9° DIMANCHE. ANNEE C
21. L’AFFECTION ENVERS LES SAINTS
— Les saint sont des intercesseurs devant Dieu.
— Le dies natalis commémore l’entrée des saints dans la gloire de Dieu.
— La vénération et l’estime envers les reliques ou les images.
I. L’Évangile de la Messe[01] parle d’un centurion, qui est resté pour nous un modèle de foi, d’humilité et de confiance dans le Seigneur. La liturgie de la Messe emprunte même ses paroles : Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit... Jésus, admiratif devant l’attitude de cet homme et, après lui avoir accordé la faveur demandée — la guérison d’un de ses serviteurs — se tourna vers la foule qui le suivait et dit : Je vous le dis, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi !
La prière du centurion est exemplaire. Il envoie d’abord quelques notables juifs intercéder pour lui. Et ceux-ci, arrivés près de Jésus, le suppliaient : il mérite que tu lui accordes cette guérison. Il aime notre nation : c’est lui qui nous a construit la synagogue. Puis, lorsque le Seigneur se trouve près de chez lui, il lui envoie de nouveau des amis : Seigneur, ne te dérange pas davantage (...) mais dis un mot et mon serviteur sera guéri. Jésus avait déjà écouté avec plaisir les Juifs qui parlaient en faveur de ce gentil : il mérite que tu lui accordes cela...
L’Écriture rapporte d’innombrables exemples d’intercession efficace. Lorsque Yahvé avait décidé de détruire les villes de Sodome et Gomorrhe, Abraham le pria ainsi : Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville, et tu les feras périr ? Ne pardonneras-tu pas plutôt à la contrée en faveur des cinquante justes de la ville ?... Et Yahvé dit : Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonne à toute la contrée à cause d’eux. Mais comme il n’y avait pas cinquante justes, Abraham diminue le chiffre : Peut-être que des cinquante justes il en manquera cinq ; pour cinq hommes détruiras-tu toute la ville ? Et s’il n’y en avait que quarante ? ... trente ? ... vingt? ... dix[02]? .... Le Seigneur écoute toujours la prière d’Abraham parce qu’il était bon[03].
Les saints qui jouissent déjà du bonheur éternel sont par excellence les amis de Dieu car ils l’ont aimé en toutes choses et l’ont servi avec une fidélité héroïque. Ils sont donc de puissants alliés et de véritables intercesseurs. Ils sont attentifs à nos prières et les présentent au Seigneur, qui les écoute toujours, vaincu par l’amour qu’ils lui ont témoigné. Dieu les honore et les glorifie à travers les miracles qu’ils font et 1 es grâces qu’ils obtiennent pour les besoins matériels et spirituels des hommes, “ car dans cette vie ils ont mérité devant Dieu que leurs prières soient écoutées après leur mort[04] ”.
La dévotion envers les saints fait partie de la foi catholique, depuis les débuts de l’Église. Le Concile Vatican II rappelle qu’“ il convient au plus haut point que nous aimions ces amis et cohéritiers de Jésus-Christ, qui sont aussi nos frères et d’éminents bienfaiteurs, et que pour eux nous rendions à Dieu de dignes actions de grâces, que nous leur adressions des supplications et recourions à leurs prières et à leur aide puissante pour obtenir de Dieu des grâces par son Fils Jésus-Christ, qui seul est notre Rédempteur et Sauveur.[05] ” Nous avons des amis au Ciel ; ayons recours aujourd’hui, et tous les jours, à leur intercession. Ils nous prêteront de grands services pour réaliser nos occupations, pour vaincre dans l’effort, pour être plus généreux dans l’apostolat...
II. Les premiers chrétiens ont eu une affection toute particulière envers la très sainte Vierge Marie, Mère de Dieu et notre Mère, envers les anges gardiens, les apôtres et les martyrs. Déjà les actes du martyre de saint Polycarpe, qui fut disciple de l’apôtre saint Jean, affirment que les chrétiens enterrèrent pieusement ses restes mortels pour célébrer chaque année en ce lieu l’anniversaire du jour de son martyre ; saint Cyprien, lui, recommande au clergé de Carthage de prendre note du jour où meurent les martyrs pour en célébrer l’anniversaire. Ces commémorations avaient lieu près de la tombe. Chaque église faisait mémoire de ses martyrs, et la compilation de ces listes donnèrent lieu aux premiers calendriers de saints. On se disputait fréquemment le privilège d’être enterré près d’un martyr. Leurs sépulcres constituaient une gloire locale, ils étaient un symbole de protection où l’on obtenait de nombreuses grâces ; ils deviennent rapidement des centres de pèlerinage. Ensuite, lorsque le martyre devint moins fréquent, on traita avec la même vénération “ ceux qui imitèrent plus intensément la virginité et la pauvreté du Christ et, finalement, tous ceux à la pieuse dévotion et imitation desquels les fidèles se confiaient, à cause de leur éminent exercice des vertus et des charismes divins[06]”. Ils sont le trésor de l’Église, le secours des chrétiens dans la lutte quotidienne, dans le travail, dans l’effort pour s’améliorer et pour approcher les âmes du Christ.
Les saints intercèdent pour nous dans le Ciel, ils nous obtiennent des grâces et des faveurs, car, dit saint Jérôme, si sur terre alors qu’ils “ avaient des motifs pour s’occuper d’eux-mêmes, ils priaient déjà pour les autres, combien plus le feront-ils, après la couronne, la victoire et le triomphe ![08] ” Mais nous ne pouvons pas nous contenter de les invoquer comme intercesseurs en notre faveur : l’Église insiste pour que nous leur donnions un culte en reconnaissance de leur sainteté, en tant que membres préférés du Corps Mystique du Christ, possédant pour toujours le bonheur éternel. En eux nous louons Dieu, car “ nous honorons les serviteurs, pour que l’honneur de ceux-ci surabonde en faveur du Seigneur ” ; en effet, les rapports avec les bienheureux “ ne diminuent en rien le culte d’adoration rendu à Dieu le Père par le Christ dans l’Esprit, mais au contraire l’enrichissent davantage[09] ”.
En plus du culte extérieur, nous pouvons aussi leur parler dans l’intimité de notre cœur, avec confiance, presque à l’oreille, comme à un ami qui nous aide toujours, et plus encore si nous sommes en difficulté. Souvent nous pouvons avoir recours au saint ou au martyr que l’Église célèbre ce jour-là, et dont la festivité coïncide fréquemment avec le jour de sa mort (dies natalis), jour où ils ont entendu ces paroles du Seigneur : Viens, béni de mon Père... [10], regarde ce que j’ai préparé pour toi. C’est l’anniversaire du jour où pour la première fois ils ont contemplé la gloire ineffable de Dieu, qu’ils ne perdront plus jamais. La dévotion aux saints que nous considérons plus proches de notre vie, pour une raison ou pour une autre, est de grand profit spirituel. Nous faisons alors l’expérience que “ la fraternité entre nous et les saints nous unit au Christ, Source et Tête, qui dispense toute grâce et la vie du Peuple même de Dieu[11] ”.
III. Avoir en grande estime et vénérer les corps des saints et les objets qu’ils ont utilisés sur terre est une riche manifestation de piété. Ce sont de précieux souvenirs que nous gardons avec estime, comme nous le faisons avec les objets ayant appartenu aux personnes très proches et chéries. Les premiers chrétiens conservaient les reliques des martyrs comme des trésors inestimables [12]. “ Nous devons, en leur mémoire, vénérer dignement tout ce qu’ils nous ont laissé, et surtout leurs corps, qui furent temples et instruments du Saint-Esprit, qui habitait et agissait en eux, et qui seront configurés avec le Corps du Christ, après leur glorieuse résurrection. C’est pourquoi Dieu lui-même honore ces reliques de façon convenable, en faisant des miracles par elles.[13] ”
Nous honorons aussi leurs images, car en elles nous vénérons les saints qu’elles représentent, et elles nous aident à les avoir présents à l’esprit, à les aimer et à les imiter. Le Seigneur a parfois glorifié ces images, comme les reliques, par le moyen de miracles. Il a concédé parfois des faveurs et des grâces à ceux qui les vénèrent pieusement. Sainte Thérèse d’Avila raconte qu’elle était “ très amie des images ”. “ Malheureux ceux qui par leur faute perdent ce bien ! ”, disait-elle, pensant sans doute à ceux qui, influencés par des doctrines d’origine protestante, attaquaient le culte des images.
Notre Mère sainte Marie tient évidemment une place particulière parmi les saints. Elle est Médiatrice de toutes les grâces, en elle “ les anges trouvent la joie, les justes la grâce et les pécheurs le pardon pour toujours[14] ”. Elle nous protège toujours, nous aide à tout moment. Elle n’a jamais négligé de présenter à son Fils une seule de nos suppliques. Ses images sont un rappel continuel pour être fidèles dans notre tâche quotidienne.
Près de la Vierge Marie nous terminons notre prière en invoquant le Seigneur avec les mots de la liturgie : Dieu tout-puissant, toi qui as voulu nous donner une preuve suprême de ton amour dans la glorification de tes saints ; concède-nous maintenant que leur intercession nous aide et leur exemple nous pousse à imiter fidèlement ton Fils Jésus-Christ[15].
NOTES
[01] Lc 7, 1-10.
[02] Cf. Oen 18, 24-32.
[03] Cf. Jdt 8, 22.
[04] SAINT THOMAS, Summa Theologiae, Sup. q. 72, a. 3, ad 4.
[05] CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 50.
[06] JEAN-PAUL II, Const. Apost. Divinus perfectionis magister, 25 janvier 1983.
[07] SAINT JÉRÔME, Contra Vigilantium, I, 6.
[08] IDEM, Lettre, 109.
[09] CONCILE VATICAN II, loc. cit., 51.
[10] Cf. Mt 25, 34.
[11] CONCILE VATICAN II, foc. cit., 50.
[12] Martyre de saint Ignace, 6, 5.
[13] SAINT THOMAS, o. c., III, q. 25, a. 6. – 14. SAINT BERNARD, Sermon au jour de Pentecôte, 2.
[15] LITURGIE DES HEURES, Commun des saints hommes. Prière pour plusieurs saints.
9° SEMAINE. LUNDI
22. LA PIERRE ANGULAIRE
— Jésus-Christ est la pierre angulaire, la seule fondation inébranlable.
— La foi donne la lumière pour connaître la vraie réalité de choses et des événements.
— L’échelle de valeurs chrétienne.
I. Dans la parabole des vignerons homicides[01], Jésus résume l’histoire du salut. Il compare Israël à une vigne choisie, clôturée, pourvue d’un pressoir et protégée par une tour de garde. L’histoire d’Israël est l’histoire de l’amour inlassable de Dieu qui renouvelle sans cesse les soins nécessaires à sa vigne[02]. Les vignerons de la parabole sont les chefs du peuple d’Israël ; le propriétaire est Dieu, et la vigne Israël, le Peuple de Dieu.
Le propriétaire envoie à plusieurs reprises ses serviteurs recevoir les fruits de la vigne, mais ils ne reçoivent que de mauvais traitements, tout comme les prophètes. Finalement il envoie son Fils bien-aimé, s’attendant à plus de respect. La parabole distingue clairement entre Jésus, le Fils, et les prophètes, qui n’étaient que les serviteurs ; elle indique également la transcendance et l’unicité de la filiation de Jésus-Christ, affirmant ainsi sa divinité. Mais les vignerons le tuent et le jettent hors de la vigne, référence explicite à la crucifixion de Jésus hon des murs de Jérusalem. Le Seigneur, qui fait ainsi allusion à sa propre vie, a dû parler avec émotion, voyant que ses interlocuteurs le rejetaient alors qu’il venait leur apporter le salut. Ils ne veulent pas de Jésus : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire [03].
Les dirigeants d’Israël comprirent clairement le sens messianique de cette parabole et que c’était pour eux qu’il l’avait dite. Ils essayèrent alors de l’arrêter, mais la crainte du peuple les arrêta.
Devant le Sanhédrin, après l’accomplissement de la prédiction, saint Pierre rappelle les paroles de Jésus : sachez-le bien, vous tous et tout le peuple d’Israël : c’est au nom de Jésus-Christ de Nazareth que vous avez crucifié... C’est lui la pierre rejetée par vous, les bâtisseurs, qui est devenue la pierre angulaire[04]. Jésus-Christ est la clef de voûte de l’Église : si on la retire, tout s’écroule.
La pierre angulaire soutient toute la construction, toute la vie : les affaires, les intérêts, l’amour, le temps... ; dans la vie du chrétien, rien ne devrait rester en dehors des exigences de la foi. Il n’est pas possible d’être des disciples du Christ pendant quelques heures (lorsque nous assistons à une cérémonie religieuse...), ou quelques jours... L’unité de vie du chrétien fait en sorte que toutes les activités soient marquées par le fait d’être disciple de Jésus : suivre le Christ transforme le noyau le plus intime de la personnalité. L’amour des amoureux n’imprègne-t-il pas profondément tous les événements de leurs journées, aussi insignifiants soient-ils ? Qu’ils se promènent dans la rue, travaillent, seuls ou avec d’autres..., oublient-ils leur amour quand l’autre n’est pas là ? De même lorsque l’on aime le Christ, d’autant qu’être chrétien est la caractéristique la plus importante de l’existence.
Jésus-Christ n’est-il pas le centre de notre être et de notre vie ? “ Imaginons un architecte, écrit Cassien, qui désirerait construire la voûte d’une abside. Il doit tracer toute la circonférence en partant d’un point clef : le centre. En se guidant par cette norme infaillible, il doit calculer ensuite la circonférence exacte et le dessin de la structure (...). C’est ainsi qu’un seul point devient la clef fondamentale d’une construction imposante.[05] ” Le Seigneur est le centre de référence de nos pensées, de nos paroles et de nos actions, puisque c’est avec lui que nous voulons construire notre existence.
II. La référence au Christ détermine la nature même de la pensée et de la vie de ses disciples. C’est pourquoi il serait incohérent de laisser de côté sa condition de chrétien au moment de juger une œuvre d’art ou un programme politique, une affaire, le programme des vacances... Tout en respectant l’autonomie et les lois propres à chaque matière ainsi que la très large liberté dans tout ce qui est discutable — tout ce qui ne relève pas de la foi ou de la morale catholiques — le disciple de Jésus ne s’arrête pas à considérer un seul aspect des choses — économique, artistique, cinématographique... — oubliant que la référence ultime de toute créature est Dieu lui-même. Une œuvre, même extraordinaire du point de vue technique ou artistique, mais qui se ferait l’écho d’une idéologie opposée à Dieu, à son Église, ou à la personne humaine, serait en définitive d’autant plus perverse que le génie humain aurait servi à une fin déplacée.
Avant de réaliser une affaire ou d’accepter un travail, un chrétien ne regarde pas seulement la rentabilité, mais aussi l’aspect moralement licite, le préjudice éventuel à d’autres, le caractère de service à la société... En effet, la rentabilité ne peut rendre moralement licite ce qui ne l’est pas et un chrétien ne peut renverser l’échelle des valeurs ; une opération immorale mais financièrement fructueuse est toujours une mauvaise affaire.
De nobles parures peuvent recouvrir l’erreur, que ce soit sous le couvert de l’art, de la science, de la liberté... Mais la force de la foi est plus grande : elle est la puissante lumière qui dévoile, le cas échéant, le mal qui se cache sous l’apparence de beauté d’une œuvre artistique... Seigneur, aide-moi à vivre avec cohérence ma vocation chrétienne ; que ma foi ne se réduise pas à une liste d’interdits — “ je ne peux pas faire ”, “ je ne peux pas aller ”... — mais une lumière qui éclaire la vraie réalité des choses et des événements. Rends-moi humble pour que je chasse le démon qui se sert de l’ignorance, de l’orgueil et de la concupiscence pour masquer la réalité renfermée dans telle œuvre ou telle doctrine... Tu es le creuset où s’éprouve l’or qu’il y a dans les choses humaines : tout ce qui ne résiste pas à la clarté de tes enseignements n’est qu’un mensonge et une tromperie, même sous l’apparence de la bonté ou de la perfection.
L’unité de vie, se savoir en toute occasion fidèle disciple du Seigneur, est le moyen de recueillir toutes les bonnes choses qu’ont faites ou pensées les hommes qui se sont guidés par un jugement humain droit, et de les offrir au Christ. Sans la lumière de la foi on en reste souvent aux apparences trompeuses d’un certain reflet de bonté ou de beauté. Une volonté droite, qui veut se conformer à la volonté de Dieu est la meilleure garantie du jugement bien formé. C’est pourquoi des personnes simples, peu instruites et qui ont peu de lumières naturelles, mais une intense vie chrétienne, ont un jugement droit, une appréciation judicieuse des événements ; tandis que d’autres, plus cultivées peut-être ou même brillantes intellectuellement, font parfois preuve d’une lamentable absence de critère et se trompent même dans ce qui est élémentaire. L’unité de vie amène peu à peu à juger avec certitude, à découvrir la vraie valeur des choses et à les sanctifier. Demandons-nous, aujourd’hui : est-ce que je vis avec cohérence ma foi, ma vocation, dans toutes les situations ? Lorsque je prends des décisions, importantes ou de la vie quotidienne, est-ce que je tiens compte avant tout de ce que Dieu attend de moi ? Esprit-Saint, aide-moi à voir les domaines dans lesquels je devrais être plus fidèle, plus cohérent.
III. Le chrétien qui a fondé sa vie sur cette pierre angulaire qu’est le Christ a sa propre personnalité, sa manière de voir le monde et les événements, et une échelle de valeurs différente de celui qui ne connaît ni Dieu ni sa doctrine, et qui a une conception purement humaine des choses. Une foi faible et tiède, de peu d’influence dans la vie, “ peut provoquer en certains cette espèce de complexe d’infériorité, qui se manifeste dans un immodéré désir d’humaniser le Christianisme, de populariser l’Église, en l’ajustant aux jugements de valeur en vigueur dans le monde[06] ”.
C’est pourquoi le chrétien plongé dans les tâches séculières a besoin d’être lui aussi plongé en Dieu, grâce à la prière, aux sacrements et à l’effort de sanctification de ses occupations. Il s’agit d’être de fidèles disciples de Jésus au milieu du monde, dans la vie courante de tous les jours. C’est ainsi que nous pourrons suivre le conseil que saint Paul donnait aux premiers chrétiens de Rome, lorsqu’il les mettait en garde contre le risque du conformisme et de s’accommoder des coutumes païennes : Ne vous modelez pas sur ce monde-ci [07]. Parfois cet inconformisme mène à naviguer à contre-courant. Mais le chrétien ne peut pas oublier qu’il est le levain[08] qui doit fermenter la masse à l’intérieur. Seigneur tu es la lumière qui illumine et révèle la vérité de toutes les réalités créées, tu es le phare qui nous guide sur les mers de la vie. “ L’Église (...) croit que la clé, le centre et la fin de toute histoire humaine se trouvent en son Seigneur et Maître.[09] ”
Jésus de Nazareth continue d’être la pierre angulaire. Un édifice construit le dos tourné au Christ ne peut que tomber en ruines. Examinons, à la fin de notre prière, si la foi que nous professons imprègne de plus en plus notre existence, notre regard sur le monde et sur les hommes, notre façon de nous comporter, notre désir que tous les hommes connaissent le Christ, le suivent et l’aiment.
NOTES
[01] Mc 12, 1-12.
[02] Is 5, l-7.
[03] Ps 118, 22.
[04] Ac 4, 10-11. – 5. CASSIEN, Collationes, 24.
[06] J. ORLANDIS, Qu’est-ce qu’être catholique.
[07] Rom 12, 2.
[08] Cf. Mt 13, 33.
[09] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 10.
9° SEMAINE. MARDI
23. DONNER À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR
— Le rôle du chrétien dans la vie publique.
— L’unité de vie.
— L’union avec Dieu, source d’efficacité.
I. L’Évangile de la Messe [01] décrit des pharisiens s’approchant de Jésus pour lui tendre un piège : ils cherchent à lui faire dire quelque chose dont ils pourront ensuite l’accuser. C’est ainsi qu’ils lui demandent malicieusement s’il est licite de payer le tribut à César. Il s’agissait de l’impôt que tous les Juifs devaient payer à Rome, et qui leur rappelait leur dépendance vis-à-vis d’un pouvoir étranger. Il n’était pas très lourd mais il posait un problème politique et moral qui divisait les Juifs eux-mêmes. Et ils demandent maintenant à Jésus de prendre parti pour ou contre cet impôt romain. Maître, lui disent-ils, est-il permis ou non de payer le tribut à César ? Si le Seigneur dit oui, ils pourront l’accuser de collaborer avec le pouvoir romain, en qui les Juifs voient un envahisseur et qu’ils haïssaient ; s’il répond non, ils pourront l’accuser de rébellion devant Pilate, représentant de l’autorité romaine.
Autrement dit, ils veulent l’entendre se prononcer sur la question de la légalité de la situation politico-sociale du peuple juif de l’époque : collaborer avec le pouvoir occupant ou encourager la rébellion latente au sein du peuple. Plus tard, par un mensonge délibéré, ils l’accuseront, invoquant cette raison : Nous avons trouvé cet homme qui pervertissait notre nation : il empêchait de payer le tribut à César[02].
Mais Jésus, qui voit les cœurs, connaît la malice de leur question : Faites-moi voir une pièce d’argent. Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? Ils répondirent : De César. Et Jésus les laissa déconcertés par la simplicité et la profondeur de sa réponse : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Jésus n’élude pas la question, mais la pose correctement. L’État ne doit pas s’élever au plan de ce qui est divin, et de son côté l’Eglise n’a pas à intervenir dans des questions temporelles toutes relatives. Jésus s’oppose donc également à l’erreur si répandue parmi les pharisiens d’un messianisme politique, et à l’erreur de l’ingérence de l’État romain, de tout État, dans les affaires religieuses. Le Seigneur établit clairement deux sphères de compétence. “ Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Église sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes. Mais toutes deux, quoiqu’à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes.[03] ”
L’Église en tant que telle, n’a pas la mission de donner des solutions concrètes aux affaires temporelles, car son royaume n’est pas de ce monde[04], et le Christ a toujours refusé déjuger des questions terrestres[05]. Voilà pourquoi les chrétiens ne doivent pas se laisser piéger par ce que Jésus-Christ a évité avec soin : unir le message évangélique, qui est universel, à un système, à César. Il serait contraire à l’esprit du Christ que des différences temporelles — d’appartenance à tel système, à tel parti, de fidélité à telle personne... — deviennent des obstacles à l’apostolat dont le but est la vie éternelle. La mission de l’Église, qui continue dans le temps l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, consiste à mener les hommes à leur destin surnaturel et éternel ; sa préoccupation juste et convenable pour les problèmes de la société dérive de sa mission spirituelle et se maintient dans les limites de cette mission. C’est aux fidèles laïcs, plongés dans les entrailles de la société, d’user de la plénitude de leurs droits et de leurs devoirs, pour résoudre les problèmes temporels, de travailler pour que le monde soit toujours plus humain et plus chrétien, en étant des citoyens responsables et exemplaires. Bien plus, la foi augmentant la responsabilité, la manière d’agir des fidèles laïcs dans leur service à le société ne peut pas se limiter à l’accomplissement minimum de leurs obligations, de ce qui leur est explicitement prescrit. La différence entre ce qui est légal et ce qui est moral oblige parfois à adopter des comportements plus exigeants ou à agir en dehors du cadre strictement juridique : salaires excessivement faibles, situations injustes non prévues par la loi, attention du médecin aux malades qui en ont besoin en dehors d’un horaire strictement exigé par les dispositions légales.... Est-ce que l’on nous connaît dans notre travail, quel qu’il soit, comme des personnes qui se surpassent, par amour de Dieu et des hommes et qui font plus que ce qu’exige la réglementation ou la stricte justice (horaire, intérêt pour les personnes et pour leurs problèmes...) ?
II. Donnez à César ce qui est à César... Le Seigneur distingue deux sphères d’autorité, la société et Dieu, mais ne prêche absolument pas la recherche d’une double vie, d’une double existence. L’homme est un. Il a un seul cœur, une seule âme, des vertus et des défauts qui déterminent son existence, sa vie publique autant que sa vie privée. Un chrétien cohérent reste fidèle à la doctrine de Jésus-Christ, quoi qu’il fasse et où qu’il soit, pour rendre sa conduite toujours plus humaine et noble. L’Église proclame la juste autonomie des réalités temporelles, dans le sens que “ les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres (...). Mais si, par autonomie du temporel, on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu, et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit[06] ” ; et la société elle-même devient inhumaine voire difficilement habitable, comme on peut le constater.
Le chrétien choisit ses options politiques, sociales, professionnelles, en fonction de ses convictions les plus intimes. Il apporte ainsi à la société dans laquelle il vit une vision droite de l’homme et de la société, parce que seule la doctrine chrétienne donne la vérité complète de l’homme, sur sa dignité et sur le destin éternel pour lequel il fut créé. Cependant, nombreux s’accommoderaient bien que les chrétiens aient comme une double vie : une dans leur conduite temporelle et publique, et l’autre dans leur vie de foi... Ils affirment même, de façon sectaire et discriminatoire, l’incompatibilité entre les devoirs civils et les obligations religieuses. L’exemple de la vie de nombreux chrétiens qui s’efforcent de suivre fidèlement le Christ prouve le contraire, qu’“ il n’est pas vrai qu’il y ait opposition entre le fait d’être un bon catholique et celui de servir fidèlement la société civile. Tout comme il n’y a pas de raison pour que l’Église et l’État entrent en conflit dans l’exercice légitime de leur autorité respective, en vue de la mission que Dieu leur a confiée.
“ Ils mentent (c’est bien cela : ils mentent !) ceux qui affirment le contraire. Ce sont les mêmes qui, au nom d’une fausse liberté, voudraient «gentiment» que les catholiques retournent aux catacombes [07] ”, au silence.
Notre témoignage, au milieu du monde, consiste à vivre une profonde unité de vie. L’amour de Dieu doit nous pousser à accomplir fidèlement nos obligations civiques (payer les impôts justes, voter selon sa conscience, en cherchant le bien commun...). Le désintérêt pour les affaires publiques — par laisser-aller, paresse ou fausses excuses... — l’abstention sans raison un jour de vote, constituent une faute contre la justice, dans la mesure où cela suppose l’abandon de droits qui par leurs conséquences sont des devoirs vis-à-vis des autres. Cette négligence peut être grave si par son absentéisme on contribue au triomphe d’une candidature dont l’idéologie va contre les principes chrétiens et la dignité humaine, que ce soit dans le corps professionnel, dans une association de parents d’élèves, ou dans la vie politique nationale.
“ Vivez, exhortait Jean-Paul II, et communiquez dans les réalités temporelles la sève de la foi du Christ, conscients de ce que cette foi ne détruit rien qui soit authentiquement humain, mais qu’elle le renforce, le purifie, l’élève.
“ Démontrez cet esprit dans l’attention prêtée aux problèmes cruciaux. Dans le domaine de la famille, en vivant et défendant l’indissolubilité et les autres valeurs du mariage, en promouvant le respect de toute vie dès le moment de la conception. Dans le monde de la culture, de l’éducation et de l’enseignement, en choisissant pour vos enfants un enseignement dans lequel soit présent le pain de la foi chrétienne.
“ Soyez aussi forts et généreux au moment de contribuer à ce que disparaissent les injustices et les discriminations sociales et économiques ; au moment de participer à une tâche positive d’augmentation et de juste distribution des biens. Efforcez-vous à ce que les lois et coutumes ne tournent pas le dos au sens transcendant de l’homme ni aux aspects moraux de la vie.[08] ”
III.... et à Dieu ce qui est à Dieu. Le Seigneur insiste aussi sur cet autre aspect de la question, bien que les pharisiens ne lui aient rien demandé. “ César cherche son image, donnez-la lui. Dieu cherche la sienne : rendez-la lui. Que César ne perde pas sa monnaie à cause de vous ; que Dieu ne perde pas la sienne en vous[09] ”, commente saint Augustin. Et c’est toute notre vie qui est à Dieu, nos activités, nos préoccupations, nos joies... Tout ce qui est à nous est à lui. Et d’une manière particulière ces moments que nous lui consacrons exclusivement, comme ce moment de prière. Le désir d’être vraiment chrétiens nous pousse à être de bons citoyens, car la foi stimule constamment la lutte pour devenir de bons étudiants, des mères de famille joyeuses et dévouées, des chefs d’entreprise justes, des ouvriers consciencieux... L’exemple du Christ doit amener en effet à mieux travailler, à être cordiaux, joyeux, optimistes, généreux, à nous surpasser dans nos obligations, loyaux dans le travail, la famille, les associations auxquelles nous participons... Un amour de Dieu authentique est une garantie de l’amour envers les hommes, et se manifeste par des faits, car la foi sans les œuvres serait morte.
“ Un édit de César Auguste a été promulgué qui ordonne à tous les habitants d’Israël de se faire recenser. Marie et Joseph font route vers Bethléem. — N’y as-tu pas pensé ? Le Seigneur s’est servi de l’obéissance fidèle à une loi pour que sa prophétie s’accomplisse.
“ Aime et respecte les normes d’une vie sociale honnête. Sois assuré que ta soumission loyale à ton devoir sera également un moyen pour que d’autres découvrent l’honnêteté chrétienne, fruit de l’amour divin, et pour qu’ils rencontrent Dieu. [10] ”
NOTES
[01] Mc 12, 13-17.
[02] Lc 23, 2.
[03] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 76.
[04] Jn 19, 36.
[05] Cf. Lc 12, 13 et s.
[06] CONCILE VATICAN II, o. c., 36.
[07] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 301.
[08] JEAN-PAUL II, Homélie, 1 novembre 1982.
[09] SAINT AUGUSTIN, Commentaire au Psaume 57, 11.
[10] SAINT J. ESCRIVA, o. c., n. 322.