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12° DIMANCHE. ANNEE C

48. L’AMOUR ET LA CRAINTE DE DIEU

— L’amour de Dieu et la soumission devant sa sainteté infinie.

— La crainte filiale d’offenser Dieu.

— La sainte crainte de Dieu et la confession.

 

I. Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube, mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu [01], prie aujourd’hui la liturgie de la Messe. Pour nous approcher de plus en plus de notre Dieu et Seigneur nous pouvons nous appuyer sur deux fondements solides qui se complètent mutuellement : la confiance et la révérence respectueuse, la proximité et la soumission révérencielle, l’amour et la crainte. “ Ce sont les deux bras avec lesquels nous embrassons Dieu[02] ” dit saint Bernard. Devant Dieu le Père, plein de miséricorde et de bonté, plénitude du vrai bien, nous nous sentons attirés, et nous nous inclinons devant ce Dieu Très-Haut et majestueux, avec l’humilité de celui qui se sait moins que rien. C’est à lui que nous soumettons notre volonté et nous craignons ses justes châtiments. Dans la Messe d’aujourd’hui il y a aussi la prière suivante : “ Fais-nous vivre à tout moment, Seigneur, dans l’amour et le respect de ton saint nom, toi qui ne cesses jamais de guider ceux que tu enracines solidement dans ton amour.[03] ” Amour et sainte crainte filiale sont les deux ailes pour voler vers lui.

La sainte Écriture enseigne que la crainte de Dieu est le début de la sagesse [04], le fondement de toute vertu, car si tu ne t’attaches pas ardemment à la crainte de Dieu, ta maison sera bientôt renversée [05]. Le Christ lui-même enseigne à ses amis qu’ils ne doivent pas craindre ceux qui tuent la vie du corps, mais qui ne peuvent faire plus. Je vais vous indiquer qui vous devez craindre, dit-il à ses plus fidèles disciples, qui ont tout laissé pour le suivre, craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne. Oui, je vous le dis : celui-là, craignez-le [06]. Les Actes des Apôtres racontent comment l’Église primitive grandissait et se fortifiait et elle vivait dans la crainte de Dieu et croissait par l’assistance du Saint-Esprit [07].

N’oublions pas que l’amour de Dieu devient fort dans la mesure où nous sommes éloignés du péché mortel et luttons contre le péché véniel délibéré. Pour nous maintenir dans cette lutte contre tout ce qui offense le Seigneur, la crainte de Dieu est une aide puissante : crainte filiale d’un fils qui a peur de causer de la douleur et de la tristesse à son Père, car il connaît bien son Père, ce qu’est le péché et la distance infinie qui sépare le pécheur de Dieu. C’est pourquoi saint Augustin dit : “ Bienheureuse l’âme de qui craint Dieu, car elle est forte contre les tentations du diable : Bienheureux l’homme qui persévère dans la crainte (Prov 28, 14) à qui il a été donné d’avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu. Qui craint le Seigneur s’écarte du mauvais chemin et dirige ses pas sur le sentier de la vertu ; la crainte de Dieu rend l’homme prudent et vigilant pour ne pas pécher. Où il n’y a pas de crainte de Dieu règne la vie dissolue.[08] ”

L’amour de Dieu et la crainte filiale sont les deux aspects d’une même attitude, qui permet de cheminer avec sécurité : quand nous regardons la bonté infinie de Dieu, qui se fait proche de nous dans la Sainte Humanité de Jésus-Christ, nous sommes poussés à l’aimer de plus en plus. Quand nous contemplons la majesté et la justice de Dieu et notre propre petitesse, nous éveillons en nous la crainte d’attrister le Seigneur et de le perdre à cause de nos péchés personnels. C’est pourquoi, “ la crainte et l’amour doivent aller ensemble ; continuez de craindre, conseille le cardinal Newman; continuez d’aimer jusqu’au dernier jour de votre vie[09]

”. Après ce dernier instant il ne restera plus que l’amour : l’amour parfait chasse la crainte [10].

 

II. La sainte crainte de Dieu, garantie et soutien du vrai amour, aide à rompre définitivement le lien avec les péchés graves, pousse à mener une vie de pénitence pour les péchés commis et nous préserve des fautes délibérées. “ La crainte des châtiments que nous avons mérités pour nos péchés nous aide à prendre sur nous les efforts quotidiens, les renoncements et les luttes sans lesquels nous ne pouvons pas nous libérer du péché ni nous unir pleinement à Dieu. Nous avons toujours des motifs pour nous sentir transpercés de crainte de Dieu à la vue des nombreuses occasions de pécher, à la vue de notre faiblesse, de la force des coutumes et des mauvais penchants, de l’inclination de notre nature à se laisser aller par les attraits de la concupiscence et du monde, des nombreuses fautes, négligences et défauts que nous commettons chaque jour [11]. ” Comment ne pas craindre devant la faiblesse personnelle ? Comment ne pas avoir confiance devant l’immense bonté divine ?

La crainte filiale éloigne du penchant au péché, maintient l’âme en veille. Car le pire des maux qui peut arriver à l’homme est peut-être de rester indifférent après le péché commis, la légèreté et la superficialité qui conduisent à la perte même du sens du péché. Cette attitude, qui est un premier pas dans le retour au paganisme, est la conséquence de la perte de la sainte crainte de Dieu : on ridiculise ou on sous-estime l’importance de l’offense à Dieu, et on considère comme naturelles les plus grandes aberrations, parce que l’on a rompu la référence de la créature à son Créateur, dont elle dépend dans son être et dans son existence. Les déformations les plus graves de la conscience, et, par conséquent, de l’orientation essentielle de l’homme, proviennent fréquemment du fait d’avoir perdu le respect sacré envers celui qui a créé toutes les choses du néant.

La crainte filiale ne peut pas être séparée de l’amour, car ils sont toujours unis. Celui dont l’âme n’est pas habitée par la crainte filiale, ce désir de plaire à Dieu et de ne pas l’attrister, court le danger de négliger la lutte ascétique, de tomber dans une fausse confiance en la bonté de Dieu. Au contraire, qui ne connaît que la crainte se ferme à l’amour miséricordieux et grand de Dieu notre Père, à la simplicité, à l’abandon, attitudes indispensables pour l’âme qui aspire à la sainteté.

Au début la crainte de Dieu est un amour imparfait car elle naît de la crainte du châtiment ; mais cette crainte peut et doit être élevée à une attitude filiale par laquelle l’on contemple avant tout la grandeur de Dieu, sa majesté infinie et notre condition de créatures. “ Timor Domini sanctus — Sainte est la crainte de Dieu. — Crainte qui est vénération du fils pour son Père, jamais crainte servile parce que Dieu ton Père n’est pas un tyran.[12] ” Elle se transforme en crainte du fils qui aime sincèrement son père, et son amour lui donne des forces pour éviter tout ce qui peut lui causer douleur ou séparation.

 

III. Au moment de s’approcher du sacrement de la Pénitence, la considération de la sainte crainte de Dieu nous aidera beaucoup. Bien que pour la réception du sacrement l’attrition soit suffisante (la douleur surnaturelle mais imparfaite, qui naît de la considération de la laideur du péché ou de la crainte du châtiment), nous recevrons beaucoup de grâces si nous poussons notre âme à avoir un sentiment de crainte filiale d’avoir offensé Dieu Tout-puissant, qui nous aime et qui est notre Père. Cette attitude filiale permettra plus facilement d’avoir la contrition parfaite, un repentir par amour, une douleur d’amour. La confession se transforme alors en une source d’immenses grâces, un lieu où l’amour devient chaque fois plus fort[13].

La sainte crainte de Dieu est un des sept dons du Saint-Esprit. La vie intérieure grandit en délicatesse et profondeur lorsqu’on considère souvent les fondements de ce don : la sainteté de Dieu et notre propre misère, nos défaillances quotidiennes, la totale dépendance de la créature envers son Créateur, l’importance d’un seul péché véniel face à la sainteté divine, l’ingratitude manifestée par le manque de générosité face aux exigences de la vocation...[14]. Et surtout si nous nous habituons à penser souvent à la Passion de Notre Seigneur, nous comprendrons mieux le mystère du péché. Nous y apprendrons à aimer, et à lutter contre les fautes vénielles. La contemplation de la douleur du Christ qui a souffert pour nos péchés, pour ceux de chacun en particulier, fortifie aussi la contrition et l’espérance de ne plus offenser Dieu.

L’amour et la sainte crainte de Dieu donnent à la vie du chrétien une force particulière : rien ne peut l’effrayer, car rien ne le sépare de son Dieu[15]. L’âme se réaffirme dans la vertu de l’espérance, en gardant un amour éveillé — Cor meum vigilat — contre l’attrait de la tentation.

Sainte Marie, Refuge des pécheurs, aide-nous à bien comprendre ce que nous perdons chaque fois que nous nous écartons du chemin qui conduit à ton Fils Jésus, même si, grâce à Dieu, ce n’est qu’à cause de fautes légères.

 

NOTES

[01] Psaume responsorial de la Messe. PS 62, 2.

[02] SAINT BERNARD, Sur la considération, 5, 15.

[03] Collecte de la Messe.

[04] PS 110, 10.

[05] Si 27, 3.

[06] Lc 12, 5.

[07] Ac 9, 31. -8. SAINT AUGUSTIN, Sermon sur l’humilité et la crainte de Dieu.

[09] CARD. J. H. NEWMAN, Sermon 24.

[10] 1 Jn 4, 18.

[11] B. BAUR, La confession fréquente.

[12] SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 435.

[13] Cf. JEAN-PAUL II, Exhor. Apost. Reconciliatio et Poenitentia, 2 décembre 1984, 31, III.

[14] Cf. B BAUR, o. c.

[15] Cf. Rom 8, 35-39.



12° SEMAINE. LUNDI

49. LA PAILLE DANS L’ŒIL DU PROCHAIN

— L’orgueil augmente les fautes du prochain et excuse les nôtres.

— Accepter les personnes telles qu’elles sont, avec leurs défauts.

— La critique constructive.

 

I. Un jour le Seigneur dit à ceux qui l’écoutaient : Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Comment vas-tu dire à ton frère : laisse-moi retirer la paille de ton œil, alors qu’il y a une poutre dans ton œil à toi ? Esprit faux ! Enlève d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère[01]. Voilà une des premières manifestations d’humilité :

éviter le jugement négatif et souvent injuste envers les autres, car à cause de l’orgueil personnel, les fautes les plus légères des autres sont augmentées, tandis que nous diminuons l’importance de nos plus grands défauts et nous cherchons à les justifier. Pire encore, l’orgueil tend à projeter sur les autres ce qui, en réalité, n’est que des imperfections et des fautes personnelles. C’est pourquoi saint Augustin conseillait sagement : “ Efforcez-vous d’acquérir les vertus qui selon vous manquent à vos frères, et vous ne verrez plus leurs défauts, parce que vous ne les aurez plus vous-mêmes.[02] ”

L’humilité, au contraire, exerce une influence positive sur les vertus qui rendent agréable la vie en commun.

Seule la personne humble est en condition de pardonner, de comprendre et d’aider les autres ; elle connaît ses misères et combien elle a besoin de la miséricorde de Dieu. C’est pourquoi lorsqu’elle doit juger son prochain elle le traite avec compréhension. D’autre part, notre vision des actions d’autrui est toujours très limitée, car seul Dieu pénètre dans les intentions les plus intimes, lit dans les cœurs et connaît la valeur de toutes les circonstances qui accompagnent l’action.

Nous devons tous apprendre à excuser les défauts, même évidents et indéniables, de ceux qui nous entourent, sans jamais nous séparer d’eux et sans cesser de les apprécier à cause de leurs fautes ou de leurs incorrections. Contemplons l’exemple du Seigneur qui, “ ne pouvant absolument pas excuser le péché de ceux qui l’avaient mis sur la croix, essaie cependant de diminuer sa malice, en alléguant leur ignorance. Lorsque nous ne pouvons pas excuser le péché, jugeons-le au moins digne de compassion, l’attribuant à la cause la plus tolérante qui puisse s’appliquer à lui, comme l’est l’ignorance ou la faiblesse.[03] ”

Si dans notre lutte nous nous efforçons toujours de voir les qualités du prochain, nous découvrirons que les déficiences de son caractère, les fautes dans son comportement sont d’ordinaire peu importantes par rapport aux vertus qu’il possède. L’effort pour maintenir cette attitude positive et juste envers les personnes que nous fréquentons habituellement, est aussi une aide pour s’approcher davantage du Seigneur, car cela se traduit dans l’exercice de la mortification intérieure, de la charité et de l’humilité. “ Essayons toujours, conseillait sainte Thérèse d’Avila, de regarder les vertus et les bonnes choses que nous pouvons voir dans les autres, et de cacher leurs défauts avec nos grands péchés. C’est une manière d’agir grâce à laquelle, même si on ne le fait pas à la perfection, on en vient à gagner une grande vertu, qui est de considérer tout le monde meilleur que nous ; on commence par là à gagner la faveur de Dieu.[04] ”

Tâchons donc d’adopter une attitude constructive devant les déficiences et même les péchés extérieurs (médisances, paresse...) : tout d’abord prier et réparer pour eux, vivre la patience et la force, les aimer davantage, parce qu’ils en ont plus besoin, et si possible les aider loyalement grâce à la correction fraternelle.

 

II. Le Seigneur ne cessa pas d’apprécier les apôtres parce qu’ils avaient des défauts bien évidents et clairement reflétés dans les Évangiles : au début ils agissent par envie, ils ont des sentiments de colère, ils ambitionnent les premières places... Le Maître profite de ces occasions pour les corriger avec délicatesse, mais il est patient et ne cesse pas de les aimer. Il a appris à ceux qui allaient être chargés de transmettre sa doctrine, quelque chose de vital : la pratique de la charité dans les faits. Aimer les autres, avec leurs défauts, ce n’est qu’accomplir la loi du Christ, car toute la Loi tient pleinement en cette seule parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même [05]. Jésus ne dit pas de n’aimer que ceux qui n’ont pas de défauts ou qui ont certaines vertus. Le Seigneur demande d’aimer tout d’abord celui que Dieu a placé à nos côtés pour des raisons de parenté, de travail, d’amitié, de voisinage..., parce que la charité est une vertu ordonnée.. . Elle prendra des accents et des notes particulières selon les liens qui unissent les personnes, mais notre attitude doit être toujours ouverte, amicale, avec le désir d’aider tout le monde. Il ne s’agit pas de vivre cette vertu avec des personnes idéales, mais avec ceux que nous fréquentons habituellement ou que nous rencontrons par hasard dans la rue, ou même dans les transports publics surchargés. Nous rencontrerons tous, dans le foyer, au bureau ou ailleurs, des personnes qui ont vraiment un mauvais caractère ou qui sont malades ou fatiguées, ou égoïstes ou envieuses... et il s’agit pour nous d’apprécier et d’aider ces personnes bien précises et réelles.

La réponse chrétienne face aux fautes du prochain est de comprendre, prier et, lorsque c’est opportun, d’aider par  la correction fraternelle, puisque le Seigneur lui-même l’a recommandée [06] et elle est pratiquée dans l’Église depuis toujours.

Cette aide fraternelle est le fruit de la charité lorsqu’elle est faite humblement, sans blesser, seul à seul, d’une manière aimable et positive, en faisant comprendre à l’ami, au collègue... que son attitude nuit à son âme, à son travail, à la vie en commun, à son prestige. Le précepte évangélique dépasse le plan humain des conventions sociales et même de l’amitié qui ne se fonde que sur des critères humains. C’est une preuve de loyauté humaine, qui évite la moindre médisance. Nous comportons-nous ainsi ? Pratiquons-nous la correction fraternelle qui trouve son origine dans l’enseignement du Christ lui-même ?

 

III. Si nous prenons comme norme habituelle de conduite de ne pas porter notre attention sur la paille dans l’œil du prochain, il sera plus facile de ne jamais dire du mal de personne. S’il arrive que nous ayons l’obligation de juger une conduite déterminée, la manière d’agir de quelqu’un, nous le ferons en présence du Seigneur, dans la prière, avec droiture et en accordant de l’importance aux normes élémentaires de prudence et de justice. “ Je ne me lasserai pas d’insister auprès de vous, disait souvent saint Josémaria Escriva, sur le fait que celui qui a l’obligation de juger doit écouter les deux parties, les deux sons de cloche. Est-ce que par hasard notre loi condamne quelqu’un sans l’avoir d’abord écouté et avoir examiné sa manière d’agir ? rappelait Nicodème, cet homme droit et noble, loyal, aux prêtres et pharisiens qui cherchaient à perdre Jésus. [07] ”

Si nous devons faire une critique, qu’elle soit constructive, opportune, sans jamais mettre en cause ni la personne ni ses intentions, que nous ne connaissons que partiellement. La critique chrétienne est profondément humaine, elle ne blesse pas et conserve même l’amitié des adversaires, parce qu’elle est pleine de respect et de compréhension. L’honnête homme ne juge pas ce qu’il ne connaît pas, et lorsqu’il doit émettre un jugement il sait prendre en compte le temps, le lieu et les circonstances, car autrement son jugement pourrait se transformer en diffamation. Non seulement la charité mais aussi l’honnêteté, empêchent de transformer en jugement définitif ce qui n’est qu’une impression, ou de propager comme si c’était vrai le on dit ou la simple nouvelle non confirmée (et qui peut-être ne se confirmera jamais) qui nuit à la réputation d’une personne ou d’une institution.

Si la charité nous empêche de ne voir les défauts des autres que dans un contexte de vertus et de qualités positives, l’humilité nous fait découvrir nos erreurs et nos défauts, qui nous pousseront, sans pessimisme, à demander pardon au Seigneur, à comprendre que les autres en aient eux aussi quelques-uns, et à lutter pour nous améliorer. Pour cela, apprenons nous aussi à recevoir et à accepter la critique positive des personnes qui nous apprécient. “ Un signe certain de grandeur spirituelle, c’est de savoir se laisser dire les choses : les recevoir avec joie et reconnaissance. [08] ” C’est le propre de personnes orgueilleuses de ne pas tolérer la moindre indication. Elles ont toujours une excuse ou une réaction contre celui qui, poussé par la charité et l’amitié, veut les aider à surmonter un défaut ou à éviter une mauvaise conduite. Plaise à Dieu que nous puissions compter sur des personnes qui nous disent, avec opportunité et affection, ce que nous avons mal fait et ce que nous pouvons mieux faire.

La Vierge sainte Marie sut toujours dire la parole appropriée ; elle ne médit jamais et souvent garda le silence.

 

NOTES

[01] Mt 7, 3-5.

[02] SAINT AUGUSTIN, Commentaires sur les psaumes, 30, 2, 7.

[03] SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, III, 28.

[04] SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie, 13, 6.

[05] Gai 5, 14.

[06] Mt 18, 15-17.

[07] SAINT J. ESCRIVA, Lettre, 29 septembre 1957.

[08] S. CANALS, Dieu est parmi nous.



12° SEMAINE. MARDI

50. LA PORTE ÉTROITE

— Le chemin qui conduit au Ciel est étroit.

— La mortification est nécessaire pour lutter contre l’embourgeoisement.

— Quelques exemples de tempérance.

 

I. En chemin vers Jérusalem, quelqu’un demanda au Seigneur : Seigneur, est-ce que ceux qui seront sauvés seront peu nombreux ? [01] Jésus ne répondit pas directement, mais lui dit : Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. Dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui saint Matthieu nous fait connaître cette exclamation du Seigneur : Elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent [02].

La vie est comme un chemin qui se termine en Dieu, un chemin plutôt court. La seule chose importante, c’est qu’en arrivant au bout, on nous ouvre la porte et que nous puissions entrer : “ nous marchons vers la consommation de l’histoire humaine... C’est le Seigneur lui-même qui le dit : Voici que je viens bientôt et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres... (Ap 22, 12-13)[03]”

Il y a deux chemins, deux attitudes dans la vie : chercher ce qui est plus commode et plaisant, régaler le corps et fuir le sacrifice et la pénitence ; ou bien chercher la volonté de Dieu, même si cela coûte, maîtriser les sens et y assujettir le corps. C’est-à-dire vivre comme des pèlerins qui voyagent avec juste le nécessaire et se préoccupent peu des choses matérielles, ou rester enchaînés par la facilité, le plaisir ou les biens temporels, qui ne sont plus de simples moyens mais deviennent le but de la vie.

Un chemin conduit au ciel ; l’autre à la perdition, et ils sont nombreux ceux qui s’y engagent. Et nous, quel chemin avons-nous pris ? Où allons-nous ? Nous dirigeons-nous tout droit au Ciel, même si les défaites et les faiblesses ne manquent pas ? Marchons-nous sur le chemin étroit ? Vivons-nous habituellement la tempérance et la mortification, de petits sacrifices (petits mais réels) ? Où allons-nous ? Quel est vraiment le but de nos actes ?

“ Si nous regardons bien les choses, non pas comme une théorie mais en relation avec la vie, il sera peut-être possible de mieux comprendre. Si un étudiant veut être médecin il ne s’inscrit pas à la faculté de philosophie... En réalité, si un étudiant s’inscrit en philosophie il démontre que ce qu’il veut vraiment c’est être philosophe, non pas médecin, quoi qu’il en dise (...). Il en est ainsi parce que, lorsque l’on veut quelque chose, on choisit les moyens appropriés (...). Si quelqu’un veut aller chez lui et choisit délibérément le chemin qui conduit à la maison de son ennemi, ce qu’il veut sans doute c’est aller là où, selon lui, il ne veut pas.[04] ” S’il disait que la raison pour laquelle il a choisi ce chemin c’est parce qu’il est plus commode, cela voudrait dire que pour lui l’important c’est le chemin, et non pas le but où il le conduit. Beaucoup vivent en poursuivant des buts immédiats, sans orienter leur vie vers la fin dernière, Dieu, qui doit tout déterminer. Mais n’oublions pas que, pour y arriver, “ tout comme on taille une pierre ou du bois, chaque jour un peu plus et dans un esprit de pénitence, il faut limer des aspérités, en éliminant les défauts de notre vie personnelle, grâce à de petites mortifications (.. .)[05] ”.

 

II. L’homme, même s’il possède peu de biens matériels, a tendance à aller sur le sentier large, sur le chemin commode. Il préfère la grande porte qui ne conduit pas au Ciel, et il se jette sur les choses sans règle ni tempérance.

Le sentier que le Seigneur nous demande de suivre est un sentier joyeux, mais c’est, en même temps, un sentier de croix et de sacrifice, de tempérance et de mortification. Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive[06]. Si le grain de blé jeté en terre ne meurt pas, il ne donne rien ; mais s’il meurt, il donne du blé en abondance[07].

La tempérance en cette vie est nécessaire pour pouvoir entrer dans l’autre. À nous chrétiens, on demande d’être détachés des biens que nous avons et utilisons, d’éviter la sollicitude démesurée, de nous passer du superflu et de vivre la mortification qui garantit la droiture d’intention. Un chrétien ne peut pas être comme ces hommes qui “ apparaissent comme dominés par l’économique : presque toute leur existence personnelle et sociale est imbue d’un certain économisme [08] ”. Les moyens matériels sont le but de leur vie ; ils pensent que leur bonheur se trouve en eux et ils font l’impossible pour les acquérir, ils oublient facilement que leur vie est un chemin vers Dieu, et seulement cela : un chemin vers Dieu. Tenez-vous sur vos gardes, nous prévient le Seigneur, que vos cœurs ne s’alourdissent pas dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis matériels[09]. Que vos reins restent ceints et vos lampes allumées ! Et vous-mêmes, soyez semblables à des gens qui attendent leur maître à son retour des noces [10].

Sur le large sentier de la facilité, du confort et du manque de mortification, les grâces que Dieu donne restent desséchées et sans fruit. C’est la semence tombée parmi les épines : ce sont ceux qui sont étouffés sous le poids des soucis, des richesses et des plaisir s de la vie, et n’arrivent pas à maturité». La sobriété, au contraire, rend faciles les rapports avec Dieu, car “ avec le corps lourd et rassasié de nourriture, l’âme est très mal préparée pour voler bien haut[12]

”.

Nous nous dirigeons vers Dieu, et la seule chose vraiment importante, c’est de ne pas se tromper de chemin. Sommes-nous sur le bon chemin, celui du sacrifice et de la pénitence, celui de la joie et du don de soi aux autres ? Luttons-nous, avec des œuvres, contre le désir de facilité qui nous guette continuellement ?

 

III. Au milieu d’un environnement souvent matérialiste, la tempérance est d’une grande efficacité apostolique. Elle est un des exemples les plus attirants de la vie chrétienne. Où que nous nous trouvions nous pouvons toujours nous efforcer de montrer cet exemple avec simplicité. La vie exemplaire d’un chrétien a été souvent le début d’une vraie rencontre avec le Seigneur.

Une vie sobre est une vie de mortification et joyeuse. Une mortification que l’on peut trouver dans les petites choses qui maintiennent le corps assujetti à la raison et qui disposent l’âme à mieux comprendre les choses de Dieu. Ainsi par exemple la mortification intérieure mène au contrôle de l’imagination et de la mémoire, en éloignant les pensées ou les souvenirs inutiles ou inconvenants ; elle se manifeste aussi dans la mortification de la langue : en évitant les conversations inutiles et frivoles, les médisances...

Pour marcher sur le sentier étroit de la tempérance on peut aussi pratiquer la mortification des sens extérieurs, de la vue, de l’ouïe, du goût, etc. “ Il faut donner au corps un peu moins que le strict nécessaire. Sinon, il trahit. [13] ” Un peu moins que le strict nécessaire en facilité, en caprices... Ne cherchons pas la mortification dans des choses compliquées, mais dans la vie de tous les jours : “ dans le travail intense, constant et ordonné ; en sachant que le meilleur esprit de sacrifice est la persévérance pour achever avec perfection la tâche commencée ; dans la ponctualité, en remplissant la journée de minutes héroïques ; dans le soin des choses que nous avons et utilisons ; dans le désir de service qui nous fait accomplir avec exactitude les plus petits devoirs ; et dans les détails de charité, pour rendre aimable à tous le chemin de sainteté dans le monde : un sourire peut être, parfois, la meilleure preuve de notre esprit de pénitence... [14] ”

Le sentier étroit concerne toutes les activités du chrétien, les commodités du foyer, l’utilisation des instruments de travail, la façon de se reposer ou de se divertir... Pour se reposer, par exemple, il n’est pas nécessaire de faire de grands frais, ni de consacrer trop de temps au sport au détriment d’autres occupations, ni de faire un usage immodéré de la télévision ou des autres outils de confort qu’offre la technique.

Le chemin étroit est sûr et aimable, austère et sacrifié, mais c’est là que l’on trouve la joie, parce que la “ Croix n’est plus un gibet ; c’est le trône d’où le Christ règne. Et près de lui, se trouve sa Mère, qui est aussi notre Mère. La Sainte Vierge t’obtiendra le courage dont tu as besoin pour marcher d’un pas décidé sur les traces de son fils.[15] ”

 

NOTES

[01] Lc 13, 23.

[02] Mt 7, 14.

[03] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 45.

[04] F. SUAREZ, La porte étroite.

[05] Cf. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n. 403.

[06] Lc 9, 23.

[07] Jn 12, 24.

[08] CONCILE VATICAN II, loc. cit., 63.

[09] Lc 21, 34.

[10] Lc 12, 35.

[11] Lc 8, 14.

[12] SAINT PIERRE D’ALCANTARA, Traité sur la prière et la méditation, II, 3.

[13] SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 196.

[14] IDEM, Lettre, 24 mars 1930.

[15] IDEM, Amis de Dieu, 141.


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