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VENDREDI SAINT

45. JÉSUS MEURT SUR LA CROIX

— Jésus demande pardon pour ceux qui le maltraitent.

— La Rédemption du monde est accomplie.

— Jésus nous confie sa Mère.

 

I. Pour nous plonger dans ce mystère incommensurable la liturgie a adopté une hymne de la tradition médiévale : Doux clous ! Doux arbre où la Vie commence... ! ‘

Toute la vie de Jésus est dirigée vers ce moment suprême. Il parvient à peine à arriver, haletant et épuisé, au sommet de ce petit monticule appelé lieu du Crâne, et on l’étend aussitôt sur le sol, on commence à le clouer sur le bois. On introduit les clous dans les mains, en déchirant les nerfs et la chair. Puis il est hissé sur le bois verticalement au sol. Ensuite, on lui cloue les pieds. Marie, sa Mère, contemple toute la scène.

Cette Croix, « il l’avait attendue de nombreuses années durant, et ce jour-là allait s’accomplir son désir de racheter les hommes (...). Ce qui avait été jusqu’à lui un instrument infâme et déshonorant, se transforme en arbre de vie et escalier de gloire. Une joie profonde le remplissait quand il étendait les bras sur la Croix, pour que tous sachent qu’il aurait toujours ainsi les bras pour les pécheurs qui s’approcheraient de lui : ouverts. (...) U vit, et cela le remplit de joie, combien la Croix allait être aimée et adorée, parce que lui allait mourir sur elle. H vit les martyrs qui, pour son amour et pour défendre la vérité, allaient souffrir un martyre semblable. Il vit l’amour de ses amis, il vit leurs larmes devant la Croix. Il vit la victoire qu’obtiendraient les chrétiens avec l’arme de la Croix. Il vit les grands miracles qui allaient se faire dans le monde entier sous le signe de la croix. Il vit tant d’hommes qui allaient être saints, parce qu’ils sauraient mourir comme lui et vaincre le péché[02]. » Il contemple comment nous embrasserions tant de fois un crucifix, comment nous reviendrions vers lui, plus fidèles.

Jésus élevé sur la croix. Autour de lui, quel panorama ! Les uns passent et l’injurient, les princes des prêtres se moquent de lui, d’autres sont indifférents. Bon nombre des assistants l’ont vu bénir, prêcher une doctrine salvatrice, et faire des miracles. Il n’y a pas de reproches dans les yeux de Jésus, seulement de la pitié et de la compassion. On lui offre un vin fort mélangé avec de la myrrhe. Donnez des liqueurs fortes à celui qui va périr, et du vin à celui qui a l’amertume au cœur : qu’il boive et qu’il oublie sa misère, et qu’il ne se souvienne plus de ses douleurs[03]. Geste humanitaire coutumier envers les condamnés, qui calmait et soulageait la terrible souffrance.

Le Seigneur le goûte en remerciant, mais il n’en prend pas, afin de boire le calice de douleur jusqu’à la lie.

Pourquoi tant de souffrance ? se demande saint Augustin, qui répond : « Tout ce qu’il souffrit est le prix de notre rachat[04] ». Il ne se contente pas de souffrir un peu, il boit le calice sans rien se réserver, pour que nous apprenions une fois pour toutes la grandeur de son amour et la bassesse du péché, pour que nous soyons généreux nous aussi dans le don de nous-mêmes, dans la mortification, dans le service des autres.

 

II. La crucifixion était l’exécution la plus cruelle et infamante qu’ait connue l’antiquité. Un citoyen romain ne pouvait être crucifié. La mort survenait après une longue agonie, sauf si les bourreaux accéléraient la fin en brisant les jambes. Depuis les temps apostoliques, nombreux sont ceux qui se refusent à concevoir ou à accepter un Dieu fait homme qui meurt sur un bois pour nous sauver : scandale pour les Juifs et folie pour les païens[05]. Depuis toujours existe la tentation d’affaiblir le sens de la Croix.

Voilà pourquoi l’union intime de chaque chrétien avec son Seigneur a tant besoin de cette connaissance complète de sa vie, sans exclure ni sous-évaluer le chapitre de la Croix. C’est là que s’accomplit la Rédemption, c’est là que se trouve le sens de la douleur dans le monde, c’est là que nous connaissons un peu la malice du péché et l’immensité de l’amour de Dieu pour chaque homme.

« Voici Jésus cloué sur la Croix. Les bourreaux ont exécuté sans pitié la sentence. Le Seigneur a laissé faire, avec une mansuétude infinie. Tant de tourments n’étaient pas nécessaires. Il aurait pu éviter cette amertume, ces humiliations, ces mauvais traitements, ce jugement inique, et la honte du gibet, les clous et le coup de lance. Mais il a voulu souffrir tout ceci pour toi et pour moi. Et nous autres, ne saurions-nous pas nous aussi correspondre ?

« Il est fort possible qu’un jour, seul face à un crucifix, les larmes te viennent aux yeux. Ne les retiens pas... Mais fais en sorte que ces pleurs aboutissent à une résolution [06]. »

 

III. Les effets bénéfiques de la Croix ne se font pas attendre. L’un des criminels, presque à l’agonie s’adresse au Fils de Dieu : Seigneur, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume. D’où vient cette subite confiance ? Auparavant il avait dû entendre parler du Christ, mais de loin. Brusquement il se retrouve avec lui et quoique sa divinité soit complètement cachée, sans doute le comportement de Jésus depuis qu’ils ont commencé la marche vers le Calvaire, son silence, son regard plein de compassion, sa majesté au milieu de tant de fatigue et de douleur, l’ont frappé. Comme beaucoup le seront également si le chrétien imite sincèrement son Maître. Ses paroles expriment le résultat final d’un processus qui commence en lui depuis le moment où il s’est uni à Jésus. Pour se convertir en disciple du Christ il n’a pas eu besoin d’un miracle ; il lui suffit de contempler de près la souffrance du Seigneur. Beaucoup d’autres réagiront ainsi en méditant la Passion dans les Évangiles.

Le Seigneur écoute, parmi tant d’insultes, cette voix suppliante qui le reconnaît comme Dieu, et qui ressent de la joie dans sa souffrance, en disant : En vérité je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis[01].

Voilà l’efficacité de la Passion qui n’a pas de fin. Elle remplit le monde de paix, de grâce, de pardon, de bonheur dans les âmes qui l’ont accueillie. Rédemption que le Christ réalise une seule fois, et qui s’applique à chaque homme, avec la coopération de sa liberté. Chacun peut dire en toute vérité : le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi[08]. Non pas pour nous, d’une manière collective, générique, mais pour moi, comme si j’étais le seul qui compte. Et cette Rédemption devient actuelle d’abord sur l’autel chaque fois que l’on célèbre la sainte Messe[09].

« Personne n’est mort comme Jésus-Christ, parce qu’il était la vie même. Personne n’a expié le péché comme lui, parce qu’il était la pureté même[10]. » Nous recevons aujourd’hui les fruits de cet amour de Jésus sur la Croix, si notre mauvaise volonté ne rend pas vaine la Passion.

Près de Jésus se trouve sa Mère, avec d’autres saintes femmes, et Jean, le plus jeune des apôtres. Jésus, voyant sa Mère et, auprès d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa Mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Et, à partir de ce moment, le disciple la prit chez lui ". Jésus, après s’être donné lui-même dans la Dernière Cène, nous donne maintenant ce qu’il aime le plus sur terre, la chose la plus précieuse qui lui reste. On l’a dépouillé de tout. Lui nous donne Marie pour Mère.

Ce geste a un double sens. D’une part, Jésus se préoccupe de l’avenir de la Vierge, comme l’impose le quatrième Commandement du Décalogue. D’autre part, il proclame sa volonté qu’elle soit notre Mère.

« Ainsi même la bienheureuse Vierge progressa sur le chemin de la foi, et elle resta fidèlement unie à son Fils jusqu’à la Croix. Là, ce n’est pas sans réaliser un dessein divin qu’elle se tint debout (Jn 19, 25) ; elle souffrit profondément avec son Fils unique et s’associa de toute son âme maternelle à son sacrifice, acquiesçant avec amour à l’immolation de la victime qu’elle avait engendrée. Finalement, le même Christ Jésus, mourant sur la Croix, la donna pour mère au disciple[12]. » « Le ciel s’obscurcit et la terre est plongée dans les ténèbres. Il est près de trois heures lorsque Jésus s’exclame :— Eli, Eli, lamma sabachtani ? C’est-à-dire : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? (Mt 27, 46). Après quoi, sachant que tout est sur le point d’être consommé, il dit, afin que s’accomplisse l’Écriture :— J’ai soif (Jn 19, 28). Jésus goûte le vinaigre et dit : — Tout est accompli (Jn 19, 30). Le rideau du Temple se déchire, et la terre tremble tandis que le Seigneur s’exclame en un grand cri :— Père, Je remets mon esprit entre tes mains (Le 23, 46). Et il expire.

« Aime le sacrifice, source de vie intérieure. Aime la Croix, autel du sacrifice. Aime la douleur, au point de boire, comme le Christ, la lie du calice [13]. »

Avec Marie, cela nous sera plus facile, et c’est pourquoi nous lui chantons avec l’hymne liturgique : « Ô, douce source d’amour ! fais-moi sentir ta douleur pour que je pleure avec toi. Fais-moi pleurer avec toi et compatir vraiment à tes peines tant que je vivrai ; parce que je désire accompagner sur la Croix, où je le vois, ton cœur compatissant. Fais que je m’éprenne de sa Croix et qu’en elle je vive et demeure...[14]. »

 

NOTES

[01] Hymne Crux fidelis, Adoration de la Croix.

[02] L. de la Palma, La Passion du Seigneur.

[03] Prov 31, 6-7.

[04] Saint Augustin, Commentaire sur le psaume 21, 11, 8.

[05] 1 Cor 1, 23.

[06] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, XI, 1.

[07] Le 23, 43.

[08] Ga 2, 20.

[09] Cf. Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 3 et Prière sur les offrandes du 2" Dimanche du temps ordinaire.

[10] R. Guardini, Le Seigneur.

[11] Jn 19, 26-27.

[12] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 58.

[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, XII.

[14] Hymne Stabat Mater.



SAMEDI SAINT

46. LA SÉPULTURE DU CORPS DE JÉSUS

— Signes qui suivirent la mort de Notre Seigneur.

— La sépulture de Jésus. Nicodème et Joseph d’Arimathie.

— Les apôtres près de la Vierge.

 

I. Trois heures d’agonie. Jésus est mort. Les Évangélistes racontent que le ciel s’obscurcit et que des événements extraordinaires survirent. Le voile du temple se déchira en deux, du haut en bas ‘, signifiant ainsi qu’avec la mort du Christ le culte de l’Ancienne Alliance a expiré[02], et que le culte agréable à Dieu se rend maintenant par l’Humanité du Christ, souverain Prêtre et Victime parfaite.

L’après-midi du vendredi avançait et il fallait retirer les corps. Ils ne pouvaient pas rester là le samedi et ils devaient être enterrés avant que ne brille la première étoile au firmament. Comme c’était le jour de Préparation de la Pâque et ce samedi-là était un grand jour, les juif s demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât*. Pilate envoie des soldats qui brisent les jambes des deux malfaiteurs, afin qu’ils meurent plus vite. Jésus, lui, est déjà mort. Mais un des soldats lui perçât le côté avec sa lance, et il en sortit aussitôt du sang et de l’eau*. Événement historique dont saint Jean est le témoin, mais événement spirituel beaucoup plus profond. Saint Augustin et toute la tradition chrétienne voient surgir les sacrements et l’Église même, du côté ouvert de Jésus : « Là s’ouvrait la porte de la vie, d’où jaillirent les sacrements de l’Église, sans lesquels on n’entre pas dans la vraie vie...[05]. » L’Église « croît visiblement dans le monde grâce à la puissance de Dieu. Son commencement et cette croissance sont signifiés par le sang et l’eau qui sortent du côté de Jésus crucifié[06]. » La mort du Christ manifeste et produit la vie surnaturelle que l’homme reçoit par l’Église.

Cette plaie, au niveau du cœur transpercé, est une plaie de surabondance d’amour qui s’ajoute aux autres. C’est une manière d’exprimer ce qu’aucune parole ne peut plus dire. Marie comprend et souffre, comme co-rédemptrice, qui accomplit jusqu’au bout la prophétie du vieillard Siméon, lors de la présentation au Temple de Jérusalem : un glaive transpercera ton âme[07].

On descend le Christ de la Croix avec affection et vénération, et on le dépose avec soin dans les bras de sa Mère. Le Corps est couvert de plaies, mais le visage serein et plein de majesté. Regardons Jésus, comme le regarde la sainte Vierge. Non seulement il nous a rachetés du péché et de la mort, mais il nous a appris à accomplir la volonté de Dieu par dessus tous les plans personnels, à vivre libres, détachés de tout, à pardonner quand celui qui offense ne se repent même pas, à excuser les autres, à être apôtres jusqu’au moment de la mort, à souffrir sans plaintes, à aimer les hommes même si l’on souffre par leur faute... « Ne gêne pas l’œuvre du Paraclet : unis-toi au Christ pour te purifier, et subis avec lui les insultes, les crachats, les soufflets..., les épines, le poids de la Croix..., les clous déchirant ta chair, les angoisses d’une mort dans l’abandon...

« Et glisse-toi dans le flanc ouvert de Notre Seigneur Jésus jusqu’à trouver un sûr refuge dans son Cœur blessé[08]. » Là tu trouveras la paix. Saint Bonaventure commente cette vue mystique dans les Plaies du Christ : « Ô, quelle bonne chose, que d’être avec Jésus-Christ crucifié ! Je veux faire en lui trois demeures : une, dans les pieds ; une autre, dans les mains, et une autre perpétuelle dans son précieux côté. Là je veux m’apaiser et reposer, et dormir et prier. Là je parlerai à son cœur et il me concédera tout ce que je lui demande. Ô, très aimables plaies de notre pieux Rédempteur ! (...). En elles je vis, et de leurs mets je me nourris[09]. »

Nous regardons Jésus lentement et, dans l’intimité de notre cœur. Depuis des siècles, prêtres et fidèles lui disent en action de grâce après la Messe : « Ô, bon Jésus ! écoute-moi. À l’intérieur de tes plaies, cache-moi. Ne permets pas que je me sépare de toi. De l’ennemi malin, défends-moi. À l’heure de ma mort, appelle-moi. Et commande-moi d’aller à toi, pour qu’avec tes saints je te loue. Pour les siècles des siècles[10].

»

 

II. Joseph d’Arimathie, disciple de Jésus, homme riche et influent dans le Sanhédrin, qui était resté dans l’anonymat quand le Seigneur était acclamé dans toute la Palestine, se présente devant Pilate pour prendre en charge le Corps du Seigneur. Il va lui faire « la plus grande demande qui a jamais été faite : le Corps de Jésus, le Fils de Dieu, le trésor de l’Église, sa richesse, son enseignement et son exemple, son réconfort, le Pain qui devait l’alimenter jusqu’à la vie éternelle. Joseph, en ce moment, représente le désir de tous les hommes, de toute l’Église, qui a besoin de lui pour se maintenir en vie éternellement". »

Dans ces heures de violence et de confusion, alors que les disciples, sauf Jean, ont fui, voilà que fait son apparition un disciple d’un rang social élevé, qui n’a pas été présent aux heures du triomphe, mais qui risque sa réputation au pire moment. Vint Nicodème, celui qui précédemment était allé trouver Jésus de nuit : il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès, cent livres environ[12].

Combien la Vierge apprécie l’aide de ces deux hommes, leur générosité, leur courage, leur piété ! Combien nous leur en sommes reconnaissants nous aussi !

Ce petit groupe qui, avec la Vierge et les saintes femmes prend en charge la sépulture du Corps de Jésus, a peu de temps à cause de la fête religieuse imminente, qui commence ce soir. Ils lavent le Corps avec piété, ils le parfument (la quantité de parfums qu’apporté Nicodème est considérable : cent livres environ), ils l’enveloppent dans un linceul neuf acheté par Joseph[13] et le déposent dans un tombeau creusé dans le rocher, qui appartient aussi à Joseph et qui n’a jamais été utilisé[14]. Us couvrent enfin sa tête avec un suaire ".

Comme il nous aurait plu sans doute d’avoir été présents pour prendre soin du Corps du Seigneur ! : « Moi, je monterai avec eux jusqu’au pied de la Croix, j’étreindrai le Corps froid, le cadavre du Christ, avec le feu de mon amour... Je le déclouerai par mes actes de réparation et mes mortifications,... je l’envelopperai dans le linge neuf de ma vie limpide, et je l’enterrerai dans le roc vivant de ma poitrine, d’où personne ne pourra me l’arracher, et là, Seigneur, tu te reposeras ! Même si le monde entier t’abandonnait et te méprisait,...

serviam ! je te servirai, Seigneur [16]. »

Or, c’est dans nos tabernacles que se trouve maintenant Jésus vivant ! Sans défense, comme sur la Croix et dans le tombeau, le Christ se donne à son Église et à chaque chrétien pour que le feu de notre amour prenne soin de lui, s’occupe de lui le mieux possible, et pour que notre vie limpide l’enveloppe comme ce linceul qu’acheta Joseph. En y consacrant quand il le faut notre argent, notre temps, notre effort, comme Joseph d’Arimathie et Nicodème qui ne lésinent en rien.

 

III. Le Corps de Jésus gît dans le tombeau, le monde reste dans l’obscurité, Marie seule lumière éclairée sur la terre.

« La Mère du Seigneur, ma Mère, et les femmes qui ont suivi le Maître depuis la Galilée, après avoir tout observé avec attention, s’en vont aussi. La nuit tombe.

« Maintenant tout est fini. L’œuvre de notre Rédemption s’est accomplie. Nous sommes de nouveau enfants de Dieu, car Jésus est mort pour nous et sa mort nous a rachetés.

« Empti enim estis pretio magno ! (1 Cor 6, 20), toi et moi avons été achetés à grand prix.

« Nous devons faire nôtres la vie et la mort du Christ. Mourir par la mortification et par la pénitence, pour que vive en nous le Christ, par l’Amour. Et suivre alors les pas du Christ, soucieux de co-racheter toutes les âmes.

« Donner sa vie pour les autres. C’est la seule façon que nous ayons de vivre la vie de Jésus-Christ et de ne faire qu’un avec lui ". »

Où sont les apôtres, ce soir-là, quand on enterre le Corps du Seigneur ? Sans doute sont-ils perdus, désorientés, très tristes.

Si le dimanche les trouve de nouveau réunis ‘*, c’est que le samedi, peut-être le soir même du vendredi, ils sont allés voir la Vierge. Et elle protège avec sa foi, son espérance et son amour cette Église naissante, faible et effrayée. Ainsi naquit l’Église : à l’abri de notre Mère. Dès le début elle a été la Consolatrice des affligés. Ce samedi-là, pendant lequel tout le monde jouit du repos de la fête selon le précepte de la loi[19], ce n’est pas pour Notre Dame un jour triste : son Fils a cessé de souffrir. Elle attend sereinement le moment de la Résurrection ; c’est pourquoi elle n’accompagne pas les saintes femmes pour embaumer le Corps de Jésus.

N’hésitons jamais à accourir de suite à cette lumière continuellement éclairée dans notre vie, la sainte Vierge, surtout s’il nous arrive d’abandonner le Christ, de nous retrouver désorientés et perdus comme les apôtres. « Notre Dame est repos pour ceux qui travaillent, consolation pour ceux qui pleurent, dit un Père de l’Église, remède pour les malades, port pour ceux que la tempête maltraite, pardon pour les pécheurs, doux soulagement des tristes, secours de ceux qui l’implorent[20]. » Avec elle nous nous disposons à vivre la joie de la Résurrection.

 

NOTES

[01] Ml 27, 51.

[02] Cf. Hb 9, 1-14.

[03] Jn 19, 31.

[04] Jn 19, 34.

[05] Saint Augustin, Commentaire à l’Évangile de saint Jean, 120, 2.

[06] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 3.

[07] Le 2, 35.

[08] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 58.

[09] Prière de saint Bonaventure. Citée par Louis de Grenade, Vie de Jésus-Christ.

[10] Missel Romain, Action de grâces après la Messe.

[11] L. de la Palma, La Passion du Seigneur.

[12] Jn 19, 39.

[13] Mc 15, 46.

[14] Mt 27, 60.

[15] Cf. Jn 20, 5-6.

[16] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, XIV, 1.

[17] Idem, XIV.

[18] Cf. Le 24, 9.

[19] Cf. Le 23, 56.

[20] Saint Jean Damascène, Homélie sur la Dormition de la Bienheureuse Vierge Marie.



DIMANCHE DE LA RÉSURRECTION

47. IL EST RESSUSCITÉ D’ENTRE LES MORTS

— La Résurrection du Seigneur est le fondement de la foi.

— La Résurrection est un appel à l’apostolat.

— Les apparitions de Jésus.

 

I. Le Christ est vraiment ressuscité, alléluia. À lui gloire et puissance pour les siècles des siècles ‘.

« Le soir du sabbat, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps sans vie de Jésus. — Le lendemain, elles se rendent au sépulcre, de grand matin, comme le soleil se lève (Me 16, 1-2). En rentrant, elles sont consternées de ne pas trouver le corps du Seigneur. — Un jeune homme, vêtu de blanc leur dit : Ne craignez rien : je sais bien que vous cherchez Jésus de Nazareth : non est hic, surrexit enim sicut dixit— il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit (Mt 28, 5). Il est ressuscité ! — Jésus est ressuscité. Il n’est pas dans le sépulcre. — La vie a été plus forte que la mort[02]. »

La Résurrection glorieuse du Seigneur est la clé de toute sa vie, et le fondement de notre foi. Sans sa victoire sur la mort, dit saint Paul, toute prédication serait inutile et notre foi vide de contenu[03]. C’est sur la Résurrection du Christ que s’appuie notre future résurrection, puisque Dieu, riche en miséricorde, poussé par le grand amour dont il nous a aimés, nous a fait revivre avec le Christ, alors que nous étions en l’état de mort pour nos fautes... et il nous a ressuscites avec lui*. Pâques, fête de notre rédemption, est la plus grande fête d’action de grâces et de joie.

La Résurrection du Seigneur est la réalité centrale de la foi catholique, prêchée comme telle dès les débuts du Christianisme. L’importance de ce miracle est si grande que les apôtres ont, par-dessus tout, le titre de témoins de la Résurrection de Jésus*. Le Christ vit, c’est le noyau de toute leur prédication. Et vingt siècles après, c’est pareil : la Résurrection reste le suprême argument de sa divinité.

Après avoir ressuscité par le pouvoir de sa nature divine de Verbe de Dieu, Jésus glorieux est vu par les disciples, qui s’assurent que c’est bien lui : ils lui parlent, ils le voient manger, ils voient les traces des clous et de la lance... ils déclarent qu’il montra de bien des manières qu’il était vivant[06]. Beaucoup sont morts à cause du témoignage qu’ils ont porté de cette vérité.

Jésus-Christ vit. Et cela nous remplit le cœur de joie. « Telle est la grande vérité qui donne à notre foi son contenu[07]. »

« Il est apparu à sa très sainte Mère. — Il est apparu à Marie de Magdala, qui est folle d’amour. — Et à Pierre et aux autres apôtres. — Et à toi et à moi qui sommes ses disciples et plus fous que Madeleine : que de choses nous lui avons dites ! Puissions-nous ne jamais mourir par le péché ; puisse notre résurrection spirituelle être éternelle. — Et (...) tu as embrassé les blessures de ses pieds..., et moi, plus audacieux — étant plus enfant— j’ai posé les lèvres sur son côté ouvert[08]. »

 

II. Le Pape saint Léon le Grand, au VP siècle dit, que Jésus s’empresse de ressusciter au plus tôt parce qu’il est pressé de consoler sa Mère et les disciples [09] : il reste dans le tombeau le temps strictement nécessaire pour accomplir les trois jours prophétisés. Il ressuscite au troisième jour, mais le plus tôt possible, à l’aube, alors qu’il faisait encore noir[10], anticipant l’aube de sa propre lumière.

Le monde était resté dans l’obscurité. Seule la Vierge Marie était un phare au milieu des ténèbres. La Résurrection est la grande lumière pour le monde : Je suis la lumière ", avait dit Jésus, pour le monde, pour chaque époque de l’histoire, chaque société, chaque culture, chaque homme.

Hier soir, en participant, si cela nous a été possible, à la liturgie de la Veillée pascale, nous avons vu comment régnait au début dans le temple une obscurité totale, image des ténèbres dans lesquelles se débat l’humanité sans le Christ, sans la Révélation de Dieu. En un instant, le célébrant proclama l’émouvante et heureuse nouvelle \que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit[12]. Et de la lumière du cierge pascal, symbolisant le Christ, tous les fidèles reçurent un à un la lumière qui éclaire le temple et le monde. C’est la lumière que l’Église répand sur toute la terre.

La Résurrection du Christ est le plus puissant appel à l’apostolat, l’appel à être lumière et porter la lumière aux autres. « Instaurare omnia in Christo, telle est la devise que saint Paul donne aux chrétiens d’Éphèse (Ep 1, 10) ; ordonner toutes choses selon l’esprit de Jésus, placer le Christ au sein même de toutes choses. Si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum (Jn 12, 32), quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tout à moi. Le Christ, par son incarnation, par sa vie de travail à Nazareth, par sa prédication et ses miracles dans les terres de Judée et de Galilée, par sa mort sur la Croix, par sa Résurrection, est le centre de la création, l’Aîné et le Seigneur de toute créature.

« Notre mission de chrétiens est de proclamer cette Royauté du Christ, de l’annoncer par nos paroles et par nos œuvres. Le Seigneur veut que les siens soient présents à tous les carrefours de la terre. Il en appelle certains au désert afin que, se désintéressant des avatars de la société des hommes, ceux-ci témoignent aux autres que Dieu existe. À d’autres il confie le ministère sacerdotal. Mais il veut que le plus grand nombre des siens reste au milieu du monde, dans les occupations terrestres. Par conséquent, ces chrétiens-là doivent porter le Christ dans tous les milieux où s’accomplissent les tâches humaines : dans l’usine, dans le laboratoire, dans les champs, dans l’atelier de l’artisan, dans les rues de la grande ville et sur les sentiers des montagnes [13] ».

 

III. La Vierge Marie, accompagnée par les saintes femmes pendant les heures terribles de la crucifixion de son Fils, n’accompagne pas celles-ci dans l’embaumement du Corps mort de Jésus. Marie Madeleine et les autres femmes qui l’avaient suivi depuis la Galilée ont complètement oublié sans doute les paroles du Seigneur au sujet de sa Résurrection au troisième jour. La très sainte Vierge sait qu’il ressuscitera. Dans la prière, elle attend son Fils glorifié.

« Les Évangiles ne nous parlent pas d’une apparition de Jésus à Marie. De toutes manières, comme elle se trouva particulièrement proche de la Croix de son Fils, elle dut avoir aussi une expérience privilégiée de sa Résurrection.[14] » Une très ancienne tradition de l’Église assure que Jésus apparut en premier lieu, seul à seule, à sa Mère. Tout d’abord, parce qu’elle est la première et la principale co-rédemptrice du genre humain, en parfaite union avec son Fils. Seul à seule, puisque cette apparition a une raison d’être très différente des autres. Les disciples, il fallait les réconforter et les gagner définitivement à la foi. La Vierge, déjà Mère du genre humain réconcilié avec Dieu, ne cesse à aucun moment d’être en parfaite union avec la Trinité Bienheureuse. Toute l’espérance en la Résurrection de Jésus qui restait sur la terre s’était logée dans son cœur.

Comment se déroula l’apparition de Jésus à sa Mère ? Nul ne le sait. Il apparut ensuite à Marie Madeleine de telle manière qu’elle ne le reconnut pas d’abord. Il rejoint les deux disciples d’Emmaüs comme un voyageur quelconque. Il apparut aux apôtres réunis dans le Cénacle toutes portes fermées, avec une inimaginable intimité. Il se montra sûrement à sa Mère de telle manière qu’elle soit certaine de son état glorieux. Peut-être lui fit-il comprendre qu’il ne continuerait plus la même vie qu’il avait auparavant sur la terre[15]. « L’étoile du matin ne surgit pas aussi étincelante que la splendeur des yeux de la Mère, de ce visage plein de grâces, de ce miroir sans tache de la gloire divine. Elle voit le corps de son Fils ressuscité et glorieux ; les laideurs de la Passion ont disparu, la grâce de ses yeux divins est revenue, sa beauté primitive a ressuscité. Ces plaies, qui étaient pour la Mère comme des couteaux de douleur, les voici devenues sources d’amour ; celui qu’elle a vu peiner entre des malfaiteurs, le voir accompagné par les anges et les saints ; celui qui l’avait confiée au disciple quand il était sur la Croix, le voit maintenant, le visage rayonnant d’une douce paix ; celui qu’elle prit mort dans ses bras, elle le voit maintenant ressuscité. Elle l’a, elle ne le laisse pas, elle l’embrasse et lui demande de ne pas s’en aller ; restée muette de douleur auparavant, elle ne savait que dire ; restée muette de joie maintenant, elle ne peut pas parler non plus[16]. »

Saint Thomas d’Aquin, dit-on, conseillait chaque année, en cette fête, de ne pas manquer de féliciter la Vierge pour la Résurrection de son Fils [17]. Pourquoi ne pas suivre cette invitation pleine d’humour et de tendresse ? Il suffit de réciter le Regina Cœli, qui occupe la place de Y Angélus pendant le temps pascal : Réjouis-toi, Reine du Ciel, alléluia ! parce que Celui que tu as mérité de porter est ressuscité, comme il l’avait prédit... Et nous voulons ressusciter pour toujours de toute laideur, de tout péché, pour ne faire qu’un avec Jésus-Christ, très près de sainte Marie.

 

NOTES

[01] Antienne d’ouverture. Cf. Le 24, 34.

[02] Bienheureux Josémaria Escriva, Saint Rosaire, premier mystère glorieux.

[03] Cf. 1 Cor 15, 14-17.

[04] Ep 2, 4-6.

[05] Cf. Ac 1, 22 ; 2, 32 ; 3, 15 ; etc.

[06] Ac 1, 3.

[07] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 102.

[08] Idem, Quand le Christ passe, 102.

[09] Saint Léon le Grand, Sermon 71, 2.

[10] Jn 20, 1.

[11] Jn 8, 12.

[12] Missel Romain, Veillée pascale.

[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 105.

[14] Jean-Paul II, Discours dans le sanctuaire de Notre Dame de la Alborada, 31-1-1985.

[15] Cf. F. M. Willam, Vie de Marie.

[16] Louis de Grenade, Livre de la prière et de la méditation, 26, 4, 16.

[17] Cf. Vie et miséricorde de la très sainte Vierge, selon les textes de Saint Thomas d’Aquin.


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