d’idéaux, de projets... En peu de mots : changer d’occupation, pour revenir ensuite, avec un nouvel entrain, aux occupations habituelles08. » Profiter de ce temps pour enrichir notre vie chrétienne, aimer Dieu davantage, vivre les temps de prière et de méditation, nous donner aux autres en nous oubliant nous-mêmes. Leur joie et leur bonheur contribueront en bonne partie à notre repos.

Nombreux sont ceux qui laissent de côté leur vie surnaturelle en choisissant imprudemment, des sites de vacances à l’ambiance morale dégradée, où une personne conséquente avec sa vie chrétienne ne peut vivre décemment. Il serait triste que quelqu’un qui s’efforce de mener une vie chrétienne semble approuver par sa présence le triste spectacle de ces ambiances de vacances, au risque d’offenser le Seigneur. Ce serait encore plus grave pour des parents de coopérer à ce que leurs enfants et les personnes qui dépendent d’eux risquent une blessure peut-être irréparable à l’âme : ce serait comme charger la conscience de leurs propres péchés et de ceux des enfants.

Le Seigneur pourrait dire à certains : « Pourquoi continues-tu à cheminer sur des chemins difficiles et pénibles ? Le repos n’est pas là où tu le cherches. Tu fais bien de chercher ce que tu cherches ; mais tu dois savoir que ton but n’est pas là où tu le cherches. Tu cherches la vie heureuse dans la région de la mort. Elle n’est pas là ! Comment se peut-il qu’il y ait une vie heureuse là où il n’y a même pas de vie ?09 »

Certains milieux oublient la doctrine morale de la coopération au mal ; mais si nous désirons être chrétiens et que beaucoup d’autres le soient, nous rappellerons à bon escient et sans simplismes que si le repos est un devoir, il ne l’est pas d’une façon absolue : le bien de l’âme, la sienne et celle des autres, passe avant le bien corporel. Les vacances ne doivent pas signifier maladie spirituelle, négligence ou appauvrissement de l’âme ! Avec un peu de bonne volonté, il sera toujours possible de trouver le moyen de se reposer en restant toujours près de Dieu, en état de grâce, et de profiter de ce temps pour renforcer des amitiés et réaliser un apostolat fécond.

III. « Que les chrétiens collaborent donc aux manifestations et aux actions culturelles collectives qui sont de leur temps, qu’ils les humanisent et les imprègnent d’esprit chrétien 10. » Une de nos tâches prioritaires consiste donc à ouvrir des horizons enthousiasmants à une société dans laquelle beaucoup ont de plus en plus de temps libre. Un peu partout les législations tendent à diminuer le temps de travail, à rallonger les week-end et les vacances. Rendre leur sens aux fêtes religieuses, Noël, Semaine Sainte, dimanches et autres fêtes du Seigneur et de la Vierge devient un apostolat urgent, car ceux que ces jours éloignent de Dieu sont nombreux.

Les fêtes ont une importance décisive pour aider les hommes à mieux recevoir l’action de la grâce divine et leur permettre de lui répondre plus généreusement. La sainte Messe est le cœur de la fête chrétienne. Il y aurait peu de sens à négliger ce premier devoir envers Dieu ou de le reléguer à une heure qui ne ferait que combler un trou dans une journée occupée à mille autres activités. Ce serait le signe d’un moindre amour de Dieu chez un chrétien qui voudrait que Dieu soit le centre de sa vie. Le meilleur moment de la journée doit être pour Dieu, spécialement les jours de fête, même si cela demande de changer ses plans.

Lorsque Jésus se dirigea en barque avec les siens dans un endroit désert, continue l’Évangile de la Messe, beaucoup les virent s’éloigner et, à pied, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement. Ni Jésus ni ses disciples ne purent se reposer ce jour-là. Le Seigneur nous enseigne ici que les besoins des autres passent avant les nôtres. Nous devrons souvent retarder le repos parce que d’autres ont besoin de nous. Faisons-le avec la même joie que le Seigneur lorsqu’il s’occupa de cette foule qui avait besoin de lui. Détachons-nous de nous-mêmes.

01. Jr 23, 1-6. — 02. Ps 22, 1-6. — 03. Mc 6, 30-34. — 04. SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Oraison 26. — 05. SAINT AUGUSTIN, Commentaire sur les Psaumes, 131, 12. — 06. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Chemin de perfection, 38, 6. — 07. SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, 4, 10, 15. — 08. Cf. SAINT J. ESCRIVA, o. c., n.514. — 09. SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, 4, 12, 18 ; cf. Commentaire sur les Psaumes, 33, 2. — 10. CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 61.



16e DIMANCHE. ANNÉE C

30. LE TRAVAIL DE MARTHE

— À Béthanie, l’on recevait et l’on accueillait bien le Seigneur. L’amitié avec Jésus.

— La présence de Dieu dans le travail.

— Travail et prière.

I. Seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. On va vous apporter un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher du pain et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin, puisque vous êtes passé près de votre serviteur !01 Voilà les paroles qu’Abraham adressa à Yahweh lorsqu’il lui apparut, sous les traits d’un pèlerin, aux chênes de Mambré, à l’heure la plus chaude du jour. Abraham lui donna à manger et l’accueillit chaleureusement. Dieu n’oubliera jamais cette hospitalité.

L’Évangile de la Messe raconte l’arrivée de Jésus avec ses disciples à Béthanie02, chez ses amis Marthe, Marie et Lazare. Jésus passe en allant vers Jérusalem et s’arrête à Béthanie, située à environ trois kilomètres de la Ville sainte. Il arrive chez ceux qu’il aimait, avec ses disciples, et se repose après une longue journée. Là, parmi ses amis, le Seigneur est bien ; il y est toujours reçu avec affection. Ainsi devons-nous traiter et accueillir Jésus, qui se trouve dans le Tabernacle des églises. Nous n’avons pas de meilleur ni de plus fidèle ami. Existe-t-il quelqu’un que nous devions traiter avec plus de délicatesse et de confiance ?

Dans ce climat d’amitié, les sœurs agissent avec naturel et simplicité, tout en montrant des aptitudes différentes. Marthe était accaparée par les multiples occupations du service ; il semble qu’elle soit l’aînée (saint Luc dit : une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison), et c’est elle qui s’occupe avec beaucoup d’attention de recevoir le Seigneur et ceux qui l’accompagnent ; le travail devait être lourd. S’occuper d’un groupe si nombreux, peut-être à l’improviste, n’est pas une tâche facile. Malgré son désir de bien faire, Marthe perd tout à coup sa sérénité, car il lui manque sans doute la droiture d’intention. Marie, en revanche, assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole, en se désintéressant apparemment des préparatifs du repas. « Marthe, dans son effort pour préparer à manger au Seigneur, était occupée à une foule de choses. Marie, sa sœur, préféra que le Seigneur lui donne, à elle, à manger. Elle oublia sa sœur et s’assit aux pieds du Seigneur, où, sans rien faire, elle écoutait sa parole. 03 » L’exemple de Marthe et Marie nous montre qu’avec l’aide de la grâce, nous devons apprendre l’harmonie de la vie chrétienne, qui se manifeste dans l’unité de vie — unir Marthe et Marie — de telle manière que l’amour de Dieu, et la sainteté personnelle, qui est inséparable du désir apostolique, se manifestent aussi dans la droiture de notre travail.

II. Marthe s’adresse à Jésus avec une grande confiance en se plaignant : Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m’aider.

Pendant des siècles on a présenté ces deux sœurs comme deux modèles de vie opposés : en Marie on a voulu voir la contemplation, la vie d’union avec Dieu ; en Marthe, la vie active, le travail, « mais la vie contemplative ne consiste pas à être aux pieds de Jésus sans rien faire : cela serait un désordre, et même une pure et simple fainéantise 04 » . Le travail, les occupations sont « l’axe sur lequel s’appuie et pivote l’appel à la sainteté qui nous a été adressé 05 » , le lieu où nous rencontrons Dieu et où nous pouvons exercer toutes les vertus humaines et surnaturelles. Sans un travail sérieux, fait consciencieusement, avec prestige professionnel, il serait difficile, impossible peut-être, d’avoir une vie intérieure profonde et d’exercer un apostolat efficace au milieu du monde.

Pendant longtemps on a pensé que les occupations séculières étaient une entrave à la vie de prière. Alors que c’est là, au milieu de ces travaux et par eux et non pas malgré eux, que Dieu demande à la majorité des chrétiens de sanctifier le monde, de se sanctifier en lui, par la prière qui vivifie et qui leur donne un sens 06. Ce fut là le fond de la prédication du fondateur de l’Opus Dei, qui a invité des milliers d’hommes et de femmes à trouver Dieu à travers leur occupation quotidienne. S’adressant à un groupe nombreux, il disait : « Vous devez maintenant comprendre — avec une clarté nouvelle — que Dieu vous appelle à le servir dans et à partir des tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : c’est dans un laboratoire, dans la salle d’opérations d’un hôpital, à la caserne, dans une chaire d’université, à l’usine, à l’atelier, aux champs, dans le foyer familial et au sein de l’immense panorama du travail, c’est là que Dieu nous attend chaque jour. Sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c’est à chacun d’entre vous qu’il appartient de le découvrir (...).

« Il n’y a pas d’autre chemin (...) : ou nous savons trouver le Seigneur dans notre vie ordinaire, ou nous ne le trouverons jamais. Voilà pourquoi je puis vous dire que notre époque a besoin qu’on restitue, à la matière et aux situations qui semblent les plus banales, leur sens noble et originel, qu’on les mette au service du Royaume de Dieu, qu’on les spiritualise, en en faisant le moyen et l’occasion de notre rencontre continuelle avec Jésus-Christ 07. » Avoir l’amour de Marie tout en faisant le travail de Marthe.

Jésus répond à cette femme simplement : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. Cela veut dire : Marthe, tu es occupée par de nombreuses tâches, mais tu m’oublies ; tu es débordée par de nombreux travaux, mais tu négliges l’essentiel : l’union à Dieu, la sainteté personnelle. Cette inquiétude, cette agitation, ne sont pas bonnes si tu oublies que Dieu est présent dans le travail, et si elles te font perdre la présence de Dieu tout en travaillant ; mais le travail en soi est bon et nécessaire.

Jésus ne juge pas l’activité de Marthe, ni le comportement de Marie. Il a une vision plus profonde, plus essentielle : l’attitude intérieure de Marthe. Elle est tellement absorbée par son travail qu’elle en oublie presque le plus important : la présence du Christ dans sa maison. Le Seigneur ne pourrait-il nous faire le même reproche affectueux ? Et pourtant nous ne pouvons pas laisser de côté le “Seigneur des choses” pour les “choses du Seigneur”. Nos soucis, nos travaux, et même les tâches apostoliques les plus saintes ne doivent pas nous absorber au point d’oublier le Seigneur.08

III. Nous devrions tendre vers une telle unité de vie que le travail lui-même nous mène à être en présence de Dieu et que les moments expressément consacrés à la prière nous aident à mieux travailler, car « entre les occupations temporelles et la vie spirituelle, entre le travail et la prière, il ne peut pas exister seulement un “armistice” plus ou moins réussi ; il doit y avoir entre eux une pleine union, une fusion sans résidu. Le travail alimente la prière et la prière “imbibe” le travail. Et cela jusqu’au point que le travail en lui-même, en tant que service fait à l’homme et à la société — et, par conséquent, avec les exigences du professionnalisme —, se transforme en prière agréable à Dieu.09 »

Pour en arriver là, ayons recours aux industries humaines, c’est-à-dire aux choses qui nous rappellent que notre travail est pour Dieu, qu’il est là et qu’il regarde nos œuvres : se souvenir qu’il est simplement présent, peut-être à peu de distance, dans un oratoire ou dans l’église proche. « Là, à partir de ce lieu de travail, laisse s’échapper ton cœur vers le Seigneur, auprès du Tabernacle, afin de pouvoir lui dire, sans faire de choses bizarres : mon Jésus, je t’aime.

« — N’aie pas peur de l’appeler ainsi : mon Jésus ; n’aie pas peur de le dire souvent.10 »

Nos occupations quotidiennes seront ainsi un lieu où nous pratiquons la charité, la mortification, un lieu où l’on rend service aux autres, avec joie et optimisme, un lieu de compréhension mutuelle et d’amitié... En définitive, un lieu de sanctification.

Ne cherchons pas seulement la satisfaction du désir accompli ou notre réalisation personnelle dans le travail. Essayons de nous unir au Christ à tout moment : voilà ce qui importe le plus ! À la fin de notre prière, prions la Vierge Marie, pour qu’elle nous donne le goût du travail bien fait de Marthe et la vie d’union avec Dieu de Marie.

01. Première lecture. Gen 18, 1-5. — 02. Lc 10, 38-42. — 03. SAINT AUGUSTIN, Sermon 103, 3. — 04. A. DEL PORTILLO, Homélie, 20 juillet 1986, dans Romana, Année II, n.3, p.268. —5. SAINT J. ESCRIVA, Amis de Dieu, 62. — 06. Cf. J. L. ILLANES, La sanctification du travail. — 07. Entretiens avec Monseigneur Escrivá de Balaguer. — 08. Cf. JEAN-PAUL II, Allocution, 20 juin 1986. — 09. A. DEL PORTILLO, Travail et prière, dans la Revue Palabra, mai 1986, p. 30. — 10. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n.746.


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