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CARÊME. SAMEDI APRÈS LES CENDRES

 

4. SAUVER CE QUI EST PERDU...

— Jésus se présente comme le médecin de toute l’humanité car nous sommes tous plus ou moins malades. Avons-nous l’humilité de nous laisser soigner ?

— Le Christ guérit tous nos maux surtout dans le sacrement de Pénitence.

— S’abandonner en Dieu quand on se sent écrasé par ses faiblesses. Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades.

 

I. L’Évangile de la Messe d’aujourd’hui relate la vocation de Matthieu ; comment il fut appelé à son bureau par le Seigneur et la prompte réponse du percepteur d’impôts : Abandonnant tout, l’homme s’éleva et se mit à le suivre ‘. Cet apôtre au grand cœur commence par remercier Jésus en offrant un banquet que saint Luc qualifie de grand. Il y avait une grande foule de publicains et d’autres gens attablés avec eux. Tous ses amis sont là !

Mais les pharisiens se scandalisent et demandent aux disciples : pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? Les publicains, en effet, étaient considérés comme des pécheurs à cause des bénéfices exorbitants qu’ils pouvaient obtenir par leur profession et pour les relations qu’ils maintenaient avec les gentils.

Jésus répond fermement aux pharisiens : Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent[02], Etonnante parole d’espérance : Jésus vient offrir son royaume à tous les hommes, sa mission est universelle. « Le dialogue de salut ne dépendait pas des mérites de ceux à qui il s’adressait, il s’ouvrait à tous les hommes sans aucune discrimination... ‘»

Jésus vient pour tous, car nous sommes tous plus ou moins malades, nous sommes tous pécheurs : nul n’est bon que Dieu seul[04]. Qui n’a pas besoin de la miséricorde et du pardon de Dieu ne peut recevoir la vie[05] et refuse le salut. L’humanité n’est pas divisée en deux blocs : ceux qui sont déjà justifiés par leurs propres forces et les pécheurs ; ceux qui parviennent à tout par leurs propres moyens et les autres.

Nous avons tous besoin, chaque jour, du Seigneur. Qui pense ne pas avoir besoin de Dieu — de l’Église, des sacrements, de la prière — semble se désintéresser de la vraie vie ; « cela m’est égal d’être malade ! ».

Le Seigneur qui se présente comme médecin, sait bien que nous avons besoin de demander pardon pour nos péchés et ceux de tous ceux qui semblent vouloir continuer à vivre loin de Dieu. Nous le lui disons aujourd’hui avec sainte Thérèse : « Oh quelle chose difficile je vous demande, mon vrai Dieu : que vous aimiez qui ne vous aime pas, que vous ouvriez à qui ne vous appelle pas, que vous donniez la santé à qui aime être malade et vit en cherchant la maladie ! Vous dites, mon Seigneur, que vous venez chercher les pécheurs. Ceux-ci, Seigneur, sont les vrais pécheurs. Ne regardez pas notre aveuglement, mon Dieu, mais tout le sang qu’a répandu votre Fils pour nous ; que resplendisse votre miséricorde dans une si grande méchanceté ; rappelez-vous, Seigneur, que nous avons été faits par vos mains[06]. » Qui recourt ainsi à Jésus avec humilité, le découvre toujours miséricordieux envers lui et envers ceux qu’il désire rapprocher de Dieu.

 

II. L’Ancien Testament décrit le Messie comme le pasteur qui devait venir plein de sollicitude prendre soin de ses brebis et soigner les blessées et les malades[07]. Il est celui qui vient chercher ce qui était perdu, appeler les pécheurs, donner sa vie en rachat pour la multitude[08]. Comme le dit la prophétie, c’est lui qui portait nos souffrances et chargea nos douleurs et c’est par ses plaies que nous avons été guéris[09].

Le Christ vient guérir tous les maux de l’humanité malade. « Il est médecin et il soigne notre égoïsme si nous laissons sa grâce pénétrer jusqu’au fond de notre âme "‘. » Recourons à lui comme le malade va chez le médecin, et disons-lui sincèrement ce qui nous arrive, avec le désir de guérir. « Jésus nous a montré que la pire des maladies est l’hypocrisie, l’orgueil qui pousse à dissimuler les péchés personnels. Avec ce médecin, il est indispensable d’être d’une sincérité totale, d’expliquer entièrement la vérité et de dire : Domine, si vis, potes me mundare (Mt 8, 2). Seigneur, si tu veux — et tu le veux toujours — tu peux me guérir. Tu connais ma faiblesse ; je ressens ce symptôme, je souffre de telles faiblesses. Et nous lui montrons simplement les plaies et le pus, s’il y a du pus. Seigneur, toi qui as soigné tant d’âmes, fais que, en te possédant dans mon cœur ou en te contemplant dans le tabernacle, je te reconnaisse comme médecin divin ". » Parfois le Seigneur agit directement dans l’âme : Je le veux, sois guéri[12], va de l’avant, sois plus humble, ne t’en fais pas ! En d’autres occasions (et surtout chaque fois qu’il y a un péché grave) le Seigneur dit : « Allez vous montrer aux prêtres " », allez au sacrement de Pénitence où vous trouverez toujours le médicament opportun, peut-être dans un traitement de longue durée.

« En pensant à la fonction de ce sacrement, dit le Pape Jean-Paul II, la conscience de l’Église découvre en lui, en plus du caractère de jugement (...), un caractère thérapeutique ou médicinal. Et cela se rattache au fait que l’Évangile nous présente fréquemment le Christ comme un médecin. Son œuvre rédemptrice est appelée souvent, depuis l’antiquité chrétienne, medicina salutis. " Je veux soigner, non pas accuser ", disait saint Augustin en parlant de la pratique pastorale pénitentielle, et, grâce au médicament de la confession, l’expérience du péché ne dégénère pas en désespoir [14]. » Bien au contraire, elle se termine en une grande paix, en une immense joie. Soyons-en bien sûrs : le Seigneur nous encourage et nous aide toujours à nous tourner à nouveau vers le bien. C’est lui qui dirige la lutte spirituelle, et « un chef sur le champ de bataille estime davantage le soldat qui, après avoir fui, revient et attaque l’ennemi avec ardeur, que celui qui n’a jamais tourné le dos mais qui n’a jamais fait non plus un acte de valeur [15] ». La personne qui se sanctifie n’est pas seulement celle qui ne s’effondre jamais, mais aussi celle qui se relève toujours ! Avoir des défauts n’est pas mauvais en soi et nous en avons tous ; ce qui est déplorable, c’est de faire un pacte avec eux et de s’habituer à eux. Notre médecin divin, lui, nous soigne et nous aide à lutter pour vaincre la maladie.

 

III. Si, un jour, quelqu’un se sentait complètement découragé par une maladie spirituelle apparemment incurable, qu’il n’oublie pas ces mots de Jésus si réconfortants : ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Il y a un remède pour tout puisque Jésus est toujours très près de nous, et tout particulièrement en ces moments de découragement. Que la chute ait été retentissante, que les misères restent accablantes, Jésus nous demande seulement d’être vraiment sincères.

De même, s’il nous semble qu’une personne qui nous est chère est atteinte d’une maladie de l’âme inguérissable, nous devons garder confiance : il y a un remède. Peut-être le Seigneur attend-t-il de nous un peu plus de prière et de mortification réparatrice, un peu plus de compréhension et d’affection...

« Toutes les maladies se guériront, dit saint Augustin. " Mais c’est qu’elles sont nombreuses ", me diras-tu. Plus puissant, est le médecin ! Pour le Tout-Puissant il n’y a pas de maladie incurable ; laisse-toi seulement soigner, mets-toi en ses mains [16]. »

Pourquoi n’irions-nous pas à lui, quand c’est nécessaire, comme ces gens simples qui l’entouraient ? Comme les aveugles, les boiteux, les paralytiques qui désiraient si ardemment être guéris. Seul celui qui se sait et se voit souillé ressent le besoin d’être lavé, seul celui qui est conscient de ses blessures et de ses plaies ressent l’urgence d’être soigné. Il est sain de chercher à soigner ce qui, dans l’examen général ou particulier, nous semble devoir être guéri.

Plaçons-nous, aujourd’hui, à côté de Matthieu qui abandonne son ancienne vie pour en recommencer une nouvelle près du Christ et prions avec saint Ambroise : « Moi aussi je veux laisser, comme lui, mon ancienne vie et ne suivre que toi, Seigneur, toi qui soignes mes blessures. Qui pourra me séparer de l’amour de Dieu qui se manifeste en toi ?(...) Je suis attaché à la foi, cloué en elle ; je suis attaché par les saints liens de l’amour. Tous tes commandements seront comme un cautère perpétuellement fixé à mon corps (...) ; le remède brûle, mais il éloigne l’infection de la blessure. Arrache donc, Seigneur Jésus, la pourriture de mes péchés. Tant que tu me trouves uni par les liens de l’amour, arrache tout ce qui est infecté. Viens vite inciser les passions cachées, secrètes et nombreuses ; incise la blessure pour que la maladie ne se propage pas dans tout le corps (...).

« J’ai trouvé un médecin qui habite dans le Ciel, mais qui distribue ses médicaments sur la terre. Lui seul peut guérir mes blessures, parce qu’il connaît les choses les plus intimes. " »

De nombreux amis de Matthieu présents à ce banquet, se sont sentis accueillis et compris, gagnés par l’amabilité du Seigneur. Sans doute a-t-il eu envers eux de singuliers et discrets témoignages d’amitié. Plus tard, ils se convertiront à lui de tout cœur et accepteront pleinement sa doctrine, qui leur demande pourtant de changer notablement de vie. Ils feront partie de la communauté primitive des chrétiens de Palestine.

Il est extraordinaire de penser que les amis de Matthieu ont rencontré le Christ dans un banquet ! Jésus a toujours profité de toutes les circonstances pour faire cheminer les âmes vers le salut. En cela aussi nous essaierons de l’imiter. Comme le fait également Marie avec les serviteurs des noces de Cana, nous profiterons des fêtes familiales, des solennités civiles ou religieuses, des vacances et des voyages, des réunions de travail ou de détente, pour lier amitié et ouvrir des perspectives surnaturelles à tant de bonnes volontés peut-être encore inemployées.

 

NOTES

[01] Le 5, 27-32

[02] Le 5, 31-32.

[03] Paul VI, Enc. Ecdesiam suam, 6-8-1964.

[04] Me 10, 18.

[05] Cf. Jn 10, 28.

[06] Sainte Thérèse d’Avila, Exclamations, 8.

[07] Cf. Is 61, 1 sq. ; Ez 34, 16 sq.

[08] Cf. Le 19, 10.

[09] Is 53, 4 sq.

[10] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 93.

[11] Idem.

[12] Mt 8, 3.

[13] Le 17, 14.

[14] Jean-Paul II, Exhort. Apost. Reconciliatio et Paenitentia, 2-12-1984, 31, II.

[15] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, 4, 4.

[16] Saint Augustin, Commentaire du Psaume 102.

[17] Saint Ambroise, Commentaire de l’Évangile selon saint Luc, 5, 27.



CARÊME. PREMIER DIMANCHE

 

5. LES TENTATIONS DE JÉSUS AU DÉSERT

— Le Seigneur permet la tentation pour la croissance des vertus.

— Le démon nous met à l’épreuve comme il le fit pour Jésus.

— Mais le Seigneur est toujours à nos côtés et nous montre les armes de la victoire.

 

I. « Le Carême commémore les quarante jours que Jésus a passés dans le désert, comme une préparation aux années de prédication qui culminent avec la Croix et la gloire de Pâques. Quarante jours de prière et de pénitence qui s’achèvent par la scène que la liturgie d’aujourd’hui offre à notre méditation, en la reprenant dans l’Évangile de la Messe : les tentations du Christ (cf. Mt 4, 1-11).

« Scène pleine de mystère, que l’homme tente vainement de comprendre — Dieu qui se soumet à la tentation, qui laisse agir le Malin — mais que nous pouvons méditer en demandant au Seigneur de nous faire découvrir l’enseignement qu’elle contient ‘. »

C’est la première fois que le diable intervient dans la vie de Jésus, il le fait fort tard et ouvertement. Il met maintenant Notre Seigneur à l’épreuve ; peut-être veut-il savoir si l’heure du Messie est arrivée. Jésus permet ce stratagème pour nous donner un exemple d’humilité et nous apprendre à vaincre les tentations qui surviennent au long de notre vie. « Comme le Seigneur faisait tout pour que nous apprenions, dit saint Jean Chrysostome, il voulut aussi être conduit au désert et engager un combat avec le démon, afin que les baptisés, s’ils souffrent de grandes tentations après leur baptême, ne se troublent pas comme si elles n’étaient pas à attendre[02]. » Qui prétend échapper pendant toute une vie à la tentation, risque fort d’ouvrir sa porte à un hôte inattendu et à sa complice : le découragement et la tristesse.

Jésus nous apprend par son exemple que personne ne peut se croire libéré de l’épreuve. Comme le disait le prédicateur Ronald Knox, « les tentations de Notre Seigneur sont aussi les tentations de ses serviteurs considérés individuellement. Mais leur échelle, naturellement, est différente : le démon ne va pas nous offrir, à vous et à moi, tous les royaumes du monde. Il connaît le marché et, comme bon vendeur, il offre exactement ce qu’il calcule que l’acheteur prendra. Je suppose qu’il pensera, avec raison, que la plupart de nous pouvons être achetés pour cinq mille livres par an et une grande part d’entre nous pour beaucoup moins. Il ne nous offre pas non plus ses conditions d’une manière si claire ; ce qu’il nous offre vient caché par toutes sortes de formes plausibles. Mais dès que se présente l’occasion il tarde peu à nous montrer, à vous et à moi, comment nous pouvons obtenir ce que nous voulons si nous acceptons de ne pas être fidèles à nous-mêmes et, très souvent, si nous acceptons de ne pas être fidèles à notre foi catholique[03]. »

Par la Préface de la Messe d’aujourd’hui le Seigneur enseigne à tous les fidèles comment vaincre les tentations et tirer profit des épreuves. C’est lui qui « permet la tentation et se sert d’elle providentiellement pour te purifier, pour te sanctifier, pour mieux te détacher des choses de la terre, pour te mener là où il veut et par où il veut, pour te rendre heureux dans une vie qui ne sera pas commode, et pour te donner davantage de maturité, de compréhension, d’efficacité dans ton travail apostolique avec les âmes... et surtout, pour te rendre humble, plus humble[04]. » Heureux l’homme qui endure la tentation, dit l’apôtre saint Jacques, car, sa valeur reconnue, il recevra la couronne de vie promise par le Seigneur à ceux qui l’aiment*.

 

II. Le démon profite surtout des besoins et des faiblesses de la nature humaine.

Après avoir passé quarante jours et quarante nuits à jeûner, le Seigneur doit se trouver très faible et il a faim, comme tout homme en pareille circonstance ; c’est le moment que choisit le tentateur pour s’approcher du Seigneur et lui suggérer de changer les pierres du chemin en ce pain dont il a tant besoin et qu’il désire tant.

Et Jésus « non seulement repousse l’aliment que son corps demande, mais encore, il éloigne de lui une incitation plus grave : celle de se servir de son pouvoir divin pour résoudre un problème personnel, si l’on peut dire (...) « Générosité du Seigneur, qui s’est humilié, qui a accepté pleinement la condition humaine, qui n’utilise pas son pouvoir de Dieu pour fuir les difficultés ou l’effort. Il nous apprend à être énergiques, à aimer le travail, à apprécier ce que le don de soi comporte de noblesse d’un point de vue humain et divin[06]. » Ce passage de l’Évangile, tellement riche de sens, nous apprend aussi à être particulièrement attentifs lorsque nous-mêmes ou ceux que nous avons une plus grande obligation d’aider, avons un moment de faiblesse ou de fatigue, ou traversons une mauvaise période. Car c’est alors que le démon intensifie peut-être la tentation, afin que nos vies prennent d’autres chemins éloignés de la volonté de Dieu.

Dans la deuxième tentation, le démon l’emmène à la ville sainte, à Jérusalem, le place au sommet du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. Jésus déclara : IL est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.

Apparemment c’est astucieux ! « Si tu refuses, tu démontreras que tu n’as pas pleinement confiance en Dieu ; si tu acceptes, tu l’obliges à envoyer ses anges pour qu’ils te sauvent, pour ton profit personnel. » Le démon ne sait pas que Jésus n’a aucun besoin des anges.

À la fin de sa vie terrestre, le Seigneur entendra une proposition semblable en des termes presque identiques : Si c’est le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la Croix et nous croirons en lui[01].

Eh bien non ! Le Christ refuse de faire des miracles inutiles, par vanité et ostentation. Et nous ? Sommes-nous attentifs à repousser des tentations semblables toutes proportions gardées ? Le désir de paraître surgit parfois dans les choses les plus saintes. Des argumentations malicieuses peuvent prétendre s’appuyer sur la sainte Écriture. On veut bien croire à condition d’avoir des preuves ou des signes extraordinaires... Le Seigneur préfère d’habitude donner des grâces cachées et des témoignages discrets mais suffisants, pour nous indiquer le chemin de la foi au milieu de l’existence ordinaire.

Observons maintenant la dernière tentation. Le démon offre à Jésus toute la gloire et le pouvoir terrestre qu’un homme peut ambitionner. Le démon lui fait voir tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer». Dans ce dialogue pervers mais subtil et courtois, le père du mensonge ne s’est pas laissé désarçonner par la résistance de son interlocuteur. Il insiste mais le Seigneur le repousse alors définitivement.

Le démon promet toujours plus que ce qu’il peut donner, le bonheur est très loin de ses mains. Toute tentation est toujours une tromperie. Et pour tenter l’homme, le démon compte toujours sur ses ambitions.

La pire des ambitions est de désirer à tout prix l’autoperfection dans la recherche systématique de soi-même, que ce soit dans ce que l’on fait ou ce que l’on projette. Notre propre moi est souvent la pire des idoles.

Qui se prosterne, même inconsciemment, devant les choses matérielles — la réussite sociale, le confort, le plaisir, l’argent... — en fait de faux dieux qui soumettent à un véritable esclavage. En effet, les biens matériels sont destinés à faciliter la vocation humaine et surnaturelle mais ne sont plus des biens s’ils séparent de Dieu et des hommes.

Voilà pourquoi chacun de nous doit veiller à lutter constamment contre cette tendance à désirer excessivement une gloire purement humaine, même si, en paroles, il dit très souvent au Seigneur qu’il ne veut d’autre gloire que la sienne. Jésus s’adresse aussi à nous quand il dit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu ; et tu ne serviras que lui. Comment mieux lui répondre qu’en désirant sincèrement servir Dieu dans la vocation à laquelle il nous a appelés, dans le sacerdoce ministériel, la consécration de soi dans la vie religieuse, la contemplation au milieu du monde dans la vie familiale ou professionnelle ?

 

III. Le Seigneur ne nous laisse jamais seuls dans la tentation, il nous rassure : Ayez confiance. J’ai vaincu le monde[08]. Mettons-nous vraiment toute notre confiance en lui, sachant que seuls nous n’obtiendrons pas grand chose ? Je peux tout en celui qui me rend fort[09]. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ?[10]

La tentation n’est ni fatalisme, ni conditionnement ; on peut la prévenir en veillant sur ses actes libres, internes ou externes. La prière et la mortification constantes dans le travail, la manière de vivre la charité et la garde des sens, sont les armes prévues par la Sagesse divine : Veillez et priez pour ne pas tomber dans la tentation". Il faut aussi s’écarter des occasions de pécher aussi petites soient-elles, et des occasions malsaines, car celui qui aime le danger s’y perdra [11]. Ne pas perdre son temps, travailler le mieux possible, ne pas négliger l’hygiène, l’exercice physique et la détente qui soulagent les tensions trop fortes, apprendre à se connaître dans la prière et la direction spirituelle — voilà autant de défenses immunitaires contre les mouvements désordonnés et progressivement ravageurs de l’âme.

Si nous voulons ne pas nous laisser dominer par les tentations « nous devons répéter souvent et avec confiance la demande du Notre Père : ne nous soumets pas à la tentation, concède-nous la grâce de demeurer forts quand elle arrive. Puisque le Seigneur a mis une telle prière sur nos lèvres, il serait bon que nous la répétions continuellement.

« Nous combattons la tentation en la manifestant ouvertement au directeur spirituel, car la manifester c’est déjà presque la vaincre. Celui qui révèle ses propres tentations au directeur spirituel peut être sûr que Dieu donnera à ce dernier la grâce nécessaire pour bien le diriger »

Il faut toujours compter sur la grâce de Dieu pour lutter. « Mais n’oublie pas, mon ami, que tu as besoin d’armes pour vaincre dans cette bataille spirituelle. Et que tes armes doivent être celles-ci : prière continuelle, sincérité et franchise avec ton directeur spirituel, la très sainte Eucharistie et le sacrement de Pénitence, un esprit généreux de mortification chrétienne qui te fera fuir les occasions et éviter l’oisiveté, l’humilité de cœur, et une tendre et filiale dévotion envers la très sainte Vierge : Consolatrix afflictorum et Refugium peccatorum, consolatrice des affligés et refuge des pécheurs. Aie toujours recours à elle avec confiance et dis-lui : Mater mea, fiducia mea ; ma mère, j’ai confiance en toi ! ‘". »

 

NOTES

[01] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 61.

[02] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 13, 1.

[03] R. A. Knox, Sermons pastoraux.

[04] S. Canals, Dieu est Amour.

[05] Je 1, 12.

[06] Bienheureux Josémaria Escriva, loc. cit.

[07] Mt 27, 42.

[08] Jn 16, 33.

[09] Ph4, 13.

[10] PS 26, 1.

[11] Mt 26, 41.

[12] Eccl 3, 27.

[13] B. Baur, Dans l’intimité avec Dieu.

[14] S. Canals, o. c.



1° SEMAINE DE CARÊME. LUNDI

 

6. L’EXISTENCE DU DIABLE ET SON ACTIVITÉ

— Le diable existe. Il agit sur les personnes et dans la société, par une activité mystérieuse mais réelle et efficace.

— Qui est le démon, quel est son pouvoir ?

— Confiance ! Jésus-Christ est vainqueur du démon.

 

I. Le démon l’emmène encore sur une très haute montagne... Alors, Jésus lui dit : Arrière, Satan ! lisions-nous dans l’Évangile de la Messe d’hier ‘.

Le diable existe. La sainte Écriture parle de lui du premier au dernier livre révélé, de la Genèse à l’Apocalypse. Dans la parabole de l’ivraie, le Seigneur affirme que la mauvaise semence, dont le but est d’étouffer le blé, a été jetée par l’ennemi [02]. Dans la parabole du semeur, le Malin vient et s’empare de ce qui se trouve semé[03].

Certains de nos contemporains, poussés par un optimisme superficiel, pensent que le mal n’est qu’une simple imperfection accidentelle dans un monde en continuelle évolution vers des jours meilleurs. L’histoire de l’homme a pourtant subi tellement d’influences dramatiques ! Il y a des manifestations individuelles et collectives d’une incroyable malice qui ne s’explique pas par la seule activité humaine. C’est que le démon fait, de mille manières, des ravages dans l’humanité. Sans doute « un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute l’histoire des hommes ; commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous l’a dit, jusqu’au dernier jour[04]. » Oui, le démon agit de telle manière qu’il « provoque de nombreux dommages de nature spirituelle et, indirectement, de nature même physique dans les individus et dans la société[05] ».

L’activité mystérieuse du démon n’en est pas moins réelle et efficace. Depuis les premiers siècles les chrétiens ont toujours eu conscience de cette activité diabolique et saint Pierre de les avertir : « soyez sobres, soyez vigilants. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, en quête d’une proie à dévorer. Résistez-lui, solides dans la foi[06]. »

Avec Jésus-Christ la domination du diable a été considérablement réduite, car il « nous a libérés du pouvoir de Satan[07]». Grâce à l’œuvre rédemptrice du Christ, le démon ne peut causer de vrai dommage qu’à ceux qui, librement, le lui permettent (en consentant au mal et en s’éloignant de Dieu).

Le Seigneur se manifeste, d’ailleurs, en de nombreux passages de l’Évangile, comme le vainqueur du démon libérant de nombreuses personnes de la possession diabolique. C’est en Jésus que se trouve toute confiance justifiée car il ne permet pas que l’on soit tenté au-delà de nos forces[08]. En revanche, le démon essaie avec ténacité de « séduire et détourner l’esprit humain pour qu’il viole les préceptes divins, obscurcissant peu à peu le cœur de ceux qui essaient de le servir. Il va tout faire pour qu’ils oublient le vrai Dieu et commencent à le servir, lui, comme s’il était le vrai Dieu[09]. » Il agit toujours ainsi, de mille manières différentes. Mais qu’importé, puisque le Seigneur a donné à tous les baptisés les moyens de vaincre toutes les tentations : personne ne commet un péché grave par besoin ou sous la contrainte car le péché procède toujours d’une volonté libre.

Déplus, pour délivrer de l’influence diabolique, Dieu a prévu aussi un ange qui aide et protège la personne qui lui a été confiée. « Recours à ton ange gardien à l’heure de l’épreuve ; il te protégera contre le démon et te soufflera de bonnes inspirations [11]. »

 

II. Le démon n’est pas une incarnation symbolique du mal, ni une invention des siècles obscurs et douloureux de l’histoire. C’est un être personnel, réel, concret, de nature spirituelle et invisible qui, par son péché, s’est séparé de Dieu pour toujours, « parce que le diable et les autres démons furent créés par Dieu bons par nature ; mais eux-mêmes sont devenus mauvais par leur faute ». Il est le père du mensonge [12], du péché, de la discorde, du malheur, de la haine, de tout ce qui est absurde et mauvais sur la terre [13]. C’est le serpent astucieux et envieux qui apporte la mort au monde[14], l’ennemi qui sème le mal dans le cœur de l’homme [15]’, et le seul que l’on doit craindre vraiment si l’on ne vit pas près de Dieu. Son seul but dans le monde, celui auquel il ne renoncera jamais, c’est d’éloigner l’homme de Dieu et lui faire perdre la félicité éternelle. Et il essaiera chaque jour d’obtenir ce but par tous les moyens à sa portée. « Tout commença par le rejet de Dieu et de son royaume, quand il usurpa ses droits souverains et essaya de changer l’économie du salut et la mise en ordre de toute la création. On peut trouver un reflet de cette attitude dans les mots du tentateur à nos premiers parents : Vous serez comme des dieux.

C’est ainsi que l’esprit malin essaie de transplanter dans l’homme l’attitude de rivalité, d’insubordination et d’opposition envers Dieu qui est devenue le motif de toute son existence[16]. »

Il n’est pas puéril d’affirmer que le démon est la première cause du mal, des désordres et des ruptures qui se produisent dans les familles et dans la société. « Supposez, par exemple, dit le Cardinal Newman, que l’obscurité tombe soudain dans les rues d’une ville populeuse. Vous pouvez imaginer, sans que je vous le conte, le bruit et la clameur que cela produirait. Passants, voitures, chevaux, tout se trouverait mélangé. Ainsi est l’état du monde. L’esprit malin qui agit sur les fils de l’incrédulité, le dieu de ce monde, comme l’appelle saint Paul, a aveuglé les yeux de ceux qui ne croient pas, et les voilà forcés à se fâcher et à discuter parce qu’ils ont perdu leur chemin ; et ils se disputent les uns les autres et l’un dit une chose, l’autre une autre, parce qu’ils ne voient pas ". »

Le démon n’utilise que le mensonge car il ne peut présenter que de faux biens et un bonheur artificiel qui se transformera un jour ou l’autre, en solitude et en amertume. Loin de Dieu peut-il y avoir un vrai bien ou un bonheur véritable ? Loin de Dieu peut-on échapper à l’obscurité, au vide et à la tristesse ? Toutefois le pouvoir du démon est limité, et lui aussi est soumis au pouvoir et à la souveraineté de Dieu, le seul Seigneur de l’univers.

Le démon — pas plus que chacun des anges — ne peut pénétrer dans l’intimité de la conscience humaine si elle ne le lui permet pas. « Les esprits immondes ne peuvent pas connaître la nature de nos pensées. Il leur est seulement donné de les pressentir grâce à des indices sensibles, ou bien en examinant nos dispositions, nos mots ou les choses vers lesquelles ils remarquent une prédisposition de notre part. En revanche, ce que nous n’avons pas extériorisé et qui reste caché dans nos âmes, leur est totalement inaccessible. Même les pensées qu’ils nous suggèrent, l’accueil que nous leur faisons, la réaction qu’elles causent en nous, tout cela ils ne le connaissent pas, par l’essence même de l’âme (...). S’ils le connaissent ce ne sera que par les mouvements et manifestations externes[18]. »

Le démon ne peut pas forcer la liberté humaine pour l’incliner au mal. « C’est un fait certain que le démon ne peut séduire personne, si ce n’est celui qui librement lui prête le consentement de sa volonté ". »

Le saint curé d’Ars dit que « le démon est un grand chien enchaîné, qui harcèle, qui fait beaucoup de bruit, mais qui ne mord que lorsqu’on s’en approche trop[20]"». Malgré tout, « aucun pou voir humain ne peut se comparer avec le sien ; seul le pouvoir divin peut le vaincre et seule la lumière divine peut démasquer les pièges qu’il tend.

« L’âme qui vaincrait la puissance du démon ne pourrait le faire sans prière, elle ne pourrait pas non plus démasquer ses embûches sans mortification et sans humilité[21].»

 

III. Les Actes des Apôtres confirment tout cela, en résumant ainsi la vie de Jésus : Il est passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous l’empire du diable*[22]. Et, parlant du motif de l’Incarnation, saint Jean explique : voici pourquoi le Fils de Dieu est apparu : pour ruiner les œuvres du diable[23]*. Dans la Cène peu avant sa Passion, le Christ se révèle comme le vrai vainqueur du démon. Jésus dit : C’est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors™. Dieu «a voulu entrer dans l’histoire humaine d’une manière nouvelle et définitive, en envoyant son Fils dans notre chair, afin que par lui les hommes soient arrachés au pouvoir des ténèbres et de Satan[25]. »

Le démon continue cependant à avoir un certain pouvoir sur le monde, dans la mesure où les hommes repoussent les fruits de la Rédemption. Il prolonge son pouvoir à cause de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, le choisissent en préférant le royaume des ténèbres au royaume de la grâce[26]. C’est pourquoi il n’y a rien d’étonnant à voir trop souvent, ici-bas, prédominer le mal et la justice être lésée. Mais le Seigneur nous a laissé tellement de moyens de vaincre le mal et de vivre avec la paix et la joie des enfants de Dieu, que nous devons garder une immense confiance. Songeons à la prière, la mortification, la réception fréquente de la sainte Eucharistie et de la Confession sacramentelle, l’amour envers la Vierge. Nous sommes toujours en sûreté auprès de Notre Dame. De plus, l’Église recommande depuis ses origines l’usage de l’eau bénite, ce sacramental qui protège contre l’influence du diable. « En effet, les sacramentaux sont des signes sacrés par lesquels, d’une certaine manière, à l’imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus à la prière de l’Église des effets surtout spirituels. "

» « Tu me demandes pourquoi je te recommande toujours avec une telle insistance l’usage quotidien de l’eau bénite. — Je pourrais t’en donner bien des raisons. Celle qu’allègue la sainte d’Avila te suffira sûrement : " Rien ne met mieux en fuite les démons, et sans retour, que l’eau bénite "[28]. »

Le Pape Jean-Paul II exhorte tout le peuple de Dieu à mieux se rendre compte de ce qu’il dit quand il prie le Notre Père : « et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal — du Malin. Fais, Seigneur, que nous ne cédions pas devant l’infidélité à laquelle nous séduit celui qui a été infidèle depuis le début[29]. » Voilà une des meilleures manières de montrer que nous voulons remplacer le Non serviam du démon par notre Serviam : je te servirai, Seigneur ; et de faire un effort particulier en ces jours de Carême pour améliorer notre fidélité à ce que nous savons être la volonté de Dieu sur nous.

 

NOTES

[01] Cf. Mt 4, 8-11.

[02] Mt 13, 25.

[03] Mt 13, 19.

[04] Concile Vatican II, Const. Gaudium et spes, 37.

[05] Jean-Paul II, Audience générale, 20-8-1986.

[06] 1 P 5, 8.

[07] Concile Vatican II, Const. Sacro sanctum concilium, 6.

[08] Cf. I Cor 10, 13.

[09] Saint Irénée, Advenus Haereses, 5.

[10] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 567.

[11] Quatrième Concile du Latran, 1215, Dz 800 (428).

[12] Jn 8, 44.

[13] Cf. Hb 2, 14.

[14] Cf. Sg 2, 24.

[15] Cf. Mt 13, 28-39.

[16] Jean-Paul II, Audience générale, 13-8-1986.

[17] Cardinal J. H. Newman, Sermon pour le deuxième dimanche de Carême. Monde et péché.

[18] Cassien, Collations, 7.

[19] Idem.

[20] Saint curé d’Ars, Sermon sur les tentations.

[21] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 3, 9.

[22] Ac 10, 39.

[23] Un 3, 8.

[24] Jn 12, 31.

[25] Concile Vatican II, Décr. Ad génies, 3.

[26] Cf. Jean-Paul II, lac. cit.

[27] Codicem luris Canonici, Can. 1166.

[28] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 572

[29] Jean-Paul II, toc. cit.


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