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2° SEMAINE DE CARÊME. VENDREDI

 

17. LA RÉALITÉ DU PÉCHÉ

— Le plus grand mal du monde.

— Le Carême : intensifier la lutte contre le péché,

— Ne pas négliger les péchés véniels délibérés. Sincérité, examen, contrition.

 

I. Dieu nous a aimés et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés[01].

La liturgie de ces jours-ci nous rapproche de plus en plus du mystère central de la Rédemption. Elle nous propose de découvrir des personnages de l’Ancien Testament qui sont images et figures de Notre Seigneur. Aujourd’hui, par exemple, la première lecture de la Messe parle de Joseph, qui, plongé dans le malheur par la trahison de ses frères, finit par être providentiellement le sauveur de sa famille et de toute la région[02]. C’est une des figures majeures du Christ Rédempteur.

Joseph était le fils préféré de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham. À la demande de son père, il alla un jour chercher ses frères, qui gardaient les troupeaux dans le désert. Il parcourt joyeusement un long chemin avant de les trouver : il leur apportait de bonnes nouvelles de leur père et aussi des vivres. Au début, ses onze frères, qui étaient jaloux et le haïssaient car il était le préféré du patriarche, pensèrent à le tuer en profitant de la solitude ; plus tard ils le vendent comme esclave, et c’est ainsi qu’il est conduit en Egypte. Dieu se sert de cette circonstance pour lui donner, quelques années après, un poste élevé dans ce pays. Il gagnera la confiance du pharaon en interprétant le fameux songe des vaches maigres et des vaches grasses. Quand surviendra la grande famine qu’il a prophétisée, il sera le sauveur de ses frères, qui se réfugient en Egypte, sans tenir compte du mal qu’ils lui ont fait. Il sera aussi le sauveur de toute l’Egypte. Grâce à la bienveillance de Joseph, les tribus Israélites s’installèrent, et les rives du Nil deviennent même le berceau du peuple élu. Tous ceux qui accourent chez le pharaon pour lui demander de l’aide sont envoyés à Joseph : allez à Joseph, leur dit le fils de Râ.

Le fils de Joseph le charpentier, lui aussi est venu porter la lumière au monde : i/ est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu* ; ... il leur envoya son fils, en se disant : Ils respecteront mon fils. Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage .’Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent*. Comme les frères de Joseph, les frères de Jésus le firent sortir hors de la ville et le crucifièrent.

Les péchés des hommes ont bien été la cause de la mort de Jésus-Christ, et tout péché se rattache, intimement et mystérieusement, à la Passion. L’on ne reconnaît la méchanceté du péché que si l’on accepte, avec l’aide de la grâce, de le rattacher au mystère de la Rédemption. Sinon on l’édulcore, on le massifie, on l’oublie... La conversion que nous demande le Seigneur, d’une manière particulière en ce temps de Carême à l’approche de la Semaine Sainte, part d’un ferme rejet du péché et de toute circonstance qui risque de créer une offense à Dieu. La rénovation morale dont le monde a tant besoin, part de cette profonde conviction : « (...) il n’est, pour toi, qu’un mal à craindre et à éviter sur terre par la grâce divine : le péché[05] ». À son tour, « la perte du sens du péché est une forme ou un fruit de la négation de Dieu (...). Si le péché est la rupture de la relation filiale avec Dieu pour vivre sa propre existence en dehors de l’obéissance à Dieu, alors le péché n’est pas seulement nier Dieu ; pécher c’est aussi vivre comme s’il n’existait pas, c’est l’effacer de sa propre existence quotidienne [06] ». Voulons-nous effacer le Seigneur de notre vie et du monde ou qu’il soit chaque jour plus présent en eux ?

« Nous pouvons très bien affirmer, dit le saint curé d’Ars, que la passion que les juifs ont fait subir au Christ n’était pas grand chose en comparaison de celle que lui font supporter les chrétiens par les outrages du péché mortel (...). Quelle sera notre confusion quand Jésus-Christ nous montrera les choses pour lesquelles nous l’avons abandonné ![07] » Pour quelles bêtises n’est-on pas capable de perdre un si grand bien ! Non, par la miséricorde divine, nous n’allons pas l’abandonner, et nous allons tâcher de rapprocher de Dieu ceux qui en sont éloignés.

 

II. Cet effort de conversion auquel nous invite le Seigneur, s’impose tous les jours de notre vie. Mais en certaines époques, comme le Carême, des grâces spéciales sont concédées, qui font de ce temps liturgique une occasion extraordinaire pour affiner sa lutte contre le péché et augmenter la vie de la grâce en actes et en vérité.

Pour comprendre la malice du péché, contemplons ce que Jésus-Christ a souffert, dans l’agonie de Gethsémani jusqu’à l’extrême inexprimable. Celui qui n’a pas connu le péché, s’est fait pour nous péché* .’dit saint Paul ; il prit sur lui toutes les horreurs du monde, les nôtres aussi, jusqu’à répandre une sueur de sang. « Jésus, seul et triste, souffre et trempe la terre de son sang. À genoux sur le sol dur, il persévère dans la prière... Il pleure pour toi... et pour moi : le poids des péchés des hommes l’accable[09]. » Scène dont il est bon de se souvenir très souvent, mais spécialement si les tentations redoublent de violence.

Le Seigneur appelle à la sainteté, à aimer avec des faits, et de l’attitude que l’on prend face au péché, mortel ou véniel, dépend le progrès de la vie intérieure. Le péché véniel, ce désordre consenti en matière légère, sans rupture de la fin ultime, c’est le petit renard qui ronge la vigne. Quand on ne lutte pas pour l’éviter ou quand il n’y a pas de contrition suffisante après l’avoir commis, l’âme peut devenir peu à peu insensible et indifférente aux inspirations et motions de l’Esprit Saint. Affaiblie quant à la vie de la grâce, moins disposée à l’exercice des vertus, plus disposée à consentir peut-être un jour au péché mortel.

« Beaucoup d’âmes pieuses, dit un auteur contemporain, sont presque continuellement infidèles en de petites choses ; elles sont impatientes, peu charitables dans leurs pensées, jugements et paroles, fausses dans leur conversation et dans leurs attitudes, lentes et relâchées dans leur piété, elles n’ont pas de maîtrise de soi et sont trop frivoles dans leur langage, elles traitent avec légèreté la bonne réputation du prochain. Elles connaissent leurs défauts et infidélités, et les accusent peut-être en confession, mais elles ne s’en repentent pas avec sérieux et n’emploient pas les moyens pour les éviter. Elles ne pensent pas que chacune de ces imperfections est comme un poids de plomb qui les entraîne vers le bas. Elles ne se rendent pas compte qu’elles vont commencer à penser de manière purement humaine et à agir uniquement pour des motifs naturels, ni qu’elles résistent habituellement aux inspirations de la grâce et abusent d’elle. L’âme perd ainsi la splendeur de sa beauté, et Dieu commence à se retirer chaque fois plus d’elle. Peu à peu l’âme perd ses points de contact avec Dieu : elle ne voit plus en lui ce Père amoureux et aimé à qui elle se donnait avec une tendresse filiale ; quelque chose s’est interposé entre les deux. "‘» C’est un point de départ..., celui de la tiédeur.

Par la lutte décidée pour chasser de sa vie tout péché, nous démontrerons un amour robuste, une sincère correspondance à la grâce : « Que de peine tu me fais à ne pas souffrir de tes péchés véniels ! — C’est la preuve que tu ne vis toujours pas d’une authentique vie intérieure ". »

Demandons fermement à la Vierge de nous obtenir la force de nous opposer, sans défaitisme, non seulement au péché mortel, mais aussi au péché véniel délibéré.

 

III. « Rétablir le sens juste du péché, c’est la première manière d’affronter la grave crise spirituelle qui affecte l’homme de notre temps.[12] » De même, pour affronter résolument le péché véniel, il faut le reconnaître comme tel, comme une offense à Dieu qui retarde l’union avec lui. L’appeler par son nom, sans chercher d’excuses, sans minimiser l’importance qu’il a pour l’âme qui veut vraiment aller vers Dieu. Un mouvement de colère injustifié, la sensualité non repoussée avec promptitude, le désir d’être le centre d’attraction, d’attirer l’attention, la propension à ne s’occuper que de soi-même, de ses affaires, de ses propres intérêts, l’incapacité de s’intéresser aux autres, la piété encrassée par la routine, dépourvue d’attention et d’amour, les jugements légers et peu charitables sur les autres... Qui ne serait capable d’étoffer cet échantillon de péchés véniels qui ne sont pas seulement des fautes ou des imperfections ?

C’est l’Esprit Saint, esprit de lumière et de sainteté, qui nous aide à reconnaître les fautes et péchés, qui éclaire la conscience, qui incite au pardon sans justifier les erreurs. « Qui a l’odorat de l’âme en bonne santé, disait saint Augustin, sentira combien le péché sent mauvais. ‘[03] »

Les saints ont compris en toute clarté, à la lumière de la foi et de l’amour, qu’un seul péché, surtout mortel, mais aussi le péché véniel, constitue un désordre plus grand que le pire cataclysme qui dévasterait la terre, « car le bien de la grâce d’un seul homme est plus grand que le bien naturel de l’univers entier[14] ».

Nous en faut-il beaucoup plus pour cultiver un repentir sincère, pour extirper toute routine quand nous accourons au sacrement de la Miséricorde divine ? « Aie une vraie douleur des péchés que tu confesses, aussi légers qu'ils soient, conseille saint François de Sales, et prend la ferme résolution de ne plus recommencer dans le futur. Nombreux sont ceux qui perdent de grands biens et beaucoup de profit spirituel parce que, en confessant leurs péchés véniels comme par coutume et routine, mais sans penser à s’amender, ils restent toute la vie chargés de ces péchés [15]. »

La Vierge Marie, Refuge des pécheurs, nous aidera à avoir une conscience fine et lucide pour aimer le Christ et tous les hommes, à être sincères avec nous-mêmes et dans la Confession, à tenir davantage compte de nos faiblesses pour nous en repentir avec promptitude.

 

NOTES

[01] Antienne de [a Communion, 1 Jn 4, 10.

[02] Gn 3, 4 ; 12, 13 ; 17, 28.

[03] Jn 1, 11.

[04] Évangile de la Messe, Mt 21, 33-34, 45-46.

[05] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 386.

[06] Jean-Paul II, Exhor. Apost Reconcillatio et Paenitentia, 2-12-1984, 18.

[07] Saint Curé d’Ars, Sermon sur le péché.

[08] 2 Cor 5, 21.

[09] Bienheureux Josémaria Escriva, Saint Rosaire.

[10] B. Baur, Dans l’intimité avec Dieu.

[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 330.

[12] Jean-Paul II, loc. cit.

[13] Saint Augustin, Commentaire sur le Psaume 37

[14] Saint Thomas, Summa Theologiae, I-II, q. 113, a.9, ad2.

[15] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, II, 19.



2° SEMAINE DE CARÊME. SAMEDI

 

18. QUI EST L’ENFANT PRODIGUE ?

— Une rencontre avec Dieu dans la Confession : la joie de retrouver la maison paternelle.

— Le retour à Dieu, le plus vite possible.

— Le péché, une grande tragédie qui rend le bonheur impossible.

 

I. Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse pour toutes ses œuvres ‘, chante l’antienne d’ouverture de la Messe. Dans l’Évangile de ce jour, saint Luc raconte[02] comment un certain jour, où nombre de publicains et de pécheurs s’approchaient de Jésus, les pharisiens commencèrent à murmurer parce qu’il les accueillait tous sans discrimination. Alors le Seigneur leur proposa cette parabole : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient.

Ne sommes-nous pas tous fils de Dieu ? Étant enfants, nous sommes aussi héritiers*. L’héritage ici est un ensemble de biens incalculables, un bonheur sans limites, qui n’atteindra cependant sa plénitude que dans le Ciel et la sécurité complète. Jusqu’alors, voilà le problème, nous avons la possibilité de faire de cet héritage ce qu’en fit le fils cadet de la parabole : Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait et partit pour un pays lointain, où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. « Combien d’hommes au cours des siècles, combien de ceux de notre temps peuvent trouver dans cette parabole les traits fondamentaux de leur propre histoire personnelle ![04] » C’est vrai, chacun a la possibilité de s’en aller loin de la maison paternelle et gaspiller ses biens d’une manière indigne de notre condition de fils de Dieu.

L’homme qui pèche gravement, perd Dieu et se perd aussi lui-même, car ce péché lui fait perdre le chemin du Ciel ; c’est une tragédie : toute une vie honnête, les espérances que Dieu avait mises en elle, la vocation à la sainteté, le passé et le futur, tout s’écroule comme un immeuble frappé par une explosion. Voilà quelqu’un qui se sépare du principe de vie qu’est Dieu, par la perte de la grâce sanctifiante, qui perd les mérites acquis tout au long de sa vie, qui se rend incapable d’en acquérir de nouveaux, qui retombe d’une certaine manière sous la domination de l’ange déchu. Quant au péché véniel, Jean-Paul II rappelle qu’il ne cause certes pas la mort de l’âme, mais que l’homme qui le commet commence à prendre ses distances sur le chemin qui le mène à la connaissance et à l’amour de Dieu. Il n’est donc pas du tout quelque chose de secondaire ou un péché de peu d’importance[05].

« L’éloignement du Père implique toujours une grande destruction en qui le réalise, car il brise sa volonté et dissipe en lui-même l’héritage : la dignité de la propre personne humaine, l’héritage de la grâce.[06] » Et puis... celui qui, un jour, en s’en allant de chez lui, pense être plus heureux, libéré de toute contrainte en dehors des limites de la propriété familiale, commence à se trouver dans la misère. Il a épuisé toutes les ivresses et le péché n’a pas apporté le bonheur (le démon ne peut donner ce qu’il n’a pas). C’est alors qu’apparaît la solitude, « le drame de la dignité perdue, la conscience d’avoir gâché la filiation divine[07] » : l’enfant prodigue en est réduit à garder les porcs, ce qu’il y a de plus infamant pour un juif. Faire n’importe quoi pour survivre, deux, soyez-en stupéfaits, frissonnants et absolument interdits— oracle de Yahvé ! Car mon peuple a doublement mal agi : ils m’ont abandonné, moi, source d’eau vive, pour se creuser des citernes crevassées, qui ne tiennent pas l’eau[08]. Sans Dieu le bonheur est impossible, même si le mirage lui l’est, et plutôt mille fois qu’une.

 

II. Le fils, laissé à l’abandon, loin de la maison paternelle, commence à être tenaillé par la faim. Alors, il réfléchit, il se décide au terme d’un long débat de conscience, à entamer le chemin du retour. Ainsi commence aussi toute conversion, tout repentir : il réfléchit, est-il dit de l’enfant prodigue. En faisant une halte dans sa vie, l’homme peut commencer à réfléchir et à considérer jusqu’où le mènent ses aventures hasardeuses. Rien ne vaut cet examen de conscience de tout ce qu’il a fait depuis qu’il a quitté la maison paternelle — depuis qu’il a pris ses distances avec l’Église, la foi, la prière, les sacrements — jusqu’à la situation médiocre, voire déplorable, où il se trouve maintenant. « Les analyses sociologiques ne suffisent pas (...) pour apporter la justice et la paix. La racine du mal se trouve à l’intérieur de l’homme. C’est pourquoi le remède doit aussi arriver du cœur.[09] »

Celui qui justifie le péché, qui l’ignore, ou qui le nie, s’émancipe un temps. Mais il coupe les racines du repentir et de la conversion, qui ont pourtant leur origine au plus profond de la conscience. Le jour où il revient à l’examen de sa propre vie, il se replace face à ses propres actions non sans courage, sans essayer de se donner de fausses justifications : « Apprenez à appeler blanc ce qui est blanc et noir ce qui est noir ; mal ce qui est mal, et bien ce qui est bien. Apprenez à appeler péché ce qui est péché [10] », invite Jean-Paul II.

L’examen de conscience confronte la vie avec ce que Dieu attendait et attend d’elle. On compare souvent l’âme à une pièce fermée. Plus on ouvre la fenêtre, plus la lumière entre, plus on distingue les défauts, la saleté, ce qui est laid ou cassé dans la pièce. Dans l’examen, à l’aide de la lumière de la grâce, on se découvre tel que l’on est en réalité ( tel que l’on est devant Dieu). Les saints se sont sentis en général de plus en plus pécheurs car ils ouvraient en grand les fenêtres de l’âme à la lumière de Dieu, ni aveuglante ni brutale, mais douce et aimable. Aussi l’examen découvre-t-il les omissions dans l’accomplissement de ses engagements envers Dieu et les hommes. Alors on se demande silencieusement : à quoi puis-je attribuer tant de négligences ? Ne pas trouver de quoi se repentir, ne signifie pas forcément qu’on soit brusquement exempt de toute faute. C’est peut-être qu’on a rétréci les voies de la lumière. Plus on ferme les rideaux de la fenêtre, plus la pièce est plongée dans l’obscurité moins on voit la poussière, les chaises en désordre, les papiers déteints, les tapis usés...

Il y a quelqu’un qui essaie aimablement d’empêcher que nous nous voyions tels que nous sommes :

l’orgueil. Ils sont devenus durs d’oreille et ils ont fermé leurs yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles". Les pharisiens, à qui le Seigneur applique ce diagnostic, se sont volontairement rendus sourds et aveugles, parce que, dans le fond, ils n’étaient pas disposés à changer. C’est si commode de penser que ce sont les autres qui se trompent, les circonstances qui sont défavorables, les moyens qui nous manquent...

 

III. Il partit donc pour aller chez son père. Il revient sur ses pas. Revenir. L’homme commence à regretter, et peu à peu prennent force d’autres sentiments : la chaleur du foyer, le souvenir des visages aimés, l’affection filiale... La douleur s’anoblit, et la phrase préparée d’avance devient plus sincère : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ;je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers. Chacun de nous, appelé à la sainteté, n’est-il pas, lui aussi un enfant prodigue ? « D’une manière ou d’une autre, la vie humaine est un perpétuel retour vers la maison de notre Père, à l’aide de la contrition, cette conversion du cœur, qui suppose le désir de changer et la ferme décision d’améliorer notre vie. Cela se traduira, logiquement, par des œuvres de sacrifice et de don de soi. Revenir à la maison du Père au moyen de ce sacrement du pardon où, en confessant nos péchés, nous nous revêtons du Christ et devenons ainsi ses frères, membres de la famille de Dieu.[12] »

Approchons-nous de ce sacrement avec le désir de confesser la faute sans la défigurer : j’ai péché contre le Ciel et contre toi. Avec humilité et simplicité. C’est la sincérité qui manifeste le plus profondément la présence du repentir.

Le fils arrive affamé, sale, en haillons. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

Le père courut... Le repentir humain est fréquemment si lent, la miséricorde de Dieu si instantanée dès qu’il entrevoit, dans le lointain, notre plus petit désir de revenir ! Voilà pourquoi la confession est tellement imprégnée de joie et d’espérance. « C’est la joie du pardon de Dieu, par l’intermédiaire de ses prêtres, quand par malheur on a offensé son amour infini et que, repenti, l’on retourne à ses bras de Père.[13] »

Les paroles de Dieu qui récupère son fils perdu et avili, débordent de cette joie. Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent la fête.

La tunique la plus riche le constitue en invité d’honneur ! Avec la bague lui est rendu le pouvoir de sceller, l’autorité, tous les droits ; les sandales le déclarent homme libre. « C’est dans le sacrement de la Pénitence que nous nous revêtons, toi et moi, de Jésus-Christ et de ses mérites.[14] »

Dans le sacrement de la Réconciliation, le Seigneur va nous rendre ce que, par notre faute, nous avions perdu : la grâce et la dignité de fils de Dieu. Il a établi ce sacrement de la miséricorde pour que quiconque puisse toujours revenir au foyer paternel. Retour qui finit toujours par une fête joyeuse. Ainsi, je vous le dis, il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent[15].

Après avoir reçu l’absolution et accompli la pénitence proposée par le confesseur, « le pénitent, oubliant ce qui est en arrière[16] dans sa vie passée, se greffe à nouveau dans le mystère du salut et se met en chemin vers les biens futurs [17] ».

 

NOTES

[01] Antienne d’ouverture, PS 144, 8-9.

[02] Le 15, 1-3 ; 11-32.

[03] Rom 8, 17.

[04] Jean Paul II, Homélie, 16-3-1980.

[05] Cf. Jean-Paul II, Exhor. Apost. Reconciliatio et Paenitentia, 17.

[06] Concile Vatican II, loc. cit.

[07] Jean-Paul II, Enc. Dives in misericordia, 5.

[08] Jr 2, 12-13.

[09] Jean Paul II, Discours à/’t/MV, Rome, 11-4-1979.

[10] Jean-Paul II, Homélie à des étudiants, Rome, 26-3-1981.

[11] Mt 13, 15.

[12] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 64.

[13] Jean Paul II, Allocution à des pèlerins, Rome, 24-3-1979.

[14] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 310.

[15] Le 15, 10.

[16] Ph 3, 13.

[17] Rituel de la Pénitence, Praenotanda, n. 6.



3° DIMANCHE DE CARÊME

 

19. ACTUALITÉ DE LA MORTIFICATION

— Celui qui craint le sacrifice, aime-t-il vraiment ?

— L’esprit de mortification allège pour s’élever près du Seigneur.

— Autres raisons.

 

I. Chaque action de la vie du Christ, Homme parfait et Dieu parfait, a une valeur rédemptrice. Cependant la régénération de l’humanité culmine sur la Croix, vers laquelle le Christ sait dès l’Incarnation que toute sa vie est orientée : Il est un baptême que je dois recevoir et comme je suis pressé que ce soit chose faite ! ‘. Cette confidence aux disciples sur la route de Jérusalem, révèle son désir incompressible de donner sa vie pour nous. Y a-t-il plus d’amour possible de la Volonté du Père, que celui qui accepte la mort sur la Croix ? Ce sera sur la Croix aussi que l’âme atteint la plénitude de l’identification avec Jésus. En dehors de ce climat, la mortification et la pénitence sont incompréhensibles, inutiles.

L’auteur de ce conseil c’est le Fils de Dieu lui-même : si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive[01]. Ces mots de Jésus sont toujours d’actualité, puisqu’ils s’adressent à tous les hommes : qui ne porte pas sa croix et ne vient pas à ma suite ne peut pas être mon disciple*. Prendre la croix, c’est accepter sans rébellion la douleur et les contrariétés que Dieu permet pour purifier ; c’est accomplir durant toute une vie ses propres devoirs sans faiblir, assumer patiemment le redressement des tendances déviées de son caractère...

« Que serait un Évangile, un christianisme sans Croix, sans douleur, sans le sacrifice de la douleur ? se demandait Paul VI. Ce serait un Évangile, un christianisme sans Rédemption, sans salut, ce salut — reconnaissons-le ici avec une sincérité impitoyable — dont nous avons absolument besoin. Le Seigneur nous a sauvés sur la Croix ; avec sa mort, il nous a rendu l’espérance, le droit à la Vie...[04] » Un christianisme sans croix est un christianisme sans valeur qui ne servirait plus à atteindre le Ciel, car « le monde ne peut se sauver qu’avec la Croix du Christ[05] ».

Unis au don de soi du Seigneur, la mortification volontaire et la mortification passive acquièrent leur vrai sens. Ni refoulement ni répression des tendances naturelles, mais une participation au mystère de la Rédemption.

Cela paraît à certains une folie ou une bêtise, un résidu théologique d’autres époques inadapté aux progrès et au niveau culturel de notre temps. Cela peut aussi être un signe de contradiction, une pierre d’achoppement pour qui vit encore éloigné de Dieu. Mais ce n’est pas nouveau : saint Paul écrivait déjà que la Croix était un scandale pour les juif s, une folie pour les gentils[06]. Et dans la mesure où un chrétien perdrait le sens surnaturel de sa vie, il ne serait pas étonnant qu’il répugne à suivre le Christ dans une vie de sacrifice, près de la Croix. « Si tu ne te mortifies pas, tu ne seras jamais une âme d’oraison[07]. » Et sainte Thérèse d’Avila ajoute : « Croire que (le Seigneur) admet à son amitié des personnes à la vie facile et qui fuient les difficultés, c’est une sottise[08] ».

Les apôtres eux-mêmes qui suivent le Christ quand il est acclamé par les foules, et qui l’aiment profondément jusqu’à donner leur vie pour lui, ne le suivent pas jusqu’au Calvaire, car, n’ayant pas reçu l’Esprit Saint, ils sont encore très faibles. Rien d’étonnant : il y a un long chemin à franchir depuis la décision de suivre le Christ, jusqu’à la pleine identification avec lui, à travers les épreuves, petites ou grandes, d’une vie de sacrifice.

Qui se soustrairait au sacrifice, s’habituerait à la rébellion face aux contraintes ou à la douleur, se soustrairait à la sainteté et au bonheur, qui se trouve près de la Croix, près du Christ Rédempteur.

 

II. C’est le Seigneur lui-même qui sollicite chaque chrétien pour le suivre de près, et pour cela il faut l’accompagner jusqu’au Calvaire. Nous ne devrions jamais oublier ces mots : celui qui ne prend pas sa croix pour venir à ma suite n’est pas digne de moi[09].

Il y a dans la mortification un paradoxe, un mystère, qui ne peut se comprendre que s’il y a de l’amour : derrière la mort apparente se trouve la Vie, tandis que celui qui essaie de conserver égoïstement sa vie pour lui, la perd : celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera[10]. L’homme est comme l’arbre émondé par l’hiver ; pour porter du fruit, en aimant Dieu, en aidant les autres d’une manière effective, il a besoin de sacrifice. Pas de récolte sans semailles : si le grain de blé jeté en terre ne meurt pas, il ne donne rien ; mais s’il meurt, il donne du blé en abondance[11]. Pour être surnaturellement efficace, il faut mourir à soi-même, à la nature déchue, par la mortification qui aide à renaître à la vie nouvelle. « — Ne veux-tu pas être grain de blé, mourir par la mortification et donner des épis bien lourds ? — Que Jésus bénisse ta moisson ![12] »

Nous devons perdre la crainte du sacrifice, de la mortification volontaire, puisque celui qui permet la Croix, n’est pas un tyran mais un Père qui nous aime et sait très bien ce qui nous convient le mieux : Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, nous dit-il, c’est moi qui vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug et apprenez de mol qui suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du soulagement pour votre être, car mon joug est doux et mon fardeau léger[13]. Voilà le secret inépuisable : près du Christ, les épreuves et les peines de la vie n’opprimeront pas, elles ne pèseront pas excessivement, elles disposeront l’âme à la prière, pour voir Dieu dans les événements de la vie.

La mortification nous élève près du Seigneur. Le sacrifice volontaire, la douleur offerte et supportée avec patience et amour, nous unissent au Seigneur et à son Église. « C’est comme s’il disait : vous tous qui êtes tourmentés, affligés et chargés par le soin de vous-mêmes et de vos propres désirs, sortez de vous-mêmes et venez à moi, et je vous soulagerai, et vous trouverez pour vos âmes le repos, débarrassés de vos désirs[14] ».

 

III. Qui veut vivre avec générosité a intérêt à bien comprendre les raisons qui donnent à l’ascèse son vrai sens, car la mortification peut coûter si on n’a pas compris ce sens. Le premier motif qui inspire un chrétien c’est de s’identifier avec le Seigneur, l’accompagner dans son entreprise de racheter sur la Croix, en s’offrant lui-même au Père en sacrifice. Ainsi la mortification poursuit-elle les mêmes buts que la Passion du Christ et que la Messe.

Mais la mortification est en plus un moyen pour progresser dans les vertus morales et surnaturelles. Dans l’émouvant dialogue qui précède la préface de la Messe, le célébrant élève ses mains vers le ciel en disant : Élevons notre cœur, et le peuple des fidèles répond : Nous le tournons vers le Seigneur. Le cœur du chrétien doit faire le plein d’amour et d’espérance en son Seigneur, sans rester prisonnier des choses de la terre. Peut-on se laisser purifier sans la pénitence, sans cette mortification permanente, qui est un moyen pour aller de l’avant[15] ? Sans elle, l’âme reste assujettie aux mille choses qui sollicitent les sens : attachements, impureté, embourgeoisement, goût immodéré de commodité... La mortification libère des liens subtils et inutiles et dilate la capacité d’aimer.

C’est pourquoi elle est aussi un moyen indispensable pour faire de l’apostolat, pour étendre le Royaume du Christ, car : « L’action ne vaut rien sans la prière. La prière est valorisée par le sacrifice.[16]

» Attirer les autres vers Dieu grâce au seul effort humain, sans l’appui d’une prière intense renforcée par l’esprit de sacrifice, ouvre la porte à des expériences éphémères qui résistent mal à la durée. C’est la vie intérieure qui est l’âme de tout apostolat ", nourrie d’une mortification qui répare généreusement les fautes passées, petites ou grandes.

N’ayons pas de fausse pudeur : « Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux nous concède la correction de notre vie et un temps de vraie pénitence[18] ». Ainsi, même les fautes passées se convertissent en source de vie nouvelle. « Par la pénitence, enterre tes négligences, tes offenses, tes péchés, dans la fosse profonde qu’ouvrira ton humilité. — Ainsi, le paysan enfouit, au pied de l’arbre qui les a produits, les fruits pourris, les brindilles sèches, les feuilles mortes. — Et ce qui était stérile, ou mieux nuisible, contribue efficacement à une nouvelle fécondité. Apprends à tirer de tes chutes un élan, et de la mort, une vie [19]. »

« Quand tu te souviens de ta vie passée, passée sans peine ni gloire, considère tout le temps que tu as perdu et comment tu peux le recouvrer : par la pénitence et par un plus grand don de toi-même[20]. » Et lorsque quelque chose nous coûte, viendra à notre esprit une de ces pensées qui nous pousse à la mortification généreuse : « Motifs de pénitence ? Expiation, réparation, demande, action de grâces : moyens pour aller de l’avant..., pour toi, pour moi, pour les autres, pour ta famille, pour ton pays, pour l’Église... et mille autres motifs.[21] »

 

NOTES

[01] Lc 12, 50.

[02] Mt 16, 24.

[03] Le 14, 27.

[04] Paul VI, Allocution, 24-3-1967.

[05] Saint Léon le Grand, Sermon 51.

[06] 1 Cor 1, 2s.

[07] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 172.

[08] Sainte Thérèse, Chemin de perfection, 18, 2.

[09] Mt 10, 38.

[10] Mt 16, 25.

[11] Jn 12, 24-25.

[12] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 199.

[13] Mt 11, 28-30.

[14] Saint Jean de la Croix, Montée au Mont Carmel, \, 7, 4.

[15] Cf. Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 232.

[16] Idem, n. 81.

[17] Cf. J. B. Chautard, L’âme de tout apostolat.

[18] Missel Romain, formule d’intention de la Messe.

[19] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 211.

[20] idem, Sillon, n. 996.

[21] Idem, Chemin, n. 232.


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