3° SEMAINE DE CARÊME. LUNDI
20. LA RENCONTRE AVEC JÉSUS
— La foi est une correspondance à la grâce.
— La guérison de Naaman.
— Seigneur, que veux-tu que je fasse ?
I. Mon âme s’épuise à désirer ta présence, Seigneur ; mon cœur et ma chair sont un cri vers toi, ô Dieu vivant ‘, lisons-nous dans l’antienne d’ouverture de la Messe. Pour entrer dans la demeure de Dieu, il est logique d’avoir un corps et une âme propres et humbles. On ne rencontre pas Jésus n’importe comment. L’Évangile de la Messe va le confirmer.
Après un temps de prédication dans les villages et villes de Galilée, le Seigneur revient à Nazareth, où il avait été élevé. Là, tout le monde le connaît : c’est le fils de Joseph et de Marie. Ce samedi-là, il se rendit à la synagogue selon sa coutume[01]. Il se leva pour la lecture du texte sacré, et il choisit un passage messianique du prophète haie. Saint Luc remarque l’extraordinaire curiosité qu’il y avait dans l’air : il replia le livre, le rendit au servant et s’assit, tandis que tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Ils avaient entendu parler des merveilles déjà accomplies par le fils de Marie et ils espéraient le voir faire des choses plus extraordinaires encore chez lui, à Nazareth.
Au début tous lui rendaient témoignage et l’admiraient pour les paroles agréables qui sortaient de ses lèvres \ mais on va se rendre compte qu’ils n’ont pas une foi très profonde. Jésus leur explique que les plans de Dieu ne s’appuient pas sur de simples raisons de patrie ou de parenté : avoir vécu avec lui ne suffit pas à être juste aux yeux de Dieu : il faut une grande foi.
Le Christ évoque certains exemples frappants de l’Ancien Testament : Au temps du prophète Elisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; pourtant aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman, un Syrien. Les grâces du Ciel sont concédées sans limitations, sans tenir compte de la race — Naaman n’appartenait pas au peuple juif— de l’âge ou de la position sociale. Mais Jésus tristement, ne trouve pas de bonnes dispositions en ceux qui l’écoutent, et c’est pourquoi il ne fera là aucun miracle. Ces braves gens ne voient en lui que le fils de Joseph, celui qui faisait si bien les meubles, qui réparait si obligeamment toute sorte d’objets : N’est-ce pas le fils de Joseph ? se demandent-ils[04]. Ils ne découvrent pas le Messie qui vient parmi eux.
Quant à nous, ne risquons-nous pas la même mésaventure ? Car pour contempler le Seigneur, il nous faut aussi purifier notre âme : « Ce Christ, que tu imagines, n’est pas Jésus mais seulement la triste image que forment tes yeux troubles... — Purifie-toi. Clarifie ton regard dans l’humilité et la pénitence. Ensuite... la clarté de l’Amour ne te manquera pas et tu en tireras une vision parfaite. Cette image sera, cette fois, réellement la sienne : Lui ![05] »
C’est pourquoi l’Église estime que le carême est une bonne occasion d’intensifier l’amour avec des œuvres de pénitence qui disposent l’âme à recevoir les lumières de Dieu.
II. La première lecture de la Messe, raconte la guérison de Naaman, brillant général de l’armée du roi de Syrie[06], dont le Seigneur parle justement dans l’Évangile. Ce malade de la lèpre entendit commenter par une de ses esclaves juives qu’en Israël vivait un Prophète qui avait le pouvoir de guérir ce mal endémique. Il n’hésita pas ; après un long voyage, Naaman arriva avec ses chevaux et son char, et s’arrêta à la porte de la maison d’Elisée. Elisée envoya un messager lui dire : Va te baigner sept fois dans le Jourdain, et ta chair redeviendra nette.
Mais Naaman ne comprend pas les chemins de Dieu, si différents de ceux qu’il avait imaginés. Je m’étais dit, assura-t-il, sûrement il va sortir, et se tenir debout pour invoquer le nom du Seigneur son Dieu ; puis il agitera sa main au-dessus de l’endroit malade et guérira ma lèpre. Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël ? Si je m’y baignais est-ce que je ne serais pas purifié ?
Le général syrien voulait être guéri, il avait parcouru un très long chemin pour cela, mais il avait sa propre solution sur la manière d’être guéri. Et voilà qu’il s’en retourne, considérant son voyage inutile ; mais ses serviteurs lui suggèrent : si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? Combien plus, lorsqu’il te dit : Baigne-toi et tu seras purifié.
Naaman réfléchit — il a du bon sens et du cœur — et il revient avec humilité pour faire ce que lui avait dit le prophète Elisée. Il descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois, pour obéir à l’ordre d’Elisée ; alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant : il était purifié ! Il reçoit avec docilité un conseil qui pouvait humainement paraître disproportionné et il est guéri. Ses dispositions intérieures ont rendu efficace la prière d’Elisée.
Et nous ? Ne sommes-nous pas quelquefois malades de l’âme, affaiblis par des erreurs et des défauts qui n’arrivent pas à disparaître ? Le Seigneur voudrait bien que nous soyons un peu plus humbles et dociles aux conseils de ces personnes que Dieu place près de nous pour nous aider à atteindre la sainteté au milieu du travail et dans la famille. Si nous croyons trouver tout seuls toutes les solutions, le Seigneur ne peut plus nous en indiquer d’autres (probablement contraires à nos goûts et désirs). Nous ne sommes pas bons conseillers de nous-mêmes, ni de bons médecins pour notre âme. C’est pourquoi le Seigneur se sert d’autres personnes. « Le Christ appela aussi saint Paul lui-même, et lui parla. Mais au lieu de lui révéler sur-le-champ le chemin de la sainteté, il préféra le diriger vers Ananie et lui signifia qu’il apprendrait la vérité de ses lèvres : lève-toi et entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire[07]. » Or saint Paul se laisse guider. Sa forte personnalité manifestée en tant d’occasions, lui sert maintenant à être docile. Ses compagnons de voyage le mènent à Damas, puis Ananie lui rend la vue, le baptise et alors seulement il devient un homme-clé dans les dures batailles du Seigneur.
Ainsi la direction spirituelle est-elle l’un des moyens offerts à l’âme pour reconnaître le Seigneur dans le tissu de l’existence ordinaire.
III. La confiance dans les moyens que Dieu offre produit des miracles. Une fois le Seigneur demande à un homme de faire une chose que celui-ci savait, d’expérience, impossible : étendre une main desséchée, sans mouvement. Et la docilité rendit possible le miracle : Il l’étendit et elle redevint saine comme l’autre[08]. Si on nous demande des choses dont nous nous sentons incapables, sommes-nous décidés à les rendre possibles en laissant agir la grâce de Dieu en nous ? Cette grâce qui arrivera fréquemment comme fruit de la docilité dans la direction spirituelle, par exemple.
Il est normal de faire appel aux appuis humains, mais ce qui protège vraiment du pessimisme, c’est d’avoir aussi une confiance surnaturelle. D’être surnaturellement réalistes, c’est-à-dire de compter sur Dieu, sans limites.
Dix lépreux obtiennent la guérison parce qu’ils furent dociles à Jésus-Christ leur disant seulement[09] : Allez vous montrer aux prêtres. Tandis qu’ils y allaient, ils furent guéris.
Une autre fois, le Seigneur fut pris de pitié pour un mendiant aveugle de naissance "‘: Jésus cracha à terre, raconte saint Jean, fit de la boue avec sa salive et lui enduisit les yeux de cette boue. Là-dessus, il lui dit : va te laver à la piscine de Siloé. Le mendiant ne douta pas un instant. Il s’en alla donc, se lava et revint y voyant. « Quelle sûreté exemplaire dans la foi de cet aveugle ! Une foi vive, opérante (...). Quel pouvoir recelait donc cette eau pour que les yeux qui en étaient humidifiés soient guéris ? Un mystérieux collyre, un remède extraordinaire, préparé dans l’officine d’un savant alchimiste, aurait mieux fait l’affaire. Mais cet homme croit ; il exécute ce que Dieu lui a demandé, et il revient les yeux pleins de lumière ". ».
Être aveugle, ou aveuglé par un défaut, une faiblesse, ce sont des maux qui ont un remède. Nous ne pouvons peut-être rien, mais Jésus-Christ est tout-puissant. L’eau de cette piscine de Siloé continua d’être de l’eau, et la boue de la boue. Mais l’aveugle récupéra la vue et, en plus, une foi plus vive. Que de fois, l’Évangile montre la confiance de ceux qui fréquentent Jésus, avec cette docilité qui rend la direction spirituelle féconde. À l’inverse il y a le têtu, l’obstiné incapable d’assimiler une idée différente des siennes (de ses expériences négatives peut-être parce qu’il n’a pas compté sur l’aide de la grâce), l’orgueilleux qui se rend incapable d’apprendre, de se convaincre qu’il y a encore des choses qu’il ne connaît pas et qu’il a encore besoin de quelqu’un pour l’éclairer.
Qui veut s’améliorer spirituellement, commencera par se convaincre qu’il n’est pas aussi bon que ce que Dieu attend de lui. Il pratiquera une saine méfiance de son jugement propre, il acceptera des opinions différentes ou opposées aux siennes. Bref, il laissera Dieu travailler en lui en utilisant toutes sortes d’événements et inspirations, y compris celles reçues dans la direction spirituelle, avec la docilité de l’argile dans les mains du potier, sans offrir de résistances inutiles, en cherchant la vision surnaturelle, en écoutant le Christ qui parle à travers la personne qui conseille. Ainsi nous le dit la sainte Écriture : Je descendis à la maison du potier, et voici qu’il travaillait au tour. Et quand le vase qu’il faisait était manqué, le potier reprenait l’argile dans la main et faisait un autre vase, comme il lui paraissait bon à ses yeux de le faire (...). Oui, comme l’argile est dans la main du potier, ainsi vous êtes dans ma main. Oracle de Yahvé[12]. Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Maintenant je le sais : se laisser faire et refaire par Dieu autant qu’il le faudra... est la meilleure résolution de la prière d’aujourd’hui, toujours avec l’aide de la Vierge.
NOTES
[01] Antienne d’ouverture PS 83, 3.
[02] Le 4, 16.
[03] Le 4, 22.
[04] Idem.
[05] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 212.
[06] Cf. 2 R 5, 1-15.
[07] Cassien, Collations, 2.
[08] Cf. Mt 12, 9 et s.
[09] Le 17, 14.
[10] Jn 9, 1 et s.
[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 193.
[12] Jr 18, 1-7.
3° SEMAINE DE CARÊME. MARDI
21. SAVOIR PARDONNER
— Pardonner, c’est donner plus.
— Quelle mesure entre ce que le Seigneur pardonne et ce que je pardonne ?
— Le secret : comprendre et voir le bon côté des choses et des personnes.
I. Les rapports humains nés du travail, des relations sociales, de la vie de tous les jours, sont un élan de nature, un besoin... mais aussi une source de petits problèmes : frictions et conflits, divergences de caractères ou d’idées, comportements peu nobles... Saint Pierre le savait bien, lorsqu’il demande : Seigneur, combien de fois dois-je pardonner ? Jusqu’à sept fois ? Ce thème de l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui ‘sera un excellent sujet pour notre prière : Savons-nous pardonner tout, toujours ?
Réponse du Seigneur : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. C’est-à-dire toujours. Toi, eux, moi : la limite, c’est le pardon et l’excuse illimités ! Le Seigneur semble véritablement l’exiger : Ayez un cœur grand ! « La toute-puissance de Dieu, dit saint Thomas d’Aquin, se manifeste, surtout, dans le fait de pardonner et de faire miséricorde, parce que la manière que Dieu a de démontrer son pouvoir suprême, c’est de pardonner librement...[02] », c’est pourquoi « rien ne nous rend plus semblable à Dieu que d’être toujours disposés à pardonner[03] », car c’est là surtout que l’on montre de la grandeur d’âme.
« Effaçons donc de notre souvenir les offenses que l’on nous a faites, les humiliations dont nous avons souffert — quelque injustes, inciviles et grossières qu’elles aient été — parce qu’il n’est pas digne d’un fils de Dieu de tenir un registre pour présenter ses doléances[04]. » Le prochain ne s’améliore pas ? Il retombe inexorablement dans la même offense, involontaire ou inconsciente ? Il recommence à dire ou à faire ce qui me gêne le plus ? Eh bien, Seigneur, puisque tu me le demandes, je vais renoncer à toute rancune, garder mon cœur droit, sain et pur de toute inimitié.
Sincèrement, de tout cœur, exactement comme Dieu nous pardonne à nous-mêmes. Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, implorons-nous chaque jour dans le Notre Père. Un pardon rapide, sans tolérer la rancune ou la séparation qui rongent le cœur, ne serait-ce qu’un instant. Sans humilier, sans gestes théâtraux, sans dramatiser la situation, sans besoin de dire je te pardonne : il suffira de sourire, de continuer la conversation, d’avoir une petite attention aimable, bref, de savoir excuser.
Point n’est besoin de souffrir de grandes injures pour montrer une telle charité ! Il suffit de bien vivre ces petits conflits qui arrivent tous les jours : des disputes dans le foyer pour des questions sans importance, de sèches réponses ou des gestes d’irritation dus souvent à la fatigue du travail, du trafic des grandes villes, des transports publics...
Que serait la vie chrétienne si, à la moindre friction, la charité se refroidissait et la distance et la froideur croissaient à proportion de la mauvaise humeur ? Une injure nous fait-elle oublier la présence de Dieu, la première source de la paix et de la joie ? Sommes-nous susceptibles ? Comment réagissons-nous face au dérangement provoqué par ce qui modifie nos plans dans la vie quotidienne ? Suivre le Seigneur de près, c’est aussi trouver, dans les petites contrariétés et dans des offenses, un chemin de sainteté.
II. Et s’il lui arrive de t’offenser sept fois par jour... sept fois tu lui pardonneras[05]. Sept fois, sept fois le même jour, et peut-être sur le même sujet, car la charité est patiente, elle ne s’irrite pas[06].
Cela peut coûter parfois un effort considérable, aussi bien dans les grandes choses que dans les petites. Le Seigneur le sait et c’est pourquoi il nous invite à recourir à lui : il nous rappellera constamment comment ce pardon sans limite, compatible avec la juste défense de soi quand il le faut, a son origine dans l’humilité. Quand nous aurons recours à Jésus, il nous rappellera la parabole de l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui : Un roi voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents[01]. Une somme énorme ! Soixante millions de deniers (un denier était le salaire journalier d’un travailleur agricole !).
Une personne sincère envers elle-même et envers Dieu, se reconnaît sans peine dans ce serviteur qui n’avait pas de quoi payer. Non seulement parce que tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a, elle le doit à Dieu, mais aussi parce que Dieu lui a pardonné sans doute d’innombrables offenses. Il ne lui reste qu’une solution raisonnable : recourir à la miséricorde de Dieu, pour qu’il fasse à son égard ce qu’il fit pour ce serviteur : saisi de pitié, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais voilà que ce serviteur rencontre l’un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Et cela devient tragique : il le fait emprisonner... Il n’a pas su attendre que l’autre puisse le payer, bien que celui-ci le supplie. Alors son seigneur le fit appeler et lui dit : Serviteur mauvais .’je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?
C’est l’humilité de reconnaître ses dettes envers Dieu qui aide le plus à pardonner et à excuser les autres. La considération de ce que le Seigneur nous pardonne, fait que ce que nous devons pardonner aux autres, même dans les cas les plus graves, devient peu de chose : beaucoup moins que cent deniers.
Voilà le secret : enlever de l’importance aux conflits (la plupart du temps ils en ont peu), excuser avec élégance humaine. Pardonner et oublier, quel profit ! La vie devient plus joyeuse et sereine, et on ne souffre plus pour des petits riens. « La vie, en soi si étriquée et incertaine, devient parfois vraiment difficile. — Tu n’en seras que plus surnaturel, tu y verras la main de Dieu : et ainsi tu deviendras plus humain, plus compréhensif à l’égard de ceux qui t’entourent[08]. »
« Nous devons comprendre tous les hommes, vivre en harmonie avec tous, les excuser tous, et pardonner à tous. Bien sûr, nous ne dirons pas que l’offense à Dieu n’est pas une offense ; nous n’appellerons pas juste ce qui est injuste, ni bien ce qui est mal. Nous ne répondrons pas au mal par un autre mal, mais par une doctrine claire et par des actions droites, noyant ainsi le mal dans une abondance de bien (Cf. Rm 12, 21)[09].»
Nous éviterons l’erreur de ce serviteur mesquin si facilement pardonné, si facilement odieux.
III. La charité dilate le cœur pour que puissent y entrer tous les hommes, même ceux qui ne nous comprennent pas ou qui ne correspondent pas à notre amour. Près du Seigneur on ne se sent ennemi de personne, on apprend à ne pas juger les intentions intimes des autres.
Car les manifestations externes cachent souvent les vrais motifs d’agir. « Bien que vous voyiez quelque chose de mal, ne jugez pas à l’instant votre prochain, conseille saint Bernard, mais plutôt excusez-le intérieurement. Excusez l’intention, si vous ne pouvez pas excuser l’action. Pensez qu’il l’aura fait par ignorance, ou par surprise, ou par faiblesse. Si la chose est si claire que vous ne pouvez pas la dissimuler, essayez encore alors de le croire ainsi, et dites-vous à vous-même : la tentation aura été très forte ‘". » Combien d’erreurs d’interprétation nous commettons nous-mêmes dans les petites frictions de la vie quotidienne ! Nous nous laissons aller à des jugements ou des soupçons téméraires. Combien de conflits familiaux se changeront si nous savons voir que ce problème, cette crise, sont dus à la fatigue de telle personne après une difficile journée ! De plus, « tant que c’est de mauvaise foi que tu interprètes les intentions des autres, tu n’as pas le droit d’exiger de la compréhension pour toi-même " ».
La compréhension incline à vivre aimablement, ouverts envers les autres, à regarder toute chose avec sympathie, à atteindre les profondeurs du cœur et y découvrir la part de bonté qu’il y a toujours en toute personne.
Mais en sera capable celui qui est humble. Sinon, les fautes les plus banales des autres seront exagérées, les siennes sous-estimées, auto-justifiées. L’orgueil est comme un miroir concave ou convexe qui déforme la réalité.
Celui qui est humble devient objectif, il est respectueux et compréhensif envers les autres, il excuse facilement leurs défauts, sans jamais se scandaliser. « Il n’y a pas de péché, écrit saint Augustin, ni de crime commis par un autre homme que je ne sois capable de commettre en raison de ma fragilité, et si je ne l’ai pas encore commis, c’est parce que Dieu, dans sa miséricorde, ne l’a pas permis et m’a préservé dans le bien.[12] » De plus, « nous apprendrons aussi à découvrir bien des vertus chez ceux qui nous entourent — ils nous donnent des leçons de travail, d’abnégation, de joie... — et nous ne nous attarderons pas trop à leurs défauts, sauf lorsque ce sera indispensable, afin de les aider par la correction fraternelle[13]».
La Vierge nous apprendra tout cela, si nous le lui demandons. À Cana, elle ne critique pas le fait qu’il n’y ait plus de vin, mais elle aide à trouver une solution à ce problème. Elle nous suggère de nous entraîner, dans notre vie personnelle, à vivre ces vertus qui nous paraissent parfois manquer chez les autres, à éviter nous-mêmes les déficiences qui, chez eux, nous font souffrir. Nous serons alors en condition de pouvoir les aider.
NOTES
[01] Mt 18, 21-35.
[02] Saint Thomas, Summa Theologiae, I, q. 25, a. 3, ad 3.
[03] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 30, 5.
[04] Bienheureux Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 309.
[05] Cf. Le 17, 4.
[06] 1 Cor 13, 7.
[07] Cf. Mt 18, 24 et s.
[08] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 762.
[09] Idem, Quand le Christ passe, 182.
[10] Saint Bernard, Sermon 40 sur le Cantique des Cantiques.
[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 635.
[12] Saint Augustin, Confessions, 2, 7.
[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 20.
3° SEMAINE DE CARÊME. MERCREDI
22. LA CROISSANCE DES VERTUS
— Les vertus et la sainteté.
— Les vertus humaines et les vertus surnaturelles.
— Vivre la foi chrétienne en toute plénitude.
I. Tu m’as montré, Seigneur, la route de la vie ; en ta présence, la joie est sans mesure ‘.
Diverses images évangéliques montrent que le chemin qui conduit à la Vie, à la sainteté, passe par le plein développement de la vie spirituelle : la plus petite des graines, le grain de moutarde croît et parvient à être un grand arbre où se posent les oiseaux du ciel ; le blé arrive à maturité et produit des épis remplis de grains... Croissance, qui n’est pas exempte de difficultés, de régressions, qui paraît forcément lente, exactement comme le développement des vertus. Sanctifier chaque journée, c’est vivre de nombreuses vertus humaines et surnaturelles : la foi, l’espérance, la charité, la justice, la force..., la laboriosité, la loyauté, l’optimisme...
Les vertus croissent essentiellement grâce à la répétition de leurs actes, car chacun de ces actes laisse une disposition dans l’âme qui rend plus facile l’acte suivant. Par exemple, quelqu’un qui, dès qu’il se lève, respecte la minute héroïque, et domine la paresse dès le premier moment de la journée[02], aura bien plus de facilité à être diligent dans toutes ses autres activités, de la même manière que le sportif améliore sa forme physique quand il s’entraîne et acquiert une plus grande aptitude pour répéter ses exercices. Les vertus perfectionnent l’homme, et lui facilitent la réalisation d’actions moralement bonnes. Ainsi peut-il donner une réponse rapide et appropriée au vouloir de Dieu à chaque instant. Sans ces habitudes acquises par répétition des actes et avec l’aide de la grâce, chaque action positive reste coûteuse et plus ou moins ardue, et le plus souvent épisodique ; sans elles, il est plus facile de tomber dans des négligences, des imperfections, voire des péchés qui nous éloignent de Dieu. La répétition d’actes semblables crée dans l’âme des habitudes, qui prédisposent au bien (ou au mal) dans les actions futures, selon que les actes précédents aient été bons (ou mauvais). Devant une difficulté, celui qui agit habituellement bien continuera sans doute de le faire car la vertu correspondante le soutient. La pénitence joue ici un rôle déterminant, puisqu’elle efface les traces des péchés passés, pour qu’ils ne recommencent pas à incliner au mal. Plus graves auront été les chutes et plus long le temps où l’on a été séparé de Dieu, plus intense devra être la pénitence (puisque la trace laissée dans l’âme sera plus profonde). La pratique des vertus est pour nous le sentier qui conduit au Seigneur. Un chrétien s’efforce donc, avec l’aide de la grâce, non seulement de se tenir à distance des occasions de péché, de résister aux tentations, mais encore d’atteindre la sainteté, conscient de ce que la vie chrétienne implique le développement des vertus comme la purification des péchés et des manques de correspondance à la grâce. Tel est le sens du Carême, où l’Église nous invite précisément à croître en vertus, c’est-à-dire en habitudes de faire le bien.
II. La sainteté consiste à pratiquer les vertus jour après jour. Les « vertus humaines (...) sont le fondement des vertus surnaturelles ; et celles-ci amènent à leur tour à se conduire avec honnêteté. Mais, de toute façon, le désir de posséder ces vertus ne suffit pas : il est nécessaire d’apprendre à les pratiquer. Discite benefacere (Is 1, 17), apprenez à faire le bien. Il faut s’y exercer de façon habituelle par les actes appropriés — des actes réels de sincérité, de véracité, d’équanimité, de sérénité, de patience — parce que les œuvres sont amour, et que l’on ne peut aimer Dieu seulement en paroles, mais en actes, véritablement (1 Jn 3, 18)’».
Bien que la sanctification vienne de Dieu, dans sa bonté infinie, il a voulu la correspondance humaine, et il a mis dans la nature la capacité de se disposer à l’action surnaturelle de la grâce. La pratique des vertus humaines — la force, la loyauté, la véracité, la cordialité, l’affabilité... — disposent l’âme à l’action de l’Esprit Saint. L’on comprend ainsi qu’il « n’est pas possible de croire en la sainteté de ceux qui ne vivent pas les vertus humaines les plus élémentaires[04] ».
La vie ordinaire offre un champ immense à cette pratique, qu’elle soit facile, difficile ou très difficile.
« Aujourd’hui comme hier, c’est l’héroïsme que l’on attend d’un chrétien. Héroïsme dans les grandes luttes, s’il le faut. Héroïsme — et c’est cela qui est normal — dans les petites batailles de chaque jour[05].
» Si la plante s’alimente de la terre où elle se trouve, la vie surnaturelle et les vertus étendent leurs racines dans le monde concret, leur terreau naturel : celui du travail, de la famille, des joies et des peines, semé de bonnes et mauvaises nouvelles... Tout peut servir à aimer Dieu et à faire de l’apostolat. Certains événements appellent l’action de grâce, d’autres la filiation divine, d’autres la force, d’autres la confiance en Dieu... Comme les vertus sont entrelacées entre elles comme les fils d’un tapis, croître en l’une d’elles, c’est faire un pas en avant dans les autres. Au-dessus « c’est la charité qui produit l’unité de toutes les vertus qui rendent l’homme parfait[06] ».
Si l’on attendait des situations idéales pour chercher la sainteté et faire de l’apostolat, on ne ferait pas grand chose dans la vie ! « (...) lorsqu’un chrétien accomplit les actions quotidiennes les moins transcendantes, ce qu’il fait déborde de transcendance divine (...). Laissez donc les rêves, les faux idéalismes, les fantaisies, en un mot, ce que j’ai coutume d’appeler la mystique du si — ah ! si je ne m’étais pas marié, ah ! si je n’avais pas cette profession, ah !si j’avais une meilleure santé, ah ! si j’étais jeune, ah ! si j’étais vieux ! — et, en revanche, tenez-vous en à la réalité la plus matérielle et la plus immédiate, car c’est là que se trouve le Seigneur[07] ».
Attendre des situations et des circonstances plus favorables (pour devenir saint), c’est risquer de passer sa vie dans le vide. Du calme, de la prière monte peut-être une interrogation : mon désir de m’identifier au Christ est-il réel ? Je profite des incidents de chaque jour pour m’exercer dans la pratique des vertus humaines et surnaturelles ? J’essaie d’aimer Dieu davantage, en faisant les mêmes choses peut-être, mais de mieux en mieux et avec une plus grande rectitude d’intention ?
III. Le Seigneur ne demande jamais l’impossible. L’intégrité des vertus est possible même dans les milieux éloignés de toute référence chrétienne. Les grâces nécessaires dans ces situations difficiles sont toujours assurées à qui les demande. Par ailleurs, une vie discrètement exemplaire, quel bon moyen de rendre attrayante la doctrine du Christ et de réévangéliser le monde !
Celui qui perd le sens surnaturel se prive de l’influence de la grâce dans sa vie, pense sans doute que l’idéal proposé par le Christ a besoin d’adaptations audacieuses pour être accepté par les hommes de notre temps. Il cède avec condescendance quand il est confronté à des exigences éthiques dans le travail, dans la morale conjugale, ou devant la pression de l’ambiance de permissivité et de sensualité... Inversement, c’est la vie avec ses défaillances, mais sans résignation, qui confirme que les vertus chrétiennes peuvent s’appliquer à toutes les tâches humaines. C’est dans la vie concrète que l’on montre qu’être compréhensifs envers les défauts et les erreurs des autres ne suppose pas rabaisser les exigences de l’Évangile.
La croissance des vertus humaines et surnaturelles, s’appuie, en plus de la grâce, sur l’effort personnel pour les déployer dans la vie ordinaire jusqu’à obtenir d’authentiques habitudes, pas seulement des apparences de vertu : « La façade n’est qu’énergie et solidité. — Mais quelle faiblesse et quel manque de volonté à l’intérieur ! — Décide-toi plus fortement à faire de tes vertus non pas des faux-semblants, mais des habitudes qui dessinent ton caractère[08] ».
Saint Jean Chrysostome citait l’exemple des tout-petits à l’école : « Ils apprennent d’abord la forme des lettres, puis à distinguer les lettres déformées, pas à pas ils finissent par lire. Divisons nous aussi la vertu en parties, apprenons d’abord (par exemple) à ne pas dire de mal ; puis (en passant à une autre lettre) à n’envier personne, à ne pas être esclave du corps, à ne pas nous laisser mener par la gourmandise... Ensuite (arrivant aux lettres spirituelles) étudions la sobriété, la mortification des sens, la chasteté, la justice, le mépris de la vaine gloire ; la modestie, la contrition dans notre cœur. En reliant ces vertus avec d’autres, écrivons-les dans notre âme. Pratiquons tout cela chez nous-mêmes, avec les amis, avec notre conjoint, avec les enfants[09]. »
Voilà l’important : nous décider à cultiver les vertus dans la vie de tous les jours, convaincus que, plus on exerce ces actes bons, plus facilement on réalise les actes suivants. Marie, Notre Dame, « modèle et école de toutes les vertus "‘», est là pour nous apprendre à mener à bien ces efforts. Avec elle, il nous sera plus facile de toucher au but, ce but choisi dans l’examen particulier de conscience, si utile pour acquérir telle ou telle vertu concrète.
NOTES
[01] Antienne de la communion, PS 15, 11.
[02] Cf. Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 206.
[03] Idem, Amis de Dieu, 91.
[04] A. del Portillo, Vocation et mission du prêtre.
[05] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 82.
[06] Saint Alphonse de Liguori, Pratique de l’amour de Jésus-Christ, I.
[07] Entretiens avec Monseigneur Escriva de Balaguer, 116
[08] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 777.
[09] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur les Psaumes, 11, 8.
[10] Saint Ambroise, Traité sur les vierges, 2.