Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

18e DIMANCHE. ANNÉE C

48. ÊTRE RICHES EN DIEU

— Seul le Seigneur peut remplir notre cœur.

— Notre vie est courte : en profiter pour gagner le Ciel.

— Mettre à profit le temps face à Dieu. Le détachement.

I. Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ. Recherchez donc les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre01, nous exhorte saint Paul dans la deuxième lecture de la Messe. Car les biens d’ici-bas durent peu et ne remplissent pas le cœur humain, aussi abondants soient-ils.

La vie de l’homme sur la terre est brève02, et la plus grande partie se déroule dans la douleur et les fatigues ; tout se dissipe comme le vent et laisse à peine quelques traces derrière soi03 ; dans le meilleur des cas on peut constituer une grande fortune, que l’on devra de toute façon laisser à d’autres. À quoi se réduisent tant d’efforts et de fatigues, si l’on n’emporte pas avec soi ce que l’on obtient ? Vanité des vanités ! Tout est vanité, nous rappelle l’autre lecture de la Messe04.

Face à cette vanité et à ce manque de sens, face à ce qui est inconsistant, Dieu est le Rocher : Venez, chantons avec allégresse en l’honneur du Seigneur ! Acclamons le Rocher d’où nous vient le salut ! Présentons-nous devant lui avec des louanges !…05 Dieu seul donne un sens à notre vie, à notre travail, à nos douleurs.

Cependant le cœur de l’homme cherche toujours avec une grande facilité les choses d’ici-bas qui n’ont aucune dimension transcendante, il tend à s’attacher à elles comme si c’était la seule chose valable, la principale, et à oublier ce qui est réellement important. Dans l’Évangile de la Messe06, le Seigneur profite de l’occasion que lui donne une question sur une distribution d’héritage, pour nous enseigner la vraie réalité des choses à la lumière de la caducité de ce qui est terrestre. Si nous pensons à notre propre mort, vers laquelle nous cheminons plus ou moins rapidement, cela nous éclairera sur le sens de la vie et des biens. Le Seigneur dit : Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté. Il se demandait : Que vais-je faire ? je ne sais pas où mettre ma récolte. Puis il se dit : …je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands… Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence…

Le Seigneur nous enseigne ainsi que mettre tout notre cœur, qui est fait pour l’éternité, dans la richesse matérielle est une sottise, car elle n’apporte ni le bonheur ni un sens à la vie humaine : la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses07. Le riche agriculteur de la parabole révèle son idéal de vie dans le dialogue qu’il entreprend avec lui-même. On le voit sûr de lui-même parce qu’il a des biens, base de sa stabilité et de son bonheur. Pour lui, vivre consiste, comme pour beaucoup, à jouir le plus possible : peu travailler, manger, boire, jouir de l’existence, disposer de biens en réserve pour de nombreuses années. Voilà son idéal ; on n’y trouve aucune référence à Dieu ni aux autres. Rien qui le pousse à avoir le besoin de partager avec d’autres les biens reçus.

Tout ce qui n’est pas construit sur Dieu est mal construit. La sécurité que donnent les biens matériels est fragile, et insuffisante, parce que notre vie ne peut se remplir que de Dieu.

Demandons-nous aujourd’hui, dans notre prière, où est notre cœur. Sachant que notre destin définitif est le Ciel, ne devons-nous pas poser des actes concrets de détachement de ce que nous possédons et utilisons, et voir ce que nous pouvons faire pour d’autres personnes qui sont davantage dans le besoin (partager nos biens, et donner notre temps à des tâches apostoliques…) ?

II. Dans le dialogue qu’a le riche agriculteur avec lui-même intervient un autre personnage, Dieu, dont il n’avait pas tenu compte, et qui, par ses paroles, révèle que cet homme s’est trompé lorsqu’il a programmé sa vie : Tu es fou, lui dit-il, cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? Tout aura-t-il été inutile ? Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu.

Notre passage sur terre est un temps de mérite ; le Seigneur lui-même nous l’a donné. Saint Paul rappelle que nous n’avons pas ici une cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir08. Le Seigneur viendra nous appeler, nous demander des comptes sur les biens qu’il nous aura laissés en dépôt pour que nous les administrions bien : l’intelligence, la santé, les biens matériels, la capacité d’amitié, la possibilité de rendre heureux ceux qui nous entourent… Le Seigneur viendra une seule fois, peut-être lorsque nous l’attendons le moins, comme le voleur dans la nuit09, comme l’éclair dans le ciel10, et il désire tant nous trouver bien disposés ! S’obstiner à s’attacher à ce qui est d’ici-bas, oublier que notre but est le Ciel, est un mauvais choix. Fou, c’est le mot adressé par Dieu à cet homme dont la vie s’achève. Certes, le chrétien chemine les pieds sur la terre, avec des désirs et des idéaux humains, en sachant prévoir le futur pour lui-même et pour ceux qui dépendent de lui, comme un bon père et une bonne mère de famille, mais sans oublier que nous sommes tous des pèlerins, et seulement des « acteurs en scène. Que personne ne se croie ni roi ni riche, car à la fin de l’acte nous nous trouverons tous pauvres. 11 » Les biens sont de simples moyens pour atteindre le but que le Seigneur nous a indiqué, pas le but de nos jours ici sur terre.

La vie est courte et limitée dans le temps : cette nuit même, on te redemande ta vie. Le temps est court : cette nuit même, peut-être. Nous aussi, nos jours sont comptés, nous sommes dans les mains de Dieu. Dans un certain délai, court peut-être, nous nous trouverons face à face avec lui, alors que nous avions peut-être imaginé notre passage sur terre vaguement éternel !

La méditation de la fin terrestre nous aide à sanctifier le travail — redimentes tempus — récupérant le temps perdu12, et à profiter de toutes les circonstances de cette vie pour mériter et réparer pour les péchés, se détacher effectivement de ce que nous avons et utilisons. Un jour sera notre dernier jour. Aujourd’hui sont morts, ou mourront, des milliers de personnes dans des circonstances diverses, sans penser peut-être qu’elles n’auraient plus d’autres jours pour réparer pour leurs péchés et remplir un peu plus leur besace pour l’éternité. Les unes sont mortes le cœur attaché à des affaires de peu d’importance pour l’existence définitive au-delà de la mort ; d’autres avaient leur vue et leur cœur placés peut-être dans les mêmes affaires, mais orientées vers Dieu. Celles-ci trouveront un trésor merveilleux, celui que ni les vers ni la rouille13 ne peuvent détruire.

III. Au moment de la mort, l’état de l’âme reste fixé pour toujours. Il n’y a ensuite aucun changement possible : le destin qui nous attend dans l’éternité est donc la conséquence de l’attitude que nous aurons prise lors de notre passage sur terre : qu’un arbre tombe au midi ou au nord, à la place où l’arbre est tombé, là il sera14. C’est pourquoi le Seigneur met si fréquemment en garde pour que nous soyons vigilants15 : la mort n’est pas la fin de l’existence, mais le début d’une nouvelle vie. Le chrétien ne peut mépriser l’existence temporelle ni la sous-estimer, car elle sert de préparation à l’existence définitive avec Dieu au Ciel. Seul celui qui devient riche devant Dieu par la sanctification de ce qui est ordinaire et la sage utilisation des biens matériels, accumule des trésors que Dieu reconnaît comme tels, et tire profit de ces jours terrestres. Le reste est un mirage : L’homme passe comme une ombre ; c’est en vain qu’il s’agite ; il amasse et il ignore qui recueillera16.

Si les biens que nous avons et que nous utilisons tendent vers la gloire de Dieu, nous saurons les utiliser avec détachement, et nous ne nous plaindrons pas s’ils viennent à manquer parfois. Leur carence, lorsque le Seigneur le permet, ne nous enlèvera pas la joie : heureux dans l’abondance comme dans la pénurie, parce que les biens ne sont pas l’objet suprême de la vie ; et nous saurons partager ce que nous possédons, que ce soit peu ou beaucoup, avec ceux qui sont dans le besoin : en créant un emploi si nous pouvons le faire, en aidant à promouvoir des œuvres de culture et de formation, en contribuant avec générosité au soutien d’œuvres d’assistance et de l’Église.

La considération de la mort enseigne aussi à bien profiter des jours, car le temps que nous avons devant nous n’est pas très long. « Mes enfants, ce monde passe très vite. Nous ne pouvons pas perdre notre temps, qui est court (…). Je comprends très bien l’exclamation adressée par saint Paul aux Corinthiens : tempus breve est ! comme notre passage sur terre dure peu de temps ! Pour un chrétien cohérent, ces paroles retentissent au plus profond du cœur comme un reproche de son manque de générosité, et comme une invitation constante à être loyal. Vraiment, notre temps est court pour aimer, pour donner, pour réparer. 17 » Allons-nous le gaspiller en laissant notre cœur s’attacher à quatre bricoles qui ne valent pas grand chose ?

La méditation des vérités éternelles est un bon antidote au péché et une aide efficace pour donner à sa vie son vrai sens. Elle aide à faire avec soin son travail, chaque jour, à améliorer les rapports avec les autres, à accomplir ses devoirs de charité, spécialement envers les plus nécessiteux. Ce sera vraiment notre principale lettre de créance devant Dieu.

01. Deuxième lecture. Col 3, 1-5 ; 9-11.ÊÑ 2. Sag 2, 1.ÊÑ 3. Ps 89, 10.ÊÑ 4. Ec 1, 2.ÊÑ 5. Ps 94.ÊÑ 6. Lc 12, 13-21.ÊÑ 7. Lc 12, 15.ÊÑ 8. Heb 13, 14.ÊÑ 9. Mt 25, 43.ÊÑ 10. Mt 24, 27.ÊÑ 11. Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Lazare, 2, 3.ÊÑ 12. Eph 5, 16.ÊÑ 13. Mt 6, 20.ÊÑ 14. Ec 11, 3.ÊÑ 15. Cf. Mt 24, 42-44 ; Mc 13, 32-37.ÊÑ 16. Ps 39, 7.ÊÑ 17. Saint J. Escriva, Bulletin d’information sur le procès de sa béatification, n. 1, p. 4.



18e SEMAINE. LUNDI

49. L’OPTIMISME CHRÉTIEN

— Être surnaturellement réaliste, c’est compter toujours sur la grâce du Seigneur.

— L’optimisme chrétien est une conséquence de la foi.

— L’optimisme est fondé aussi sur la Communion des saints.

I. Une grande multitude a suivi Jésus loin des villes et des villages habités01, sans se préoccuper des distances, de la chaleur ou du froid, parce qu’ils sont grandement dans le besoin et qu’ils se sentent bien accueillis. Ils sont attentifs aux paroles de Jésus qui donnent un sens à leur vie, et ils en oublient ce qu’il y a pourtant de plus élémentaire : ils n’ont pas de provisions pour manger et il n’y a pas de lieu où en acheter. Cela ne semble guère les préoccuper, ni eux ni Jésus. Mais les disciples se rendent compte de la situation et, à la tombée du jour, ils s’approchent du Maître et lui disent : L’endroit est désert et il se fait tard. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter à manger. Voilà la réalité, qui semble évidente. Mais Jésus connaît une réalité plus haute, riche de possibilités que les disciples les plus intimes semblent méconnaître. C’est pourquoi il leur répond : Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais eux, connaissant bien leur indigence, lui disent : Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons.

Les disciples voient la réalité objective : ils sont bien conscients qu’avec ces seuls aliments ils ne peuvent pas donner à manger à une foule ! Il nous arrive la même chose sans doute lorsque nous calculons nos forces et nos possibilités : les difficultés de la vie et de l’apostolat nous dépassent. La simple objectivité humaine conduirait plutôt au découragement et au pessimisme, ferait facilement oublier l’optimisme que comporte la vocation chrétienne, qui a d’autres fondements. La sagesse populaire le dit : « qui laisse Dieu en dehors de ses comptes, ne sait pas compter » ; et ses comptes ne s’ajustent pas parce qu’il oublie le terme de l’addition de plus grande importance. Les Apôtres firent bien leur calcul, ils comptèrent avec exactitude les pains et les poissons disponibles..., mais ils oublièrent que Jésus, avec son pouvoir, était à leur côté. Et cette donnée changeait la situation : la vraie réalité était bien différente. « Dans les entreprises d’apostolat il est bon — c’est un devoir — de tenir compte de tes moyens terrestres (2 + 2 = 4), mais n’oublie jamais que tu dois heureusement compter avec une autre addition : Dieu + 2 + 2… 02 » Oublier ce terme de l’addition serait fausser la situation. Être surnaturellement réalistes conduit à compter sur la grâce de Dieu, qui est une donnée bien réelle !

L’optimisme chrétien ne se fonde certes pas sur l’absence de difficultés, de résistances et d’erreurs personnelles, mais sur Dieu qui nous dit : Je serai avec vous pour toujours03. Avec lui nous pouvons tout ; nous sommes vainqueurs..., même lorsqu’apparemment nous échouons. C’est l’optimisme qu’ont eu les saints. Sainte Thérèse d’Avila répétait avec bonne humeur et avec un bon sens surnaturel : « Thérèse seule ne peut rien : Thérèse et un maravedí04, moins que rien ; Thérèse, un maravedí et Dieu, peuvent tout… 05 » Il en va de même pour chaque chrétien. « Rejette loin de toi le désespoir où te conduit la connaissance de ta misère. C’est vrai : financièrement parlant, tu es un zéro..., par le rang social, un autre zéro..., et un autre par les vertus, et un autre par le talent...

« Mais à gauche de tous ces zéros, il y a le Christ... et cela fait un chiffre incalculable !06 » Combien les forces disponibles changent-elles lorsqu’il s’agit d’entreprendre une œuvre apostolique ou lorsque nous nous décidons à lutter dans notre vie intérieure, ou dans les réalités mêmes d’une vie humaine, appuyés sur le Seigneur !

II. L’optimisme chrétien est une conséquence de la foi, non des circonstances. Il sait que le Seigneur a tout préparé pour son plus grand bien, et qu’il sait obtenir des fruits même des échecs apparents ; en même temps il nous demande d’employer tous les moyens humains à notre portée, sans en oublier un seul : les cinq pains et les deux poissons. C’était si peu en comparaison d’une telle foule affamée après une longue journée ! Mais c’était la part qu’ils devaient donner pour que le miracle se réalise. Le Seigneur fait que des échecs dans l’apostolat (une personne qui ne répond pas positivement, voire qui tourne le dos, des réponses négatives répétées à l’invitation de faire un pas en avant sur le chemin qui conduit à Dieu...) nous sanctifient et sanctifient l'autre ; rien ne sera perdu. Ce qui ne peut donner de fruits, ce sont les omissions et les retards, c’est de ne pas agir parce qu’il semble que ce que nous pouvons faire est bien peu ou que la résistance au message du Christ du milieu où nous vivons est considérable. Le Seigneur veut que nous donnions le peu de pain et de poisson (que nous avons toujours) et que nous ayons confiance en lui avec la plus grande droiture d’intention possible. Certains fruits arriveront tout de suite, d’autres le Seigneur les réserve pour le moment et l’occasion opportuns, qu’il connaît bien ; mais ils arriveront. Sommes-nous convaincus que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien par nous-mêmes, mais que Jésus se trouve à nos côtés, et que « lui, au pouvoir et à la science duquel toutes les choses sont soumises, nous protège par ses inspirations, contre toute sottise, ignorance, obstination ou dureté de cœur07 ? »

L’optimisme chrétien se consolide dans la prière : ce « n’est pas un optimisme béat, et ce n’est pas non plus une confiance purement humaine que tout finira par s’arranger.

« Cet optimisme s’enracine dans la conscience d’être libre et dans la certitude que la grâce est puissante. C’est un optimisme qui nous pousse à être exigeants pour nous-mêmes, à nous efforcer de répondre à chaque instant aux appels de Dieu08 » , à être attentifs pour savoir ce que le Seigneur désire que nous fassions. Ce n’est pas l’optimisme égoïste qui ne cherche que sa tranquillité personnelle, et qui, pour cela, ferme les yeux à la réalité et dit « tout s’arrangera » (excuse pour qu’on ne le dérange pas), ou qui refuse de voir les maux du prochain pour éviter les préoccupations ou de devoir y porter remède... L’optimisme de celui qui suit le Christ de près ne l’écarte pas de la réalité. Les yeux toujours ouverts et vigilants, il sait affronter cette réalité, sans être tenaillé par le mal qu’il contemple parfois ; l’âme ne se remplit pas de tristesse, parce qu’elle sait qu’en aucune circonstance Dieu son Père ne la lâchera, et que des fruits sortiront de ce terrain — de ces circonstances ou de ces amis — où il semblait que ne pouvaient pousser que des chardons et des orties. Le chrétien sait que « la bonne œuvre ne sera jamais détruite et que pour donner du fruit le grain de blé doit commencer par mourir sous terre ; il sait que le sacrifice des bons n’est jamais stérile. 09 »

III. Ronald Knox10 estime que Jésus ne réalisa pas le miracle pour des passants fortuits qui se seraient approchés “pour voir” ce qui se passait dans cette foule, mais pour ceux qui le suivaient depuis des jours et des jours et le cherchaient lorsqu’ils ne le trouvaient pas ; ils sont, dit-il, comme une manifestation de l’Église naissante. Ces cinq mille personnes assises sur le flanc de la montagne étaient unies entre elles car elles avaient suivi le Christ, elles s’étaient nourries du même pain — image de la sainte Eucharistie — qui sort des mains du Christ. « Quel symbole si naturel de fraternité que ce repas en commun ! Avec quelle facilité jaillit l’amitié entre les participants à un banquet à l’air libre !

« Nous pouvons nous imaginer ce qui a dû se passer ensuite, si quelques uns des cinq mille hommes se sont rencontrés par hasard ; l’amitié suscite entre eux les souvenirs communs : la situation de l’un par rapport à l’autre en ce jour mémorable ; leur crainte de ce que le peu de provisions qu’il y avait n’arrive pas à eux ; leur joie en voyant devant eux, les mains pleines, Pierre ou Jean ou Jacques ; leur étonnement en voyant tout le monde rassasié et douze paniers des morceaux qui restaient. 11 »

Ne participons-nous pas à la même table, au même Banquet ? Ne prenons-nous pas le même Pain, qui se multiplie sans cesse et dans lequel le Christ vient à nous, nous qui le suivons unis par un lien fort et la même vie qui circule en nous ? « Puissions-nous nous voir nous-mêmes comme des sarments vivants du Christ qui est la vigne, comme animés et fortifiés par la grâce et la vertu du Christ ! 12 » La Communion des Saints enseigne que nous formons un seul Corps dans le Christ et que nous pouvons nous aider, efficacement, les uns les autres. En ce moment même quelqu’un est en train de prier pour nous, quelqu’un nous aide par son travail, par sa prière ou par sa douleur. Nous ne sommes jamais seuls.

La Communion des Saints alimente continuellement notre optimisme, parce que nous comptons sur l’aide, mystérieuse mais réelle, de tous ceux qui participent au même Pain, que le Seigneur multiplie pour tous ceux qui le suivent.

Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.

La générosité de Jésus (elle est la même de nos jours) nous pousse à avoir recours à lui avec l’âme pleine d’espoir, car cela fait si longtemps que nous sommes avec lui ! « Demande-lui ce que tu veux sans crainte ! Et insiste ! Souviens-toi de la scène que nous rapporte l’Évangile à propos de la multiplication des pains. —Vois avec quelle magnanimité il répond aux Apôtres : combien de pains avez-vous ? Cinq ?... Que me demandez-vous ?... Et il donne six, cent, mille... Pourquoi ?

« — Car le Christ connaît nos besoins avec une sagesse divine et, par sa toute-puissance, il peut faire davantage et aller plus loin que nos désirs.

« Le Seigneur voit bien au-delà de notre pauvre logique, et il est infiniment généreux !13 » Il réalise des miracles lorsque nous mettons à sa disposition le peu que nous possédons ! Il a une autre logique qui dépasse nos pauvres calculs, toujours petits et courts ! Quelle dommage si nous gardions les cinq pains et les deux poissons, tandis que le Seigneur désire faire avec eux tant de merveilles !

01. Cf. Mt 14, 13-21.ÊÑ 2. Saint J. Escriva, Chemin, n. 471.ÊÑ 3. Cf. Mt 28, 28.ÊÑ 4. Monnaie infime de l’époque de sainte Thérèse (N du T).ÊÑ 5. A. Ruiz, Anedoctes thérésiennes.ÊÑ 6. Saint J. Escriva, o. c., n. 473.ÊÑ 7. Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiæ, I-II, q. 68, a.2, ad3.ÊÑ 8. Saint J. Escriva, Forge, n. 659.ÊÑ 9. G. Chevrot, Le puits de Sychar.ÊÑ 10. Cf. R. Knox, Exercices spirituels pour prêtres.ÊÑ 11. Idem.ÊÑ 12. B. Baur, Dans l’intimité avec Dieu, p.233.ÊÑ 13. Saint J. Escriva, Forge, n. 341.



18e SEMAINE. MARDI

50. VIE DE FOI

— Avec le Christ nous pouvons tout ; sans lui, rien.

— Lorsque la foi s’amoindrit, les difficultés prennent des proportions gigantesques.

— Jésus nous aide toujours.

I. Immédiatement après le miracle de la multiplication des pains et des poissons, le Seigneur lui-même renvoie les foules et il ordonne à ses disciples de monter dans la barque et de le précéder sur l’autre rive01. Le soir devait être déjà bien avancé. Jésus, après cette dure journée de travail, d’attention à ceux qui le cherchent, ressent un immense besoin de prier. Il monte sur une montagne proche et, la nuit tombant, il reste là tout seul, en dialogue intime avec son Père.

De la cime, Jésus voit les Apôtres en pleine mer, lorsque la barque, battue par les vagues car le vent était contraire, se trouve en danger. Il pouvait entrevoir la pauvre embarcation au milieu du lac, car c’était une nuit de pleine lune et la Pâque était déjà proche. A la quatrième veille de la nuit, vers trois heures du matin, avant que le jour ne se lève, il vint vers eux en marchant sur la mer.

Les disciples, en voyant une figure imprécise qui s’approchait sur la mer vers l’endroit où ils étaient en train de lutter contre les vagues et le vent, prirent peur : C’est un fantôme, disent-ils. Et ils commencèrent à crier. Mais bientôt le Christ se fit connaître : Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur. Le Christ se présente toujours ainsi dans la vie du chrétien : en encourageant et en procurant la sérénité. Pierre reprend confiance et, poussé par son amour à être le plus vite possible près du Maître, lui demande une chose totalement inattendue : Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau. L’audace de l’amour n’a pas de limites, l’amour de Jésus non plus. Il lui dit : Viens ! Et Pierre, descendant de la barque, commença à marcher sur l’eau vers Jésus. Instants impressionnants pour tous : Pierre a transformé sa peur en faisant confiance à la parole du Seigneur. Il ne resta pas accroché à l’embarcation, il se dirigea vers Jésus, à quelques mètres des disciples, qui contemplèrent stupéfaits l’Apôtre marcher sur les eaux déchaînées. Pierre avance sur les vagues. Ce qui le soutient, c’est la foi et la confiance, rien de plus.

Le milieu où nous vivons, les difficultés qui font partie de notre vie, n’ont pas plus d’importance si nous nous dirigeons avec foi et confiance vers Jésus qui nous attend ; que les vagues soient très hautes et le vent fort n’a pas d’importance ; que ce ne soit pas naturel pour l’homme de marcher sur l’eau n’a pas d’importance. Si nous regardons Jésus, tout sera possible ; et le regarder est le propre de la vertu de piété. Si avec la prière et les sacrements nous restons unis à Jésus, nous serons fermes sur notre chemin. Si nous cessons de regarder le Christ, nous nous enfonçons peu à peu, et, même sur la terre ferme, nous risquons de devenir un jour incapables de faire un pas.

II. La foi grande au début s’amenuise ensuite. Pierre voyait les vagues, le vent (saint Jean dit que la mer était soulevée par un vent violent) et savait qu’il était impossible à un homme de marcher sur l’eau ; il commence à se laisser obséder par les difficultés, oubliant la seule chose qui le maintenait à flot : la parole du Seigneur. Devant les obstacles dont il prenait conscience, sa foi diminuait ; le miracle ne pouvait avoir lieu s’il ne faisait plus confiance au Christ.

Dieu demande parfois des choses “apparemment impossibles” ; elles deviennent pourtant réalité si l’on agit avec foi, les yeux fixés sur le Seigneur. Un jour, le fondateur de l’Opus Dei, saint Josémaria Escriva, disait à une de ses filles d’aller dans un autre pays où elle rencontrerait nombre de difficultés normales dans les débuts d’un travail apostolique : « Lorsque je te demande quelque chose, ma fille, ne me dis pas que c’est impossible, parce que je le sais. Mais depuis que j’ai commencé l’Œuvre, le Seigneur m’a demandé beaucoup d’“impossibles”… et ils sont devenus réalité ! 02 » Et ils sont devenus réalité ! : ces travaux apostoliques dans de nouveaux pays... ces vocations qui surgissaient… ces personnes qui venaient collaborer aux tâches apostoliques avec générosité et détachement… A plusieurs reprises il disait : « il faut des hommes de foi et les prodiges de l’Écriture se renouvelleront… » Oui, ces prodiges se réalisent chaque jour sur terre... Il en a toujours été ainsi dans l’histoire de l’Église.

C’est Dieu qui maintient à flot et qui nous rend efficaces face à des choses “apparemment impossibles”, dans un environnement parfois en contradiction avec l’idéal chrétien. C’est lui qui fait que nous marchons sur l’eau… et la condition est toujours la même : regarder le Christ et ne pas trop s’arrêter sur les obstacles et les tentations.

Saint Jean Chrysostome commentait cet Évangile, en disant que Jésus enseigna à Pierre à connaître par expérience que toute sa force venait de lui, tandis que de lui-même il ne pouvait attendre que faiblesse et misère03, et il ajoute : « lorsque manque notre coopération, cesse aussi l’aide de Dieu » . C’est pourquoi, au moment où Pierre commença à craindre et à douter, il commença aussi à s’enfoncer.

Il n’est pas étonnant que lorsque la foi s’amoindrit, les difficultés prennent des proportions gigantesques : « la foi vive dépend de la capacité que j’ai de répondre à ce Dieu qui m’appelle et veut mon amitié. Par conséquent, si je lui réponds et si je l’aime, s’il devient un familier dans ma vie, si je vis près de lui, je suis en train d’assurer ma foi, parce que ma foi se fonde en Dieu (...). Si je me sépare de Dieu, si je l’oublie, si Dieu reste dans la périphérie de ma vie qui se déroule dans ce qui est purement matériel et humain ; si je me laisse entraîner par les évidences immédiates, si Dieu s’efface dans mon âme, comment vais-je avoir une foi vive ? Si je ne fréquente pas le Christ, que reste-t-il de ma foi ? En dernier ressort, tous les obstacles à la vie de foi se réduisent, dans leur genèse, à un éloignement de Dieu. 04 » Les tentations et les difficultés prennent alors facilement le dessus. Pierre serait resté ferme sur l’eau et serait arrivé jusqu’au Seigneur s’il n’avait pas détourné de lui son regard. Toutes les tempêtes, intérieures et extérieures, ne pourront rien tant que le chrétien restera bien centré sur la prière. L’abandonner, la faire sans intimité, dans l’anonymat, c’est s’exposer à s’enfoncer un jour ou l’autre dans le découragement, le pessimisme, la tentation.

Notre foi ne doit jamais faiblir ; même si les difficultés sont énormes et qu’il nous semble qu’elles vont nous écraser. « Qu’importe que se dressent contre toi le monde entier et toute sa puissance ? Toi..., va de l’avant !

« — Répète les paroles du psaume : “Le Seigneur est ma lumière et mon salut, que craindrais-je ?... Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum — même si je me vois entouré d’ennemis, mon cœur ne fléchira pas.” 05 »

III. Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais voyant qu’il y avait du vent, il eut peur ; et comme il commençait à enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.

Dans les dangers, dans les difficultés, dans les doutes, c’est le Christ qu’il vaut mieux regarder : Courons au combat qui se présente à nous les yeux fixés sur l’auteur et le réalisateur de la foi, Jésus06, lisons-nous dans l’Épître aux Hébreux. Le Christ est-il pour nous une figure nette, claire et bien connue ? Nous l’avons contemplé si souvent que nous ne pouvons pas le confondre avec un fantôme, comme les disciples au milieu de la nuit. Ses traits, sa voix, son regard, sont uniques en leur genre. Il nous a regardés si souvent ! En lui commence et culmine la vie chrétienne. « Si tu veux te sauver, écrit saint Thomas d’Aquin, regarde le visage de ton Christ.07 » Une fréquentation habituelle avec lui dans la prière et dans les sacrements est la seule garantie pour se maintenir debout comme des enfants de Dieu au milieu d’une mer déchaînée.

Plus encore, près du Christ, les conflits et les travaux que nous rencontrons presque chaque jour fortifient notre foi, raffermissent notre espérance et nous unissent davantage à lui. Il arrive la même chose que ce qui arrive aux « arbres qui croissent en des endroits sombres et sans vents : extérieurement ils se développent avec un bon aspect, mais ils deviennent mous et boueux, et n’importe quoi peut les blesser facilement ; les arbres qui vivent à la cime des montagnes les plus hautes, constamment agités par les vents et exposés à l’intempérie et à toutes les rigueurs, frappés par de fortes tempêtes et couverts de fréquentes neiges, demeurent plus robustes que le fer. 08 »

Pierre cessa de regarder le Christ, et il s’enfonça dans la mer. Mais il sut tout de suite avoir recours à celui qui a tout pouvoir : Seigneur, sauve-moi ! cria-t-il de toutes ses forces lorsqu’il se sentit perdu. Jésus, avec une affection infinie, lui tendit la main et le tira de l’eau. Si nous voyons que nous nous enfonçons, que les difficultés ou la tentation nous abattent, ayons recours à Jésus : Seigneur, sauve-moi ! Et le Christ nous tendra sa main puissante et sûre, et nous irons de l’avant dans tous les dangers et les tribulations. Il a toujours la main tendue, pour que nous nous accrochions à elle. Il ne permet jamais que nous nous enfoncions, si nous faisons le peu que nous pouvons faire. De plus Dieu a mis près de chacun de nous un Ange gardien pour qu’il nous protège de toute adversité et soit une aide puissante sur notre chemin vers le Ciel. Fréquentons-le avec confiance, ayons recours à lui souvent pendant la journée, demandons-lui son aide pour ce qui est important et ce qui ne l’est pas, et nous trouverons la force dont nous avons besoin pour vaincre.

01. Cf. Mt 14, 22-36.ÊÑ 2. P. Berglar, Le fondateur de l’Opus Dei.ÊÑ 3. Cf. Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de saint Matthieu, 50.ÊÑ 4. P. Rodriguez, Foi et vie de foi,.ÊÑ 5. Saint J. Escriva, Chemin, n. 482.ÊÑ 6. Heb 12, 1-2.ÊÑ 7. Saint Thomas d’Aquin, Commentaire à la Lettre aux Hébreux, 12, 1-2.ÊÑ 8. Saint Jean Chrysostome, Homélie De gloria in tribulationibus.


suivant