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2° SEMAINE DE CARÊME. LUNDI

 

13. LA CONSCIENCE, LUMIÈRE DE L’ÂME

— La conscience morale illumine toute la vie, mais elle peut se déformer et s’endurcir.

— Une conscience formée par la doctrine et la vie du Christ.

— La lumière du monde .

 

I. Si vous écoutez aujourd’hui la voix de Dieu, n’endurcissez pas vos cœurs ‘. La liturgie du Carême nous invite inlassablement à nous tourner vers le Seigneur, qui, de mille manières, chaque jour, parle au cœur de ceux qui l’aiment.

« Notre prière pendant le Carême a comme but de réveiller la conscience, de la rendre plus sensible à la voix de Dieu. N’endurcissez pas vos cœurs, dit le psalmiste. En effet, la mort de la conscience, son indifférence par rapport au bien et au mal, ses déviations sont une grande menace pour l’homme. Ce sont aussi indirectement une menace pour la société, car, en fin de compte, le niveau moral de la société dépend de la conscience humaine[02]. » La conscience est la lumière de l’âme, de ce qui vit au plus intime de l’être de l’homme, et si elle s’éteint, l’homme abandonné à l’obscurité peut commettre tous les abus possibles contre lui-même et contre les autres.

La lampe de ton corps, c’est l’œil - dit le Seigneur. La lampe de l’âme, c’est la conscience, une conscience bien formée qui illumine le chemin qui s’achève en Dieu. Bien qu’il puisse trébucher, tomber, l’homme peut toujours se relever et reprendre sa route. Mais qu’il laisse sa sensibilité à la droiture morale et aux choses de Dieu « s’endormir » ou « mourir », et il s’expose immanquablement à rester désorienté, sans signalisation en état de marche. Ce serait un vrai malheur pour la vie de l’âme en ce monde. Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal— annonce le prophète Isaïe — qui tiennent les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres, qui tiennent le doux pour amer et l’amer pour doux ![04]

Jésus compare donc la fonction de la conscience à celle de l’œil dans notre vie. Quand ton œil est sain, tout ton corps aussi est lumineux ; mais quand il est malade, ton corps aussi est enténébré. Veille donc à ce que la lumière qui est en toi ne soit pas ténèbres*. L’œil sain voit les choses telles qu’elles sont, sans déformation, l’œil malade ne voit pas ou déforme la réalité ; il trompe, et la personne en arrive à penser que les événements et les personnes sont tels qu’elle les voit (avec ses yeux malades).

Or, commettre une erreur dans la vie quotidienne, pour avoir fait une mauvaise estimation des données, produit un dommage, voire un préjudice, en général de peu d’importance. Mais si la vie éternelle est compromise par cette erreur, la transcendance de ce fait n’a alors pas de limites, car il en va de la responsabilité surnaturelle comme de la naturelle : elle est proportionnée à la matière des actes, aux circonstances et à leurs effets, enfin, à l’intention du sujet.

Comment la conscience se déforme-t-elle ? Par la négligence dans la recherche des moyens de connaître la science de la foi — grâce à l’étude, au conseil, à la prière. Cela peut aussi provenir d’une mauvaise volonté blessée par l’orgueil, la sensualité, la paresse... Quand le Seigneur, par exemple, se plaint de ce que certains juifs, et non des moindres, ne reçoivent pas son message, il affirme la nature délibérée de leur décision — ils ne veulent pas croire[06]. Il ne place pas la cause de cette décision dans une difficulté involontaire, un obstacle extérieur : il s’agit bien plutôt d’une conséquence de leur libre refus. Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? Parce que vous êtes incapables d’entendre ma parole[01]. Les passions — le désir spontané des biens — le manque de sincérité envers soi-même (on se dissimule ses défauts), peuvent arriver à forcer l’intelligence à penser selon un certain mode de vie discutable ou en accord avec des défauts et des mauvaises habitudes qu’on ne veut pas abandonner. La bonne volonté — la droiture de la volonté agissant en conformité avec ses engagements, sa vocation — diminue. Le cœur s’endurcit peu à peu, devient insensible à ce qui ne le concerne pas directement. La conscience s’endort, elle n’indique plus la bonne direction, celle des vrais biens, celle qui mène à Dieu. Elle n’est plus qu’une boussole détraquée, cassée, qui laisse la personne à la merci des influences extérieures ou des tendances intérieures désordonnées. Il n’est pas rare que cela affecte et contamine les autres. « L’homme qui a le cœur endurci et la conscience déformée, bien qu’il puisse avoir la plénitude des forces et des capacités physiques, est un malade spirituel et il faut faire quelque chose pour lui rendre la santé de l’âme[08]. »

Quel meilleur moment que le Carême pour demander au Seigneur de nous aider à former loyalement et sérieusement notre conscience ? Sommes-nous vraiment sincères envers nous-mêmes, envers Dieu, envers les autres, envers ceux aussi qui ont la mission de nous conseiller au nom du Seigneur ?

 

II. La lumière morale — le sens du bien et du mal — ne naît pas à l’intérieur de l’homme, de sa propre subjectivité — variable, obscure, imparfaite. Elle a été inscrite par Dieu dans l’intelligence. Elle émane de Jésus-Christ. Je suis — dit Jésus — la lumière du monde ; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres[09]. Sa lumière de sagesse, de force, d’amour, d’humilité éclaire la conscience ; plus encore, elle la transforme en lumière qui illumine la vie des autres : vous êtes la lumière du monde[10]. Le Seigneur veut des chrétiens immergés dans le monde, pour que, avec sa lumière, ils guident les autres sur les chemins divins par la parole, par un comportement exemplaire dans les devoirs professionnels, familiaux et sociaux. Pour être ces aiguilleurs du Ciel et de la terre il faut commencer par bien connaître les limites des actes humains que l’on ne peut dépasser si l’on veut vivre conformément à la dignité humaine et à la morale du Christ. Soyons plus conscients du bien que nous pouvons faire, et faisons-le sans tergiverser. Si l’on a une conscience claire de ce que ne peut faire dans sa profession un homme de bien et surtout un chrétien, évitons-le malgré tous les qu’en-dira-t-on. Commettons-nous une erreur en famille, ou sur notre lieu de travail ? N’hésitons pas à demander pardon, à corriger, à réparer le cas échéant. Nous n’y perdrons pas notre autorité et y gagnerons en considération. Une mère de famille dont la principale tâche consiste à sanctifier son foyer, se demandera dans sa prière si elle cherche à être exemplaire dans ses devoirs envers Dieu, si elle vit avec élégance la sobriété, si elle parvient à dominer l’inévitable mauvaise humeur — engendrée par les contretemps, les tâches supplémentaires imprévues, les sollicitations inattendues... Consacre-t-elle le temps opportun à son mari, à ses enfants et à la maison ? Et toi qui es entrepreneur, chef d’entreprise, cadre administratif, agent technique, prends-tu le temps nécessaire pour te familiariser avec la doctrine sociale de l’Église ? T’efforces-tu de la mettre en pratique dans les affaires, dans le monde de l’entreprise, dans le respect des personnes dont tu es responsable, dans la politique salariale... ?

En effet, toute la vie chrétienne est destinée à s’enrichir par la mise en pratique, dans les affaires quotidiennes, de l’enseignement que le Seigneur donne par son Église. La doctrine révélée, explicite, diffusée, prend ainsi toute sa force. Doctrine et vie sont les deux réalités indissociables d’une conscience bien formée. Ignorer la doctrine d’une ignorance plus ou moins coupable ou ne pas la mettre en pratique quand on la connaît, rend bien difficile la persévérance dans une vie chrétienne cohérente et le progrès sur le chemin de la sainteté !

Former sa conscience à la droiture et la délicatesse revient à devenir capable de percevoir la voix de Dieu dans les multiples activités de la vie quotidienne. Acquérir la science morale convenable et assumer l’effort de vivre les vertus chrétiennes (qui unissent la doctrine et la vie), voilà les deux aspects vraiment essentiels de la formation de la conscience ! Les situations peu claires, qui se présentent dans la vie professionnelle, demandent à être considérées face à Dieu dans la prière. Elles amènent aussi à solliciter le conseil de spécialistes éprouvés, de conseillers spirituels de confiance, afin de trancher et mener à leur terme, de façon vraiment responsable, ces questions dont la solution ultime dépend de chacun personnellement, sans qu’il puisse s’en décharger sur ceux qu’il consulte. Cela revient donc bien à agir de façon responsable puisque l’on refuse de choisir à la légère et que l’on assume, en même temps, les conséquences et les risques de sa liberté.

L’examen de conscience général (qui porte sur le déroulement de la journée) et l’examen particulier (dont l’objet est la lutte pour acquérir une vertu ou déraciner un défaut) offrent tout particulièrement l’occasion de vivre la sincérité qui commence par la sincérité envers soi-même. On appelle alors ses erreurs, ses faiblesses, ses manques de générosité par leurs noms. On ne les dissimule pas sous des justifications plus ou moins pertinentes, ou sous des lieux communs à la mode (être « à la page », « émancipé », « libéré »).

D’ailleurs, la conscience qui ne veut pas reconnaître ses fautes reporte les responsabilités sur les autres, finit par les accuser de tout et par s’enfermer dans un subjectivisme faussement tolérant...

 

III. Un voyageur qui désire vraiment arriver à destination s’informe d’abord soigneusement du meilleur chemin. Il préfère les itinéraires bien balisés par de claires signalisations même s’ils indiquent un sentier un peu plus étroit et difficile, aux chemins qui, bien que larges et commodes pour marcher, frôlent des zones dangereuses ou semblent se perdre avant d’arriver quelque part. La conscience joue ce rôle d’avertisseur et de guide. Bien la former est comparable à augmenter l’intensité de la lampe halogène qui nous aide à distinguer le bien du mal, la vraie nature de nos intentions, des circonstances dans lesquelles nous nous plaçons, et des moyens que nous utilisons pour parvenir à ce que nous voulons... Une conscience bien formée est aussi plus prompte à demander pardon et à récupérer le sentier du bien quand elle l’a perdu. L’Église nous donne les moyens d’y parvenir — catéchèse, pénitence, conseil, encouragement, sacrements — mais cela ne nous dispense pas de l’effort librement consenti et nécessaire pour en profiter de façon pleinement responsable.

Continuons notre prière : Seigneur, éclaire-moi ! Est-ce-que je consacre le temps nécessaire à ma formation spirituelle, ou est-ce-que je me laisse complètement absorber par toutes les autres affaires de ma journée ? Ai-je un plan de lecture confirmé par un conseiller spirituel expert, pour m’aider à progresser dans ma formation doctrinale — aussi importante que ma formation professionnelle — conformément à mon âge, à ma culture, à mon rythme d’activité ? Suis-je loyal envers les indications du Magistère de l’Église, où l’on trouve la lumière de la vérité dans le brouhaha fiévreux des opinions contradictoires que je rencontre fréquemment en matière de foi, d’éthique, de doctrine sociale... ? Est-ce-que j’essaie de connaître ces principes d’explications et d’actions émanant de l’autorité enseignante ecclésiale (le Pape et les évêques en communion avec lui) ? Est-ce-que j’essaie de les faire connaître ? Est-ce-que je les regarde froidement de l’extérieur ou essaie de les suivre avec docilité et piété, par l’assentiment de l’intelligence et l’adhésion de la volonté — sachant que par le Magistère c’est Dieu lui-même qui me guide ? Est-ce-que je rectifie fréquemment l’intention en offrant ma vie et mes actions à Dieu, en veillant à ne pas chercher les applaudissements, la vanité, la louange ? Suis-je conscient que cette recherche inquiète des remerciements manifeste souvent la déformation de la conscience qui ne travaille plus pour Dieu et pour les autres, mais pour son unique satisfaction, son autoperfection ?

Seigneur, j’ai besoin de ta lumière et de ta clarté et te les demande aussi pour ceux qui m’entourent. Tu veux que je sois lumière pour mes frères. Quelle responsabilité, Seigneur, pour le père et la mère de famille, pour le détenteur d’une autorité civile, ecclésiale, culturelle, judiciaire, militaire, pour le journaliste...

Par vocation (non pour ses mérites), le baptisé est dans le monde comme un lampadaire qui éclaire le chemin qui mène à Dieu. C’est la raison pour laquelle il doit se former « en pensant à l’avalanche de gens qui viendront à (lui), avec cette question précise et exigeante : " Bon, que faut-il faire ? " " » Que de gens — enfants, parents, collègues, amis — observent notre comportement dans les circonstances les plus habituelles. Pensons que par notre exemple, nous pouvons les rapprocher ou les éloigner de Dieu. Et pour que le guide d’aveugles ne soit pas lui-même aveugle[12] (c’est le Seigneur qui parle !), il ne suffit pas de collectionner les « à peu près », les « à mon avis », de savoir comme par ouï-dire ; pour entraîner les autres vers Dieu, une connaissance vague et superficielle ne suffit pas ; il faut marcher nous-mêmes sur ce chemin, avoir des rapports personnels avec le Seigneur, connaître sa doctrine en profondeur , lutter énergiquement contre nos défauts. En un mot, être en première ligne dans la lutte intérieure et dans l’exemple. Serait-ce de l’orgueil que de vouloir être exemplaire dans sa profession, dans sa famille ?N’est-on autorisé, dans le domaine des voitures ou de l’électroménager, à clamer sur tous les panneaux de publicité qu’on a la passion de la qualité, de la perfection ? « Qui a la mission de dire de grandes choses, dit saint Grégoire le Grand, est obligé également de les mettre en pratique ". » D’ailleurs, ce qu’il dira ne sera généralement efficace que s’il le met en pratique.

Seigneur Jésus, quand tu as voulu enseigner à tes disciples la manière de vivre l’esprit de service, tu as pris un linge tu t’en es ceint et leur as lavé les pieds[14]. Je veux suivre ton exemple, Seigneur : te faire connaître, malgré mes misères, en étant exemplaire dans mes occupations quotidiennes parce que tu me le demandes.

 

NOTES

[01] Liturgie des heures. Invitatoire pour le Carême. PS 94, 8.

[02] Jean-Paul II, Angélus, 15-3-1981.

[03] Le 11, 34.

[04] Is5, 20-21.

[05] Le 11, 34-35.

[06] Cf. Le 13, 34 ;Jn 10, 38.

[07] Jn 8, 43.

[08] Jean-Paul II, Idem.

[09] Jn8, 12.

[10] Mt 5, 14.

[11] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 221.

[12] Cf. Mt 15, 14,

[13] Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, 2, 3.

[14] Cf. Jn 13, 15.



2° SEMAINE DE CARÊME. MARDI

 

14. L’HUMILITÉ ET L’ESPRIT DE SERVICE

— Sans l’humilité il est difficile de servir les autres et très facile de les rendre malheureux.

— Imiter l’esprit de service de Jésus, exemple suprême d’humilité et de don de soi aux autres.

— Marie, ancilla Domini, servante du Seigneur.

 

I. Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, nous contemplons le Seigneur qui parle avec un dur réalisme des scribes et des pharisiens. Ils enseignent dans la chaire de Moïse, préoccupés tellement d’eux-mêmes qu’ils abandonnent ceux qui leur ont été confiés, les personnes simples, maltraitées et abattues, comme des brebis sans berger[01]. Les chefs, eux, se soucient surtout d’être aux premières places dans les banquets, de la longueur des phylactères et des franges, d’être salués sur les places publiques, d’être appelés maîtres[02]. Ainsi, ceux qui doivent être le sel et la lumière d’Israël laissent le peuple dans les ténèbres et l’apathie. Pourquoi ? Parce qu’ils sont eux-mêmes plongés dans l’obscurité. Ils ont vendu la gloire de Dieu pour la gloire humaine : Ils font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes. [03] L’orgueil, la recherche vaniteuse de la gloire leur font perdre l’humilité et l’esprit de service qui animent ceux qui désirent suivre le Christ.

Jésus avertit ses disciples à plusieurs reprises : Pour vous, ne vous faites pas appeler maîtres : (...) le plus grand parmi vous sera votre serviteur*. Jésus nous parle à nous aussi : Qui, en effet, est le plus grand : celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Or moi, au milieu de vous, je suis comme celui qui sert[04].

Sans humilité, sans esprit de service, peut-on être efficace ? Est-il possible de vivre la charité ? Peut-on prétendre avancer sur le chemin de la sainteté ? Saint Jean Chrysostome en doute : « Les instruments de Dieu sont toujours les humbles[05] ! »

Il est absurde de s’enorgueillir d’être apostolique, d’être serviable, puisque c’est le Seigneur qui réellement fait les choses en inspirant, en guidant ses enfants. Dans le service du prochain, les capacités humaines sont sans commune mesure avec les fruits surnaturels qu’elles produisent. Saint Paul explique clairement que, sans la grâce, les plus grands efforts de charité finissent toujours par être vains : nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » si ce n’est sous l’action de l’Esprit Saint [06]. Seule la grâce rend les talents humains véritablement efficaces, et aptes à réaliser des œuvres qui dépassent leurs possibilités.

Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles[07]. C’est la raison pour laquelle, en luttant pour grandir en simplicité, on devient efficace et fort. « L’humilité nous poussera à mener à bien de grandes entreprises ; mais à la condition que nous ne perdions pas de vue la conscience de notre petitesse, avec une conviction chaque jour plus grande de notre pauvre indigence[08]. »

Sois vigilant ! La pire des ambitions est de chercher sa propre excellence ; vouloir être le centre de tout ; utiliser son prochain à son profit (même inconsciemment) ; en un mot, se chercher soi-même en toute chose. Jésus nous prévient : c’est justement ce que faisaient les scribes et les pharisiens. « (L’orgueil) attaque tous les flancs et son vainqueur le trouve dans tout ce qui l’entoure[09]. »

En plus, le manque d’humilité entraîne bien souvent le malheur autour de lui, car l’orgueil infecte tout ce qu’il touche, maltraite tout ce qui lui résiste — que ce soit dans la famille, avec des amis, dans les relations professionnelles... L’orgueilleux exige un traitement de faveur car il se croit différent (et supérieur !), on doit éviter avec soin de blesser sa susceptibilité... Son attitude dogmatique dans les conversations, ses interventions ironiques — peu lui importe que les autres passent un mauvais moment s’il brille dans la conversation — sa tendance à clore la conversation qui ne lui donne plus la première place... autant de manifestations d’un mal plus profond, propice au développement de toutes ces plantes vénéneuses : l’égoïsme, l’amour désordonné de soi-même.

La prière est heureusement d’une aide considérable, et ô combien précieuse, pour examiner en présence de Dieu la qualité nos rapports avec les autres et l’authenticité de notre désir de servir.

 

II. Ami qui pries avec moi, pense à Jésus. Il est l’exemple suprême de l’humilité et du don de soi aux autres. Jamais personne n’a eu une dignité comparable à la sienne, personne n’a servi les hommes avec un telle sollicitude : je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Sa vie est, et sera toujours amour : servir, aider, relever, rendre sa dignité d’enfant de Dieu à qui l’a perdue... Et toi, et moi, servons-nous les autres, malgré la fatigue et la lassitude des années, malgré l’indifférence généralisée ? Sommes-nous donnés aux autres dans la famille, le travail, à l’occasion de ces faveurs anonymes qui ne recevront sans doute jamais de remerciements ? Par la bouche du prophète Isaïe, le Seigneur nous invite à suivre ce chemin d’amour [10] : Discite benefacere, Apprenez à faire le bien... et nous n’apprendrons que si toi et moi prenons exemple de Jésus, notre Maître et Seigneur, si nous méditons de plus en plus intensément sa vie et ses enseignements.

Je vous ai donné l’exemple — dit le Seigneur, après avoir lavé les pieds de ses disciples — pour qu’à votre tour vous fassiez comme je vous ai fait’’. Leçon suprême pour que nous comprenions bien que si nous ne sommes pas humbles, radicalement disposés à servir nos frères, nous ne pourrons pas suivre le Maître bien longtemps.

Pour le suivre et l’imiter jusqu’au bout, le Seigneur nous laisse une règle simple et précise, qui garantit et protège la charité, l’humilité et l’esprit de service : Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux [12]. L’expérience de ce qui me plaît ou me gêne, de ce qui m’aide ou me fait du tort, est une bonne norme de ce que je dois désirer faire ou éviter dans mes rapports avec les autres.

Nous désirons tous un mot d’encouragement et d’espoir quand les choses ne vont pas bien ; un signe de compréhension ou de bienveillance quand, malgré notre bonne volonté, nous nous sommes une nouvelle fois trompés. Nous préférons que les autres fassent davantage attention à nos qualités plutôt qu’à nos défauts. Ne sommes-nous pas contents quand il y a une atmosphère cordiale et sereine là où nous travaillons, ou quand nous arrivons chez nous ? Tout le monde accepte d’être corrigé dans un travail quand c’est fait de manière courtoise et aimable. En revanche, personne n’apprécie qu’on dise du mal de lui dans son dos ! Quel soulagement de savoir que quelqu’un nous défend lorsqu’on nous critique en notre absence, que l’on s’intéresse vraiment à nous quand nous sommes malades ! Mieux vaut une bonne correction fraternelle que des commentaires à autrui dans notre dos. Que dire de la prière dont on nous assure dans les épreuves familiales ou personnelles ! Et combien d’autres occasions trouverons-nous pour rendre service à ceux qui nous entourent. Discite benefacere.

Oui, vraiment, si vous vous comportez ainsi, affirme le prophète Isaïe : bien que vos péchés soient comme l’écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine blanche ".

 

III. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur [14], vient de nous dire le Seigneur. Pour y parvenir, nous laisserons de côté l’égoïsme et nous partirons à la recherche de ces manifestations de la charité qui rendent les autres heureux. Qui ne lutte pas un peu tous les jours pour s’oublier soi-même passera probablement près de ceux qui l’entourent, sans se rendre compte qu’ils ont besoin de lui, d’un sourire, d’un regard affectueux, d’un coup de main, d’un mot d’encouragement pour ce qu’ils font, bref de petites touches qui stimulent, qui par la douceur forcent presque à être meilleurs.

L’égoïsme aveugle, il nous ferme l’horizon ! L’humilité, elle, est l’avant-garde de la charité, car celui qui est humble ne pense pas à lui mais se tourne vers les autres. Cet esprit joyeux, d’ouverture et de disponibilité aux autres, est capable de transformer insensiblement, n’importe quel milieu, même le plus réfractaire. La charité authentique infiltre tout, elle finit par rompre la résistance la plus dure. « L’Amour fait jaillir l’amour », disait sainte Thérèse[15], et saint Jean de la Croix lui fait écho : « Où il n’y a pas d’amour, mets de l’amour et tu en tireras de l’amour. » [16] »

Nous vous avons traités avec délicatesse, comme une mère soigne ses enfants. Dans notre tendresse pour vous, nous vous aurions donné volontiers non seulement l’Évangile de Dieu, mais jusqu’à notre propre vie ", avouait saint Paul, le cœur brûlant, aux chrétiens de Thessalonique. Si tu l’imites, tu obtiendras les mêmes fruits, car la charité vient de Dieu et ne s’épuise jamais, surtout si tu vis plus particulièrement cet esprit du Seigneur avec tes proches, ta propre famille, naturelle ou spirituelle : « que le mari ne cherche pas uniquement ses intérêts, mais aussi ceux de sa femme, et que celle-ci cherche ceux de son mari. Que les parents cherchent les intérêts de leurs enfants et ceux-ci, à leur tour, cherchent ceux de leurs parents. La famille est la seule communauté dans laquelle tout homme est aimé pour lui-même, pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a. (...)

« Le respect de cette norme fondamentale explique, comme l’enseigne l’apôtre lui-même, qu’on ne fasse rien par esprit de rivalité ou par vanité, mais qu’on agisse avec humilité, par amour. Et cet amour, qui s’ouvre aux autres, fait que les membres de la famille soient d’authentiques serviteurs de l’église domestique, où tous désirent le bien et le bonheur de chacun ; où tous et chacun donnent vie à cet amour dans l’impatiente recherche d’un tel bonheur [18]. »

Agis ainsi, et tu ne verras pas, comme il arrive si souvent, la paille dans l’œil de ton frère sans voir la poutre dans ton propre œil[19], tant il est vrai que les plus petites fautes de l’autre finissent par être démesurément grossies, et les plus grandes fautes personnelles par être occultées ou interminablement justifiées...

Notre sœur l’humilité, dirait saint François, fait reconnaître en premier lieu les erreurs et les misères personnelles. Alors la compréhension adoucit les défauts des autres et se prête plus facilement à les aider. Nous les aimons enfin ! Nous les acceptons avec leurs défauts.

C’est une utopie ? Demande de l’aide à la Vierge, Notre Dame, l’Esclave du Seigneur ! Avec elle, on comprend plus vite que servir les autres est une des manières de trouver la joie en cette vie et un des chemins les plus courts pour rencontrer Jésus.

 

[01] Mt 9, 36.

[02] Cf. Mt 23, 1-12.

[03] Cf. Mt 23, 8-11.

[04] Le 22, 27.

[05] Saint Jean Chrysostome, Homélie sur saint Matthieu, 15.

[06] 1 Cor 12, 3.

[07] Jc 4, 6

[08] Bienheureux Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 106.

[09] J. Cassien, Institutions, 11, 3.

[10] 1s 1, 17. Cf. Première lecture de la Messe de ce jour.

[11] Jn 13, 15.

[12] Mt 7, 12.

[13] Is l, 18.

[14] Mt 23, 11.

[15] Sainte Thérèse, Vie, 22, 14.

[16] Saint Jean de la Croix, Lettre à Marie de l’Incarnation

[17] 1 Th 2, 7-8.

[18] Jean-Paul II, Homélie de la Messe pour les familles, Madrid, 2-11-1982.

[19] Mt 7, 3-5.


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