9° SEMAINE. SAMEDI
27. LA VALEUR DES PETITES CHOSES
— L’aumône de la pauvre veuve.
— C’est l’amour qui donne la mesure de tout. La tiédeur
— La sainteté est un tissu de petites choses.
I. Dans l’Évangile de la Messe [01], saint Marc raconte que Jésus, assis en face du tronc du Temple, observait les gens qui y déposaient de l’argent. La scène a lieu sur l’un des parvis, dans ce qu’on appelait la salle du trésor ou salle des offrandes. Les jours de la Passion étaient déjà proches.
Le Seigneur ne dit rien des nombreuses personnes qui faisaient d’importantes aumônes. Mais il voit une femme qui s’approche, avec la tenue typique des veuves, et manifestement pauvre. Elle avait peut-être attendu que l’attroupement disparaisse, et dépose deux petites pièces dans le tronc. Il n’y en avait pas de moindre valeur parmi les monnaies en circulation. Saint Marc le précise pour les lecteurs non juifs à qui s’adresse particulièrement son Évangile. Il veut attirer l’attention de tous sur l’infime valeur qu’elles représentaient. Pour les hommes cette aumône avait très peu de valeur : un quadrant, c’est-à-dire un quart d’as, lequel ne valait que le seizième d’un denier, qui constituait la première unité et était le salaire journalier d’un travailleur des champs. Avec un quadrant on pouvait acheter bien peu de choses. Si quelqu’un avait fait une liste des offrandes qui se firent ce jour-là dans le Temple, il aurait peut-être pensé qu’il ne valait pas la peine de comptabiliser l’aumône de cette femme. Et pourtant, elle est la plus importante ! Elle est si agréable à Dieu que Jésus convoque ses disciples dispersés aux alentours pour leur montrer cette veuve en exemple. Ces pièces de cuivre n’ont presque pas fait de bruit, mais Jésus voit clairement l’amour sans paroles de cette femme qui donnait à Dieu toutes ses économies. Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont donné de leur superflu, mais elle, de son indigence : elle a donné tout ce qu’elle avait pour vivre[02].
Comme il est fréquent que ce qui nous semble important diffère de ce qui l’est pour Dieu ! Nous voyons les choses autrement. D’habitude nous nous laissons impressionner par ce qui est grand, voyant, surprenant. Dieu, lui, s’émeut des petites attentions remplies d’amour qui sont à la portée de tous, l’Évangile nous en a laissé d’abondants témoignages. Les événements que nous considérons de la plus grande importance le touchent également, à condition qu’ils soient réalisés avec la même droiture, la même humilité et le même amour. Les apôtres, qui deviendront les piliers de l’Église, n’oublièrent pas la leçon de cette journée. Cette femme nous a montré le chemin du cœur de Dieu : il se laisse toucher par l’amour que l’on met à faire ce qui est à notre portée, les petites choses. “ N’as-tu pas observé que l’amour humain est tout en «petites choses» ? — Eh bien, l’Amour divin est, lui aussi, dans les petites choses.[03] ” Apprenons aussi dans ce passage de l’Évangile la vraie valeur des choses. Nous pouvons transformer tout événement, bien qu’il paraisse sans importance, en quelque chose de très agréable à Dieu, et donc véritablement précieux, car seul ce qui est agréable à Dieu a une réelle valeur, vraie et éternelle. Écoutons saint François de Sales : “ Peu souvent s’offrent à nous de grandes occasions de servir Dieu, mais des petites continuellement. Comprends alors que celui qui sera fidèle dans ce qui est peu sera constitué sur beaucoup. Fais donc toutes choses en l’honneur de Dieu et tu les feras toutes bien : soit que tu manges, soit que tu boives, soit que tu dormes, soit que tu t’amuses, soit que tu fasses tourner la broche, si tu sais profiter de ces trésors tu avanceras beaucoup aux yeux de Dieu en réalisant tout cela parce qu’ainsi Dieu veut que tu le fasses.[04] ”
II. Ce qui rend parfait un travail et, par conséquent digne d’être offert au Seigneur, c’est l’amour que l’on met à le réaliser, jusque dans les plus petits détails. Il ne suffit pas de faire quelque chose de bon (travailler prier...), il faut bien le faire. Pour qu’il y ait vertu, dit saint Thomas d’Aquin, il faut considérer deux choses : ce qui est fait et la façon de le faire[05]. Cet esprit de finition, de retouche, le coup de pinceau qui transforme le travail et un chef d’œuvre. Au contraire le travail bâclé, négligé et mal achevé, est le signe de la langueur spirituelle, de la tiédeur du chrétien qui oublie que c’est dans son travail de chaque jour qu’il doit se sanctifier : je connais tes œuvres. Je sais que tu passes pour être en vie, alors que tu es mort (...). Non, je n’ai pas trouvé que tu te sois acquitté de tes œuvres devant mon Dieu[06]. Le soin des petites choses est exigé par la nature même de la vocation chrétienne : l’imitation de Jésus dans les années de Nazareth, ces longues années de travail, de vie de famille, de relations d’amitié avec les gens de son village. Mettre de l’amour pour Dieu dans ce qui est petit demande attention, sacrifice et générosité. Un petit détail isolé peut ne pas avoir d’importance, mais “ ce qui est petit, est petit ; mais celui qui est fidèle dans ce qui est peu, celui-ci est grand[07] ”.
C’est l’amour qui donne de l’importance à ce qui est petit[08]. Sans cet amour, le soin des détails n’aurait pas de sens et deviendrait vite manie ou pharisaïsme. C’est ce que Jésus reprochait aux pharisiens qui payaient la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, mais oubliaient les points les plus essentiels de la Loi, de la justice et de la miséricorde. Bien que ce que nous pouvons offrir nous semble insignifiant, comme l’aumône de cette pauvre veuve, il acquiert une grande valeur si nous le déposons sur l’autel et l’unissons à l’offrande que le Seigneur Jésus fait de lui-même au Père. Alors, “ notre humble don — insignifiant en soi, comme l’huile de la veuve de Sarepta ou l’obole de la pauvre veuve — devient acceptable aux yeux de Dieu par son union à l’oblation de Jésus[09] ”.
L’un des symptômes les plus clairs de la tiédeur, est la négligence des détails dans la vie de piété, dans le travail, dans la lutte ascétique ; c’est en négligeant ce qui est petit que l’on finit par négliger aussi ce qui est grand. “ Le malheur est d’autant plus funeste et incurable que lorsqu’on glisse vers la profondeur on ne le remarque qu’à peine, et on le reconnaît avec une plus grande lenteur (...). Il est évident pour tout le monde qu’avec cet état l’on donne un coup mortel à la vie de l’esprit.[10] ” En revanche, l’ingéniosité, le zèle et l’effort pour trouver en tout une occasion d’amour de Dieu et de service aux autres sont une manifestation claire d’une vie intérieure vivante.
III. Le Seigneur n’est pas indifférent à un amour fidèle dans les détails. Il n’est pas indifférent, par exemple, à la visite que nous lui rendons lorsque nous entrons dans une église ou passons devant elle ; à l’effort pour être ponctuels à la sainte Messe ; au soin mis à faire une génuflexion devant le tabernacle ; à la tenue et au recueillement que nous gardons en sa présence... Lorsque l’on voit quelqu’un fléchir avec dévotion le genou devant le tabernacle, ne pense-t-on pas : il a la foi et il aime Dieu [11]; Ce geste d’adoration devient en lui-même un apostolat. “ Il pourra vous sembler peut-être que la Liturgie est faite de petites choses : attitude du corps, génuflexions, inclinations de tête, mouvement de l’encensoir, du missel, des burettes. C’est alors qu’il faut se rappeler les paroles du Christ dans l’Évangile : qui est fidèle pour de petites choses est fidèle aussi pour les grandes (Lc 16, 10). D’autre part, rien n’est petit dans la sainte Liturgie, quand on pense à la grandeur de celui à qui elle s’adresse.
L’esprit de pénitence se concrétise d’ordinaire en de petits sacrifices offerts tout au long de la journée : lutte persévérante dans l’examen particulier, sobriété dans les repas, ponctualité, affabilité dans nos relations, persévérance même si elle nous devient coûteuse et ne peut plus s’appuyer sur l’enthousiasme humain, ordre et soin des instruments de travail, gratitude devant ce qu’on nous sert à table sans se laisser aller aux caprices...
Pour vivre la charité avec plus de délicatesse il faudra aussi aller jusqu’aux détails petits et insignifiants de la vie en commun quotidienne. “ Ton devoir de fraternité à l’égard de toutes les âmes te fera exercer, sans qu’elles le remarquent, «l’apostolat des petites choses» : aie le désir de les servir, pour leur rendre ce chemin plus aimable.[12] ” Par exemple, en oubliant tes préoccupations personnelles pour t’occuper de ceux qui vivent avec toi, en t’intéressant réellement à ce qu’ils racontent ; en ne te fâchant pas pour des broutilles ; en mortifiant ta susceptibilité ; en soulageant tes amis par une multitude de petits services ; en priant pour eux ; en étant positif, cordial et joyeux... autant de choses qui sont à la portée de tous.
Être attentifs aux petites choses, c’est vivre très intensément chaque journée, chaque instant, conscient que l’on prépare l’éternité. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous... maintenant, et à chaque instant de notre vie.
NOTES
[01] Mc 12, 38-44.
[02] Mc 12, 43-44.
[03] SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 824.
[04] SAINT FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, III, 34.
[05] Cf. SAINT THOMAS, IV, a. 19. – 6. Ap 3, 1-2. – 7. SAINT AUGUSTIN, Sur la doctrine chrétienne, 14, 35. – 8. Cf. SAINT J. ESCRIVA, o. c., n. 814.
[09] JEAN-PAUL II, Homélie à Barcelone, 1 novembre 1982.
[10] B. BAUR, La confession fréquente.
[11] PAUL VI, Allocution, 30 mai 1967.
[12] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 737.
10° DIMANCHE. ANNEE A
28. L’ESPÉRANCE CHRÉTIENNE
— La vertu du pèlerin.
— Espérance au milieu des contrariétés, des obstacles, de la douleur...
— Renouveler fréquemment l’espérance de parvenir à la sainteté.
I. La foi chrétienne considère la vie de l’homme sur terre comme un chemin qui s’achève en Dieu. Nous sommes un homo viator, un voyageur, un pèlerin qui se dirige vers la patrie définitive, Dieu. C’est pourquoi “ nous devons tous faire provision d’espérance si nous voulons marcher d’un pas ferme et assuré sur le dur chemin qui nous attend [01] ”. Si le voyageur perdait l’espoir d’arriver à destination, il s’arrêterait de marcher. Nous, nous voulons aller tout droit et rapidement à la sainteté, à l’union avec Dieu.
Dans la vie humaine, lorsque quelqu’un se propose un objectif, il fonde son espérance de l’atteindre dans sa propre résistance, son entraînement, son expérience... dans sa ferme volonté qui pourrait trouver des forces, si nécessaire, dans sa propre faiblesse. Pour obtenir le but surnaturel de l’existence, nous ne pouvons pas nous fonder sur nos propres forces, mais sur la grâce de Dieu qui est tout-puissant et fidèle, et dont la bonté et la miséricorde ne sont pas comme celles des hommes, semblables à la brume du matin, à la rosée qui s’évapore à la première heure[02]. Par l’espérance surnaturelle, le chrétien compte atteindre l’objectif final, commencé en cette vie par le Baptême et possédé pour toujours dans l’autre vie. Cet objectif n’est pas un but provisoire, un point de départ vers d’autres buts. L’objet de l’espérance chrétienne est éternel, c’est la vie promise par Dieu à tous ceux qui l’aiment, et s’appuient sur son aide toute-puissante [03].
Le Seigneur ne nous abandonne pas à la tentation, il nous aide à nous rapprocher toujours plus de lui. Il promet son aide pour combattre les tentations et développer le germe de la vie divine dans l’âme. Plus grandes seront les difficultés et, conscient de notre faiblesse, plus ferme devra être notre espérance dans le Seigneur, car plus grande sera son aide. Dans la deuxième lecture de la Messe[04], saint Paul nous rappelle comment Abraham, espérant contre toute espérance, a cru à la promesse de Dieu, et ainsi il est devenu le père d’un grand nombre de peuples. Jean-Paul II commente : “ vous direz encore : «comment cela peut-il arriver ?» Cela peut arriver parce qu’il s’accroche à trois vérités : Dieu est tout-puissant, Dieu m’aime immensément, Dieu est fidèle à ses promesses. Et c’est lui, le Dieu des miséricordes, qui allume en moi la confiance ; par conséquent je ne me sens ni seul, ni inutile, ni abandonné, mais impliqué dans un destin de salut qui débouchera un jour au Paradis[05]. ”
Abraham n’a pas perdu confiance, bien qu’il fût déjà âgé et sa femme stérile, mais il crut fermement dans le pouvoir et la miséricorde divines car il était pleinement convaincu que Dieu a la puissance d’accomplir ce qu’il a promis. Et nous, allons-nous perdre confiance en Jésus-Christ, qui fut livré pour nos péchés et ressuscite pour notre justification ? Comment le Seigneur pourrait-il nous laisser abandonner les obstacles quand il a déjà tout donné pour nous ? Il nous donne sa main de multiple; façons, dans la prière quotidienne, dans l’accomplissement fidèle du plan de vie que nous nous sommes proposé, dans les sacrements et, particulièrement, dans la direction spirituelle. Le Seigneur ne nous laissera jamais seuls car il nous aime et il connaît notre faiblesse. L’espérance d’être saints, d’être fidèles au dessein de Dieu sui nous, dépend de notre manière de correspondre chaque jour à la main qu’il nous tend, car elle ne peut raisonnablement s’appuyer sur notre valeur, sur nos conditions personnelles ou sur l’utopie d’une vie sans difficultés. Nous espérons être saints parce que nous savons que Dieu est décidé à ce que nous atteignions ce but, et qu’à cette fin il nous comble de grâces. “ Nam, et si ambulavero in medio umbrœ mortis, non timebo mala — même si je marchais dans l’ombre de la mort, je n’en éprouverais aucune crainte. Ni mes misères, ni les misères de l’ennemi ne doivent me préoccuper, quoniam tu mecum es — parce que le Seigneur est avec moi.[06] ”
II. L’Évangile de la Messe [07] illustre, une fois encore, cette sollicitude du Seigneur pour les plus faibles. Il sait soigner, pardonner, sauver... car il est le Médecin divin, qui panse toutes les plaies de l’âme. Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades, dit-il à ceux qui le critiquent parce qu’il mange avec des publicains et des pécheurs. Quand les affaires de l’âme ne marchent pas, quand on ressent la faiblesse ou la maladie (nous ne sommes jamais complètement sains) Jésus est disposé à prodiguer plus de soins, à accorder davantage de grâces. Il ne se sépare pas du malade, il ne s’éloigne pas de nous, il ne considère jamais personne comme définitivement perdu. Il ne se lasse pas de nos défauts et de nos infidélités, mais il nous donne les grâces nécessaires pour nous améliorer, pour pouvoir atteindre la sainteté. Seul le malade peut refuser de se laisser soigner, ne pas suivre les conseils du médecin, ou les rendre inefficaces. C’est la volonté salvifique du Christ pour chacun, pour nous aussi, qui est la seule garantie d’atteindre ce qu’il demande.
La vertu de l’espérance nous fait découvrir que les difficultés de cette vie ont un sens profond, qu’elles n’arrivent pas par hasard ou à cause d’un destin aveugle, mais parce que Dieu les permet pour en tirer de plus grands biens : elles nous apprennent à placer davantage notre confiance en lui, à nous appuyer davantage sur la conscience de notre filiation divine, à relativiser les problèmes humains (plus de détachement de la santé, des biens matériels...), à purifier nos cœurs, à rectifier nos intentions profondes, à faire pénitence pour nos péchés et ceux de tous les hommes...
Le Seigneur, qui préfère la miséricorde au sacrifice, se sert de la douleur ou de la douleur et la souffrance, pour nous faire avancer dans le don de nous-mêmes, pour une raison que parfois nous ne comprenons pas (pour notre propre bien, celui de la famille, des amis, de toute l’Église...). Le Seigneur cherche un bien supérieur, de même que la mère permet une opération douloureuse pour que son fils récupère pleinement la santé. Ce sont des moments pour demander au Seigneur d’augmenter notre foi, d’aviver notre espérance, car seule l’espérance nous permettra de voir un trésor dans ce qui, du point de vue humain, est une peine, ou même un grand malheur. Ce sont des moments pour nous approcher du tabernacle pour dire lentement au Seigneur que nous voulons tout ce qu’il veut. “ Voici notre grande erreur, écrit sainte Thérèse d’Avila, ne pas nous abandonner tout à fait à ce que le Seigneur fait, lui qui sait mieux ce qui nous convient. [08] ” “ Jésus, ce que tu veux ... je l’aime.[09] ” Ce que tu permets, moi, avec ton aide, je le recevrai comme un grand bien, sans limite ni condition, car je sais que tu ne m’abandonnes pas. Je te rends grâces.
III. Tout est pour le bien[10], répétons-nous dans l’intimité du cœur, car la douleur, si grande soit-elle, est souvent un remède à l’égoïsme, à la tristesse du repli sur soi, à l’embourgeoisement dans la médiocrité, à l’autosatisfaction. Tout, même nos faiblesses, peut se transformer en escabeau pour se hisser vers le Ciel.
Mais c’est surtout dans la vie intérieure que l’espérance est une alliée puissante, car elle ne cède pas au découragement lorsqu’il semble qu’on n’avance pas, que les défauts tardent à disparaître, que les mêmes erreurs se renouvellent..., et que finalement la sainteté apparaît comme très éloignée, même une chimère... Rappelons nous ces mots de saint Jean de la Croix : l’âme “ qui espère le ciel atteint autant que ce qu’elle espère [11] ”. La plupart des gens n’atteignent pas les biens divins parce qu’ils manquent d’espérance, parce que leur horizon est trop humain, et qu’ils n’entrevoient pas l’infinie bonté de Dieu. Et saint Jean continue : “ je n’espérais que ce moment, et je ne fus pas dépourvu d’espérance, car je m’en fus si haut, si haut, que j’atteignis ma proie [12]”. Mieux vaut s’appuyer sur Dieu que sur les hommes, car nous pouvons tout obtenir de lui, à condition que notre espérance soit totale. Lorsque la sainteté, but de notre vie, semble inaccessible, tâchons de ne pas fléchir dans la lutte et approchons-nous du Seigneur ; espérer ardemment veut dire aussi lutter pour mettre en pratique, avec un effort renouvelé, les résolutions de nos examens de conscience, de la dernière récollection, de la direction spirituelle... sans se laisser abattre par le découragement. Peut-être ne pourrons-nous offrir au Seigneur que la douleur de nos défaites, sur des fronts de grande ou de peu d’importance, et le désir renouvelé de recommencer à nouveau. Ce sera alors une offrande humble mais très agréable au Seigneur. C’est l’espérance qui nous pousse à recommencer avec joie, avec patience, sans nous lasser, sûrs que, avec l’aide du Seigneur et de sa Mère, Spes nostra, notre Espérance, nous atteindrons la victoire, car c’est lui qui mettra à notre portée les moyens pour vaincre.
NOTES
[01] PAUL VI, Discours, 9 décembre 1975.
[02] Première lecture, Os 6, 1-6.
[03] Cf. Catéchisme de Saint Pie X, n. 893.
[04] Rom 4, 18-25.
[05] JEAN-PAUL II, Allocution, 20 septembre 1978. – 6. SAINT J.ESCRIVA, Forge, n. 194. – 7. Mt 9, 9-13. – 8. SAINTE THÉRÈSE D’AVILA, Vie, 6, 3.
[09] SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 773.
[10] Rom 8, 28.
[11] SAINT JEAN DE LA CROIX, Poésies.
[12] IDEM.
10° DIMANCHE. ANNEE B
29. LES RACINES DU MAL
— La nature humaine en son état originel de justice et de sainteté.
— Solidarité de tous les hommes en Adam. La transmission du péché originel et ses conséquences.
— Réorienter la création vers Dieu.
I. Dieu a placé l’homme au sommet de la création pour qu’il domine les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les animaux domestiques, tous les reptiles qui rampent sur la terre, toutes les créatures terrestres [01]. C’es pourquoi il lui a donné l’intelligence et la volonté, avec lesquelles, librement, il coopère à l’œuvre de son Créateur et lui rend ainsi une gloire beaucoup plus grande que celle que les autres créatures lui offrent. Poussé par son amour, Dieu l’a, en plus, élevé à la vie surnaturelle, participant de sa vie divine[02] et lui donnant une certaine connaissance de ses mystères intimes, ce qui surpasse absolument toutes les capacités de sa nature. À cette fin, Dieu l’a revêtu gratuitement de la grâce sanctifiante[03], des vertus et dons surnaturels, en l’établissant dans un état de sainteté et de justice originelles, lui donnant ainsi la capacité d’agir surnaturellement[04].
La grâce transforme l’âme de telle sorte que, sans cesser d’être humaine, elle est divinisée ; comme le fer mis dans le feu devient incandescent, se transformant en quelque chose de semblable au feu lui-même. Cette analogie est pourtant bien imparfaite car la grâce réalise une transformation beaucoup plus profonde que celle que produit le feu sur le fer.
Dieu enrichit aussi la nature d’Adam des dons, appelés dons préternaturels, tout aussi gratuits, de l’impassibilité, de l’immortalité, d’harmonie intérieure et d’harmonie entre l’homme et la femme. Cette droiture de la nature humaine dans l’état de justice originelle provenait de la sujétion parfaite et libre de la volonté de l’homme à son Créateur. L’homme, fortifié par ces dons, ne pouvait pas se tromper sur ce qu’il connaissait ni tomber dans l’erreur. Le corps même jouissait de l’immortalité, “ non pas à cause de sa propre vertu, mais grâce à une force surnaturelle imprimée dans l’âme qui préservait le corps de la corruption tant qu’il était uni à Dieu[05] ”.
En Adam, Dieu contemple tout le genre humain. C’est pourquoi le don de justice et de sainteté originel “ avait été donné à l’homme, non pas comme à une personne singulière, mais comme principe général de tout le genre humain, de telle manière qu’après lui il se propagerait par génération à tous ses descendants [06] ”. Nous serions tous nés dans l’amitié avec Dieu, dans l’harmonie de l’âme et du corps, embellis par les perfections octroyées par le Seigneur. Puis Dieu aurait confirmé chacun en grâce, en le retirant de la terre sans douleur et sans le passage, aujourd’hui obligé de la mort, pour le faire jouir éternellement du bonheur éternel dans le Ciel. La bonté de Dieu pour le premier homme révèle son dessein sur toutes les générations. Bonté suprême, Dieu voulut que l’homme coopère librement à la grâce, comme il nous demande maintenant, à nous, en ce moment de prière, de correspondre à toutes les grâces dont il nous comble. Ici sur terre nous devons gagner le Ciel, pour toute l’éternité.
II. “ La présence de la justice originelle et de la perfection dans l’homme, créé à l’image de Dieu, que nous connaissons par la Révélation, n’excluait pas que cet homme, en tant que créature dotée de liberté, soit soumis dès le début, comme les autres êtres spirituels, à l’épreuve de la liberté[07]. ” Dieu mit une seule condition à l’homme : tu peux manger de tous les arbres du jardin ; mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras [08]. La sainte Écriture raconte la triste transgression de ce commandement, et aujourd’hui nous lisons dans la première lecture de la Messe[09] la description de l’état dans lequel l’homme resta après la faute. Le diable lui-même, sous la figure d’un serpent, incita la première femme à désobéir au précepte divin : elle prit de ses fruits et en mangea ; elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea[10]. Immédiatement, la sujétion au Créateur fut rompue et l’harmonie qui régnait entre ses puissances se désintégra ; il perdit la sainteté et la justice originelles, le don de l’immortalité, et tomba “ dans la captivité de celui qui a l’empire de la mort (Heb 2, 14), c’est-à-dire du diable ; et toute la personne d’Adam, à cause de cette offense de prévarication, fut transformée pour le pire, en son corps et en son âme [11] ”. Il fut expulsé du paradis et, bien que la nature humaine soit restée complète en son propre être, il trouve dès lors de grands obstacles pour réaliser le bien, parce qu’il ressent aussi l’inclination au mal. Le péché originel, commis personnellement par nos premiers parents au début de l’histoire, se propage par génération à chaque homme qui vient au monde. C’est une vérité de foi déclarée par l’Église[12].
La réalité du péché originel et le conflit qu’il crée dans l’intimité de chaque homme sont des données vérifiables. La foi explique son origine et nous avons tous l’expérience de ses conséquences. “ Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le confirme. Car l’homme, s’il regarde au dedans de son cœur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon[13]. ” Sans la grâce, la créature humaine ne peut que constater son impuissance à récupérer sa propre dignité.
Paul VI rappelait cette vérité historique : l’homme naît dans le péché, avec une nature déchue, privée de la grâce dont elle était auparavant ornée, blessée dans ses forces naturelles mêmes et soumise à l’empire de la mort. De plus, “ le péché originel se transmet conjointement avec la nature humaine, par propagation, non par imitation ”, et “ il se trouve comme propre en chacun[14] ”.
Il y a une mystérieuse solidarité de tous les hommes en Adam, de telle manière que “ tous peuvent se considérer comme un seul homme, en tant que tous ont une même nature reçue du premier père[15] ”. La solidarité de la grâce qui unit tous les hommes en Adam avant la désobéissance originelle, se transforma en solidarité dans le péché. “ C’est pourquoi, de la même manière que la justice originelle se serait transmise aux descendants, ce qui a été transmis à sa place, c’est le désordre.[16] ”
Le spectacle que le mal présente dans le monde et en nous, les tendances et les instincts du corps qui ne sont pas assujettis à la raison, nous donnent la conviction intime de la profonde vérité contenue dans la Révélation et nous poussent à lutter contre le péché, seul vrai mal et racine de tous les maux qui existent dans le monde. “ Que de misère ! Que d’offenses ! Les miennes, les tiennes, celles de l’humanité tout entière...
“ Et in peccatis concepit me mater mea ! (Ps 50, 7) Comme tous les hommes, je suis né souillé par la faute de nos premiers parents. Ensuite..., mes péchés personnels rébellions réfléchies, désirées, commises...
“ Afin de nous purifier de cette pourriture, Jésus a voulu s’humilier et prendre la condition d’esclave (cf. Pr 2, 7), s’incarnant dans les entrailles sans tache de Notre Dame, sa Mère, qui est aussi ta Mère et la mienne. Comme un parmi d’autres, il a vécu trente années dans l’obscurité, travaillant aux côtés de Joseph. Il a prêché, fait des miracles... Et nous, nous le payons avec une Croix.
“ As-tu besoin d’autres motifs de contrition ? [17] ”
III. Dieu expulsa nos premiers parents du paradis[18], indiquant ainsi que les hommes viendraient au monde dans un état de séparation de Dieu ; à la place des dons surnaturels, Adam et Ève ont transmis le péché. Ils perdirent l’héritage qu’ils devaient transmettre à leurs descendants ; ils constatent déjà les conséquences parmi leurs enfants : par jalousie, Caïn tue Abel, son frère. Tous les maux, personnels ou collectifs, ont leur origine dans ce premier péché. Bien que le Baptême pardonne totalement la faute et la peine du péché originel comme des péchés personnels qui auraient été commis avant de le recevoir, il ne délivre cependant pas des effets du péché : l’homme est toujours soumis à l’erreur, à la concupiscence et à la mort.
Le péché originel fut un péché d’orgueil[19]. Nous tombons, nous aussi fréquemment par orgueil lorsque nous cherchons, consciemment ou inconsciemment, à occuper dans la société, dans la vie de famille... la place de Dieu. Vous serez comme des dieux[20] ; ce sont les mêmes paroles que l’homme entend aujourd’hui, au milieu du désordre de ses sens et puissances. Maintenant comme au début, il cherche l’autonomie qui le transforme en arbitre du bien et du mal, et il oublie son plus grand bien, l’amour et la soumission à son Créateur. Et aujourd’hui comme toujours c’est en son Créateur qu’il récupère la paix, l’harmonie de ses instincts et de ses sens, et tous les biens.
L’apostolat au milieu du monde consiste à replacer chaque homme et chaque œuvre dans l’harmonie avec Dieu Créateur. Lorsque Dieu est présent dans un peuple, dans une société, la vie en commun devient plus humaine. Il n’y a pas d’autre solution aux conflits, qui ravagent le monde et la justice sociale, que la conversion des cœurs, le rapprochement de Dieu. Le mal se trouve à la racine, dans le cœur de l’homme, et c’est là qu’il faut le guérir. C’est pourquoi la doctrine sur le péché originel est un point fondamental dans la catéchèse et dans la formation.
Devant un monde qui, parfois, semble profondément désaxé, nous ne pouvons pas nous croiser les bras comme celui qui reste figé devant une situation qui le dépasse. Ne rêvons pas de grandes entreprises qui, en effet, nous dépassent, mais faisons bien notre travail, là où Dieu nous a placés, en lui donnant une orientation chrétienne.
Notre Mère sainte Marie, qui “ fut préservée intacte de toute souillure du péché originel dès le premier instant de sa conception immaculée, par une singulière grâce et privilège [21] ” de Dieu, nous enseignera à découvrir la racine des maux qui nous affligent, et à retrouver en chaque situation, l’amitié avec Dieu.
NOTES
[01] Gen 1, 26.
[02] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 2.
[03] Cf. PIE XII, Enc. Humani generis, 12 août 1950.
[04] Cf. CONCILE DE TRENTE, Ses. V, can. 1.
[05] SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa Théologies, I, q. 97, a. 1.
[06] IDEM, De malo, q. 4, a. 1.
[07] JEAN-PAUL II, Allocution, 3 septembre 1986. – 8. Gen 2, 17. – 9. Gen 3, 9-15.
[10] Gen 3, 6.
[11] CONCILE DE TRENTE, Ses. V, cw. 1.
[12] Cf. CONCILE D’ORANGE, can. 2.
[13] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 13.
[14] PAUL VI, Credo du Peuple de Dieu, 16.
[15] SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa Theologiœ, I-II, q. 81, a. 1.
[16] IDEM, I-II, q. 81, a. 2.
[17] SAINT J. ESCRIVA, Chemin de Croix, IV, 2.
[18] Gen 3, 23.
[19] Cf. SAINT THOMAS D’AQUIN, o. c., II-II, q. 163, a. 1.
[20] Gen 3, 5.
[21] PIE IX, Bulle Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854.