1° SEMAINE DE CARÊME. VENDREDI
10. LE CARÊME, TEMPS DE PÉNITENCE
— Le péché est personnel. Sincérité pour reconnaître nos erreurs et nos fautes. Besoin de la pénitence.
— Le péché personnel a des effets sur les autres. Réparer pour les péchés du monde. Pénitence et communion des saints.
— Pénitence dans la vie ordinaire, en servant les personnes qui nous entourent.
I. L’efficacité de la vraie pénitence, qui est conversion du cœur à Dieu, peut se perdre si l’on tombe dans la tentation, fréquente dans le passé comme de nos jours, d’éluder le fait que le péché est personnel. Dans la première lecture de la Messe, le prophète Ezéchiel conjure les juifs de son époque de ne pas oublier la grande leçon de l’exil. Ils avaient commencé à le considérer comme une chose inévitable, conséquence des péchés personnels que d’autres avaient commis dans les temps passés. Le prophète déclare que le châtiment est la conséquence des péchés actuels de chaque individu. À travers lui, l’Esprit Saint nous parle de la responsabilité individuelle et, par conséquent, de la pénitence et du salut personnel. « Parole du Seigneur : La personne qui pèche, c’est elle qui mourra ; le fils ne portera pas les fautes du père, et le père ne portera pas les fautes du fils ; la justice du juste sera sur lui, et l’impiété de l’impie sera sur lui ‘. »
Dieu veut que le pécheur se convertisse et vive[02], mais celui-ci doit coopérer par son repentir et ses œuvres de pénitence. « Le péché, dit Jean-Paul II, est toujours un acte personnel, parce que c’est un acte libre de la personne individuelle et non pas d’un groupe ou d’une communauté ‘. » Décharger l’homme de cette responsabilité « supposerait éliminer la dignité et la liberté des personnes, qui se révèlent aussi — bien que ce soit d’une manière si négative et si désastreuse — dans cette responsabilité pour le péché commis. Et ainsi, en chaque homme il n’existe rien de plus personnel et incessible que le mérite de la vertu ou la responsabilité de la faute[04]. »
C’est pourquoi, il faut demander au Seigneur la grâce de nous repentir de nos péchés passés et de ne pas masquer les péchés actuels, même s’ils ne sont que des imperfections, des manques d’amour. Que nous puissions dire nous aussi : « car je connais mon iniquité et mon péché est toujours devant moi ‘. » Il est vrai qu’un jour nous avons confessé nos fautes et le Seigneur nous a dit : « va et désormais ne pèche plus[06]. » Mais les péchés laissent une trace dans l’âme. « Une fois la faute pardonnée, restent dans l’âme les séquelles du péché, qui sont des dispositions causées par les actes précédents ; elles sont cependant affaiblies et diminuées, de telle manière qu’elles ne dominent pas l’homme. En effet elles persistent plus comme dispositions que comme habitudes[07]. » De plus il existe des péchés et des fautes que nous n’avons pas remarqués, par manque d’esprit d’examen, ou par manque de délicatesse de conscience. Ce sont comme de mauvaises racines qui sont restées dans l’âme et qu’il faut arracher par la pénitence, pour éviter qu’elles ne produisent des fruits amers.
Il y a de nombreuses raisons de faire pénitence en ce temps de Carême et nous poumons préciser en quoi elle consistera : dans des petits efforts comme d’offrir une mortification dans les repas — en particulier l’abstinence que recommande l’Église — vivre la ponctualité par égard pour les autres, maîtriser l’imagination... Sur le conseil du directeur spirituel, du confesseur, on peut offrir aussi d’autres mortifications plus importantes qui nous aident à purifier notre âme et à réparer pour les péchés d’autrui et les nôtres.
II. Le péché laisse une trace dans l’âme, qu’il faut effacer par la douleur pour ce péché, avec beaucoup d’amour. D’autre part, bien que le péché soit toujours une offense personnelle à Dieu, il a aussi ses effets sur les autres. Pour le bien ou pour le mal, nous influençons constamment ceux qui nous entourent dans l’Église et dans le monde. Non seulement par le bon ou mauvais exemple que nous donnons mais aussi par les résultats directs de nos actions. « C’est l’autre face de cette solidarité qui, dans l’ordre surnaturel, se développe dans le mystère profond et magnifique de la communion des saints, grâce à laquelle on a pu dire que toute âme qui s’élève, élève le monde. À cette loi de l’élévation correspond, malheureusement, la loi de la descente, de telle sorte que l’on peut parler d’une communion du péché, par laquelle une âme qui s’abaisse par le péché abaisse avec elle l’Église et, d’une certaine manière, le monde entier. En d’autres termes, il n’existe aucun péché, même le plus intime et secret, le plus strictement individuel, qui n’affecte exclusivement que celui qui le commet. Tout péché a des répercussions plus ou moins intenses, plus ou moins nuisibles, sur toute la communauté ecclésiale et sur toute la famille humaine[08]. »
Le Seigneur nous demande d’être un motif de joie et de lumière pour toute l’Église. Ce sera une grande aide, au milieu de notre travail et de nos occupations, que de penser aux autres, de savoir que nous aidons tout le Corps Mystique du Christ et en particulier ces personnes que le Seigneur a mises près de nous, sur le chemin de notre vie, et auxquelles nous sommes spécialement unis : « Si tu éprouves la Communion des Saints, si tu la vis, tu seras joyeusement homme de pénitence. — Tu comprendras, alors, que la pénitence est gaudium etsi laboriosum — joie, bien que laborieuse — et tu te sentiras l’allié de toutes les âmes pénitentes qui ont été, sont et seront[09]. » « Il te sera plus facile d’accomplir ton devoir si tu penses à l’aide que te prêtent tes frères, et à celle que tu cesses de leur prêter si tu n’es pas fidèle ‘". »
Parce que nous sommes des chrétiens plongés dans le monde, la pénitence que nous demande le Seigneur doit être discrète, joyeuse ; c’est une pénitence qui veut passer inaperçue, mais qui ne manque pas de se traduire en de nombreux faits concrets. « Ceux qui ont été témoins de tes faiblesses et de tes misères, qu’importe qu’ils le soient de ta pénitence ?" » Si d’autres personnes ont été témoins de notre mauvais caractère, de notre manque d’amour, de notre paresse, ou d’autres péchés, nous ne devons pas nous préoccuper qu’ils sachent et voient que nous faisons réparation pour ces faiblesses.
III. La vie du chrétien peut être remplie d’œuvres de pénitence que Dieu seul voit : quand nous offrons la maladie et la fatigue, quand nous ne cherchons pas toujours à avoir le dernier mot, quand nous soignons notre travail par amour de Dieu, quand nous veillons à l’ordre...
Une pénitence particulièrement agréable au Seigneur est celle qui comporte de nombreux témoignages de charité et qui rend plus agréable aux autres le chemin qui mène vers Dieu.
Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, le Seigneur nous dit : « lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.[12] » Notre offrande au Seigneur doit être accompagnée de la charité. Les actes de pénitence qui témoignent de l’amour envers les autres sont parmi les meilleurs : l’humilité de demander pardon quand nous avons offensé quelqu’un ; le sacrifice que suppose la formation d’une personne dont nous sommes responsables ; la patience ; le fait de savoir pardonner rapidement et avec générosité... À ce propos, saint Léon le Grand commente : « Bien qu’en tout temps il faille s’appliquer à sanctifier le corps, maintenant surtout, pendant les jeûnes du Carême, vous devez vous perfectionner en vivant une piété plus active. Faites l’aumône, ce qui est très efficace pour nous corriger de nos fautes ; mais pardonnez aussi les offenses, cessez de vous plaindre contre ceux qui ont mal agi envers vous ". » « Pardonnons toujours, le sourire aux lèvres.
Parlons clairement, sans rancune, lorsque nous estimons, en conscience, que nous devons parler. S’il s’agit d’attaques personnelles, pour brutales et indignes qu’elles soient, remettons tout entre les mains de Dieu notre Père, dans un silence divin : Iesus autem tacebat (Mt 26, 63), Jésus se taisait[14]. » Approchons-nous de l’autel de Dieu sans la moindre inimitié ni rancœur. Au contraire, essayons d’y apporter de nombreuses preuves de compréhension, de courtoisie, de générosité, de miséricorde. Ainsi, nous suivrons le Christ sur le Chemin de Croix qu’il nous a marqué et qui l’a mené à être cloué sur la Croix : « — Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font (Le 23, 34). »
« C’est l’amour qui a conduit Jésus au Calvaire. Et une fois sur la Croix, tous ses gestes et toutes ses paroles sont des gestes et des paroles d’amour, d’amour serein et fort. (...) Et nous, l’âme déchirée de douleur, nous disons sincèrement à Jésus : je suis à toi, à toi je me donne et je me cloue à la Croix avec joie, pour être, à tous les carrefours du monde, une âme dédiée à toi, à ta Gloire, à la Rédemption, à la corédemption de l’humanité tout entière ". » Notre Mère sainte Marie nous apprendra à trouver de nombreuses occasions pour nous donner généreusement à ceux qui sont à nos côtés dans nos occupations de chaque jour.
NOTES
[01] Ez 18, 21.
[02] Cf. Ez 18, 23.
[03] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Reconciliatio et Paenitemia, 2-12-1984, 16.
[04] ld.
[05] PS. 50, 5.
[06] Cf. Jn 5, 11.
[07] Saint Thomas, SummaTheologiae III, q. 86, a. 5, c.
[08] Jean-Paul II, lac. cit.
[09] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 548.
[10] Idem, n. 549.
[11] Idem, n. 197.
[12] M15, 23-24.
[13] Saint Léon le Grand, Sermon 45 sur le Carême.
[14] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 72.
[15] Idem, Chemin de Croix, XI.
1° SEMAINE DE CARÊME. SAMEDI
11. APPELÉS À LA SAINTETÉ
— Le Seigneur appelle tout le monde à la sainteté, sans distinction de profession, âge, ou condition sociale, à la place que chacun occupe dans la société.
— Sanctifier le travail, se sanctifier dans le travail, sanctifier les autres avec le travail. Besoin de personnes saintes qui transforment la société.
— Sainteté et apostolat au milieu du monde. Exemple des premiers chrétiens.
I. Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait*. Ainsi se termine l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui. En ces quarante jours de préparation à la fête de Pâques, l’Église nous rappelle de diverses manières que le Seigneur attend beaucoup plus de nous : un sérieux effort pour atteindre la sainteté.
Soyez parfaits... Le Seigneur s’adresse non seulement aux apôtres, mais aussi à tous ceux qui veulent être vraiment ses disciples. L’Évangile dit clairement que quand Jésus eut fini de parler, les foules étaient dans l’admiration pour l’enseignement qu’il donnait^. Cette foule de personnes qui l’écoutaient était formée de mères de famille, de pêcheurs, d’artisans, de docteurs de la loi, déjeunes... Tous le comprennent et sont dans l’admiration, car le Seigneur s’adresse à tous. Il est très exigeant avec tous, chacun selon sa situation. Le Maître appelle à la sainteté sans distinction d’âge, de profession, de race ou de condition sociale. Il n’y a pas de disciples du Christ sans vocation chrétienne, sans un appel personnel à la sainteté. Dieu nous a choisis pour être saints et sans tache en sa présence*, répétera saint Paul aux premiers chrétiens d’Éphèse ; et pour atteindre ce but il faut un effort qui se prolonge au long de nos jours ici sur la terre : que le juste se justifie encore plus et le saint se sanctifie de plus en plus[04].
Cette doctrine de l’appel universel à la sainteté est, par inspiration divine, depuis 1928, un des points centraux de la prédication du bienheureux Josémaria Escriva, qui a rappelé à notre époque et de toutes les manières possibles, que le chrétien, par son Baptême, est appelé à la plénitude de la vie chrétienne, à la sainteté.
Depuis, le Concile Vatican II a déclaré l’exactitude et l’universalité de cette vieille doctrine évangélique. « Tous les fidèles, quels que soient leur état et condition, sont appelés par le Seigneur, chacun en suivant sa voie personnelle, à la perfection de cette sainteté dont le Père jouit en plénitude[05].» Tous et chacun des fidèles. Le Seigneur appelle tous les chrétiens qui sont plongés dans leurs occupations professionnelles, pour qu’ils le découvrent dans la réalisation de leur tâche accomplie avec perfection humaine et sens surnaturel : en offrant ce travail à Dieu et en vivant la charité avec les personnes qu’ils côtoient, la mortification, la présence de Dieu...
Nous pouvons aujourd’hui nous demander dans notre prière, si nous remercions fréquemment le Seigneur pour cet appel à le suivre de près, si nous correspondons à la grâce reçue par une lutte ascétique claire et vibrante pour acquérir les vertus, si nous veillons à repousser tout embourgeoisement qui tue les désirs de sainteté et laisse l’âme plongée dans la médiocrité spirituelle et dans la tiédeur. Il ne suffit pas de vouloir être bons ; il faut s’efforcer d’être saints.
II. Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait. C’est dans les choses de tous les jours, qui se répètent souvent avec une apparente monotonie, que nous pouvons et nous devons acquérir la sainteté, cet amour de Dieu et des autres pour Dieu qui s’accroît toujours plus. « Pour aimer Dieu et le servir, point n’est besoin de faire des choses extraordinaires. Le Christ a demandé à tous les hommes sans exception d’être parfaits comme leur Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Pour la grande majorité des hommes, être saint signifie sanctifier leur travail personnel, se sanctifier dans leur travail et sanctifier les autres par leur travail, et ainsi trouver Dieu sur le chemin de leur vie.[06] »
Pour que le travail, toute tâche honnête, puisse se convertir en moyen de sainteté, il faut qu’il soit humainement bien fait, puisque nous ne pouvons pas offrir à Dieu quelque chose qui ait un défaut, car ce ne serait pas digne de lui[01]. Le travail bien réalisé suppose aussi bien le soin des petits devoirs que toute profession implique, que le fait de vivre fidèlement la vertu de la justice envers les autres personnes et envers la société. Il suppose aussi de savoir rectifier avec promptitude des erreurs, et d’avoir le désir constant de nous améliorer professionnellement. Cela vaut aussi bien pour l’entrepreneur que pour l’ouvrier ou l’étudiant. Cela vaut pour le médecin ou pour la mère de famille qui doit s’occuper de la maison en menant à bon terme les occupations courantes du foyer.
Nous sanctifier dans le travail consiste à le convertir en occasion et lieu de relation avec Dieu. Pour cela, nous pouvons offrir le travail au moment de le commencer, et ensuite renouveler cette offrande fréquemment, en profitant de n’importe quelle circonstance. Au cours de ce travail se présenteront de nombreuses occasions d’offrir des petites mortifications qui enrichissent la vie intérieure et le travail lui-même. C’est aussi un moyen privilégié de vivre les vertus humaines (application, force, joie...) et les vertus surnaturelles (foi, espérance, charité, prudence...).
Le travail peut et doit être le moyen de faire connaître le Christ à de nombreuses personnes. Il y a des professions qui ont une répercussion immédiate dans la vie sociale : l’enseignement, les professions en rapport avec les moyens d’information, l’exercice de fonctions publiques dans un pays... Mais il n’existe pas de tâches qui n’aient rien à voir avec la doctrine de Jésus-Christ. Même dans les problèmes les plus techniques d’une entreprise, ou dans la manière dont un mère de famille s’occupe de son foyer, il y aura des solutions différentes, parfois radicalement différentes, selon la vision païenne ou chrétienne que l’on a de la vie.
Qui n’a pas la foi aura toujours une vision incomplète du monde ; et la manière chrétienne de se comporter choquera parfois par rapport à la mode du moment, aux usages communs aux collègues d’une même profession. Ce sont des circonstances spécialement propices pour faire connaître le Christ, en étant exemplaires dans la manière chrétienne d’agir avec naturel et fermeté.
Le monde a besoin de Dieu, plus encore quand il prétend le contraire. C’est en s’efforçant de suivre sérieusement le Christ que les chrétiens le feront connaître. « Un secret. — Un secret à crier sur les toits : ces crises mondiales sont des crises de saints. Dieu veut une poignée d’hommes à lui dans chaque activité humaine. — Après quoi... Pax Christi in regno Christi— la paix du Christ dans le règne du Christ[08]. »
Nous devons sanctifier le travail, nous sanctifier dans le travail, sanctifier les autres avec le travail.
III. Les premiers chrétiens ont surmonté de nombreux obstacles, avec leur effort et avec leur amour pour le Christ, et ils nous ont montré le chemin : leur fermeté dans la doctrine du Seigneur fut plus forte que l’atmosphère matérialiste, et fréquemment hostile, qui les entourait. Plongés dans les entrailles de cette société, ils ne cherchèrent pas l’isolement comme remède à une possible contagion et à leur propre survivance. Ils étaient pleinement convaincus d’être le levain de Dieu et leur action, silencieuse mais efficace, finit par transformer cette masse informe. « Ils surent surtout être sereinement présents dans le monde, ne pas mépriser ses valeurs ni dédaigner les réalités terrestres. Et cette présence — "nous remplissons déjà le monde et toutes vos choses" proclamait Tertullien — présence étendue à tous les milieux et intéressée par toutes les réalités honnêtes et de valeur, finit par pénétrer ces milieux et ces réalités d’un esprit nouveau.[09] »
Le chrétien, avec l’aide de Dieu, essaiera de rendre noble et précieux ce qui est vulgaire et courant. Il essaiera de convertir tout ce qu’il touche non pas en or, comme dans la légende du roi Midas, mais en grâce et en gloire. L’Église nous rappelle la tâche urgente d’être présents au milieu du monde, pour reconduire à Dieu toutes les réalités terrestres. Cela ne sera possible que si nous nous maintenons unis au Christ par la prière et les sacrements. Comme le sarment est uni à la vigne ‘", ainsi devons-nous être chaque jour unis au Seigneur.
« Il y a un besoin urgent de hérauts de l’Évangile experts en humanité, qui connaissent à fond le cœur de l’homme d’aujourd’hui, qui participent à ses joies et ses espérances, à ses angoisses et ses tristesses, et qui soient, en même temps, contemplatifs, amoureux de Dieu. Pour cela, il faut de nouveaux saints. Nous devons supplier le Seigneur d’augmenter l’esprit de sainteté dans l’Église et de nous envoyer des saints pour évangéliser le monde d’aujourd’hui ‘‘. » Et cette même idée était exprimée par le Synode extraordinaire des Évêques quand il donnait un bilan global de la situation de l’Église : « Aujourd’hui nous avons fortement besoin de demander à Dieu, avec assiduité, qu’il nous envoie des saints[12]. »
Le chrétien doit être « un autre Christ ». Voilà quelle est la grande force du témoignage chrétien. Et si l’on dit de Jésus pour résumer sa vie qu’il passa sur la terre en faisant le bien ", cela devrait se dire de chacun de nous, si nous essayons vraiment de l’imiter. « Le Seigneur Jésus, Maître et Modèle divin de toute perfection, a prêché cette sainteté de la vie, dont lui-même est l’auteur et qu’il conduit à son achèvement, à tous et à chacun de ses disciples, quelle que soit sa condition : Soyez donc parfaits (...). Il est donc clair pour tous que chacun des fidèles, peu importe son état ou son rang, est appelé à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité. Au reste, par une telle sainteté, il contribue à rendre plus humaine la manière de vivre dans la société terrestre elle-même[14]. »
NOTES
[01] Mt 5, 48.
[02] Mt 7, 28.
[03] Eph 1, 4.
[04] Ap 22, 11.
[05] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 11.
[06] Entretiens avec Monseigneur Escriva de Balaguer, 55.
[07] Cf. Lev 22, 20.
[08] Bienheureux Josémaria Escriva. Chemin n. 301.
[09] J. Orlandis, La vocation chrétienne de l’homme d’aujourd’hui.
[10] Cf. Jn 15, 1-7.
[11] Jean-Paul II, Discours, 11-10-1985.
[12] Synode extraordinaire des Évêques 1985. Rapport final II, n. 4.
[13] Ac 10, 38.
[14] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 40.
2° DIMANCHE DE CARÊME
12. DU THABOR AU CALVAIRE
— L’essentiel est de ne pas s’éloigner du Christ, source de tous les progrès.
— L’espérance du Ciel n’est pas idéalisme utopique.
— Le Seigneur ne se sépare pas de nous. Et nous ? Sommes-nous conscients de sa présence ?
I. Commençons notre prière avec le chant du psalmiste : « En mon cœur je t’ai dit : Je cherche ton visage ; ton visage, Seigneur je le recherche ; ne détourne pas de moi ta face ! ‘»
L’Évangile d’aujourd’hui nous raconte l’extraordinaire événement du mont Thabor. Peu auparavant, au cours d’un bref séjour de repos dans le nord de la Palestine, Jésus avait déclaré à ses disciples qu’il allait souffrir à Jérusalem, et mourir aux mains des princes des prêtres, des anciens et des scribes. Les apôtres étaient restés saisis, atterrés par cette annonce. Maintenant, Jésus emmène à l’écart Pierre, Jacques et Jean, pourprier [02]
seuls avec lui ‘. Ce sont les trois disciples qui seront témoins de son agonie au jardin des Oliviers ; et qui plus tard, porteront le plus lourd de la charge pastorale des premières communautés. Or, pendant qu’il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante[04]. Pierre, Jacques et Jean le voient s’entretenir avec Elie et Moïse, qui apparaissent glorieux et lui parlent de sa mort imminente à Jérusalem[05]. Cela faisait déjà six jours que les apôtres étaient plongés dans l’accablement de la fatale prédication de Césarée de Philippe, mais la tendresse inépuisable de Jésus leur vaut de contempler maintenant sa glorification. Saint Léon le Grand l’a compris : « le but principal de la transfiguration était de chasser de l’âme des disciples le scandale de la Croix.[06] » Les apôtres n’oublieront jamais cette « goutte de miel » que Jésus leur offre au milieu de leur amertume. Bien des années après, saint Pierre se rappelle parfaitement ces heures incroyables, quand cette voix ... est parvenue (à Jésus) du sein de la gloire majestueuse : Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. Et cette voix, nous l’avons nous-mêmes entendue qui venait du ciel, alors que nous étions avec lui sur la sainte montagne[07]. L’apôtre s’en souviendra jusqu’à la fin de ses jours, et grâce à lui, des millions de chrétiens jusqu’à nos jours. Jésus agit toujours ainsi avec les siens. Au milieu des souffrances il donne, à qui la lui demande, la grâce nécessaire pour aller de l’avant.
Cette lueur de la gloire divine procure aux apôtres un immense bonheur, et saint Pierre, stupéfait, s’exclame : Seigneur, il est bon de rester ici ! Faisons trois tentes... Il veut prolonger cette saisissante situation. Mais, comme le souligne l’évangéliste, il ne savait pas ce qu’il disait car ce qui importe vraiment, ce n’est pas de se trouver ici ou là, dans un climat propice ou hostile, mais d’être avec Jésus, où que ce soit, et le voir derrière les circonstances qui sont les nôtres. Si nous sommes avec lui, peu importe que nous nous trouvions au milieu des plus grandes satisfactions du monde ou sur un lit d’hôpital, aux prises avec les pires douleurs. Contempler et vivre avec Jésus est la seule chose vraiment importante en cette vie et dans l’autre. Si nous restons près de lui, nous serons capables d’être très proches des autres et serons toujours heureux, quels que soient le lieu et la situation où nous nous trouvons. Vultum tuum, Domine, requiram : «je désire te voir et je chercherai ton visage, Seigneur », dans les circonstances ordinaires de ma journée.
II. Saint Bède le vénérable, l’un des plus grands mystiques de l’aube du Moyen Âge, commente le passage de l’Évangile de la Messe : le Seigneur, « par une amoureuse concession, leur permit (à Pierre, Jacques et Jean) de jouir pendant un bref instant de la contemplation du bonheur qui dure pour toujours, afin de leur faire supporter avec une plus grande force l’adversité[08] ». Combien le souvenir de ces moments passés près du Seigneur sur la montagne aura-t-il aidé ces trois apôtres à supporter tant de situations difficiles, à fortifier leurs frères dans la foi, à poser les fondements de l’Église à travers l’histoire orageuse de l’humanité !
L’existence des hommes est un voyage jusqu’au Ciel, leur demeure définitive[09]. Voyage accidenté et difficile au cours duquel nous devons fréquemment aller à contre courant et lutter contre de subtils et tenaces adversaires à l’intérieur de nous-mêmes et au dehors. Mais le Seigneur nous réconforte avec l’espérance du Ciel, surtout dans les moments les plus durs ou quand la faiblesse de la condition humaine se fait plus évidente : « À l’heure de la tentation, pense à l’Amour qui t’attend au ciel : ranime en toi la vertu d’espérance. Ce n’est pas manquer de générosité [10]. » Là-bas « tout est repos, joie et plaisir ; tout est sérénité et calme, tout est paix, éclat et lumière. Et non pas une lumière comme celle dont nous jouissons maintenant : comparée à celle du ciel, ce n’est qu’une lampe comparée au soleil... Là-bas il n’y a pas de nuit, ni de soir, ni froid, ni chaleur, ni aucun changement dans la manière d’être, mais c’est un tel état que seuls le comprennent ceux qui sont dignes d’en jouir. Là-bas il n’y a pas de vieillesse, ni d’ennuis de santé, ni rien qui ressemble à la corruption, car c’est le lieu et la demeure de la gloire immortelle. (...)
« Et par-dessus tout, la présence et la possession sans fin du Christ, des anges (...) tous perpétuellement avec un même désir commun, sans crainte de Satan ni des attaques du démon ni des menaces de l’enfer ou de la mort ". »
Au Ciel, notre vie sera définitivement exempte de toute crainte, de toute inquiétude de perdre ce que nous possédons de plus précieux ; nous ne désirerons plus de choses nouvelles ou différentes. Nous aussi, nous pourrons alors vraiment dire avec saint Pierre : « Seigneur, comme nous sommes bien ici ! » Cette éblouissante lueur de gloire qu’a eue l’apôtre, nous l’aurons en plénitude dans la vie éternelle.
« Nous allons penser à ce que sera le Ciel. L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l’homme n’a pas songé à tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Vous imaginez-vous ce que sera d’arriver là-bas, et nous trouver avec Dieu, et voir cette beauté, cet amour qui se versent dans nos cœurs, qui rassasie sans rassasier ?
Je me demande très souvent chaque jour : que se passera-t-il quand toute la beauté, toute la bonté, toute la merveille infinie de Dieu se versera dans ce pauvre vase d’argile que je suis, que nous sommes tous ? Et alors je m’explique bien cette phrase de saint Paul : l’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu... Cela vaut la peine, mes enfants, cela vaut la peine [12]. »
Mais oui ! penser à cette gloire n’est pas une évasion du réel, ni un refuge contre la dureté des temps, mais un durable stimulant dans la lutte quotidienne pour la sainteté. Qu’y a-t-il de plus définitif et donc déplus important que de gagner le ciel ? « Et en ayant toujours la détermination de mourir plutôt que de ne pas arriver à la fin du chemin, si le Seigneur vous veut assoiffés de quelque chose en cette vie, Il vous donnera à boire en abondance dans l’autre et sans crainte qu’il puisse vous manquer quoi que ce soit[13]. »
III. Le nuage qui les enveloppa immédiatement[14] rappelle cet autre nuage qui accompagnait la présence de Dieu dans l’Ancien Testament : La nuée couvrit la tente de réunion, et la gloire de Yahweh remplit la demeure ". C’était le signe qui garantissait l’authenticité des interventions divines : Yahweh dit à Moïse : « Voici que je vais venir vers toi dans une nuée épaisse, afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi, et qu’en toi aussi il ait foi à jamais[16]. » Cette nuée enveloppe maintenant Jésus-Christ sur le Thabor, et d’elle surgit la puissante voix de Dieu le Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. »
Ainsi Dieu le Père parle-t-il par Jésus-Christ aux hommes de tous les temps. Sa voix ne cesse jamais de se faire entendre à chaque époque, particulièrement par l’enseignement de l’Église, qui « cherche continuellement les chemins pour approcher le genre humain de ce mystère de son Maître et Seigneur : les peuples, les nations, les générations qui se suivent, chaque être humain individuel[17] ».
Levant les yeux, ils ne virent plus personne que Jésus, seul™. Elie et Moïse ont disparu. Seul demeure le Seigneur Jésus tel qu’il a toujours été ; Jésus qui parfois a faim, qui se fatigue, qui s’efforce d’être compris... Jésus, dépouillé volontairement de toute manifestation glorieuse. Or, ce qui est normal pour les apôtres, c’est justement de voir le Seigneur ainsi. Ce qui fut absolument exceptionnel, ce fut de le voir transfiguré. Et nous, que cherchons-nous ? L’émotion, l’extraordinaire ou au contraire le visage de Jésus dans la vie ordinaire, au milieu du travail ? Jésus que nous rencontrons dans la rue, en ceux qui nous entourent, dans la prière, quand il pardonne dans le sacrement de la Pénitence, et, surtout, dans la sainte Eucharistie où il se trouve vraiment, réellement et substantiellement présent. Habituellement il ne se montre pas à la faveur de manifestations particulières, et nous devons apprendre à découvrir le Seigneur dans ce qui est ordinaire, courant, dans notre véritable cadre de vie, sans consentir à la tentation de désirer l’extraordinaire. « Il n’y a pas d’autre chemin, mes enfants : ou nous savons trouver le Seigneur dans notre vie ordinaire, ou nous ne le trouverons jamais [19]. »
Jésus, avec qui les trois apôtres privilégiés passent un moment sur le mont Thabor, n’est pas différent de celui qui est près de nous chaque jour ! « Quand Dieu vous concède la grâce de sentir sa présence et désire que vous lui parliez comme à l’ami le plus cher, exposez-lui vos sentiments en toute liberté et confiance. Il s’empresse de se faire connaître à ceux qui le désirent (Sg 6, 14). Sans attendre que vous vous approchiez de lui, il vous devance quand vous désirez son amour, et il se présente à vous, en vous concédant les grâces et les remèdes dont vous avez besoin. Il n’attend de vous qu’un seul mot pour vous démontrer qu’il est à vos côtés et disposé à vous écouter et à vous consoler : ses oreilles sont attentives à la prière (Ps 33, 16)(...)
« Les autres amis, ceux du monde, ont des heures qu’ils passent ensemble et des heures où ils sont séparés ; mais entre Dieu et vous, si vous le voulez, il n’y aura jamais une heure de séparation.[20]()»
Notre vie ne sera-t-elle pas bien différente— pendant ce Carême puis toujours, après Pâques — si nous rendons plus fréquemment actuelle cette présence divine dans ce qui est habituel, si de notre cœur jaillissent davantage d’oraisons jaculatoires, d’actes d’amour et de réparation, de communions spirituelles... ? «Questions pour ton examen quotidien : ai-je laissé passer une heure sans parler avec Dieu mon Père ?... Me suis-je entretenu avec Lui, plein d’amour filial ? ... Car cela, tu le peux .[21] »
NOTES
[01] Antienne d’ouverture de la Messe de ce jour, PS 26, 8-9.
[02] Cf. Mc 9, 2
[03] Cf. 1x9, 28.
[04] Lc 9, 29.
[05] Cf. Lc 9, 31
[06] Saint Léon le Grand, Sermon 51, 3.
[07] 2 P 1, 17-18.
[08] Saint Bédé, Commentaire sur saint Marc 8, 30 ; 1, 3.
[09] Cf. 2 Cor 5, 2.
[10] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 139.
[11] Saint Jean Chrysostome, Première épître à Théodore, 11.
[12] Bienheureux Josémaria Escriva, Bulletin d’information n. 1 de son procès de béatification.
[13] Sainte Thérèse, Chemin de la perfection, 20, 2.
[14] Cf. Mc 9, 7.
[15] Ex 40, 34-35.
[16] Ex 19, 9.
[17] Jean-Paul II, Enc. Redemptor hominis, 1.
[18] Mt 17, 8.
[19] Bienheureux Josémaria Escriva, Aimer le monde passionnément, homélie parue dans Entretiens avec Monseigneur Escriva, n. 114
[20] Saint Alphonse de Liguori, Manière de converser avec Dieu.
[21] Bienheureux Josémaria Escriva, Sillon, n. 657.