1° SEMAINE DE CARÊME. MARDI
7. LES ANGES GARDIENS
— La dévotion des premiers chrétiens envers les anges.
— Les services qu’ils rendent aux hommes.
— Comment être leur ami ?
I. Saint Matthieu termine le récit des tentations de Notre Seigneur par ces mots : Alors le diable le quitta et voici que des anges s’approchèrent et ils le servaient*.
« Arrêtons-nous un peu sur l’intervention des anges dans la vie de Jésus : ainsi nous comprendrons mieux leur rôle — la mission angélique — dans toute vie humaine. La tradition chrétienne décrit les anges gardiens comme de grands amis, placés par Dieu auprès de chaque homme pour l’accompagner au long de sa route. Voilà pourquoi elle nous invite à les fréquenter avec assiduité, à recourir à eux.
« En nous faisant méditer ces passages de la vie du Christ, l’Église nous rappelle qu’en cette époque du Carême où nous nous reconnaissons pécheurs, conscients de nos misères, et soucieux de nous purifier, la joie aussi a sa place. Car le Carême est simultanément temps de force d’âme et de joie intérieure : nous devons nous remplir de courage, étant donné que la grâce du Seigneur ne nous fera pas défaut, parce que Dieu sera à nos côtés et enverra ses anges pour être nos compagnons de voyage, nos prudents conseillers tout au long du chemin, les collaborateurs de toutes nos entreprises[02]. »
« La sainte Écriture et la Tradition appellent anges ces purs esprits qui ont choisi Dieu, sa gloire et son royaume au moment de l’épreuve fondamentale de leur liberté[03]. » Ils ont pour mission de protéger les hommes comme l’atteste l’épître aux Hébreux : Ne sont-ils pas tous des esprits qui remplissent un office, envoyés en service pour le bien de ceux qui doivent recevoir l’héritage du salut ? [04]
C’est une doctrine commune des théologiens catholiques, depuis les premiers siècles, que tous les hommes, baptisés ou non, ont un ange gardien dont la mission commence dès le moment de leur conception et se prolonge jusqu’à leur mort. Saint Jean Chrysostome pense même que tous les anges gardiens assisteront au jugement universel pour « rendre témoignage eux-mêmes du ministère qu’ils auront exercé par ordre de Dieu pour le salut de chaque homme[05] ».
Les Actes des Apôtres illustrent de manière émouvante l’intervention de ces saints anges, et l’absolue confiance que les premiers chrétiens avaient en eux[06] ; confiance et vénération qui brillent particulièrement dans la libération de saint Pierre, prisonnier à Antioche vers l’année 42 : Un ange du Seigneur fit irruption dans la prison de Pierre et une lumière resplendit dans le réduit. Frappant Pierre au côté, il le réveilla et dit : « Vite, debout ! » Et les chaînes lui tombèrent des mains. Puis l’ange lui dit : « Mets ta ceinture et chausse tes sandales ». Ce qu’il fit. Il lui dit encore : « Passe ton manteau et suis-moi[01]. »
Une fois libre, Pierre se dirige vers la maison de Marie, mère de Marc, où il y avait une assemblée assez nombreuse qui se tenait en prière.
Il frappa à la porte du porche et une servante nommée Rhodé s’approcha pour écouter. Elle reconnut la voix de Pierre, mais sous l’effet de la joie, elle n’ouvrit pas et courut à l’intérieur annoncer que Pierre était devant le porche. « Tu es folle » lui dirent les autres. Comme elle soutenait qu’il en était ainsi, ils dirent : «c’est son ange ! [08] » Ce récit montre avec une psychologie extraordinairement réaliste, la grande affection que les premiers fidèles avaient pour saint Pierre et le naturel de leur foi en les anges gardiens. « Admire avec quelle confiance les premiers chrétiens s’adressaient à leurs anges gardiens. — Et toi ?[09] »
Pourquoi, en effet, ne les fréquentes-tu pas avec naturel et confiance sans chercher l’extraordinaire. Tu seras sans doute souvent étonné de l’aide qu’ils prêtent dans les combats contre le malin. « Nous sommes bien aidés par les bons anges, messagers de l’amour de Dieu. Et la tradition de l’Église nous apprend à leur adresser notre prière : " Ange de Dieu, à qui son amour me confie ici, sois tout ce jour à mon côté, pour éclairer et garder, diriger et guider. Amen. " ‘"»
II. Et les anges s’approchèrent et ils le servaient, lit-on à la fin du récit sur le séjour de Jésus au désert. Les anges gardiens ont pour mission d’aider les hommes à atteindre leur fin surnaturelle : « J’enverrai un ange devant toi, dit le Seigneur à Moïse, pour qu’il te défende en chemin et te fasse arriver à l’endroit que je t’ai préparé ". » Et le Catéchisme Romain commente : « Comme les parents, lorsque leurs enfants doivent voyager par des chemins mauvais et dangereux, les font accompagner par des personnes qui s’en occupent et les défendent des dangers, ainsi notre Père céleste, dans ce voyage que nous entreprenons vers la Patrie éternelle, donne un ange à chacun de nous. Ainsi, fortifiés par leur pouvoir et leur aide, nous nous libérons des pièges astucieusement préparés par nos ennemis et nous repoussons les terribles attaques qu’ils nous font. Avec de tels guides, nous pouvons suivre le droit chemin, sans qu’aucun piège tendu par l’ennemi soit capable de nous séparer de la voie qui conduit au Ciel[12]. »
La mission des anges gardiens est donc d’aider l’homme contre les tentations et les dangers, de lui envoyer de bonnes inspirations, d’être intercesseurs et gardiens et de prêter leur aide quand on les invoque. « Les saints intercèdent pour les hommes tandis que les anges gardiens non seulement prient pour eux, mais encore agissent autour d’eux. S’il y a une intercession de la part des bienheureux, de la part des anges il y a une intercession et une intervention directe : ils sont en même temps avocats des hommes auprès de Dieu et ministres de Dieu auprès des hommes ". » Ainsi l’ange gardien peut-il nous aider même matériellement, si cela convient à notre fin surnaturelle ou à celle des autres. N’hésitons pas à lui demander son aide dans les innombrables petites affaires matérielles de la vie de tous les jours : pour trouver une place libre pour garer sa voiture en cas de rendez-vous urgent, ne pas rater l’autobus quand on est pressé, pour garder son sang-froid dans un examen important... Et que dire de sa collaboration dans la prière, dans l’apostolat et dans la lutte contre les tentations et le démon. « Les anges, dit un grand docteur mystique de la Renaissance, en plus de mener à Dieu nos pensées, apportent à nos âmes les secours de Dieu et s’occupent d’elles comme de bons pasteurs, avec de douces communications et de divines inspirations. Les anges nous défendent des loups que sont les démons, et ils nous protègent[14]. »
Voilà pourquoi tous les chrétiens, sans crainte d’être taxés d’enfantillage ou de puérilité, devraient fréquenter leur ange gardien comme un ami toujours en état de veille et constamment disposé à les aider quand ils le lui demandent. Ce serait bien dommage de ne pas se sentir accompagné (par oubli, tiédeur ou ignorance) par un si fidèle compagnon, ou de ne pas oser demander son aide en tant d’occasions de réelle ou grave nécessité. Nous ne sommes jamais seuls dans la tentation ou dans la difficulté, un ange nous assiste, présent à nos côtés jusqu’au moment où nous abandonnerons ce monde. Ainsi la liturgie de l’Église, dans les prières pour la recommandation de l’âme au moment de la mort, témoigne-t-elle que l’ange gardien accompagne son pèlerin d’éternité devant le tribunal de Dieu.
III. « Aie confiance en ton ange gardien. — Traite-le comme un ami intime — il l’est — et il saura te rendre mille petits services dans les affaires ordinaires de chaque jour [15]. »
Cependant, pour que l’ange gardien puisse nous aider il faut lui faire connaître, d’une manière ou d’une autre, nos intentions et nos désirs. Malgré la grande perfection de leur nature, les anges n’ont pas le pouvoir de Dieu ni sa sagesse infinie ; ils ne peuvent donc pas lire à l’intérieur des consciences. Ce n’est toutefois pas compliqué : il suffit de leur parler mentalement pour qu’ils comprennent et pour qu’ils déduisent même plus que ce que nous-mêmes sommes capables d’exprimer. Voilà pourquoi il est si important d’avoir des relations d’amitié avec l’ange gardien ; amitié à laquelle s’ajoute de la vénération, puisqu’il est toujours en présence de Dieu, le contemplant face à face en même temps qu’il est près de nous. La dévotion à l’ange gardien sera une aide, ô combien efficace, dans nos relations avec Dieu, dans les vicissitudes et les décisions du travail, dans les relations avec ceux qui nous entourent, dans les petits et les grands conflits qui se présentent au long des jours. En ce temps de Carême, rappelons-nous la scène bouleversante du jardin de Gethsémani où le Seigneur, dans sa très sainte Humanité, se prépare à affronter les souffrances de la Passion rédemptrice réconforté par un ange du Ciel.
Comment fréquenter les anges ? « Recours à eux, maintenant, dis à ton ange gardien, car tu as le cœur contrit, que ces eaux surnaturelles du Carême n’ont pas glissé sur la surface de ton âme, mais qu’elles l’ont, au contraire, imbibée.
« Demande-leur d’offrir au Seigneur cette bonne volonté que la grâce a fait germer de notre misère, comme un lys éclot du fumier. Sancti Angeli Custodes nostri : défendue nos in proelio, ut non pereamus in tremendo iudicio. Saints anges gardiens, défendez-nous dans le combat, afin que nous ne périssions pas au jour du redoutable jugement[16]. » Et cette invocation multiséculaire de la piété chrétienne nous conduit aussi à Marie, Regina Angelorum : Toi que l’ange Gabriel couronna du titre de pleine de grâce, fais que nous ayons confiance en eux, particulièrement pendant ces semaines de Carême.
NOTES
[01] Mt 4, 11.
[02] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 63.
[03] Jean Paul II, Audience générale, 6-8-1986.
[04] He 1, 14.
[05] Saint Jean Chrysostome, CatenaAurea, vol. III.
[06] Cf. Ac 5, 19-20 ;8, 26 ; 10, 3-6.
[07] Ac. 12, 7-11.
[08] Ac. 12, 13-17.
[09] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 570.
[10] Jean-Paul II, Audience générale, 20-8-1986.
[11] Ex 23, 20.
[12] Catéchisme Romain, p. 4, cap. IX, n. 4.
[13] G. Huber, Mon Ange marchera devant toi.
[14] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 1, 3.
[15] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 562.
[16] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 63.
1 ° SEMAINE DE CARÊME. MERCREDI
8. CONFESSER SES PÉCHÉS
— La Confession, rencontre avec la miséricorde du Christ.
— Les qualités d’une bonne confession : concise, concrète, claire et complète.
— Lumières et grâces du sacrement... à la mesure de nos dispositions intérieures.
I. Rappelle-toi, Seigneur, tes tendresses, l’amitié, que tu nous as montrées depuis toujours ‘, lisons-nous dans l’antienne d’ouverture de la Messe d’aujourd’hui.
Le Carême est un moment exceptionnellement favorable pour affiner la manière de recevoir le sacrement de la Pénitence, cette rencontre avec le Christ miséricordieux, présent en la personne du prêtre ; rencontre toujours unique, toujours différente dans laquelle il nous accueille comme le Bon Pasteur, où il nous soigne, nous lave et nous fortifie. Ce que le Seigneur avait promis par les prophètes s’accomplit justement dans cette action invisible, humaine et divine à la fois : Moi-même je paîtrai mes brebis, moi je les ferai reposer, oracle du Seigneur Yahweh. Je chercherai celle qui était perdue, je ramènerai celle qui était égarée, je panserai celle qui est blessée et je rendrai force à celle qui est infirme, et je garderai les grosses et les robustes[02].
Lorsque l’on reçoit ce sacrement, on doit penser, non pas aux circonstances et aux personnes, mais avant tout au Christ qui en est le centre. Et la gloire et l’amour de Dieu doivent compter bien davantage que nos péchés. La confidence à Jésus compte beaucoup plus que nous-mêmes, sa bonté beaucoup plus que notre misère puisque la vie intérieure authentique est un dialogue d’amour dans lequel Dieu attire tout à lui et est le seul point de référence.
Nous ressemblons à l’enfant prodigue qui rentre chez son père quand nous décidons de nous confesser ; il entreprend le chemin du retour poussé par la triste situation dans laquelle il se trouve, sans perdre la conscience de son péché : Je ne suis pas digne d’être appelé ton fils. Pourtant, plus il se rapproche de la maison paternelle, plus il se rappelle, sans doute avec affection, le climat et l’histoire de son propre foyer. Et il voit dans le lointain la figure si caractéristique de son père qui se dirige en grande hâte vers lui ! Voilà ce qui est important : la rencontre avec Dieu notre Père. Chaque confession sincère est « un rapprochement de la sainteté de Dieu, une nouvelle rencontre de la vérité intérieure, troublée et bouleversée par le péché, une libération au plus profond de nous-mêmes, et avec cela, une récupération de la joie perdue, la joie d’être sauvé, dont ne jouissent plus la plupart des hommes de notre temps[03] ». N’est-il pas normal qu’un cœur grand désire et travaille à ce que les hommes et les femmes de son temps sentent cette nostalgie de Dieu, en fassent l’expérience et s’approchent de lui qui les attend de toute éternité ?
Mais désirons-nous rester seul à seul avec le Seigneur, le plus tôt possible, comme le désiraient ses disciples après quelques jours de séparation ? Éprouvons-nous ce besoin de décharger en lui la douleur que nous ressentons comme le symptôme d’une maladie, devant les faiblesses, les erreurs et les imperfections dont sont parsemées nos devoirs professionnels, nos relations avec les autres, l’activité apostolique et même la vie de piété ?
Cet effort pour centrer la Confession sacramentelle en Jésus-Christ est primordial pour ne pas tomber dans la routine et tirer du fond de l’âme ce qui pèse le plus et qui n’émergera qu’à la lumière de l’amour de Dieu. Rappelle-toi, Seigneur, tes tendresses, l’amitié, que tu nous as montrées depuis toujours.
II. Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense*.
Faisons un bref retour sur le passé : n’avons-nous pas, très souvent au long de notre vie, demandé pardon, et le Seigneur ne nous a-t-il pas très souvent pardonnes ? Le soir, quand nous pensons brièvement à tout ce que nous avons fait de bien — ou de mal — nous pouvons dire : Pitié pour moi, mon Dieu... j’ai besoin de ta miséricorde.
C’est bien pour cela qu’il est bon de se confesser, pour demander avec foi l’absolution totale de nos fautes, comme une aumône que nous sommes peut-être loin de mériter. Poussés par la confiance non pas en nos mérites, mais en la miséricorde éternelle et infinie de Dieu : Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé[04]. Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies.
Pourquoi résister si le Seigneur nous demande seulement, comme à des êtres libres, responsables et conscients, de reconnaître nos fautes avec humilité et simplicité ; de reconnaître ce qui est offense à l’amour divin et à l’ordre des choses inspiré par la Sagesse éternelle ? C’est ainsi qu’il convient d’aller à la confession pour que celui qui représente Dieu et agit en son nom nous pardonne. Nous n’y allons pas tant pour qu’on nous comprenne ou qu’on nous encourage, mais simplement comme des enfants pour demander pardon. C’est pourquoi l’accusation de nos péchés ne consiste pas à les déclarer sans plus, car il ne s’agit pas d’une monotone chronologie de nos fautes, mais de leur sincère accusation : je sais que je ne devais pas, je m’accuse de... Reconnaissance de nos responsabilités, avec courage et sans faux-fuyants, comme dans la vie civile et professionnelle ; sans scrupules mais avec la douleur d’un acte que nous voudrions ne jamais avoir posé ; sans chercher d’excuses pour dissimuler nos fautes ou diminuer notre responsabilité humaine et chrétienne. Seigneur... efface ma faute selon ton immense miséricorde ; lave complètement mon délit, nettoie mon péché.
Dans un impressionnant raccourci, le bienheureux Josémaria Escriva recommandait que la confession soit tout simplement* concise, concrète, claire et complète ».
Une confession concise est faite en peu de mots : les mots tout juste nécessaires pour dire avec humilité ce que l’on a fait ou omis, sans s’étendre inutilement, sans ornement. Il arrive que l’inflation verbale dénote le désir, conscient ou non, de fuir la sincérité totale, d’arranger la réalité et d’éviter la vigueur des mots ; pour l’éviter, il est d’un grand secours de bien faire l’examen de conscience.
Pour être concrète la Confession se dépouille du flou artistique, des divagations et des généralités. Le pénitent « indiquera opportunément sa situation et aussi le temps qui s’est écoulé depuis sa dernière confession et ses difficultés pour mener une vie chrétienne[06]». Il déclare ses péchés et l’ensemble des circonstances qui augmentent ou diminuent sa responsabilité, pour que le confesseur puisse juger en connaissance de cause et donc soigner et absoudre[07].
Ensuite, pour qu’on nous comprenne bien, il est important que la confession soit claire c’est-à-dire que nous précisions la nature de nos fautes et manifestions notre misère avec modestie et délicatesse.
Enfin, la confession complète n’omet rien ; ni par respect humain, ni par honte de faire une mauvaise impression au confesseur (d’ailleurs, que n’a-t-il pas entendu depuis le jour où il a reçu ce pouvoir d’absoudre in nomme Christi ?).
Pourquoi ne pas prendre, dans ce moment de prière, la résolution d’essayer de configurer désormais nos confessions aux qualités que nous venons de considérer ?
III. « Le Carême est un temps particulièrement approprié pour réveiller et former la conscience. L’Église nous rappelle précisément en cette période le besoin de la Confession sacramentelle, pour que nous puissions tous vivre la Résurrection du Christ non seulement dans la liturgie, mais aussi dans notre propre âme[08]. »
Comme tous les sacrements, la Confession, selon son mode propre, fait participer le chrétien à la Passion du Christ et, par ses mérites, à sa Résurrection. Si nous avons les dispositions nécessaires ce sacrement produit dans notre âme une renaissances à la vie de la grâce. Le sang du Christ, amoureusement répandu, purifie et sanctifie l’âme, et par sa vertu le sacrement confère la grâce — si elle avait été perdue — ou l’augmente, à différents degrés, selon les dispositions du pénitent. « L’intensité du repentir est parfois proportionnée à une plus grande grâce que celle qui avait été perdue par le péché ; parfois la même ; parfois moindre. Ainsi le pénitent se relève en certaines occasions avec une plus grande grâce que celle qu’il avait avant la chute ; en d’autres occasions avec la même grâce ; et parfois avec une moindre grâce. Et l’on peut dire la même chose des vertus qui dépendent de la grâce et la suivent[09]. »
L’âme y reçoit aussi de plus grandes lumières de Dieu et un accroissement de ses forces — des grâces particulières pour combattre les inclinations avouées, pour éviter les occasions de pécher, pour ne pas retomber dans les fautes commises. Elle reçoit d’abord cette aide pour la lutte quotidienne qui manifeste sa libre correspondance au Vouloir divin plutôt qu’à son vouloir propre. « Regarde comme Dieu est bon, et comment il pardonne facilement les péchés ; non seulement il rend par son pardon ce qui avait été perdu, mais il concède des choses inattendues ‘". » Combien de fois en effet, n’avons-nous pas reçu les plus grandes grâces après une Confession, pour avoir dit sans détour au Seigneur que nous nous sommes vraiment mal comportés avec lui ! Jésus rend toujours le bien pour le mal, afin de nous encourager à être plus fidèles. Le châtiment que nous méritons pour nos péchés — comme celui que méritaient les habitants de Ninive dont parle la première lecture de la Messe d’aujourd’hui " — est effacé par Dieu lorsqu’il voit le repentir et les œuvres de pénitence et de réparation d’un de ses enfants spirituellement bien vivant.
C’est la raison pour laquelle une Confession sincère laisse toujours dans l’âme une grande paix et une grande joie. La tristesse et le vide intérieur produits par le péché ou le manque de correspondance à la grâce, se transforment souvent instantanément en joie. « Les moments d’une Confession sincère figurent peut-être parmi les plus doux, les plus réconfortants et les plus décisifs de la vie[12]. »
« Tu comprends maintenant à quel point tu as fait souffrir Jésus, et tu te remplis de douleur : comme il est facile de lui demander pardon et de pleurer tes trahisons passées ! Ton cœur est trop petit pour contenir tous tes désirs de réparation !
« Bien. Mais n’oublie pas que l’esprit de pénitence consiste surtout à accomplir, quoi qu’il puisse t’en coûter, le devoir de chaque instant[13]. »
Notre Dame, refugium peccatorum — refuge des pécheurs — desserre les derniers liens qui m’empêchent d’achever ce parcours vers Jésus qui m’attend.
NOTES
[01] Antienne d’ouverture, PS 24, 6.
[02] Ez 34, 15-16.
[03] Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Reconciliatio et Paenitentia, 2-12-1984, 31, III.
[04] Psaume responsorial, PS 50, 4.
[05] Idem.
[06] Paul VI, Ordo Paenitentiae, 16.
[07] Cf. Idem.
[08] Jean-Paul II, Lettre aux fidèles de Rome, 28-2-1979.
[09] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, III, q. 89, a. 2, c.
[10] Saint Ambroise, Cornmémoire à l’Évangile de saint Luc, 2, 73.
[11] Première lecture, Jonas 3, 1-10.
[12] Paul VI, Allocution, 27-2-1975.
[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin de Croix, IX, 5.
1° SEMAINE DE CARÊME. JEUDI
9. LA PRIÈRE DE DEMANDE
— Dieu s’occupe toujours de ses enfants. Piété envers la Vierge, notre Mère, et envers notre ange gardien.
— Humilité et persévérance dans l’oraison.
— Demander et remercier, deux manières d’agir avec les hommes comme avec Dieu. Droiture d’intention dans la prière.
I. Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvrira ‘.
Très souvent dans l’existence, nous avons besoin de recourir à quelqu’un qui possède plus que nous ou qui a davantage de connaissance ; ce peut être un médecin, un avocat, un parent, un fournisseur, un banquier, un subordonné ou un supérieur... C’est, d’ailleurs, très souvent la seule possibilité de relations suivies avec les autres. Si nous ne demandions jamais rien, nous terminerions notre vie dans une sorte de vide, de fausse et pauvre autosuffisance. Bref, la plus grande partie de notre vie et de notre être consiste à demander et à donner ; en demandant nous nous reconnaissons dans le besoin ; en donnant nous sommes conscients de la richesse que Dieu a mise dans notre cœur.
C’est la même chose avec Dieu. La plupart du temps, nous lui demandons quelque chose ou lui rendons grâce pour ses bienfaits. Demander nous rend plus humbles puisque cela manifeste évidemment notre insuffisance radicale ; qui plus est, nous donnons ainsi à Dieu l’occasion de montrer qu’il est notre Père, et reconnaissons son amour pour nous. Lequel d’entre vous donnerait une pierre à son fils qui lui demande du pain ? (...) Combien plus votre Père qui est aux deux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ?[02]
Il arrive quelquefois que l’on demande quelque chose, consciemment ou non, par égoïsme, orgueil, avarice, ou envie. Quand nous demandons, par exemple, une aide pour des examens, une faveur matérielle, une guérison... il est bon d’examiner en présence de Dieu les vraies raisons de cette prière : ce que nous avons sollicité nous aidera-t-il à l’aimer davantage, à mieux accomplir sa volonté ? Peut-être nous rendrons-nous compte alors que ce qui nous paraissait une question de vie ou de mort était peu de chose, et que ce que nous désirions si désespérément n’était pas si important. Nous apprendrons ainsi à redresser notre volonté pour la rendre conforme à la volonté de Dieu, notre demande n’en sera probablement que mieux inspirée. Une supposition : je demande au Seigneur de me guérir d’une maladie grave. Je lui demanderai, en même temps, si cela n’arrive pas parce qu’il a d’autres plans, mystérieux et inconnus mais qui viennent bien du Père, qu’il me concède, le cas échéant, la grâce nécessaire pour être patient dans la souffrance, qu’il m’accorde aussi la sagesse pour obtenir de cette maladie un grand bien pour mon âme et pour toute l’Église. Si nous consultons l’immense expérience de nos frères dans la foi depuis les origines de la révélation, nous y découvrirons que la première condition de toute demande efficace est de conformer d’abord notre volonté à la volonté de Dieu. Certes, Dieu veut ou permet parfois des choses et des événements que nous ne voulons pas, que nous ne comprenons pas ; mais tout finit par être d’un grand profit pour nous et pour les autres. Ensuite, quand nous nous efforçons de conformer notre volonté à celle de Dieu, nous faisons un pas important dans la vertu de l’humilité.
D’autre part, l’Écriture affirme que le Seigneur attend souvent que nous lui demandions des biens pour nous les concéder au temps opportun. Ce sont des biens autant spirituels que matériels, mais qui sont ordonnés, en premier lieu, à notre salut et à celui du prochain. « Ne seriez-vous pas d’accord avec moi sur le fait que si nous n’obtenons pas ce que nous demandons à Dieu, c’est parce que nous ne prions pas avec foi, avec le cœur suffisamment pur, avec une confiance suffisamment grande, ou parce que nous ne persévérons pas dans la prière comme nous le devrions ? Jamais Dieu n’a refusé ni ne refusera quelque chose à ceux qui lui demandent ses grâces comme il se doit[03]. »
II. Ami qui pries avec moi, pries-tu toujours avec la confiance d’un enfant ? Essaies-tu, avec ténacité parfois, d’identifier ta volonté à celle de Dieu notre Père ? Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne[04], dit le Seigneur dans l’agonie du Jardin des Oliviers. « Seigneur je ne veux pas revendiquer ce que j’estime indispensable pour moi, aide-moi à préférer ta volonté parce que je te fais confiance. L’Évangile présente tellement d’exemples de prière filiale, humble et persévérante ! Saint Matthieu rapporte la demande d’une femme qui peut nous servir d’exemple [05]. Jésus arrive dans la région de Tyr et de Sidon, une terre de gentils. Il devait y chercher un lieu de repos pour ses apôtres, car il n’avait pas pu le trouver dans la région désertique de Bethsaïde. Il veut passer quelques jours seul avec eux.
Or, sur leur chemin, une femme s’approche et, avec insistance, supplie Jésus qui reste silencieux : Mais il ne lui répondit pas un mot, dit l’évangéliste sans doute un peu surpris.
Les disciples finissent par le prier de s’occuper d’elle pour qu’elle les laisse en paix et cesse de les harceler. Mais Jésus pense bien différemment ! Au bout d’un moment, sortant de son mutisme et pris de tendresse devant l’humilité de cette femme, il commence à lui expliquer le plan divin du salut : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. C’était le plan éternel de Dieu. Jésus vient racheter tous les hommes par sa vie et sa mort sur la Croix, mais l’évangélisation doit commencer par Israël ; plus tard les apôtres de tous les temps apporteront la Bonne Nouvelle jusqu’aux confins de la terre[06], à toute l’humanité.
Or cette femme est cananéenne. Elle n’a probablement pas compris grand chose au plan divin, mais elle ne se décourage pas devant cette réponse qui dépasse de loin ses problèmes : elle vint se prosterner devant lui, disant : Seigneur, viens à mon secours ! Elle sait ce qu’elle veut et elle sait maintenant qu’elle peut l’obtenir du cœur de Jésus.
C’est surprenant, mais le Seigneur insiste lui aussi. Il lui explique à nouveau, avec une parabole, ce qu’il vient de lui dire : Ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. « Les enfants » désigne le peuple d’Israël[07] auquel cette femme n’appartient pas ; l’heure des gentils viendra, mais après.
La femme montre qu’elle a bien compris ce que Jésus lui a dit mais elle ne cède pas pour autant dans son entreprise ! Sa foi augmente, déborde, et voilà qu’elle s’introduit dans la parabole avec une grande humilité, comme un personnage de plus : C’est vrai, Seigneur, mais les chiens se nourrissent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
Quelle foi, quelle humilité, quelle persévérance ! Le Seigneur s’exclame : Oh femme, grande est ta foi /Et, sur un ton à la fois solennel et intime, il ajoute : Qu’il te soit fait comme tu le désires.
L’évangéliste précise stupéfait : Et sa fille fut guérie à l’instant même. Pour ce miracle exceptionnel il a fallu aussi une foi, une humilité et une constance exceptionnelles. As-tu vraiment compris ?
Jésus écoute toujours, même lorsqu’il semble se taire. C’est peut-être alors qu’il nous écoute le plus attentivement. Il cherche peut-être à provoquer en nous — sous ce silence apparent — les conditions nécessaires pour que le miracle se réalise : que nous priions avec confiance, persévérance et foi. N’hésitons plus face à des besoins pressants : Seigneur, viens à mon secours ! Quelle merveilleuse jaculatoire pour tant de besoins si urgents — surtout ceux de l’âme !
Mais il ne suffit pas de demander, il faut le faire avec persévérance comme cette femme, pour que la constance obtienne ce que ne peuvent obtenir nos mérites. La prière persévérante du juste agit avec une puissante efficacité*. Dieu a prévu toutes les grâces et toute l’aide dont nous avons besoin, mais il a aussi prévu notre prière !
Demandez et on vous donnera... appelez et on vous ouvrira. Profitons de ce moment de prière pour penser à nos besoins personnels, et à ceux des personnes qui vivent près de nous, car le Seigneur n’abandonne personne.
III. Si, en certaines occasions, Dieu semble ne pas nous avoir concédé ce que nous demandions avec tant de confiance, c’est peut-être que cela ne nous convenait pas vraiment : « qui ne te donne pas s’occupe bien de toi, quand tu lui demandes ce qui ne convient pas[09] ». C’est lui qui sait mieux que nous ce qui est opportun ! Dieu notre Père reçoit toujours notre prière, mais donne quelquefois mieux, et au meilleur moment, que ce que nous demandons ! Malgré les apparences, « il donne toujours plus que ce que nous lui demandons [11] ».
Pour que notre demande soit plus rapidement écoutée, nous pouvons solliciter les prières de personnes proches de Dieu, comme le fit le centurion de Capharnaüm : il lui envoya quelques anciens des juifs pour le supplier de venir guérir son serviteur. Ses amis firent de leur mieux : ils allèrent trouver Jésus et le prièrent avec grande insistance d’accepter la demande : Il mérite, dirent-ils, que tu fasses cela pour lui... ".Le Seigneur écouta leur prière.
Quand nous demandons aux autres de prier pour nous et nos intentions, il est bon de nous rappeler que « après celle du prêtre et des vierges consacrées, la prière la plus agréable à Dieu est celle des enfants et des malades [12] ».
Prions aussi notre ange gardien d’intercéder pour nous et de présenter notre demande au Seigneur, car « l’ange particulier de chaque personne, même des plus insignifiantes, puisqu’il contemple toujours le visage de Dieu qui est dans les deux et voit la divinité de notre Créateur, unit sa prière à la nôtre et collabore autant qu’il le peut en faveur de ce que nous demandons " ».
Enfin, pensons à ce chemin très sûr que l’Église, depuis son origine, nous conseille d’emprunter : la médiation de Marie, Mère de Dieu et notre Mère. « Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais entendu dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé vos suffrages ait été abandonné. Animé par cette confiance, ô Vierge des vierges, ô ma Mère, je viens vers vous… [14] »
NOTES
[01] Évangile de la Messe, Mt 7, 7-12.
[02] Mt 7, 9 et 11.
[03] Saint curé d’Ars, Sermon sur la prière
[04] Le 22, 42.
[05] Mt 15, 21-28.
[06] Ac l, 8.
[07] Cf. Ex 4, 23 ;Is 1, 2 ;Jer31, 20 ;Os 11, 1 ;etc.
[08] Je 5, 17.
[09] Saint Augustin, Sermon 126.
[10] Sainte Thérèse, Chemin de perfection, 37.
[11] Le 7, 3-4.
[12] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 98.
[13] Origène, Traité sur la prière, 10.
[14] Saint Bernard, prière du Souvenez-vous.