2° SEMAINE DE CARÊME. MERCREDI
15. BOIRE LE CALICE DU SEIGNEUR
— Identifier en tout sa volonté à celle du Seigneur, conduit à co-racheter avec lui.
— Offrande de la douleur, de la mortification volontaire, de la pénitence dans la vie ordinaire.
— La mortification la plus précieuse, celle qui est ordonnée au service d’autrui.
I. C’est la troisième fois que Jésus, sur le chemin de Jérusalem, parle à ses disciples de sa passion, de sa mort, et de sa résurrection. Profitant d’une halte, près de Jéricho, une femme, la mère de Jacques et Jean, s’approche pour lui demander une faveur pour ses fils. Elle se prosterne, dit saint Matthieu, pour lui faire une demande. Et, en toute simplicité : Dis que mes deux fils que voici siègent, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ton royaume ‘. Le Seigneur répond peut-être un peu sèchement : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je vais boire ? Ils lui dirent :— Nous le pouvons[02].
Les deux frères n’ont pas dû bien comprendre, car peu de temps avant, quand Jésus parlait de la Passion, saint Luc note : Et eux ne saisirent rien de tout cela ; c’était pour eux paroles au sens caché, et ils ne comprenaient pas ce qui leur était dit[03].
C’est que le langage de la Croix est bien difficile à comprendre ! Ils sont cependant disposés, a priori, à vouloir tout ce que Jésus voudra, sans aucune limite. Nous non plus, nous ne voulons en mettre, n’est-ce pas ? C’est pourquoi quand nous demandons quelque chose dans notre prière, nous nous préparons surtout à être disposés à accepter la Volonté de Dieu, même si elle ne coïncide pas avec nos désirs. « Sa Majesté sait mieux que nous, dit sainte Thérèse d’Avila, ce qu’il nous convient ; il n’y a pas à lui conseiller ce qu’il doit nous donner, car il peut avec raison nous dire que nous ne savons pas ce que nous demandons[04]. »
Il veut que nous lui demandions ce dont nous avons besoin, mais il sait que nous désirons, avant tout, conformer notre volonté à la sienne. L’amour infini ne peut que nous donner toujours le meilleur, même si, selon nous, le meilleur serait peut-être autre chose...
Jean et Jacques demandent une place d’honneur dans le nouveau Royaume, et Jésus leur parle immédiatement de la Rédemption. Il leur demande : « Êtes-vous disposés à souffrir avec moi ? » en utilisant l’image, familière aux Hébreux, du calice, symbole de la volonté de Dieu sur un homme ‘. Ce calice est un calice amer, qui se changera en calice de bénédiction[06] pour tous les hommes.
Boire dans la coupe d’un autre était, en Palestine, le signe d’une profonde amitié et la disposition à partager un destin commun, qu’il soit favorable ou néfaste. Pour participer à sa Résurrection glorieuse, il faut porter la Croix avec lui. Voilà le sens de ce « Êtes-vous disposés à souffrir avec moi ? Pouvez-vous boire mon calice avec moi ? » Nous pouvons, répondent les deux apôtres. Saint Jacques mourra peu d’années après, décapité par ordre du roi Hérode Agrippa[07], successeur lui-même d’Hérode le Grand, fondateur de la dynastie et contemporain de la Nativité. Saint Jean supportera d’innombrables souffrances et persécutions, avant de mourir, sans doute très âgé, en exil.
« Nous aussi, il nous appelle, et nous demande, comme à Jacques et à Jean : Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum ? (Mt 20, 22) : pouvez-vous boire le calice que je vais boire — ce calice du don absolu à l’accomplissement de la volonté du Père ? Possumus ! (Mt 20, 22) ; oui, nous le pouvons ! Voilà la réponse de Jean et de Jacques. Vous et moi sommes-nous sérieusement disposés à accomplir, en toute chose, la volonté de Dieu notre Père ? Avons-nous donné au Seigneur tout notre cœur, ou continuons-nous à être attachés à nous-mêmes, à nos intérêts, à notre confort, à notre amour-propre ? N’y aurait-il pas en nous quelque chose qui ne serait pas en accord avec notre condition de chrétien et qui nous empêcherait de nous purifier ? C’est aujourd’hui pour nous l’occasion de rectifier tout cela[08]. »
II. Quand cette mère fit sa demande si féminine, Jésus posa cette condition : « pouvez-vous boire le calice... ? Le Seigneur savait évidemment que ses disciples pourraient imiter sa Passion, et cependant il leur pose la question pour qu’il soit bien clair que personne ne régnera avec lui s’il ne le suit pas dans sa Passion ; car les choses de grande valeur ne s’obtiennent qu’à un prix très élevé.[09] » Il n’y a pas de vie chrétienne authentique sans acceptation de la mortification, car « le Seigneur nous a sauvés avec la Croix ; avec sa mort, il nous a rendu l’espérance, le droit à la vie. Nous ne pouvons pas honorer le Christ si nous ne le reconnaissons pas comme notre Sauveur, si nous ne l’honorons pas dans le mystère de la Croix... Le Seigneur a fait de la douleur un moyen de rédemption ; il nous a rachetés avec sa douleur, et si nous unissons notre douleur à la sienne, notre douleur aussi deviendra moyen de rédemption[10]. »
La douleur perd son caractère absurde et haïssable quand elle acquiert la possibilité de se joindre au calice du Seigneur, de s’unir à sa passion pour le salut de toute l’humanité. Jésus a donné un sens à ce qui n’en avait pas. Au lieu d’abolir le mal, il le rend compréhensible, source de purification, de réparation — et, en plus, supportable. De sorte que nous puissions dire, nous aussi : J’endure tout à cause des élus, afin qu’eux aussi obtiennent le salut qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle ‘‘; c’est chaque jour que je meurs, frères, pour votre gloire et aussi la mienne, qui est en Jésus-Christ notre Seigneur[11].
La mortification — la mort volontaire au désordre, au péché, à la dureté de cœur, pour renaître à une vie nouvelle— la vie de pénitence à laquelle nous appelle le Carême, ont pour motif principal la corédemption, « la participation aux souffrances du Christ[12] ». C’est participer au calice du Seigneur. Ce n’est pas de la répression, ni du refoulement, encore moins du masochisme !
Nous en sommes les premiers bénéficiaires, mais l’efficacité surnaturelle de la douleur offerte à Dieu et de la mortification volontaire atteint toute l’Église, par la solidarité surnaturelle du Corps mystique, et même le monde entier. En plus ce sont des moyens de purification et de réparation qui garantissent la sincérité de nos relations avec le Seigneur. Ils protègent l’efficacité apostolique des dérives de l’activisme : « l’action ne vaut rien sans la prière. La prière est valorisée par le sacrifice [14]. »
La vie courante offre un champ illimité à l’esprit de pénitence et de mortification, qui illumine les occupations de chaque jour du signe de la Croix. Inutile d’attendre ou de chercher des occasions extraordinaires. « La pénitence, c’est l’accomplissement exact de l’horaire que tu t’es fixé, même si ton corps oppose de la résistance ou si ton esprit prétend s’évader dans des rêveries chimériques. La pénitence, c’est se lever à l’heure, et aussi ne pas remettre à plus tard, sans motif valable, une tâche qui est pour toi plus difficile ou coûteuse que d’autres.
« La pénitence consiste à savoir concilier tes obligations envers Dieu, envers les autres et envers toi-même, en te montrant exigeant envers toi-même pour trouver du temps pour chaque chose. Tu es pénitent lorsque tu te plies amoureusement à ton plan de prière, même si tu es épuisé, sans envie ou froid.
« La pénitence, c’est traiter toujours les autres avec la plus grande charité, en commençant par ton entourage. C’est apporter la plus grande délicatesse à t’occuper de ceux qui souffrent, des malades, de ceux qui traversent une épreuve. C’est répondre avec patience aux raseurs et aux importuns. C’est interrompre ou modifier les plans lorsque les circonstances, les intérêts bons et justes des autres surtout, le requièrent.
« La pénitence consiste à supporter avec bonne humeur les mille petites contrariétés de la journée ; à ne pas abandonner ton occupation même si tu perds momentanément l’enthousiasme des débuts avec lequel tu l’avais entreprise ; à manger avec reconnaissance ce qu’on te sert, sans importuner par des caprices. » La pénitence, pour les parents et, en général, pour tous ceux qui ont une mission de direction ou d’éducation, c’est corriger quand il faut le faire, en accord avec la nature de l’erreur et les conditions de celui qui a besoin de cette aide, par-delà les subjectivismes bornés et sentimentaux.
« L’esprit de pénitence nous amène à ne pas nous attacher d’une façon désordonnée à notre ébauche monumentale de projets futurs, dans laquelle nous aurions déjà prévu nos traits et nos coups de pinceau magistraux. Quelle joie nous donnons à Dieu lorsque nous savons renoncer à nos gribouillis et à nos coups de brosse d’artiste amateur et que nous permettons que ce soit lui qui ajoute les traits et les couleurs qui lui plaisent le plus ![15] »
III. Pendant ce temps les autres disciples, qui ont entendu le dialogue de Jésus avec les deux frères, commencèrent à s’indigner. Le Seigneur leur dit alors : Vous le savez : les chefs des nations païennes commandent en maîtres et les plus grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi :
celui qui veut devenir grand, sera votre serviteur ; et celui qui veut être le premier, sera votre esclave.
Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude[16].
Le service du Christ envers l’humanité est inspiré tout entier par le besoin du salut. Et nous ? Avons-nous grandi, cette année, dans le désir de servir Dieu et les autres, avec une vision profondément surnaturelle, si la santé physique ou spirituelle de quelqu’un est en jeu ? Même dans les circonstances les plus courantes ? Même envers celui qui n’en est pas du tout reconnaissant, qui ne donne rien en échange ? Que d’occasions de donner sa vie pour les autres, d’une manière efficace et discrète, qui se remarque à peine, parce que l’on combat l’égoïsme qui prive de la joie !
La plupart des professions supposent un heureux service direct aux autres — la femme au foyer, les commerçants, les enseignants, les médecins, les infirmières, les postiers... et toute profession honnête est d’ailleurs un service plus ou moins direct. Puissions-nous ne jamais perdre de vue cet aspect essentiel de la sanctification du travail !
Puissions-nous y mettre aussi la mortification, la présence de Dieu, et l’oubli de soi. Même si cet esprit de service tranche avec la mentalité utilitariste de ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes. Quant à nous, nous plaçons notre orgueil et notre dignité dans le désir de servir comme le Christ. Pour servir volontairement et par amour, que de vertus humaines et surnaturelles sont à mettre en jeu ! « Cette dignité s’exprime par la disponibilité pour servir, selon l’exemple du Christ, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. Donc, si on ne peut vraiment "régner" qu’en "servant", comme le montre l’attitude du Christ, le "service"
exige en même temps une maturité spirituelle qu’il faut définir comme une "royauté". Pour pouvoir servir dignement et efficacement les autres, il faut savoir se dominer, et posséder les vertus qui rendent possible cette maîtrise de soi ". »
Peu importe si servir et aider n’éveillent en écho aucune récompense voire aucune réponse : servir, près du Christ et par le Christ, c’est régner avec lui. Veut-on une autre rétribution ? Notre Mère sainte Marie, qui a passé toute sa vie à servir son Fils et saint Joseph, va nous aider à nous donner sans mesure.
NOTES
[01] Mt 20, 21-22.
[02] Mt 20, 22.
[03] Lc 18, 34.
[04] Sainte Thérèse, Demeures, ll,&.
[05] Cf. PS 16, 5.
[06] 1s51, 17-22.
[07] Cf. Ac 12, 2.
[08] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 15.
[09] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 35.
[10] Paul VI, Allocution, 24-2-1967.
[11] 2Tim2, 10.
[12] 1 Cor 15, 31.
[13] Paul VI, Const. Paenitemini, 17-2-1966.
[14] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 81.
[15] Idem, Amis de Dieu, 138.
[16] Mt 20, 24-28.
[17] Jean-Paul II, Enc. Redemptor hominis, 21.
2° SEMAINE DE CARÊME. JEUDI
16. DÉTACHEMENT
— Le détachement des biens donne la liberté d’accomplir pleinement sa vocation. Les biens matériels sont des moyens, pas des fins.
— Quelques exemples.
— Détachement du superflu et parfois du nécessaire...
I. En ce temps de Carême, l’Église ne peut contourner— au milieu du matérialisme d’un horizon humain fermé sur lui-même — la nécessité de se détacher des biens de cette terre, si l’on veut remplir son cœur de Dieu. Dans la première lecture de la Messe d’aujourd’hui, le prophète Jérémie nous y invite : Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur, dont le Seigneur est l’espoir. Il sera comme un arbre planté au bord des eaux, qui étend ses racines vers le courant : il ne craint pas la chaleur quand elle vient, et son feuillage reste vert ; il ne redoute pas une année de sécheresse, car elle ne l’empêche pas de porter du fruit ‘. Le Seigneur prend soin de l’âme qui a mis en lui toute sa confiance. Celui qui la met dans les choses de la terre, en éloignant son cœur du Seigneur, est menacé à plus ou moins long terme par la stérilité et l’inefficacité pour ce qui importe réellement : il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée et inhabitable[02]. Ce n’est pas qu’il faille se désintéresser artificiellement du monde. Toute vocation à la sainteté implique que l’on s’occupe des choses de la terre et qu’on les aime correctement : Possédez et dominez la terre* avait recommandé Yahvé à Adam et Ève et à leurs descendants. Mais une personne qui aime d’une manière désordonnée les choses de la terre ne laisse pas de place dans son âme pour l’amour de Dieu. L’attachement aux biens et l’amour du Seigneur sont deux élans incompatibles : Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses[04] confirme Jésus. Les choses peuvent être un écran... ou un tremplin vers le Christ. Qui n’arrive pas jusqu’à lui, où arrive-t-il ? « Pour arriver à Dieu, le Christ est le chemin ; mais le Christ est sur la Croix, et pour monter sur la Croix il faut avoir le cœur libre, détaché des choses de la terre[05]. »
Lui-même nous en donne l’exemple : il utilisa les biens de la terre avec une parfaite maîtrise de soi et avec la liberté la plus accomplie. Lui qui était riche, il s’est fait pauvre pour nous[06]. Il en fit une condition indispensable : quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple[01]. Condition non seulement pour ceux qui répondent à l’appel sacerdotal et religieux, mais pour tous les fidèles laïcs qui le suivent au milieu du monde. Pour ne pas avoir renoncé à ses biens considérables, le jeune homme riche ne finit-il pas plongé dans la tristesse ?[08] A-t-il réalisé ce qu’il a perdu ce jour-là ! Il avait une poignée d’or, qui s’échappera bientôt de ses mains, d’ailleurs...
Les biens matériels sont tous bons, car ils viennent de Dieu. Ce sont des moyens que Dieu met à la disposition de l’homme depuis l’origine, pour son développement dans la société au coude à coude avec les autres. L’homme est l’administrateur de ces biens pour un certain temps, et peut donc les utiliser pour servir Dieu, Créateur et Père de tous, et les autres. Si l’on s’attachait aux choses que l’on a, si les biens ne servaient plus à faire le bien, s’ils éloignaient le cœur de Dieu..., alors tout simplement ce ne seraient plus de vrais biens. Qui mettrait les richesses au centre de sa vie finirait par s’exclure volontairement du royaume des cieux. L’avarice, dit saint Paul, est une véritable idolâtrie[09], une idole qui occupe la place que Dieu seul mérite. Celui qui ne rompt pas les amarres, aussi fines soient-elles, qui l’attachent d’une manière désordonnée aux choses, aux personnes, à soi-même, celui-ci menace sa vie intérieure, sa relation même avec le Seigneur.
« Peu m’importe, explique saint Jean de la Croix, qu’un oiseau soit attaché par un fil mince au lieu d’un gros, puisque, bien qu’il soit mince, l’oiseau est autant attaché que si c’était une corde, tant qu’il ne le rompt pas pour voler. Il est vrai que le mince est plus facile à rompre ; mais, aussi facile que ce soit, s’il ne le rompt pas, il ne volera pas ‘". »
Le détachement dilate la capacité d’aimer Dieu, ses frères les hommes et toutes les choses nobles de ce monde.
II. L’Évangile de la Messe nous présente quelqu’un qui fait un usage bien discutable de ses biens. Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche[11].
Cet homme riche, prototype de l’humanité qui jouit de la prospérité, avait un sens bien à lui de la vie, une manière de vivre bien personnelle : il festoyait. Il vivat pour lui-même, pour sa croissance, comme si Dieu n’existait pas, comme s’il n’en avait pas besoin. Il vivat à son aise, dans l’abondance, sans que la parabole dise qu’il soit contre Dieu ni contre le pauvre : non, il était tout simplement aveugle. Quelle place a Dieu, et celui qui est dans le besoin chez quelqu’un qui vit pour lui-même ? Il veut trouver le bonheur dans l’égoïsme, qui aveugle et dégrade peu à peu la personne humaine.
Son péché, ce n’est pas du tout d’être riche. C’est simplement de ne pas avoir remarqué Lazare, ne pas l’avoir vu, parce que son esprit est rempli de ses affaires professionnelles, familiales, mondaines... Il n’utilise pas les biens selon le vouloir de Dieu, pour faire le plus grand bien possible. Et saint Grégoire le Grand en conclut : « Ce n’est pas la pauvreté qui a conduit Lazare au Ciel, mais l’humilité ; ce ne sont pas les richesses qui empêchèrent le riche d’entrer dans le repos éternel, mais l’égoïsme et l’infidélité.[12]» L’égoïsme, l’embourgeoisement empêchent de voir les besoins des autres, et conduisent en plus à traiter les personnes comme des choses (qui se prennent ou se laissent selon l’intérêt du moment), comme des choses sans valeur autre que celle que je leur donne. L’homme a une immense capacité de faire le bien, de donner son affection, sa compréhension, sa cordialité et ses encouragements, son travail bien fait et achevé, ses aumônes à ceux qui sont dans le besoin ou bien à des organismes humanitaires ou caritatifs, un sourire quotidien, un conseil, une aide à des amis plongés dans les problèmes, un travail apostolique profond et persévérant...
Dieu propose, l’homme dispose... il gagne la vie éternelle selon l’usage qu’il fait de la richesse spectaculaire ou modeste que Dieu a déposée en lui, et qu’il fait grandir ou qu’il dilapide... Le temps qu’il passe sur terre est un temps pour la mériter. Si l’homme est généreux, et traite les autres comme lui-même et plus encore comme des fils de Dieu, il sera franchement heureux ici, sur terre, et plus tard, dans la vie éternelle. La charité, inventive et illimitée, est toujours réalisation actuelle du royaume de Dieu. Sans elle, qu’est-ce qui donne son vrai sens à ce monde qui passe ?
Le détachement de soi qui permet à la charité de s’épanouir, doit être effectif, avec des conséquences bien déterminées qui ne s’obtiennent pas sans sacrifice ; naturel et discret aussi, comme il convient à un baptisé qui vit au milieu du monde et qui doit utiliser les biens comme des instruments de travail ou dans des initiatives apostoliques. Détachement positif encore, car les choses de la terre paraissent toutes petites, insuffisantes en comparaison avec le bien immense et infini que nous désirons. Détachement interne (qui affecte les désirs), actuel (qui examine fréquemment où se trouve le cœur et qui prend les décisions concrètes rétablissant la liberté intérieure), joyeux (les yeux fixés sur le Christ, bien incomparable) et conscient (ce n’est pas une simple privation, la maîtrise des choses est une richesse spirituelle).
III. Si le détachement ne naît de l’amour du Christ, il est probablement impossible à pratiquer sur la longue durée. En même temps, il permet à cet amour de croître et de vivre. Comment Dieu pourrait-il demeurer dans une âme surchargée de bricoles ? Voilà pourquoi un permanent travail de surveillance et de nettoyage intérieurs est si nécessaire. C’est un des objectifs majeurs de ce temps de Carême : examiner notre attitude vis-à-vis des choses et de nous-mêmes. J’accumule, jalousement ou négligemment, des choses inutiles ou superflues ? Je contrôle régulièrement mes comptes, les frais que j’engage, pour savoir à quoi je dépense mon argent ? J’évite ce qui me semble un luxe ou un caprice, même si d’autres le considèrent comme normal ? Je pratique habituellement l’aumône, l’aide financière à des personnes qui sont dans le besoin ou à des œuvres apostoliques, sans lésiner ? Je contribue régulièrement au soutien de ces œuvres, au culte de l’Église avec un apport proportionnel à mes revenus et à mes charges ? Suis-je attaché aux choses et aux instruments que je dois utiliser dans mon travail, au point qu’on ne puisse jamais me demander de les prêter, parce qu’ils me semblent, jour et nuit, indispensables ? Je me plains quand il me manque passagèrement le nécessaire ? Je mène une vie sobre, mesurée, une vie qui veut être sainte ? J’engage des frais inutiles, par précipitation, par manque de prévoyance ?
Ce détachement qui facilite tant l’accompagnement du Seigneur impliquera aussi le détachement plus subtil de nous-mêmes : la santé, le "qu’en dira-t-on", les ambitions nobles, les triomphes et les succès professionnels, sont des biens aussi et pas plus absolus que les réalités matérielles...
«Je veux aussi parler (...) des désirs nobles par lesquels nous recherchons exclusivement la gloire et la louange de Dieu, en ajustant notre volonté à la règle claire et précise que voici : Seigneur, je ne veux ceci ou cela que si cela te plaît car sinon, en quoi cela m’intéresse-t-il ? Nous portons ainsi un coup mortel à l’égoïsme et à la vanité qui se fraient un chemin dans toutes les consciences ; par la même occasion nous obtenons la véritable paix de l’âme, avec un détachement qui s’achève dans la possession de Dieu, de plus en plus intime et intense. [13] » Apprécions-nous ce détachement des biens affectifs et spirituels, indissociables de la personnalité ?
Le thermomètre de la tempérance, c’est de posséder les choses, mais comme s’ils ne possédaient rien[14], dit saint Paul aux chrétiens de Corinthe. Et saint Grégoire le Grand : « seul possède comme s’il ne possédait rien celui qui réunit tout ce dont il a besoin pour son usage, mais prévoit prudemment qu’il devra aussitôt tout laisser. Seul utilise les choses de ce monde comme s’il ne les utilisait pas celui qui dispose de ce dont il a besoin pour vivre, mais sans laisser son cœur sous la domination de ces choses, pour que tout cela assure, et ne dévie jamais, le bon chemin de l’âme, qui tend vers des choses plus élevées ". »
Ce qui sera certainement le plus délicat, ce sera le détachement de la santé corporelle. « Je considérais combien il importe de ne pas regarder notre faible constitution quand nous savons que nous servons notre Seigneur (...), commente sainte Thérèse d’Avila. À quoi servent la vie et la santé, si ce n’est pour les perdre pour un si grand Roi et Seigneur ? Croyez-moi, mes sœurs, jamais vous ne vous tromperez si vous pensez et faites ainsi[16]. »
«Jésus ne se satisfait pas d’un partage : Il veut tout ". » Que tous les autres amours purs et nobles, qui constituent notre vie ici-bas, chacun selon l’appel qu’il a reçu, que tous soient ordonnés à ce grand Amour et s’alimentent de lui : Notre Seigneur Jésus-Christ. « Dieu qui aimes l’innocence et la fais recouvrer, oriente vers toi le cœur de tes fidèles, pour que, dociles à ton Esprit, ils soient fermes dans la foi et vraiment efficaces »[18], nous fait dire la collecte de la Messe d’aujourd’hui.
Sainte Marie, toi qui as vécu l’innocence parfaite, oriente aussi le cœur de tous les fidèles vers cette hiérarchie des sentiments et des affections de notre cœur, pour que seul le Fils de Dieu règne absolument en lui, maintenant et pour toute l’éternité. Cœur très doux de Marie, garde notre cœur et prépare-lui un chemin sûr.
NOTES
[01] Jr 17, 7-8.
[02] Jr 17, 6.
[03] Gn 1, 28.
[04] Mt 6, 24.
[05] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, X.
[06] 2 Cor 8, 9.
[07] Le 14, 33.
[08] Me 10, 22.
[09] Col 3, 5.
[10] Saint Jean de la Croix, Flamme d’amour vive, 11, 4.
[11] Le 16, 19-21.
[12] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur l’Évangile de saint Luc, 40, 2.
[13] Bienheureux Josémaria Escri va, Amis de Dieu, 114.
[14] 1 Cor 7, 30.
[15] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, 36.
[16] Sainte Thérèse, Fondations, 28, 18.
[17] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 155.
[18] Collecte de la Messe du jour.