31e DIMANCHE. ANNÉE C
39. Zachée
— Désirs de rencontrer le Christ. Mettre en œuvre les moyens nécessaires.
— Détachement et générosité de Zachée.
— Jésus nous cherche toujours. Espérance dans sa propre vie intérieure et dans l’apostolat.
I. Les textes de la Messe d’aujourd’hui nous parlent à nouveau de la miséricorde divine. Il est logique que cette ineffable réalité soit répétée si souvent, parce que la miséricorde de Dieu est une source inépuisable d’espérance et parce que nous avons énormément besoin de la clémence divine. Nous avons tous besoin que l’on nous rappelle très souvent que le Seigneur est clément et miséricordieux.
Dans la première lecture01, le Livre de la Sagesse nous présente aujourd’hui cette bonté et ce soin amoureux de Dieu sur toute la création et spécialement envers l’homme : comment aurait subsisté un être, si Tu ne l’avais pas voulu ? Comment aurait-il conservé l’existence, si Tu ne l’y avais pas appelé ? Mais Tu épargnes tous les êtres, parce qu’ils sont à Toi, Maître qui aimes la vie, Toi dont le souffle impérissable anime tous les êtres. Ceux qui tombent, Tu les reprends peu à peu, Tu les avertis, Tu leur rappelles en quoi ils pèchent, pour qu’ils se détournent du mal, et qu’ils puissent croire en Toi, Seigneur.
L’Évangile02 nous parle de la rencontre miséricordieuse de Jésus avec Zachée. Le Seigneur passe par Jéricho, en chemin vers Jérusalem. A l’entrée de la ville a eu lieu la guérison d’un mendiant aveugle qui réussit par sa foi et son insistance à arriver jusqu’à Jésus, malgré la foule et ceux qui essayaient de le faire taire. Là, à l’intérieur de cette ville importante, la foule devait remplir la rue par où passait le Maître. Et là se trouve aussi un homme, qui était le chef des publicains, et quelqu’un de riche, bien connu par son métier dans Jéricho. Les publicains étaient collecteurs d’impôts. Rome n’avait pas de fonctionnaires pour ce travail, et elle en chargeait des personnes du pays qui était sous sa domination. Celles-ci pouvaient avoir, comme Zachée, des employés. Le montant de l’impôt était décidé par l’autorité romaine ; les publicains percevaient une surtaxe dont ils vivaient. Cela prêtait à des procédés arbitraires, et c’est pourquoi la population leur était souvent hostile. Les Juifs, peuple élu, se sentaient spoliés par les gentils 03. Saint Luc nous dit que Zachée cherchait à voir qui était Jésus, mais il n’y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Mais son désir est tenace; pour arriver à ses fins, il se mélange d’abord à la foule, puis, en oubliant ce que les gens pouvaient penser de sa conduite, il courut en avant, et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Il se moque de ce que pouvaient penser les gens en voyant un homme de sa position sociale courir en avant et grimper ensuite sur un arbre. C’est une formidable leçon pour nous qui, par-dessus tout, voulons voir Jésus et rester avec Lui. Mais examinons aujourd’hui la sincérité et la vigueur de ces désirs : Est-ce que je veux voir Jésus ? demandait le Pape Jean-Paul II en commentant ce passage de l’Évangile, est-ce que je fais tout mon possible pour pouvoir le voir ? Ce problème, après deux mille ans, est aussi actuel qu’alors, lorsque Jésus traversait les villes et villages de sa terre. Et il est actuel pour chacun personnellement : est-ce que je veux vraiment Le contempler, ou est-ce que j’évite de Le rencontrer ? Est-ce que je préfère ne pas Le voir ou qu’Il ne me voie pas ? Et si je L’entrevois déjà d’une certaine façon, est-ce que je préfère alors Le voir de loin, sans m’approcher beaucoup, sans me mettre devant ses yeux pour ne pas trop attirer l’attention…, pour ne pas avoir à accepter toute la vérité qu’il y a en Lui, qui provient de Lui, du Christ ?04
II. Tout effort que nous faisons pour nous approcher du Christ est largement récompensé. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l’interpella : Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi. Quelle immense joie ! Lui, qui se contentait de Le voir de son arbre, Jésus l’appelle par son nom, comme un vieil ami, et, avec la même confiance, Il s’invite chez lui. Et saint Augustin commente : « Celui qui considérait comme grand et ineffable le fait de Le voir passer, mérita immédiatement de L’avoir chez lui. 05 » Le Maître, qui avait lu dans son cœur la sincérité de ses désirs, ne veut pas laisser passer cette occasion. Zachée « découvre qu’il est personnellement aimé par Celui qui se présente comme le Messie attendu, il se sent touché au plus profond de son esprit et il ouvre son cœur. 06 » Il veut tout de suite être près du Maître : Vite, il descendit, et reçut Jésus avec joie. Il éprouva la joie ineffable de tous ceux qui rencontrent Jésus.
Zachée a le Maître avec lui, et avec le Maître il a tout. « Il n’a pas peur que recevoir le Christ chez lui puisse menacer, par exemple, sa carrière professionnelle, ou lui rende difficile de faire certaines actions, liées à son activité de chef des publicains. 07 » Au contraire, il prouve par des faits la sincérité de sa nouvelle vie ; il se convertit et devient un disciple de plus du Maître : Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. Il va bien au delà de ce qu’ordonnait la Loi de Moïse08 pour ce qui est de la restitution, et en plus il donne aux pauvres la moitié de sa fortune ! La rencontre avec le Christ nous rend généreux envers les autres, nous pousse tout de suite à partager ce que nous avons, avec qui en a le plus besoin. Zachée a compris que pour suivre le Christ il faut être complètement détaché. « Mon Dieu, je vois que je ne T’accepterai comme mon Sauveur que si je Te reconnais en même temps comme mon Modèle.
« — Puisque Tu as voulu être pauvre, donne-moi l’amour de la Sainte Pauvreté. Mon ferme propos est de vivre et de mourir pauvre, avec Ton aide, aurais-je des millions à ma disposition. 09 »
III. Lorsque Jésus entra chez Zachée, beaucoup commencèrent à médire car Il était chez un pécheur. Alors, le Seigneur prononça ces paroles consolantes, parmi les plus belles de l’Évangile : Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. C’est un appel à l’espérance : si une fois le Seigneur permettait que nous traversions un mauvais moment, si nous nous sentions dans l’obscurité et perdus, nous devrions savoir que Jésus, le Bon Pasteur, viendrait tout de suite nous chercher. « Il choisit un chef de publicains : qui désespérera de soi-même lorsqu’il atteint la grâce ? », dit saint Ambroise10. Le Seigneur n’oublie jamais les siens.
La figure de Zachée nous aide aussi à ne jamais considérer quelqu’un comme perdu ou irrécupérable pour Dieu. Pour les habitants de Jéricho, ce chef de publicains était très éloigné de Dieu. L’Évangile laisse entrevoir qu’il en était ainsi11. Cependant, depuis qu’Il entra dans cette ville, Jésus avait les yeux fixés sur lui. Malgré les apparences, Zachée avait un cœur désireux de voir le Maître. Et, comme saint Luc le montre tout de suite, il avait une âme disposée au repentir, à la réparation et à la générosité. Il y a ainsi beaucoup de gens autour de nous qui désirent voir Jésus, et qui espèrent que quelqu’un s’arrêtera devant eux, les regardera avec compréhension et les invitera à une vie nouvelle.
Ne perdons jamais l’espérance, même lorsque tout semble perdu. La miséricorde de Dieu est infinie et toute-puissante, et elle dépasse tous nos jugements. L’on raconte d’une femme sainte un fait significatif qui laissa une trace profonde dans son âme, et qui montre la portée de la miséricorde divine. Un de ses parents mit fin à ses jours en se jetant du haut d’un pont. Cette femme en fut pendant un certain temps si affligée qu’elle n’osait pas prier pour lui. Un jour le Seigneur lui demanda pourquoi elle n’intercédait par pour lui, comme elle le faisait pour les autres. Elle fut surprise des paroles de Jésus, et répondit : « Tu sais bien qu’il s’est jeté du pont et en a fini avec sa vie. » Mais le Seigneur lui répondit : « N’oublie pas qu’entre le pont et l’eau J’étais là. »
Cette femme n’avait jamais douté de la miséricorde divine, mais, depuis ce jour, sa confiance dans le Seigneur n’eut pas de limites. Et elle pria pour ce parent éloigné avec une particulière intensité et une grande foi. On raconte un fait semblable de la vie du Curé d’Ars12. Les deux faits soulignent la même chose : chaque fois que nous pensons à la bonté et à la compassion divines, nous restons en deçà de la réalité.
Quant à nous, ne doutons jamais du Seigneur, de sa bonté et de son amour pour les hommes, aussi difficiles et extrêmes que soient les situations dans lesquelles nous, ou les personnes que nous voulons conduire à Jésus, nous nous trouvons. Sa miséricorde est toujours plus grande que nos pauvres jugements.
1. Sag 11, 25-26; 12, 1-2. – 02. Lc 19, 1-10. – 03. Cf. Bible de Navarre. Saints Évangiles, note à Mt 5, 46. – 04. Cf. JEAN-PAUL II, Homélie, 2 novembre 1980. – 05. SAINT AUGUSTIN, Sermon 174, 6. – 06. JEAN-PAUL II, Homélie, 5 novembre 1989. – 07. Idem, Homélie, 2 novembre 1980. – 08. Ex 21, 37 et s. – 09. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Forge, n. 46. – 10. SAINT AMBROISE, Commentaire à l’Évangile de saint Luc, in loc. – 11. Cf. v. 7-10. – 12. F. TROCHU, Le Curé d’Ars.
31e SEMAINE. LUNDI
40. Sans rien attendre
— Donner et nous donner, bien que nous n’en voyions ni les fruits ni une réponse positive.
— La récompense à la générosité. Donner avec joie.
— Mettre au service des autres les talents reçus.
I. Jésus avait été invité à manger par un des pharisiens importants du lieu01 et, une fois de plus, Il utilise l’image du banquet pour transmettre un important enseignement sur ce que nous devons faire pour les autres et la façon de le mettre en pratique. En s’adressant à celui qui l’avait invité, le Seigneur dit : Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi t’inviteraient en retour, et la politesse te serait rendue. Au contraire, Jésus indique ceux que l’on doit inviter : les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles… Et il en donne la raison : tu seras heureux, parce qu’ils n’ont rien à te rendre : cela te sera rendu à la résurrection des justes02.
Les amis, les parents, les riches voisins se verront obligés par notre invitation à répondre par une autre, au moins de la même catégorie sinon meilleure. Ce que l’on aura investi dans ce repas donnera son fruit immédiat. Ce peut être une action humaine droite, même très bonne s’il y a la droiture d’intention et si les buts recherchés sont nobles (amitié, apostolat, unir des liens familiaux…), mais, en soi-même, elle est peu différente de ce que peuvent faire les païens. C’est une façon humaine d’agir : Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi en font autant…03, dira le Seigneur en une autre occasion. La charité du chrétien va plus loin, car elle inclut et surpasse en même temps le plan naturel, ce qui est simplement humain : il donne par amour du Seigneur, et sans rien attendre en échange. Les pauvres, les estropiés… ne peuvent rien rendre car ils n’ont rien. Il est alors facile de voir le Christ dans les autres. L’image du banquet ne se réduit pas exclusivement aux biens matériels ; c’est une image de tout ce que l’homme peut offrir aux autres : estime, joie, optimisme, compagnie, attention…
Dans la vie de saint Martin on raconte qu’un jour, étant en train de rêver, il lui sembla voir le Christ vêtu de la moitié de la cape d’officier romain que peu de temps auparavant il avait donnée à un pauvre. Il regarda attentivement le Seigneur et reconnut son vêtement. En même temps il entendit que Jésus, avec une voix qu’il n’oublierait jamais, disait aux anges qui l’accompagnaient : « Martin, qui n’est que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement ». Et tout de suite le saint se rappela d’autres paroles de Jésus : Autant de fois que vous l’avez fait pour le moindre de mes frères que voici, c’est à moi que vous l’avez fait04. Cette vision remplit Martin de courage et de paix, et il reçut tout de suite le Baptême05.
Nous ne devons pas faire le bien en attendant une récompense dans cette vie, ni un fruit immédiat. Ici-bas nous devons être généreux (dans l’apostolat, dans l’aumône, dans les œuvres de miséricorde…) sans attendre de recevoir quelque chose pour cela. La charité ne cherche rien, la charité n’est pas ambitieuse06. Donner, semer, nous donner nous-mêmes bien que nous n’en voyions pas de fruit, ni de correspondance de la part des autres, ni de remerciement, ni de bienfait personnel apparent. Le Seigneur enseigne dans cette parabole à donner avec libéralité, sans calculer les rétributions que nous pourrions en tirer. Et nous en aurons en abondance.
II. Rien de ce que nous faisons au bénéfice des autres ne se perd. Donner agrandit le cœur et le rend jeune, augmente sa capacité d’aimer. L’égoïsme rapetisse, limite l’horizon et le rend pauvre et petit. Au contraire, plus nous donnons, plus l’âme s’enrichit. Parfois nous ne verrons pas les fruits, et nous ne récolterons pas de remerciement humain ; il nous suffira de savoir que le Christ Lui-même est l’objet de notre générosité. Rien ne se perd. « Vous, commente saint Augustin, vous ne voyez pas maintenant l’importance du bien que vous faites ; le laboureur non plus, lorsqu’il sème il n’a plus devant lui les récoltes ; mais il a confiance en la terre. Pourquoi n’as-tu pas confiance en Dieu ? Un jour arrivera qui sera celui de notre récolte. Imagine que nous nous trouvons maintenant dans les tâches de labourage ; mais nous labourons pour recueillir ensuite, selon ce que dit l’Écriture : On s’en va en pleurant, portant et jetant la semence ; on reviendra avec des cris d’allégresse, en portant ses gerbes (Ps 125). 07 » La charité ne se décourage pas si elle ne voit pas de résultats immédiats ; elle sait attendre, elle est patiente.
La générosité ouvre la porte au besoin vital de l’homme de donner. Le cœur qui ne sait pas apporter un bien à ceux qui l’entourent, à la société elle-même, se rend inapte, vieillit et meurt. Lorsque nous donnons, le cœur se réjouit, et nous sommes en condition de mieux comprendre le Seigneur, qui donna sa vie en rachat pour tous08. Lorsque saint Paul remercie les Philippiens pour l’aide qu’ils lui ont donnée, il leur dit qu’il est content non pas tant du bienfait qu’il a reçu mais, surtout, du fruit que les aumônes leur apporteront à eux-mêmes : pour qu’augmente le bénéfice à votre compte09, leur dit-il. C’est pourquoi saint Léon le Grand recommande « que celui qui distribue des aumônes le fasse sans préjugés et avec joie, puisque moins il réserve quelque chose pour lui, plus grand est le gain qu’il en obtiendra 10 ».
Saint Paul aussi encourageait les premiers chrétiens à vivre la générosité avec plaisir, car Dieu aime celui qui donne avec joie11. Un service ou une aumône faits de mauvais gré ou avec tristesse ne peuvent être agréables à personne — moins encore au Seigneur — : « Si tu donnes le pain tristement, commente saint Augustin, tu perds le pain et la récompense. 12 » En revanche, le Seigneur s’enthousiasme devant le don de qui donne et se donne par amour, avec spontanéité, sans calculs…
III. Ce que nous pouvons donner à d’autres et notre coopération dans des œuvres d’assistance à ceux qui ont besoin du strict nécessaire, de formation, de culture… est beaucoup. Nous pouvons donner des biens économiques —bien que ce soit peu, si nous ne disposons que de peu — du temps, de la compagnie, de la cordialité… Bref, mettre au service des autres les talents que nous avons reçus du Seigneur. « Une tâche urgente : remuer la conscience des croyants et des non croyants — mobiliser les hommes de bonne volonté — pour qu’ils coopèrent et fournissent les instruments matériels nécessaires au travail pour les âmes. 13 »
L’Évangile de la Messe enseigne que la meilleure récompense de la générosité sur terre est d’avoir donné. C’est là que tout se termine. Nous ne devons rien rappeler ensuite aux autres, rien exiger. D’habitude, il vaut mieux que les parents ne rappellent pas aux enfants tout ce qu’ils ont fait pour eux ; ni la femme à son mari les mille services qu’elle sut lui rendre en des moments difficiles, ni ses soins, ni sa patience… ; ni le mari à sa femme son travail intense pour maintenir la famille… Tout est bien mieux en présence de Dieu et annoté dans l’histoire personnelle de chacun. Il vaut mieux, et cela plaît davantage au Seigneur, ne pas facturer pour ce que nous avons fait avec joie, sans aucun désir d’en être récompensé, avec une pleine générosité. Il vaut même mieux accepter que les bonnes actions que nous prétendons mener à bien soient parfois mal interprétées. « J’ai vu rougir le visage de cet homme simple, et il m’a semblé que des larmes voilaient ses yeux : il apportait généreusement son concours à de bonnes œuvres, avec l’argent qu’il avait honnêtement gagné ; or, il venait d’apprendre que “les bons” jugeaient que ses actions n’étaient pas droites.
« Avec la naïveté du néophyte dans ces combats de Dieu, il murmurait : “Ils voient que je me sacrifie… et en plus, ils me sacrifient !”
« Je lui ai parlé lentement : il a embrassé mon Crucifix, et son indignation, bien naturelle, s’est transformée en paix et en joie. 14 »
Le Seigneur nous dit que nous devons comprendre les autres, bien qu’ils ne nous comprennent pas (ils ne peuvent peut-être pas le faire en ce moment, comme les nécessiteux invités au banquet, qui ne pouvaient pas répondre par une autre invitation). Et que nous devons aimer les gens, bien qu’ils nous ignorent, et rendre de nombreux petits services, bien qu’en de semblables circonstances ils nous les refusent. Et rendre la vie aimable à ceux qui nous entourent, bien que parfois il nous semble qu’ils ne répondent pas à notre amour… Et tout cela avec un grand cœur, sans faire une comptabilité de chaque faveur que nous faisons. Lorsqu’on entend les lamentations et les plaintes de certains qui passent leur temps, disent-ils, à donner et à se donner eux-mêmes sans recevoir ensuite les mêmes attentions de la part des autres, on peut soupçonner que quelque chose d’essentiel a manqué dans ce don de soi, peut-être la droiture d’intention. Parce que donner ne peut pas produire de peine ni de fatigue, mais une joie intime et le fait de noter que le cœur devient plus grand et que Dieu est content de ce que nous avons fait. « Plus tu seras généreux pour Dieu, plus tu seras heureux. 15 »
Notre Mère Sainte Marie, qui avec son fiat a donné son être et sa vie au Seigneur et à nous qui sommes ses enfants, nous aidera à ne rien nous réserver, à être généreux dans les mille petites opportunités qui se présentent à nous chaque jour.
01. Cf. Lc 14, 1. – 02. Lc 14, 12-14. – 03. Lc 6, 32. – 04. Mt 25, 40. – 05. Cf. P. CROISET, Année chrétienne. – 06. 1 Cor 13, 5. – 07. SAINT AUGUSTIN, Sermon 102, 5. – 08. Cf. Mt 20, 28. – 09. Ph 4, 17. – 10. SAINT LÉON LE GRAND, Sermon 10 sur le Carême. – 11. 2 Cor 9, 7. – 12. SAINT AUGUSTIN, Commentaires aux Psaumes, 42, 8. – 13. Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 24. – 14. Idem, n. 28. – 15. Idem, n. 18.
31e SEMAINE. MARDI
41. Solidarité chrétienne
— Membres d’un même Corps.
— L’union dans la charité.
— L’union dans la foi. Apostolat.
I. Le Seigneur a voulu nous associer à Lui par les liens les plus serrés, par des nœuds aussi étroits que ceux qui attachent les membres d’un corps vivant. Saint Paul enseigne dans une des lectures de la Messe01 que tous, tant que nous sommes, nous formons un seul corps ; tous et chacun, nous sommes membres les uns des autres. Chaque chrétien, tout en conservant sa propre vie, est inséré dans l’Église avec des liens vitaux intimes. Le Corps Mystique du Christ, l’Église, est quelque chose d’infiniment plus lié et compact qu’un corps moral, quelque chose de plus solide que tout groupe humain. La même Vie, Celle du Christ, court dans tout le Corps, et nous dépendons beaucoup les uns des autres. L’être entier ressent la plus petite douleur, et tout le corps travaille à la réparation de toute blessure. « Nous retrouvons une fois de plus dans les paroles de Paul l’écho fidèle des enseignements de Jésus Lui-même, qui nous a révélé la mystérieuse unité de ses disciples avec Lui et entre eux, en la présentant comme une image et une prolongation de la secrète communion qui relie le Père au Fils et le Fils au Père dans le lien amoureux de l’Esprit (cf. Jn 17, 21). C’est la même unité dont Jésus parle avec l’image de la vigne et des sarments : Je suis la vigne, vous êtes les sarments (Jn 15, 5) ; image qui donne de la lumière non seulement pour comprendre la profonde intimité des disciples avec Jésus, mais aussi la communion vitale des disciples entre eux : tous sont des sarments de l’unique Vigne. 02 »
Chaque fidèle chrétien, par ses bonnes œuvres, par son effort pour être plus près du Seigneur, enrichit toute l’Église, tout en faisant sienne la richesse commune. « Il s’agit de la Communion des Saints que nous professons dans le Credo ; le bien de tous devient le bien de chacun, et le bien de chacun devient le bien de tous. 03 »
D’une façon mystérieuse mais réelle, avec notre sainteté personnelle nous sommes en train de contribuer à la vie surnaturelle de tous les membres de l’Église. L’accomplissement de notre devoir quotidien, la maladie, la prière… sont une source continuelle de mérites surnaturels pour nos frères. « Si tu pries pour tous, tu profiteras aussi de la prière de tous, car tu fais partie du tout. De cette façon tu obtiendras un grand bénéfice, car la prière de chaque membre du Peuple s’enrichit par la prière des autres. 04 » La méditation de cette vérité nous pousse-t-elle à mieux vivre le jour d’aujourd’hui, avec plus d’amour, avec un plus grand don de soi ?
II. Chacun de nous sent la responsabilité personnelle d’apporter — par son effort pour être meilleur, par l’exercice des vertus — une sève nouvelle aux membres du Corps Mystique du Christ, et à l’humanité entière. Tous les jours « chacun soutient les autres et les autres le soutiennent 05 ». C’est pourquoi « ces façons de parler qui séparent les vertus personnelles des vertus sociales » ne sont pas tout à fait convaincantes. « Il n’est pas de vertu qui soit compatible avec l’égoïsme ; chacune doit nécessairement avoir une répercussion dans notre âme et dans les âmes de ceux qui nous entourent (…). Nous devons nous sentir tous solidaires et, dans l’ordre de la grâce, nous sommes unis par les liens surnaturels de la Communion des Saints. 06 »
Saint Paul, après avoir indiqué les différents charismes, les grâces particulières que Dieu accorde pour le service des autres, indique aussi le grand don commun à tous, qu’est la charité, par laquelle nous pouvons chaque jour semer tant de bien autour de nous, et il nous dit comment : Soyez unis les uns aux autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres. Ne brisez pas l’élan de votre générosité, mais laissez jaillir l’Esprit ; soyez les serviteurs du Seigneur. Aux jours d’espérance, soyez dans la joie ; aux jours d’épreuve, tenez bon ; priez avec persévérance. Partagez avec les fidèles qui sont dans le besoin, et que votre maison soit toujours accueillante.
Nous pensons peut-être parfois que nous n’avons pas de dons exceptionnels pour aider les autres, que nous manquons de moyens… ; cependant la charité, participation de l’amour du Christ envers ses frères, est à la portée de tous ceux qui suivent le Maître. Tous les jours nous donnons beaucoup et nous recevons beaucoup. Notre vie est un échange continuel dans ce qui est humain et dans ce qui est surnaturel. Que c’est agréable au Seigneur lorsque nous voyons une déchirure dans le fin tissu que nous formons, nous les membres de l’Église, et que nous essayons de la réparer avec amour, avec esprit de réparation ! Comme Il se réjouit lorsqu’Il nous voit partager, faire nôtres, les besoins des saints ! Il n’existe pas de faiblesse ni de vertu solitaires. Ce qui est bon et ce qui est mauvais a des effets centuplés chez les autres. Nous semons un grain de blé dans la terre et il pousse un épi, bon ou mauvais selon le grain que nous avons semé. Si nous marchons avec fermeté vers le Christ, nos amis courent. Si nous faiblissons, ils s’arrêtent peut-être. « Tout ce que de bon et de saint entreprend un individu, enseigne le Catéchisme Romain, se répercute dans le bien de tous, et la charité est ce qui permet que cela leur profite, car cette vertu ne cherche pas son propre profit. 07 » Ne manquons pas de semer ; notre vie est en réalité de grandes semailles dans lesquelles rien ne se perd. Les opportunités de faire le bien, d’enrichir les hommes, d’augmenter le Corps Mystique du Christ sont innombrables. Ne gaspillons pas les occasions, n’attendons pas de grands moments qui ne se présenteront peut-être jamais.
III. Lorsqu’Il nous créa, Dieu fit les hommes frères les uns des autres, et nous avons ainsi besoin les uns des autres dans la vie familiale et sociale. Et Il a maintenu aussi cette complémentarité dans le plan surnaturel. La Très Sainte Trinité a voulu sauver les hommes en utilisant les hommes et propager la foi par eux. A travers l’apostolat personnel des chrétiens qui se trouvent dans le monde, dans les situations les plus diverses (dans le foyer, chez le coiffeur, dans un commerce, à la banque, au Parlement…), « l’irradiation de l’Évangile peut se faire d’une façon extrêmement capillaire, en atteignant tant d’endroits et de milieux qui sont ceux qui concernent la vie quotidienne et concrète des laïcs. Il s’agit, de plus, d’une irradiation constante, car elle est inséparable de la continuelle cohérence de la vie personnelle avec la foi ; et elle se configure aussi comme une forme d’apostolat particulièrement incisive, puisqu’en partageant pleinement les conditions de vie et de travaux, les difficultés et espérances de leurs frères, les fidèles laïcs peuvent arriver au cœur de leurs voisins, amis ou collègues, en l’ouvrant à l’horizon total, au sens plein de l’existence humaine : la communion avec Dieu et entre les hommes. 08 » Chaque membre travaille pour le meilleur rendement de tout le corps, et enflammer la foi d’autrui, ou l’aviver si elle était en cendres, est le meilleur bien que nous puissions communiquer. « Il m’arrive ainsi, écrit sainte Thérèse d’Avila, que, lorsque dans la vie des saints nous lisons qu’ils convertirent des âmes, cela me produit beaucoup plus de dévotion et plus de tendresse et plus d’envie que tous les martyres qu’ils souffrent (car c’est l’inclination que Dieu m’a donnée), et il me semble qu’Il apprécie davantage que par notre effort et notre prière nous Lui gagnions une âme par sa miséricorde, que tous les services que nous pouvons Lui rendre. 09 »
Si avec l’exemple et la parole nous approchons d’autres du Christ, nous ne resterons pas indifférents devant leurs besoins corporels : tant d’ignorance, tant de misère, tant de solitude… ! La fréquentation quotidienne du Seigneur remplira chaque fois plus notre cœur de miséricorde et de générosité pour partager ce que nous avons, que ce soit peu ou beaucoup : le talent, le temps, les biens matériels, la joie… S’il n’est pas en notre pouvoir de porter remède à ces maux, les autres sentiront au moins la chaleur de notre amitié, de notre effort pour les aider. Nous ne laisserons pas seuls les malades, les infirmes, toute personne qui porte une charge supérieure à ses forces… Nous unirons nos efforts à ceux d’autres chrétiens et hommes de bonne volonté pour obtenir le bien commun, en dépassant des positions partisanes qui séparent et opposent. Nous imiterons ainsi les premiers chrétiens qui, avec leur amour, et très souvent avec peu de moyens matériels pour aider les autres, étonnèrent le monde païen parce qu’ils réussirent à faire en sorte que le commandement de Jésus-Christ devienne une réalité : Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres ; comme Je vous ai aimés, aimez-vous aussi les uns les autres. C’est en cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez entre vous10. L’amour est ingénieux et il supplée, quand il le faut, le manque de temps, de moyens économiques, de possibilités humaines.
01. Première lecture. Années impaires. Rom 12, 5-16. – 02. JEAN-PAUL II, Exhort. Apost. Christifideles laici, 30 décembre 1988, 12. – 03. Idem, 28. – 04. SAINT AMBROISE, Traité sur Caïn et Abel, 1. – 05. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, Homélie sur Ezéchiel, 2, 1, 5. – 06. SAINT JOSÉMARIA ESCRIVA, Amis de Dieu, 76. – 07. Catéchisme Romain, I, 10, n. 23. – 08. JEAN-PAUL II, loc. cit., 28. – 09. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Livre des Fondations, I, 7. – 10. Jn 13, 34-35.