18e SEMAINE. VENDREDI
53. L’AMOUR ET LA CROIX
— La plus grande preuve d’amour.
— Le sens et les fruits de la douleur acceptée.
— Les mortifications volontaires.
I. Jésus appela ses disciples et ceux-ci, laissant tout, le suivirent sans hésiter. Ils allèrent à la suite du Maître sur les chemins de Palestine, parcourant villes et villages, partageant avec lui joies, fatigues, faim... Parfois aussi ils exposèrent leur vie et leur honneur pour Jésus. Mais cette compagnie extérieure se transforma peu à peu en une réalité intérieure, qui produisit une transformation de leurs âmes. Cette réalité plus profonde requiert quelque chose de plus que le détachement de leurs maisons, de leurs foyers, de leurs biens, et même que l’abandon effectif de tout cela. C’est ce que nous découvrons dans l’Évangile de la Messe, lorsque le Seigneur dit 01 : Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Renoncer à soi-même signifie renoncer à être le centre de soi-même. Le seul centre du vrai disciple peut-il être autre chose que le Christ, vers qui se dirigent constamment les pensées, les désirs, les occupations de tous les jours qui se transforment en une vraie offrande au Seigneur ?
Prendre sa croix, cela veut dire que l’on est disposé à mourir à soi-même. Celui qui prend le bois et le met sur ses épaules accepte son destin, il sait que sa vie se terminera sur cette croix. Prendre la croix c’est l’expression d’une décision résolue, être disposé à le suivre, s’il le fallait, jusqu’à la mort, l’imiter en tout, sans limite. Pour suivre le Christ nous aimerions identifier notre volonté à la sienne, lui qui prit volontairement le bois et le porta jusqu’au Calvaire où il s’offrit à Dieu le Père dans un don infini.
Ayons toujours présent à l’esprit que la Passion et la Mort sur la Croix sont la plus grande expression du don de lui-même au Père et de son amour pour nous. Il est vrai que chaque acte d’amour de Jésus, sa plus petite action, même enfant, avait une valeur infinie pour obtenir pour tous les hommes, passés, présents et à venir tout au long des siècles, la grâce de la rédemption, la vie éternelle et toutes les grâces nécessaires pour y parvenir. Mais il voulut en plus souffrir la Passion et la Mort sur la Croix pour nous montrer combien le Père nous aime, combien il aime chacun de nous. Il parlait parfois à ses disciples de cette urgence d’amour qui remplissait son âme : Il est un baptême que je dois recevoir, et comme je suis dans l’angoisse jusqu’à ce que ce soit chose faite !02 Saint Jean, inspiré par le Saint-Esprit, écrit que Dieu a aimé le monde au point de donner son Fils unique03. Jésus donna volontairement sa vie par amour pour nous, car nul ne peut l’emporter dans l’amour sur celui qui donne sa vie pour ses amis04.
Jésus-Christ révèle cet ardent désir de donner sa vie par amour. Et si nous voulons le suivre, non plus de l’extérieur mais profondément, en nous identifiant à lui, comment pourrions-nous repousser la Croix, le sacrifice, qui est si intimement relié à l’amour et au don de soi ? Suivre le Christ de près c’est arriver à l’abnégation la plus complète, à la plénitude de l’amour, à la joie la plus grande. L’abnégation, l’identification à sa sainte volonté en tout, lave, purifie, clarifie l’âme et la divinise. « Avoir la Croix, c’est avoir la joie : c’est t’avoir, toi, Seigneur ! 05 »
II. L’on raconte d’une âme sainte qu’en voyant que tous les événements lui étaient contraires et qu’à une épreuve en succédait une autre, et à une calamité un plus grand désastre encore, elle se tourna avec tendresse vers le Seigneur et lui demanda : Mais, Seigneur, que t’ai-je fait ? et elle entendit dans son cœur ces paroles : Tu m’as aimé. Elle pensa alors au Calvaire et comprit un peu mieux comment le Seigneur voulait la purifier et l’associer à lui dans la rédemption de tant de personnes qui étaient perdues, éloignées de Dieu. Et elle fut remplie de paix et de joie06.
Dans notre vie nous rencontrons des peines, comme tous les hommes. « Si des contrariétés se présentent, sois sûr qu’elles sont une preuve de l’amour paternel que le Seigneur a pour toi. »07 Ce sont des occasions excellentes pour regarder avec amour un crucifix et contempler le Christ et comprendre que lui, de la Croix, est en train de nous dire : « je t’aime davantage », « j’espère davantage de toi » . Ce sera peut-être une maladie douloureuse qui détruit tous nos projets, un malheur qui arrive à des personnes que nous aimons beaucoup, un échec professionnel… Seigneur, que t’ai-je fait ? Et il nous répondra dans l’intimité qu’il nous aime et qu’il désire un don de nous-même sans limites à sa sainte volonté, qu’il a une « logique » différente de la logique humaine. Le moment de l’acceptation et de l’abandon arrivera, et nous comprendrons peut-être plus tard ce bien immense. Combien alors nous en remercierons le Seigneur ! 08
En fait, nous rencontrons plus souvent la Croix dans les petites choses de tous les jours : la fatigue, le manque de temps, le renoncement à un plan plus agréable que nous avions prévu, le fait de supporter avec charité les défauts de ceux avec qui nous vivons ou nous travaillons, la petite humiliation que nous n’attendions pas, l’aridité dans la prière... C’est là que le Seigneur nous attend ; il nous demande de savoir accepter ces contradictions, petites ou grandes, sans plaintes stériles, sans mauvaise humeur, sans rébellion. Il nous demande de l’amour, de recueillir ce qui nous contrarie et de l’offrir comme un joyau de grande valeur. Nos petites souffrances, unies à celles du Christ sur la Croix, prennent une valeur infinie pour réparer tant de péchés commis chaque jour sur la terre, et aussi les nôtres.
La douleur, supportée avec et par amour, porte beaucoup d’autres fruits : elle répare pour nos péchés, purifie l’âme, « et approfondit et renforce notre caractère et notre personnalité. Elle nous donne une compréhension et une capacité de sympathie envers notre prochain qui ne peut pas s’acquérir d’une autre façon. En fait, elle nous ouvre la vie intérieure du Christ lui-même, et en le faisant ainsi elle nous unit plus étroitement à lui. Souvent la souffrance profonde est aussi un point décisif dans nos vies, et conduit au début d’une nouvelle ferveur et d’une nouvelle espérance09 » , à une nouvelle manière, plus profonde et plus complète, de comprendre notre propre existence. Mais douleur et souffrance ne sont pas tristesse. La Croix, portée avec le Christ, remplit l’âme de paix et d’une profonde joie au milieu des tribulations. La vie des saints est remplie de joie, une joie que le monde ne connaît pas parce qu’elle a ses racines en Dieu.
III. Si quelqu’un veut marcher derrière moi... Nous ne désirons rien de plus au monde que de suivre le Christ de près ; c’est-à-dire l’aimer plus que notre propre vie : nous identifier à lui, faire nôtres les désirs et les sentiments qu’il eut ici-bas, sur terre. Nous nous rapprochons de lui non seulement lorsque tout va bien, mais aussi quand nous acceptons avec patience les adversités, heureux de pouvoir l’accompagner sur son chemin de Croix, en unissant nos souffrances aux siennes10.
Mais si nous nous limitions à attendre les tribulations, les contrariétés, la douleur que nous ne pouvons pas éviter, notre amour ne manquerait-il-pas de générosité ? Ne serait-ce une attitude qui cacherait le désir de nous contenter du minimum ? « Ce serait agir avec une disposition réticente, qui pourrait bien s’exprimer par ces mots : Mortification ? Il y a déjà assez de peines dans la vie ! J’ai déjà suffisamment de préoccupations !
« Cependant, la vie intérieure a tant besoin de mortification que nous devons la chercher activement. La mortification qui nous vient sans la chercher est importante et a de la valeur, mais elle ne doit pas être une excuse pour fuir une généreuse expiation volontaire, qui sera le signe d’un vrai esprit de pénitence : Je t’offrirai un sacrifice volontaire ; je chanterai, ô Yahweh ! ton nom, parce que tu es bon (Ps 53, 8).11 »
L’Église propose précisément un jour par semaine, le vendredi, pour que le chrétien fasse un examen de conscience sur son sens de la pénitence, à la lumière de la Passion du Christ. Ce jour-là, beaucoup observent plus longuement les mystères douloureux de la vie du Christ, font le Chemin de Croix, méditent ou lisent la Passion du Seigneur... C’est un jour pour examiner son attitude habituelle face aux contradictions et sa générosité pour chercher telle mortification volontaire, petite peut-être, contre l’égoïsme, la paresse, contre le désir d’être bien vu, d’être le centre des regards et des conversations... Petites mortifications pour rendre la vie plus agréable aux autres, pour être aimables dans nos rapports avec eux, pour combattre les états d’âme qui pousseraient à être plus durs avec le prochain, pour sourire lorsque nous n’en n’avons pas envie, pour être ponctuel dans le travail ou l’étude, pour manger un peu moins de ce qui nous plaît davantage ou prendre un peu plus de ce dont nous avons moins envie, pour ne pas manger entre les repas, pour veiller à l’ordre sur notre table de travail, dans notre armoire, dans notre chambre... Ne pas se laisser aller à la curiosité, veiller sur nos sens, ne pas nous plaindre de la chaleur, du froid ou des embouteillages…
En terminant aujourd’hui cette méditation sur les paroles de Jésus : si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive, disons-lui dans l’intimité de notre prière : « Donne-moi, Jésus, une Croix sans Cyrénéen ; je m’exprime mal : ta grâce, ton aide me sont indispensables, comme en toute chose ; sois toi-même mon Simon de Cyrène. Avec toi, mon Dieu, il n’est pas d’épreuve qui m’épouvante...
« — Mais si la Croix devait être le dégoût, la tristesse ? Eh bien, je te le dis, Seigneur : avec toi je serai triste joyeusement.12 » « Tant que je ne te perdrai pas, toi, il n’y aura pour moi nulle autre peine qui en soit vraiment une.13 »
01. Mt 16, 24-25. — 02. Lc 12, 50. — 03. Jn 3, 16. — 04. Jn 15, 13. — 05. Saint J. Escriva, Forge, n.766. — 06. Cf. R. Garrigou-Lagrange, Le Sauveur, p. 311. — 07. Saint J. Escriva, o. c., n. 815. — 08. Cf. J. Tissot, La vie intérieure, p. 318. — 09. E. Boylan, L’amour suprême, vol. II, p. 119. — 10. Cf. Paul VI, Const. Paenitemini, 17 février 1966, 1. — 11. R. M. Balbin, Sacrifice et joie. — 12. Saint J. Escriva, o. c., n. 252. — 13. Idem, n. 253.
18e SEMAINE. SAMEDI
54. LE POUVOIR DE LA FOI
— La foi est capable de transporter des montagnes.
— Plus les obstacles sont grands plus les grâces sont abondantes.
— Une foi en œuvres et en vérité.
I. Au milieu d’une grande foule qui attendait Jésus, un homme s’avança et, tombant à genoux devant lui, il lui dit : Seigneur, prends pitié de mon fils...01 Prière d’un père pleine d’humilité, qui n’en appelle pas au pouvoir de Jésus, mais à sa compassion ; il ne fait pas valoir ses propres mérites et il n’offre rien : il invoque la miséricorde de Jésus.
Avoir recours au Cœur miséricordieux du Christ c’est être sûrs d’être toujours écoutés : le fils va guérir, alors qu’auparavant les Apôtres n’avaient pas obtenu sa guérison. Plus tard, en particulier, les disciples demandèrent au Seigneur pourquoi ils n’avaient pas réussi à le guérir. Il leur répondit : C’est parce que vous avez trop peu de foi. Amen, je vous le dis : si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : Transporte-toi d’ici jusque là-bas, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible.
Lorsque notre foi est profonde nous participons de la toute-puissance de Dieu, au point que Jésus dit à un autre moment : celui qui a foi en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera de plus grandes encore, car je m’en vais auprès du Père, et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai02. Et saint Augustin commente : « Celui qui croit en moi ne sera pas plus grand que moi ; mais je ferai alors des choses plus grandes que celles que je fais maintenant ; je réaliserai plus par l’intermédiaire de celui qui croit en moi que ce que je réalise maintenant par moi-même.03 »
Le Seigneur dit aux Apôtres, dans ce passage de l’Évangile de la Messe, qu’ils pourraient transporter des montagnes d’un endroit à un autre, employant ainsi une expression proverbiale ; de fait cette parole du Seigneur s’accomplit tous les jours dans l’Église d’une façon suréminente. Certains Pères de l’Église disent en effet que chaque fois que quelqu’un, avec l’aide de la grâce, arrive là où les forces humaines n’arrivent pas, se réalise le miracle de transporter une montagne . Ainsi en est-il dans l’œuvre de notre sanctification personnelle que le Saint-Esprit réalise dans l’âme, et dans l’apostolat. C’est un fait plus sublime que de transporter des montagnes et qui se produit dans tant d’âmes saintes, même si cela passe inaperçu à la majorité des mortels.
Les Apôtres et beaucoup de saints tout au long des siècles firent aussi d’admirables miracles d’ordre physique ; mais les miracles les plus grands et les plus importants ont été, sont et seront ceux des âmes qui, après avoir été soumises à la mort du péché, de l’ignorance, ou à la médiocrité spirituelle, renaissent et croissent dans la nouvelle vie des enfants de Dieu04. « “Si habueritis fidem, sicut granum sinapis !” — si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé !…
« — Que de promesses dans cette exclamation du Maître ! 05 » Promesses pour la vie surnaturelle de notre âme, pour l’apostolat, pour tout ce dont nous avons besoin...
II. Seigneur, pourquoi n’avons-nous pas pu guérir ce garçon ? Pourquoi n’avons-nous pas pu faire le bien en ton nom ? Dans saint Marc06, et dans de nombreux manuscrits du texte de saint Matthieu, on lit : Cette espèce (de démons) ne peut s’expulser que par la prière et le jeûne.
Les Apôtres ne purent libérer ce pauvre possédé parce qu’ils manquaient de foi, une foi qui s’exprime par la prière et la mortification. Nous aussi nous rencontrons des gens qui ont besoin de ces remèdes surnaturels pour sortir de la prostration du péché, de l’ignorance religieuse... Pour les âmes, il se passe la même chose que pour les métaux qui fondent à diverses températures. Plus les cœurs s’entêtent à faire le mal, plus leur dureté intérieure a besoin de moyens surnaturels. Ne permettons pas que des âmes ne soient pas sauvées à cause de notre manque de prière et de jeûne.
Une foi grande comme une graine de moutarde est capable de transporter les montagnes, dit le Seigneur. Demandons souvent aujourd’hui, au long de la journée, et en ce moment de prière, cette foi qui apporte en abondance les moyens surnaturels et humains. Voici la victoire qui a vaincu le monde : notre foi07. « Devant elle les montagnes tombent, ainsi que les obstacles les plus insurmontables que nous puissions trouver sur notre chemin, parce que Dieu ne perd pas de bataille. Cheminez, donc, in nomine Domini, avec joie et sérénité au nom du Seigneur. Sans pessimisme ! Plus les difficultés surgissent, plus la grâce de Dieu est abondante ; plus il y aura des difficultés, plus de grâce de Dieu descendra du Ciel ; s’il y a beaucoup de difficultés, il y a beaucoup de grâce de Dieu. L’aide divine est proportionnelle aux obstacles que le monde et le démon opposeront au travail apostolique. C’est pourquoi, j’oserai même affirmer qu’il faut qu’il y ait des difficultés, parce qu’ainsi nous aurons plus d’aide de Dieu : où abonda le péché, surabonda la grâce (Rom 5, 20). 08 »
Les plus grands obstacles aux miracles que le Seigneur veut aussi réaliser aujourd’hui dans les âmes, avec notre collaboration, viennent surtout de nous-mêmes : car avec notre vision humaine nous avons tendance à rétrécir celle de Dieu qui met continuellement sur notre route des amis, des parents, des collègues de travail ou d’étude… Ne pensons pas que le travail apostolique avec telle personne est impossible : les saints ont démontré que le mot impossible n’existe pas pour une âme qui vit de la vraie foi. « Dieu est celui de toujours. — Il faut des hommes de foi ; et les prodiges que nous lisons dans la sainte Écriture se renouvelleront.
« — “Ecce non est abbreviata manus Domini” —, le bras de Dieu, sa puissance, ne s’est pas raccourci ! 09 » Il continue de faire aujourd’hui les merveilles de toujours.
III. « Jésus-Christ pose comme condition que nous vivions de la foi : alors nous serons capables de déplacer des montagnes. Il y a tant de choses à déplacer dans le monde, et d’abord... dans notre cœur. Tant d’obstacles à la grâce ! Alors, ayez la foi et les œuvres. La foi et l’esprit de sacrifice, la foi et l’humilité. La foi fait de nous des créatures toutes-puissantes : Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez (Mt 21, 22). 10 »
La foi est faite pour être mise en pratique dans la vie courante. Mettez la Parole en pratique et ne vous contentez pas de l’écouter : estote factores verbi et non auditores tantum11. Faites, réalisez dans votre vie la parole de Dieu et ne vous limitez pas à l’écouter, nous exhorte l’Apôtre saint Jacques. Il ne suffit pas d’accepter la doctrine, il faut vivre ces vérités, les pratiquer, les mener à bien. La foi génère une vie de foi, qui est manifestation de l’amitié avec Jésus-Christ. Allons donc à Dieu par notre vie, nos œuvres, nos peines et nos joies..., avec tout !12
Aussi les difficultés apparaissent-elles d’autant plus grandes que nous manquons de foi, que nous prêtons trop d’attention aux circonstances dans lesquelles nous vivons ou que nous donnons trop d’importance à la prudence humaine (peut-être nos intentions ne sont-elles pas droites ?). « Il n’y a rien, aussi facile que ce soit, que la tiédeur ne représente difficile et pesant ; comme il n’y a rien non plus de si difficile et pénible que la ferveur et la détermination ne rendent facile et supportable. 13 »
La vie de foi donne une grande force qui ne peut venir que d’une profonde humilité personnelle ; car « la foi n’est pas le propre des orgueilleux, mais des humbles » , rappelle saint Augustin14 : lorsque nous avons la foi, nous savons que l’efficacité vient de Dieu et non de nous-mêmes. Cette confiance pousse le chrétien à affronter les obstacles qu’il rencontre dans son âme et dans l’apostolat, en sachant que la victoire viendra, même si parfois elle tarde. Par la prière et la mortification, en vrais amis de nos amis, avec une joie habituelle, nous pouvons réaliser de grands miracles dans les âmes, devenir capables de transporter des montagnes, de faire tomber des barrières qui semblaient inébranlables, d’aider nos amis à se confesser, de mettre sur le chemin qui conduit au Seigneur des personnes qui allaient en direction contraire. Cette foi capable de transporter des montagnes se nourrit par la prière et par les sacrements, qui rendent de plus en plus intimes avec Jésus.
Notre Mère Sainte Marie nous montre comment nous pouvons — à la place où Dieu nous a mis dans le monde — faire grandir notre foi, notre amour et notre force. Marie « s’identifie à la mission qu’elle a reçue. Dès qu’elle connaît les plans de Dieu, elle les fait siens, et c’est toute son intelligence, sa volonté et son énergie, qu’elle engage pour accomplir la volonté de Dieu. A aucun moment la très Sainte Vierge ne se considère comme une marionnette : ni lorsqu’elle décide de partir en Judée pour rendre visite à Élisabeth ; ni lorsqu’exerçant vraiment son rôle de Mère, elle cherche et trouve l’enfant Jésus dans le temple de Jérusalem ; ni lorsqu’elle suscite le premier miracle du Seigneur ; ni lorsqu’elle est au pied de la Croix… C’est elle qui librement, comme lorsqu’elle dit : Que cela se fasse, engage sa personnalité entière dans l’accomplissement de sa tâche, une tâche qu’elle considère entièrement comme sienne. La volonté de Dieu se confond avec celle de Sainte Marie. Non seulement elle n’empêche pas les plans du Seigneur, mais encore ses projets mêmes sont les projets de Dieu. 15 »
01. Mt 17, 14-20. — 02. Jn 14, 12-14. — 03. Saint Augustin, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 72, 1. — 04. Cf. Bible de Navarre, Saints Évangiles. — 05. Saint . Escriva, Chemin, n.585. — 06. Mc 9, 29. — 07. 1 Jn 5, 4. — 08. A. Del Portillo, Lettre pastorale, 31 mai 1987, n. 22. — 09. Saint J. Escriva, o. c., n. 586. — 10. Idem, Amis de Dieu, 203. — 11. Jac 1, 22. — 12. Cf. P. Rodriguez, Foi et vie de foi. — 13. Saint Jean Chrysostome, De compunctione, 1, 5. — 14. Saint Augustin, cit. dans Catena Aurea, vol. VI, p. 297. — 15. J. M. Pero-Sanz, La sixième heure.
18e SEMAINE. SAMEDI
54. LE POUVOIR DE LA FOI
— La foi est capable de transporter des montagnes.
— Plus les obstacles sont grands plus les grâces sont abondantes.
— Une foi en œuvres et en vérité.
I. Au milieu d’une grande foule qui attendait Jésus, un homme s’avança et, tombant à genoux devant lui, il lui dit : Seigneur, prends pitié de mon fils...01 Prière d’un père pleine d’humilité, qui n’en appelle pas au pouvoir de Jésus, mais à sa compassion ; il ne fait pas valoir ses propres mérites et il n’offre rien : il invoque la miséricorde de Jésus.
Avoir recours au Cœur miséricordieux du Christ c’est être sûrs d’être toujours écoutés : le fils va guérir, alors qu’auparavant les Apôtres n’avaient pas obtenu sa guérison. Plus tard, en particulier, les disciples demandèrent au Seigneur pourquoi ils n’avaient pas réussi à le guérir. Il leur répondit : C’est parce que vous avez trop peu de foi. Amen, je vous le dis : si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : Transporte-toi d’ici jusque là-bas, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible.
Lorsque notre foi est profonde nous participons de la toute-puissance de Dieu, au point que Jésus dit à un autre moment : celui qui a foi en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais ; et il en fera de plus grandes encore, car je m’en vais auprès du Père, et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai02. Et saint Augustin commente : « Celui qui croit en moi ne sera pas plus grand que moi ; mais je ferai alors des choses plus grandes que celles que je fais maintenant ; je réaliserai plus par l’intermédiaire de celui qui croit en moi que ce que je réalise maintenant par moi-même.03 »
Le Seigneur dit aux Apôtres, dans ce passage de l’Évangile de la Messe, qu’ils pourraient transporter des montagnes d’un endroit à un autre, employant ainsi une expression proverbiale ; de fait cette parole du Seigneur s’accomplit tous les jours dans l’Église d’une façon suréminente. Certains Pères de l’Église disent en effet que chaque fois que quelqu’un, avec l’aide de la grâce, arrive là où les forces humaines n’arrivent pas, se réalise le miracle de transporter une montagne . Ainsi en est-il dans l’œuvre de notre sanctification personnelle que le Saint-Esprit réalise dans l’âme, et dans l’apostolat. C’est un fait plus sublime que de transporter des montagnes et qui se produit dans tant d’âmes saintes, même si cela passe inaperçu à la majorité des mortels.
Les Apôtres et beaucoup de saints tout au long des siècles firent aussi d’admirables miracles d’ordre physique ; mais les miracles les plus grands et les plus importants ont été, sont et seront ceux des âmes qui, après avoir été soumises à la mort du péché, de l’ignorance, ou à la médiocrité spirituelle, renaissent et croissent dans la nouvelle vie des enfants de Dieu04. « “Si habueritis fidem, sicut granum sinapis !” — si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé !…
« — Que de promesses dans cette exclamation du Maître ! 05 » Promesses pour la vie surnaturelle de notre âme, pour l’apostolat, pour tout ce dont nous avons besoin...
II. Seigneur, pourquoi n’avons-nous pas pu guérir ce garçon ? Pourquoi n’avons-nous pas pu faire le bien en ton nom ? Dans saint Marc06, et dans de nombreux manuscrits du texte de saint Matthieu, on lit : Cette espèce (de démons) ne peut s’expulser que par la prière et le jeûne.
Les Apôtres ne purent libérer ce pauvre possédé parce qu’ils manquaient de foi, une foi qui s’exprime par la prière et la mortification. Nous aussi nous rencontrons des gens qui ont besoin de ces remèdes surnaturels pour sortir de la prostration du péché, de l’ignorance religieuse... Pour les âmes, il se passe la même chose que pour les métaux qui fondent à diverses températures. Plus les cœurs s’entêtent à faire le mal, plus leur dureté intérieure a besoin de moyens surnaturels. Ne permettons pas que des âmes ne soient pas sauvées à cause de notre manque de prière et de jeûne.
Une foi grande comme une graine de moutarde est capable de transporter les montagnes, dit le Seigneur. Demandons souvent aujourd’hui, au long de la journée, et en ce moment de prière, cette foi qui apporte en abondance les moyens surnaturels et humains. Voici la victoire qui a vaincu le monde : notre foi07. « Devant elle les montagnes tombent, ainsi que les obstacles les plus insurmontables que nous puissions trouver sur notre chemin, parce que Dieu ne perd pas de bataille. Cheminez, donc, in nomine Domini, avec joie et sérénité au nom du Seigneur. Sans pessimisme ! Plus les difficultés surgissent, plus la grâce de Dieu est abondante ; plus il y aura des difficultés, plus de grâce de Dieu descendra du Ciel ; s’il y a beaucoup de difficultés, il y a beaucoup de grâce de Dieu. L’aide divine est proportionnelle aux obstacles que le monde et le démon opposeront au travail apostolique. C’est pourquoi, j’oserai même affirmer qu’il faut qu’il y ait des difficultés, parce qu’ainsi nous aurons plus d’aide de Dieu : où abonda le péché, surabonda la grâce (Rom 5, 20). 08 »
Les plus grands obstacles aux miracles que le Seigneur veut aussi réaliser aujourd’hui dans les âmes, avec notre collaboration, viennent surtout de nous-mêmes : car avec notre vision humaine nous avons tendance à rétrécir celle de Dieu qui met continuellement sur notre route des amis, des parents, des collègues de travail ou d’étude… Ne pensons pas que le travail apostolique avec telle personne est impossible : les saints ont démontré que le mot impossible n’existe pas pour une âme qui vit de la vraie foi. « Dieu est celui de toujours. — Il faut des hommes de foi ; et les prodiges que nous lisons dans la sainte Écriture se renouvelleront.
« — “Ecce non est abbreviata manus Domini” —, le bras de Dieu, sa puissance, ne s’est pas raccourci ! 09 » Il continue de faire aujourd’hui les merveilles de toujours.
III. « Jésus-Christ pose comme condition que nous vivions de la foi : alors nous serons capables de déplacer des montagnes. Il y a tant de choses à déplacer dans le monde, et d’abord... dans notre cœur. Tant d’obstacles à la grâce ! Alors, ayez la foi et les œuvres. La foi et l’esprit de sacrifice, la foi et l’humilité. La foi fait de nous des créatures toutes-puissantes : Et tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez (Mt 21, 22). 10 »
La foi est faite pour être mise en pratique dans la vie courante. Mettez la Parole en pratique et ne vous contentez pas de l’écouter : estote factores verbi et non auditores tantum11. Faites, réalisez dans votre vie la parole de Dieu et ne vous limitez pas à l’écouter, nous exhorte l’Apôtre saint Jacques. Il ne suffit pas d’accepter la doctrine, il faut vivre ces vérités, les pratiquer, les mener à bien. La foi génère une vie de foi, qui est manifestation de l’amitié avec Jésus-Christ. Allons donc à Dieu par notre vie, nos œuvres, nos peines et nos joies..., avec tout !12
Aussi les difficultés apparaissent-elles d’autant plus grandes que nous manquons de foi, que nous prêtons trop d’attention aux circonstances dans lesquelles nous vivons ou que nous donnons trop d’importance à la prudence humaine (peut-être nos intentions ne sont-elles pas droites ?). « Il n’y a rien, aussi facile que ce soit, que la tiédeur ne représente difficile et pesant ; comme il n’y a rien non plus de si difficile et pénible que la ferveur et la détermination ne rendent facile et supportable. 13 »
La vie de foi donne une grande force qui ne peut venir que d’une profonde humilité personnelle ; car « la foi n’est pas le propre des orgueilleux, mais des humbles » , rappelle saint Augustin14 : lorsque nous avons la foi, nous savons que l’efficacité vient de Dieu et non de nous-mêmes. Cette confiance pousse le chrétien à affronter les obstacles qu’il rencontre dans son âme et dans l’apostolat, en sachant que la victoire viendra, même si parfois elle tarde. Par la prière et la mortification, en vrais amis de nos amis, avec une joie habituelle, nous pouvons réaliser de grands miracles dans les âmes, devenir capables de transporter des montagnes, de faire tomber des barrières qui semblaient inébranlables, d’aider nos amis à se confesser, de mettre sur le chemin qui conduit au Seigneur des personnes qui allaient en direction contraire. Cette foi capable de transporter des montagnes se nourrit par la prière et par les sacrements, qui rendent de plus en plus intimes avec Jésus.
Notre Mère Sainte Marie nous montre comment nous pouvons — à la place où Dieu nous a mis dans le monde — faire grandir notre foi, notre amour et notre force. Marie « s’identifie à la mission qu’elle a reçue. Dès qu’elle connaît les plans de Dieu, elle les fait siens, et c’est toute son intelligence, sa volonté et son énergie, qu’elle engage pour accomplir la volonté de Dieu. A aucun moment la très Sainte Vierge ne se considère comme une marionnette : ni lorsqu’elle décide de partir en Judée pour rendre visite à Élisabeth ; ni lorsqu’exerçant vraiment son rôle de Mère, elle cherche et trouve l’enfant Jésus dans le temple de Jérusalem ; ni lorsqu’elle suscite le premier miracle du Seigneur ; ni lorsqu’elle est au pied de la Croix… C’est elle qui librement, comme lorsqu’elle dit : Que cela se fasse, engage sa personnalité entière dans l’accomplissement de sa tâche, une tâche qu’elle considère entièrement comme sienne. La volonté de Dieu se confond avec celle de Sainte Marie. Non seulement elle n’empêche pas les plans du Seigneur, mais encore ses projets mêmes sont les projets de Dieu. 15 »
01. Mt 17, 14-20. — 02. Jn 14, 12-14. — 03. Saint Augustin, Traité sur l’Évangile de saint Jean, 72, 1. — 04. Cf. Bible de Navarre, Saints Évangiles. — 05. Saint . Escriva, Chemin, n.585. — 06. Mc 9, 29. — 07. 1 Jn 5, 4. — 08. A. Del Portillo, Lettre pastorale, 31 mai 1987, n. 22. — 09. Saint J. Escriva, o. c., n. 586. — 10. Idem, Amis de Dieu, 203. — 11. Jac 1, 22. — 12. Cf. P. Rodriguez, Foi et vie de foi. — 13. Saint Jean Chrysostome, De compunctione, 1, 5. — 14. Saint Augustin, cit. dans Catena Aurea, vol. VI, p. 297. — 15. J. M. Pero-Sanz, La sixième heure.