CARÊME. MERCREDI DES CENDRES
1. CONVERSION ET PÉNITENCE
— Le Carême : ascension vers le mystère pascal.
— Le but du Carême : favoriser la conversion du cœur.
— Les œuvres de pénitence : la confession fréquente, l’esprit de mortification et la pratique généreuse de l’aumône.
I. Entrons dans le Carême comme dans un édifice chargé d’histoire : ces quarante jours évoquent la dure traversée du désert, entre la libération de l’esclavage d’Égypte et l’arrivée vers la Terre promise, pour le peuple hébreu. Cela préfigurait la longue et dure marche de la vie terrestre entre le baptême et le jour de la naissance à la splendeur éternelle.
Quarante journées. Ce n’est pas l’effet du hasard ou d’un arbitraire de la loi liturgique. C’est le temps que Jésus s’est fixé pour sa retraite dans un désert de Palestine, avant de commencer publiquement sa mission parmi les hommes. À la fin de cette période de silence, de prière et déjeune, le Seigneur affronte le démon qui, pacifiquement, essaie de le détourner de sa mission rédemptrice. De même, pacifiquement, les sirènes du matérialisme, de l’indifférence, de l’égoïsme essaient-elles à chaque génération de détourner l’homme d’une vie digne de sa vocation humaine et chrétienne.
Parcourons ces quarante jours, temps de pénitence et de rénovation intérieure[01], pour parvenir à la semaine sainte, aux trois jours sacrés, à la Passion, à la mort et à la Résurrection du Seigneur avec une âme purifiée.
Parole du Seigneur : Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux...[02]. Voilà ce que proclame la première lecture de la Messe d’aujourd’hui. Au moment de l’imposition des cendres sur la tête des fidèles, le prêtre rappelle également les mots si impressionnants de la Genèse, après le péché originel : Memento homo, quia pulvis es. Souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière[03].
Memento homo... Souviens-toi... car il arrive souvent d’oublier que sans le Seigneur, « sans Dieu, il ne reste rien de la grandeur de l’homme, si ce n’est un petit tas de poussière dans un plat à une extrémité de l’autel, le mercredi des Cendres. C’est ce avec quoi l’Église nous marque le front comme si c’était avec notre propre substance[04]. »
Si le Seigneur veut que nous nous détachions des choses de la terre, ce n’est pas pour cultiver une indifférence et une insensibilité artificielles ; c’est pour que nous nous tournions vers lui. Il veut inlassablement que l’homme, tout homme, abandonne le péché qui le vieillit et le tue, et qu’il retourne à la source de la Vie et de la joie : « Jésus-Christ lui-même est la grâce la plus sublime de tout le Carême. C’est lui-même qui se présente à nous dans la simplicité admirable de l’Évangile[05] ».
Que signifie tourner son cœur vers Dieu, se convertir ? Ce n’est pas une formule toute faite ; c’est se disposer à mettre en œuvre tous les moyens à sa portée pour vivre comme il attend que nous vivions. Cela veut donc dire aussi, être sincère avec soi-même, essayer de ne pas servir deux seigneurs[06] (Dieu et, en même temps, l’argent, le pouvoir, le bien-être...), aimer Dieu de toute son âme et vouloir éloigner de sa vie tout péché véniel délibéré. Chaque chrétien est invité à le faire quelles que soient ses circonstances de travail, de santé, de famille... car Jésus cherche des cœurs contrits, qui reconnaissent leurs fautes et leurs péchés, et qui soient disposés à les éliminer. Vous vous souviendrez de vos mauvais chemins, de vos œuvres qui n’étaient pas bonnes...[07]
Le Seigneur désire découvrir au tréfonds de la conscience non l’autosatisfaction mais la douleur sincère des péchés, qui se manifeste avant tout par la confession sacramentelle et par de petits actes de mortification, de pénitence, faits par amour : « Se convertir signifie chercher de nouveau le pardon et la force de Dieu dans le sacrement de la réconciliation et ainsi toujours recommencer, avancer chaque jour[08]. »
Pour faire naître notre contrition, l’Église nous propose, dans la liturgie d’aujourd’hui, le psaume par lequel le roi David exprime son repentir et avec lequel tant de saints ont demandé pardon. Ne nous aide-t-il pas dans ce moment de prière, à dire aussi à Jésus :
Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.
Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. Ne me chasse pas loin de ta face, ne me reprends pas ton esprit saint.
Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne. Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange ![09]
Aujourd’hui le Seigneur nous écoute plus que jamais, si nous lui répétons de tout cœur, dans une ardente oraison jaculatoire : Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
II. Une vraie conversion se manifeste dans toute notre conduite ! On montre son désir de s’améliorer par sa façon de mieux travailler ou d’étudier plus intensément ; par la manière de se comporter en famille ; par les petites mortifications offertes au Seigneur, qui rendent plus agréable la vie autour de soi et le travail plus efficace ; par un plus grand soin apporté à la préparation et à la réception de la Confession sacramentelle qui devient plus fréquente si possible.
Par la voix de son Église, le Seigneur nous demande aussi aujourd’hui, d’offrir avec joie, une mortification spécifique, un peu plus généreuse que d’habitude. Ainsi, l’abstinence et le jeûne, qui « fortifient l’esprit, en mortifiant la chair et sa sensualité ; élèvent l’âme à Dieu ; suppriment la concupiscence, en donnant des forces pour vaincre et atténuer ses passions ; et disposent le cœur à ne pas chercher autre chose que de plaire à Dieu en tout ‘" ».
Pourquoi donc, pendant le Carême, l’Église nous demande-t-elle ces signes de pénitence (l’abstinence à partir de 14 ans, et le jeûne entre 18 et 59 ans révolus) ?
Parce qu’ils nous rapprochent du Seigneur et donnent à l’âme une véritable joie libératrice. Cela consiste aussi à pratiquer l’aumône avec un cœur miséricordieux, avec le désir de porter un peu plus de sollicitude et de réconfort à celui qui se trouve accablé par le besoin, ou bien de contribuer, selon ses moyens, à une œuvre apostolique en faveur des corps et des âmes blessés. « Tous les chrétiens peuvent pratiquer l’aumône, non seulement les riches et les puissants, mais aussi ceux de fortune modeste et même les pauvres ; de cette manière ceux qui sont inégaux par leur capacité de faire l’aumône sont semblables dans l’amour et l’affection avec lesquels ils la font ". » Il n’est pas difficile de comprendre combien le détachement des biens matériels, la mortification et l’abstinence, purifient efficacement du péché et aident à trouver le Seigneur dans la vie ordinaire, car « celui qui cherche Dieu en voulant demeurer attaché à ses goûts, le cherche de nuit et, de nuit, il ne le trouvera pas [12] ». Les devoirs quotidiens offrent d’abondantes sources de mortification : quand on veut maintenir l’ordre, la ponctualité pour commencer son travail, l’intensité avec laquelle on le poursuit... Quant aux rapports avec les autres, ils fournissent d’innombrables occasions de mortifier l’égoïsme et de contribuer à créer un climat plus agréable autour de soi, car « la meilleure des mortifications est celle qui, s’appuyant sur de petits détails tout au long de la journée, s’attaque à la concupiscence de la chair, à la concupiscence des yeux et à l’orgueil. Mortifications qui ne mortifient pas les autres, mais qui nous rendent plus délicats, plus compréhensifs, plus ouverts à tous. Tu ne seras pas mortifié si tu es susceptible, si tu n’écoutes que ton égoïsme, si tu t’imposes aux autres, si tu ne sais pas te priver du superflu et parfois même du nécessaire, si tu t’attristes quand les choses ne vont pas comme tu l’avais prévu ; en revanche, tu es mortifié si tu sais te faire tout à tous, pour les gagner tous (1 Cor 9, 22) " » Pourquoi ne pas se faire un petit plan précis de mortifications à offrir au Seigneur chaque jour de ce Carême ?
III. Qui veut aimer comme il est aimé de Dieu, peut-il laisser passer ce jour sans susciter dans son âme un désir profond et efficace de revenir une nouvelle fois auprès du Père, comme l’enfant prodigue ? Saint Paul nous propose en effet, dans la deuxième lecture de la Messe, de profiter de ce temps d’exception pour une véritable conversion : Nous vous invitons encore à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu. Car il dit dans l’Écriture : Au moment favorable, je t’ai exaucé ; au jour du salut, je suis venu à ton secours[14]. Le Seigneur le redit à chacun, dans l’intimité de son cœur : Convertissez-vous. Revenez à moi de tout cœur !
N’en doutons pas : en cette période de l’année liturgique, Dieu nous donne une grâce particulière pour nous renouveler en Jésus-Christ. Voilà pourquoi le Carême est un temps de joie et d’espérance, bien que ce soit un temps de pénitence et de mortifications sérieuses.
« Quand l’un de nous s’aperçoit qu’il est triste, il doit penser : c’est que je ne suis peut-être pas suffisamment près du Christ. Quand l’un de nous reconnaît dans sa vie, par exemple, une certaine inclination à la mauvaise humeur, au mauvais caractère, il doit se poser la même question. Il ne peut pas toujours rejeter la faute sur les choses qui l’entourent. » II arrive parfois qu’une certaine apathie, la tristesse spirituelle, soient causées par la fatigue, par la maladie..., mais il s’agit bien souvent d’un manque de générosité pour faire ce que le Seigneur demande, d’une trop faible lutte pour veiller sur les sens, d’un manque de compréhension d’autrui ; bref, d’un état plus ou moins avancé de tiédeur.
Mais près de Jésus-Christ, il est toujours possible de trouver un remède à cette tiédeur éventuelle, et la force pour vaincre ces défauts qui sans lui seraient peut-être insurmontables. «Lorsque quelqu’un pense : "Je ressens une paresse presque irrémédiable, je ne suis pas suffisamment tenace, je n’arrive pas à terminer les choses que j’entreprends ", il devrait penser aujourd’hui : " est-ce-que je suis suffisamment près du Christ ?"
« Voilà pourquoi ce que chacun reconnaît un jour ou l’autre dans sa vie comme un défaut, une faiblesse ou un excès, devrait faire l’objet de cet examen intime, direct et confiant : « je ne persévère pas ? — c’est que je ne suis pas suffisamment près du Christ ! », « je n’ai pas la joie ? — c’est que je ne suis plus assez près du Christ ! » Non ! Je ne vais plus penser que c’est à cause de mon travail, à cause de ma famille, de mes parents ou des enfants, à cause de mes collègues, de mon environnement... Non ! La vraie faute, c’est que je ne suis pas encore assez près du Christ. Et le Seigneur me dit justement aujourd’hui : Reviens ! Revenez à Moi de tout cœur.
« (...) Il est temps que chacun se sente pressé par Jésus-Christ. Que ceux qui sont tentés de différer cette résolution le sachent, le moment est venu ! Que ceux qui sont pessimistes et qui pensent que leurs défauts ou la situation du monde n’ont pas de remède, sachent que le moment est arrivé. C’est le début du Carême. Considérons-le comme un temps précieux de conversion et d’espérance [15].»
NOTES
[01] Cf. Concile Vatican 11, Const. Sacrosanctum Concilium, 109.
[02] Joël 2, 12.
[03] Gen. 3, 19.
[04] J. Leclercq, En suivant l’Année liturgique.
[05] Jean-Paul II, Homélie d’un Mercredi des Cendres, 28 février 1979
[06] Cf. Mat. 6, 24.
[07] Ez. 36, 31-32.
[08] Jean-Paul II, Lettre Novo incipiente, 8 avril 1979.
[09] Psaume 50.
[10] Saint François de Sales, Sermon sur le jeûne.
[11] Saint Léon le Grand, Liturgie des Heures. Deuxième lecture du jeudi après les Cendres.
[12] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 3, 3.
[13] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 9.
[14] Deuxième lecture delà Messe : 2 Cor 5, 20-6, 2 .
[15] A.-M. Garcia Dorronsoro, Un temps pour croire.
CARÊME. JEUDI APRÈS LES CENDRES
2. LA CROIX DE CHAQUE JOUR
— Peut-il y avoir un vrai christianisme sans Croix ? La Croix du Seigneur est source de paix et de joie.
— La Croix dans les petites choses de chaque jour.
— Ne pas subir mais offrir les contrariétés et les petites mortifications volontaires.
I. Le Carême a commencé hier et l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui nous rappelle que, pour suivre le Christ, il faut porter sa propre Croix : Il dit aussi à l’adresse de tous : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa Croix chaque jour et qu’il me suive ‘.
Le Seigneur s’adresse bien à tous et parle clairement de la Croix de chaque jour. Ces mots de Jésus conservent aujourd’hui leur pleine valeur. Mots adressés à tous les hommes qui veulent le suivre : il n’existe pas de christianisme sans Croix, pour chrétiens paresseux, mous, craignant le sacrifice. Ces mots du Seigneur sont une invitation mais aussi une condition : qui ne porte pas sa Croix et ne vient pas à ma suite, ne peut pas être mon disciple[02]. « Un christianisme duquel on prétendrait enlever la Croix (celle de la mortification volontaire et de la pénitence) sous prétexte que ces pratiques sont des restes d’obscurantisme ou des séquelles morbides du Moyen Age, inadaptés à une époque humaniste, ce christianisme insipide n’en aurait plus que le nom. Il ne conserverait plus la doctrine de l’Évangile et ne servirait plus à orienter les pas de l’homme sur les traces du Christ ‘. » Ce serait un christianisme vidé de son plus grand mystère : la Rédemption, clé du Salut de l’humanité.
L’un des symptômes de la tiédeur dont peut souffrir un baptisé est précisément l’abandon de la Croix, le mépris des petites mortifications, de ce qui suppose d’une certaine manière, sacrifice et abnégation pour le bien d’autrui ou pour accomplir sincèrement la Volonté de Dieu.
S’éloigner de la Croix revient donc à s’éloigner de la sainteté et de la joie ; car l’un de ses fruits est justement la capacité de se rapprocher de Dieu et des autres, d’entrer dans une paix profonde, même au milieu des tribulations et des difficultés extérieures. Qui abandonne la mortification court le risque de rester prisonnier des sens et de devenir incapable de penser surnaturellement.
Sans esprit de sacrifice et de mortification, il est bien difficile de progresser dans la vie intérieure.
Saint Jean de la Croix le dit : peu nombreux sont ceux qui arrivent à un haut niveau d’union avec Dieu, car beaucoup répugnent « à plus grande affliction et mortification[04] ». Et le même grand saint d’écrire :
« Pour arriver à posséder le Christ, il ne faut jamais le chercher sans la Croix[05]. »
N’oublions donc pas ce mystère incompréhensible sans la foi et la grâce divine : la mortification et la joie vont de pair car le cœur qui se purifie devient plus humble devant Dieu et avec les autres. « C’est le grand paradoxe de la mortification chrétienne. Apparemment accepter ou plus encore chercher la souffrance devrait en pratique faire des chrétiens les êtres les plus tristes du monde, les hommes qui vivent le plus mal.
« La réalité est tout à fait différente. La mortification ne mène à la tristesse que lorsqu’il y a de l’égoïsme et un manque de générosité et d’amour de Dieu. Le sacrifice offert par amour apporte la joie au milieu de la douleur et le plaisir de faire la volonté de Dieu. Les chrétiens vivent quasi tristes, semper autem gaudentes (1 Cor 8, 10) : comme s’ils devaient être tristes, mais en réalité toujours joyeux[06]. »
II. « La Croix chaque jour. Nulla dies sine cruce ! pas un jour sans la Croix : pas une seule journée sans nous charger de la Croix du Seigneur, sans prendre sur nous son joug. (...) Le chemin de notre sanctification personnelle passe, chaque jour, par la Croix : ce n’est pas un chemin morose, car c’est le Christ lui-même qui nous aide et avec lui il n’y a pas de place pour la tristesse. In laetitia, nulla dies sine cruce ! me plaît-il de répéter avec l’âme débordante de joie, pas un jour sans la Croix[07]. »
Cette Croix du Seigneur, que chaque baptisé est invité à porter chaque jour, n’est certainement pas celle que peuvent engendrer l’égoïsme blessé, les caprices inassouvis, les déboires de la paresse... Elle ne se trouve pas non plus dans les conflits que font surgir le vieil homme et l’amour désordonné de soi-même. Ce genre de situation ne vient pas du Seigneur, et ne sanctifie donc pas.
En revanche, on rencontre la Croix dans une grande difficulté, dans une grave et douloureuse maladie, dans un désastre économique, devant la mort d’un être cher : « (...) n’oubliez pas qu’être avec Jésus c’est certainement rencontrer sa Croix. Lorsque nous nous abandonnons entre les mains de Dieu, IL permet souvent que nous goûtions la douleur, la solitude, la contradiction, la calomnie, la diffamation, la moquerie de la part de nos proches et des autres, parce qu’il veut nous rendre conformes à son image et à sa ressemblance, et qu’il tolère aussi que l’on nous traite de fous et que l’on nous prenne pour des sots.
« C’est alors le moment d’aimer la mortification passive, qui vient cachée ou, au contraire, effrontée et insolente, lorsque nous ne l’attendons pas[08]. » Le Seigneur donne toujours à celui qui les lui demande, les forces nécessaires pour porter cette Croix sans rechigner et il comble de grâces et de fruits inimaginables. Ne nous y trompons pas : Dieu bénit ceux qu’il aime de multiples façons, et il les bénit fréquemment avec sa Croix pour qu’ils deviennent corédempteurs avec lui.
Cependant, on rencontre ordinairement la Croix dans les petites contrariétés de chaque jour qui surgissent dans le travail et à l’occasion des rapports avec les autres : ce peut être un imprévu qui contrarie, le caractère difficile d’une personne avec laquelle on vit, des projets qu’il faut changer au dernier moment, des instruments de travail qui s’abîment au moment où l’on en a le plus besoin, le froid ou la chaleur, les odeurs, le bruit, des incompréhensions, des soupçons infondés, une indisposition passagère qui diminue la capacité de travail...
Qu’allons-nous faire de toutes ces contrariétés quotidiennes incontournables ? Penser et bougonner que le monde est mal fichu et que la vie est un enfer ? Non ! nous les offrons dès maintenant au Seigneur avec amour et dans un esprit de réparation, et sans nous plaindre car ce serait un signe de refus de la Croix. En effet, si nous les recevons bien, ces mortifications qui arrivent sans qu’on les attende nous aident beaucoup à croître en esprit de pénitence (nous en avons tant besoin !) et à nous améliorer dans les vertus de patience, de charité, de compréhension : c’est-à-dire en sainteté. Si nous les recevons de mauvaise grâce, elles pourraient nous rendre amers et nous conduire peu à peu à la révolte, à l’impatience ou au découragement. Combien de chrétiens perdent la joie à la fin de la journée, non pas tant en raison de grandes contrariétés mais pour ne pas avoir su sanctifier la fatigue du travail, ni les petites difficultés qui ont surgi au long de la journée ! Si nous acceptons la Croix — petite ou grande — nous trouverons la paix et la joie au milieu de la douleur sachant que la Croix du Christ est chargée de mérites pour la vie éternelle.
Quand elle refuse la Croix, l’âme reste déçue ou révoltée, manifestement accablée de tristesse et de mauvaise humeur. « Prendre sa Croix est une grande chose (...). Cela veut dire affronter la vie avec courage, sans mollesse ni bassesse ; cela veut dire transformer en énergie morale les difficultés qui ne manqueront jamais dans notre vie ; cela veut dire comprendre la douleur humaine et, enfin, savoir aimer vraiment[09]. » Le chrétien qui, dans sa vie, refuse systématiquement le sacrifice peut-il trouver Dieu et être heureux ? Ne refuse-t-il pas de cette manière la sainteté et le bonheur qui découlent de son union avec Dieu ?
III. Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même... En plus de l’acceptation de la Croix qui se présente très souvent de façon inattendue, d’autres petites mortifications maintiendront vif l’esprit de pénitence que le Seigneur sollicite. Pour progresser dans la vie intérieure, préparer une liste de petites mortifications quotidiennes peut être d’un grand secours.
Nées de notre amour pour Dieu, elles sont d’une très grande valeur pour vaincre la paresse, l’égoïsme qui affleure si facilement, l’orgueil... Certaines améliorent le travail puisqu’elles consistent à soigner l’exécution des petits détails, la ponctualité, l’ordre, l’intensité, les instruments que l’on utilise ; d’autres affinent la charité, en particulier envers les personnes avec lesquelles nous vivons et nous travaillons constamment :
savoir sourire bien que cela coûte, trouver des marques d’estime envers les autres, leur faciliter le travail, s’occuper d’eux aimablement et discrètement, leur rendre service dans les petits détails de la vie courante, leur épargner notre mauvaise humeur...
D’autres mortifications servent à dominer la soif excessive de bien-être et la superficialité, à veiller sur la droiture des sens internes et externes, à maîtriser la vaine curiosité, à rester sobre dans les repas, à toujours bien soigner sa tenue par respect du prochain (toilette, vêtements propres et repassés, souliers cirés...). Il n’est pas nécessaire que ce soient de grandes choses, il s’agit plutôt d’acquérir la bonne habitude de les faire avec constance non par stoïcisme ou perfectionnisme mais par amour de Dieu.
La tendance générale de la nature humaine est, en effet, de fuir tout ce qui suppose un effort. Pourquoi ne pas être précis même en cette matière, pour ne pas en rester à de louables désirs qui ne voient jamais le jour : écrivons donc cette petite liste de mortifications qui aide beaucoup à affiner l’examen de conscience. On choisira d’abord les efforts les plus agréables au Seigneur, ceux qui stimulent la charité, l’esprit apostolique et la fidélité dans l’accomplissement du devoir d’état.
Disons à Jésus, en terminant notre dialogue avec lui : Seigneur, je suis disposé à te suivre, sans me prendre pour une victime ; sans voir tout en noir, ni des montagnes là où il n’y a que des collines ; en prenant la Croix aujourd’hui et chaque jour.
NOTES
[01] Le 9, 23.
[02] Le 14, 27.
[03] J. Orlandis, Huit béatitudes, Pampelune 1982.
[04] Saint Jean de la Croix, Flamme vive d’amour, II, 7.
[05] Idem. Lettre au P. Juan de Santa Ana, 23.
[06] R. M. de Balbin, Sacrifice et Joie.
[07] Bienheureux Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 176.
[08] Idem. Amis de Dieu, 301.
[09] Paul VI, Allocution, 24 mars 1967.
CARÊME. VENDREDI APRÈS LES CENDRES
3. TEMPS DE PÉNITENCE
— Le jeûne et les autres signes majeurs de pénitence dans la prédication de Jésus et dans la vie de l’Église.
— Contempler la très sainte Humanité du Seigneur dans le Chemin de Croix.
— La mortification dans la vie quotidienne. Les mortifications passives. L’esprit de pénitence dans l’ascèse de l’imagination, de l’intelligence et des souvenirs.
I. Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, les disciples de Jean-Baptiste demandent à Jésus : Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, alors que nous et les pharisiens nous jeûnons ? ‘.
Le jeûne était alors — et il le sera toujours — un signe particulier de l’esprit de pénitence que Dieu demande à l’homme. « Dans l’Ancien Testament on découvre, avec chaque fois plus de richesse, le sens profond de la pénitence, comme un acte religieux, personnel, qui a pour but l’amour et l’abandon en Dieu.[02] » Alimenté par la prière, il manifeste l’humilité devant Dieu\ puisque celui qui jeûne se tourne vers le Seigneur dans une attitude de dépendance et d’abandon. La sainte Écriture témoigne que les Hébreux jeûnent et font pénitence avant d’entreprendre une action difficile[04], pour implorer le pardon d’une faute grave ‘, pour obtenir la fin d’une calamité[06], pour recevoir la grâce nécessaire à l’accomplissement d’une mission dangereuse[07], pour se préparer à la rencontre avec Dieu[08] ...
C’est la raison pour laquelle Jean-Baptiste, qui connaît bien les fruits du jeûne, enseigne à ses disciples l’importance et le besoin de cette pratique. En cela il est d’accord avec les pieux pharisiens amoureux de la Loi. Ses disciples s’étonnent donc que Jésus ne l’enseigne pas aux Apôtres ; mais le Seigneur défend les siens : les invités de la noce pourraient-ils donc faire pénitence pendant le temps où l’époux est avec eux[09] ? L’époux, selon les prophètes, c’est Dieu lui-même qui manifeste son amour envers les hommes et les appelle à l’union avec lui[10].
Jésus-Christ affirme donc une fois de plus sa divinité et il appelle ses disciples les amis de l’époux, ses amis : puisqu’ils sont avec lui, ils n’ont pas à jeûner. Quand l’époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront. Quand Jésus ne sera plus visiblement présent, la mortification deviendra nécessaire pour parvenir à le voir avec les yeux de l’âme.
Tout le sens pénitentiel de l’Ancien Testament « n’était que l’ombre de ce qui devait venir. La pénitence est une exigence de la vie intérieure confirmée par l’expérience religieuse de l’humanité et fait l’objet d’un précepte spécial de la révélation divine. Elle prend de nouvelles dimensions, infiniment plus vastes et profondes, en Jésus-Christ et dans l’Église ". »
L’Église des premiers chrétiens a conservé les pratiques pénitentielles selon l’esprit défini par Jésus. Ainsi les Actes des Apôtres mentionnent-ils des célébrations du culte accompagnées déjeune[12]. Dans son débordant travail apostolique, saint Paul ne se contente pas de souffrir faim et soif lorsque les circonstances le lui imposent, il y ajoute la pratique déjeunes volontaires ". L’Église est toujours restée fidèle à cette tradition et elle détermine, à chaque époque, les jours où les fidèles sont invités à jeûner, tout en renvoyant cette pieuse pratique aux conseils proposés dans la direction spirituelle.
Mais le jeûne n’est qu’une des formes de pénitence parmi d’autres formes de mortification corporelle qui facilitent la conversion et l’union avec Dieu. Demandons-nous aujourd’hui comment nous vivons cet esprit de pénitence que l’Église désire maternellement nous voir pratiquer dans toute notre vie et spécialement en ce temps liturgique de Carême.
II. Après les prophètes et Jean-Baptiste, le Seigneur annonce au début de sa vie publique : Faites pénitence. Ainsi prêchent également les apôtres au début de l’Église, car nous avons besoin de la pénitence pour nous purifier et réparer tant de péchés personnels et d’autrui. Les relations avec Jésus-Christ sont-elles vraiment possibles sans cet esprit de pénitence et de conversion qui éloigne le péché ? Nous ne pouvons pas fuir la pénitence par peur, par manque de vision surnaturelle ou par sentiment qu’elle est inutile. « Tu crains la pénitence ? ... Cette pénitence qui t’aidera à gagner la vie éternelle ? — Ne vois-tu donc pas que, pour conserver cette pauvre vie d’à présent, les hommes se soumettent aux tortures de l’opération chirurgicale ?[14]
La fuir signifierait probablement fuir aussi l’appel à la sainteté et, peut-être, rejeter la santé, la guérison voire le salut de l’âme, pour le présent et pour l’éternité.
Le désir sincère de s’identifier au Christ mène plutôt à accepter son invitation à souffrir avec lui quand c’est nécessaire. Le Carême prépare justement à la contemplation des événements de la Passion et de la Mort de Jésus. En particulier pendant les vendredis de Carême, les chrétiens, recueillis dans la traditionnelle dévotion du Chemin de Croix, méditent les événements du jour où le Christ a consommé la Rédemption . «
Le Chemin de Croix, écrit le bienheureux Josémaria Escriva, voilà une dévotion forte et féconde ! Puisses-tu t’habituer à refaire, en pensée du moins, ces quatorze stations du Calvaire et de la Mort du Seigneur, le vendredi. — Je t’assure que tu y puiseras de la force pour toute la semaine ". »
Dans cette célébration liturgique, la sainte Humanité du Christ se révèle à nous dans la terrible souffrance de sa chair pleinement humaine, sans perdre la majesté de Dieu. Qui accompagne Jésus sur la Voie Douloureuse, revit ces moments centraux de la Rédemption du monde, il contemple Jésus condamné à mort qui prend sa Croix (2° station) et entreprend le chemin que nous devons tous suivre. Chaque fois que le Seigneur tombe sur le sol sous le poids de la Croix, nous devrions être profondément affectés, car ce sont nos péchés — les péchés de tous les hommes — qui accablent Jésus. Alors, comme le sang afflue au cœur dans une grande émotion, les désirs de conversion doivent affluer en notre âme : « La Croix entame, déchire de son poids les épaules du Seigneur (...). Le corps exténué de Jésus se met à chanceler sous l’énorme Croix. C’est à peine si de son cœur très aimant parvient un souffle de vie à ses membres blessés (...). Ni toi ni moi ne pouvons rien dire : nous savons maintenant pourquoi la Croix de Jésus pèse tant. Et nous pleurons nos misères, ainsi que la terrible ingratitude du cœur humain. Du fond de notre âme surgit un acte de contrition véritable qui nous tire de la prostration du péché. Jésus est tombé pour que nous nous relevions : une fois et toujours[16]. » La contemplation de ces souffrances n’est ni dolorisme ni sentimentalisme mais regard de l’âme — intelligence et volonté — sur une réalité qui nous concerne au premier plan. Avec les mortifications supportées ou recherchées pour nous unir au désir rédempteur du Christ, elle augmente aussi l’esprit apostolique de ce Carême puisque Jésus a donné sa Vie pour rapprocher tous les hommes de Dieu.
III. La source de cet esprit jaillit surtout, et d’abord, de la vie quotidienne et elle la rend féconde. L’esprit de mortification naît avec le jour quand on lutte pour se lever exactement à l’heure prévue, surmontant la paresse ou la fatigue dès le premier moment ; il se nourrit de l’effort pour vivre la ponctualité, bien achever son travail et le soigner dans les moindres détails ; il aide à ne pas se plaindre de la chaleur ou du froid ; il suggère un sourire quand on n’en a pas vraiment envie ou que l’on est épuisé ; par la sobriété, il donne un ton élégant, surnaturel et convivial aux repas ; par l’ordre et le soin des choses, il rend plus agréable le climat familial et professionnel ; afin d’apaiser les inévitables conflits de la vie, il amène à ne pas toujours vouloir avoir le dernier mot... Mais pour vivre cet esprit d’humilité il faut s’inspirer de ce conseil :
« Souhaites-tu vraiment devenir une âme pénitente (pénitente et joyeuse) ? Alors défends, par-dessus tout, les moments que tu réserves chaque jour à la prière : une prière intime, généreuse, prolongée ; veille à ce que ces moments n’arrivent pas à l’improviste, mais qu’ils aient une heure fixe, autant que faire se peut. Et ne cède pas là-dessus.
« Fais-toi l’esclave de ce culte quotidien à Dieu et, je te l’assure, tu te sentiras toujours plein de joie ". » Aux mortifications que la tradition chrétienne appelle passives depuis ses origines (celles qui se présentent sans que nous les cherchions) s’ajoutent les mortifications que l’âme généreuse se propose librement : ce sont les mortifications actives. Parmi celles-ci, la mortification des sens internes a une importance toute particulière pour le progrès de la vie intérieure et la pureté du cœur. Il s’agit, par exemple, de la mortification de l’imagination. Personne n’échappe à l’habitude du monologue intérieur dans lequel déborde parfois la fantaisie. Pourquoi ne pas le convertir en dialogue avec Dieu présent dans l’âme en état de grâce ? Pourquoi ne pas faire taire l’imagination quand elle rumine sans trêve tel événement désagréable, ou une petite injure (faite probablement sans mauvaise intention) ? Si l’on n’arrête pas ces pensées à temps, l’amour propre et l’orgueil peuvent présenter les événements sous des jours toujours plus sombres. C’est le meilleur moyen de perdre la paix intérieure et la présence de Dieu ! La mortification de la mémoire, elle, contribue à éviter les souvenirs inutiles qui nous font perdre du temps[18] et qui peuvent conduire à de graves tentations.
Quant à la mortification de l’intelligence, elle aide à être à ce que l’on fait, en évitant le papillonnage, l’instabilité ou le découragement " ; elle fortifie également l’humilité et la charité, en apprenant à renoncer à son propre jugement sur des sujets sans véritable importance. En définitive, la pénitence aide à se détacher des habitudes que l’on verrait d’un mauvais œil chez un autre homme de Dieu[20]. Décidons-nous donc à accompagner de près le Seigneur, en contemplant ces jours-ci sa très sainte Humanité dans les scènes du Chemin de Croix et en méditant sur l’amour avec lequel il parcourt ce chemin de douleur pour nous racheter et nous fortifier dans notre vocation baptismale à la plénitude de la vie chrétienne. Marie nous aidera « à vivre ces heures amères (...) pour que nous (...) puissions enfin vivre (...) dans la liberté et la gloire des enfants de Dieu [21] ».
[01] Mt 9, 14-15.
[02] Paul VI, Const. Paenitemini, 17-2-1966.
[03] Cf. Lev 16, 29-31.
[04] Cf. Juges 20, 26 ;Esther 4, 16.
[05] 1 Rois 21, 27.
[06] Judith 4, 9-13.
[07] Actes 13, 2.
[08] Ex 34, 28 ; Dan 9, 3.
[09] Mt 9, 15.
[10] Cf. Is 54, 5.
[11] Paul VI, Const. Paenitemini, 17-2-1966.
[12] Cf. Actes 13, 2et s.
[13] Cf. 2Cor 6, 5 ; 11, 27.
[14] Bienheureux Josémaria Escriva, Chemin, n. 224
[15] Idem, n. 556.
[16] Idem, Chemin de Croix, III.
[17] Idem, Sillon, n. 994.
[18] Cf. Idem, Chemin, n. 13.
[19] Cf. Idem, n. 815.
[20] Cf. Idem, n. 938.
[21] Idem, Chemin de Croix.