10° DIMANCHE. ANNÉE C
30. LA MISÉRICORDE
— La résurrection du fils de la veuve de Naïm.
— Imiter le Seigneur. Aimer avec des œuvres.
— Plus que donner, aimer c’est comprendre.
I. Nous contemplons dans l’Évangile de la Messe[01] l’arrivée de Jésus à Naïm, une petite ville à environ dix kilomètres au sud-est de Nazareth et à sept ou huit de Capharnaüm. Ses disciples et un groupe nombreux l’accompagnent. Près de la porte de la ville, la foule qui entoure le Seigneur croise une procession qui allait enterrer le fils unique d’une veuve. Selon la coutume juive, ils portent sur une civière le corps enveloppé dans un linceul. Sa mère est là et avec elle une foule considérable.
Tous s’arrêtent devant le défunt, et Jésus s’approche de la mère qui pleure son fils et il est saisi de pitié. “ Jésus observait ce cortège endeuillé qu’il croisait par hasard. Il aurait pu passer outre, ou bien attendre un appel, une requête. Pourtant il ne s’éloigna ni ne demeura dans l’attente. Il prit l’initiative, touché par l’affliction d’une veuve qui avait perdu le seul être qui lui restait, son fils.
“ L’évangéliste précise que Jésus fut touché de compassion. Il a peut-être été envahi par une émotion sensible, comme à la mort de Lazare. Jésus n’était pas, Jésus n’est pas insensible à la douleur. (...)
“ Le Christ sait bien qu’une multitude l’entoure qui, saisie par le miracle, proclamera l’événement dans toute la contrée. Mais le Seigneur n’agit pas par artifice, pour la beauté du geste : il se sent, tout simplement, affecte par la souffrance de cette femme, et il ne peut s’empêcher de la consoler. Il s’approcha d’elle en disant er effet : ne pleure pas (Lc 7, 13). Cela revenait à dire : je ne veux pas te voir en pleurs, car je suis venu sur cette terre pour apporter la joie et la paix. Ensuite vient le miracle, cette manifestation du pouvoir du Christ Dieu. Mais c’est bien avant que son âme a ressenti cette émotion, signe manifeste de la tendresse du Cœur du Christ Homme.[02] ” Il posa sa main sur le corps de l’enfant et lui ordonna de se lever. Et Jésus le rendit à sa mère.
Ce miracle est, en même temps, un exemple éclatant des sentiments qui doivent nous animer devant ceux qui souffrent. Nous devons l’apprendre de Jésus. Pour avoir un cœur semblable au sien, ayons recours en premier lieu à la prière ; “ nous devons demander au Seigneur qu’il nous accorde un cœur bon, capable de sentir s’éveiller en lui la compassion à l’égard des peines des créatures, capable de comprendre que, pour porter remède aux tourments qui assaillent, et bien souvent angoissent, les âmes en ce monde, le baume véritable est celui de l’amour, de la charité : toutes les autres consolations servent à peine à distraire un moment pour ne laisser, plus tard, qu’amertume et désespoir.[03] ”
Profitons de ce moment de prière pour examiner devant Dieu, si nous savons aimer tous ceux que nous rencontrons sur le chemin de la vie, si nous nous arrêtons pour les écouter et les soulager et si, par conséquent, dans l’examen de conscience du soir nous trouvons des œuvres de charité et de miséricorde à offrir au Seigneur.
II. Jésus-Christ vient sauver ce qui était perdu[04], charger sur lui nos misères pour nous en soulager, avoir compassion de ceux qui souffrent et sont dans le besoin. Il ne reste pas indifférent ; il s’arrête, console et sauve. “ Jésus fait de la miséricorde un des thèmes principaux de sa prédication (...). Nombreux sont les passages des enseignements du Christ qui mettent en évidence l’amour-miséricorde sous un aspect toujours nouveau. Il suffit d’avoir devant les yeux le Bon Pasteur à la recherche de la brebis égarée ou la femme qui balaie la maison cherchant la drachme perdue.[05] ” Et sa vie est un constant appel à aimer les autres et particulièrement ceux qui souffrent.
De même que l’amour de Dieu ne se réduit pas à un sentiment, mais produit des œuvres qui le manifestent, de même notre amour du prochain doit être un amour efficace. Saint Jean nous met en garde : N’aimons pas en paroles ou des lèvres, mais en actes et en vérité [06]. Et “ ces œuvres d’amour ont aussi un ordre précis. Puisque l’amour mène à désirer et obtenir le bien pour ceux que l’on aime, l’ordre de la charité doit nous mener à désirer et à obtenir principalement l’union des autres avec Dieu, car en cela se trouve le plus grand bien, le bien définitif, sans lequel aucun autre bien partiel n’a de sens[07] ”. En revanche, chercher en premier lieu les biens matériels, pour soi-même ou pour les autres, est le propre des païens ou des chrétiens dont la foi tiède n’a plus beaucoup d’impact sur leur vie quotidienne.
Tout en considérant la primauté des biens spirituels sur tout bien matériel, on ne doit pas oublier l’obligation qui revient à tout chrétien cohérent de susciter un on social plus juste, car la charité se réfère aussi, bien c d’une manière secondaire, au bien matériel de tous hommes.
L’importance de la charité face aux besoins matériels du prochain, ce qui suppose la justice et aide à la vivre, est telle que Jésus-Christ lui-même, en parlant du jugement dernier, dit :
venez, bénis de mon Père... parce que j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ;... j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire...[08]. Et juste après, Seigneur révèle la condamnation qui attend ceux qui négligent ces œuvres[09]. Seigneur, donne-nous une charité vigilante, car pour recevoir le salut et atteindre le but il nous faut “ reconnaître dans nos frères les hommes Christ, qui vient à notre rencontre[10] ”. Tous les jours viens au-devant de nous, dans la famille, dans le travail, dans la rue...
III. La rencontre avec cette femme de Naïm met en évidence à quel point Jésus se rend compte immédiatement de la douleur et comprend les sentiments de cette mère qui a perdu son fils unique. Jésus partage la souffrance de cette femme : pour aimer il faut comprendre et partager.
Quant à nous, demandons aujourd’hui au Seigneur de nous donner une âme généreuse, attentive, pleine de compréhension, pour souffrir avec celui qui souffre, soulager si possible ses souffrances, nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, soutenir et communiquer la joie à tous ceux avec qui nous vivons. N’oublions pas cependant que le vrai et principal bien, sans comparaison, c’est l’union avec Dieu, qui mène à la plénitude de bonheur du Ciel. Ce n’est pas une facile consolation pour les déshérités de ce monde ou pour ceux qui souffrent ou échouent, mais l’espérance profonde de l’homme qui se sait enfant de Dieu et cohéritier avec le Christ de la vie éternelle. Voler cette espérance aux hommes, la remplacer par un bonheur purement naturel, matériel, est une fraude qui, face à sa précarité ou son utopie, conduit ces hommes, tôt ou tard, au désespoir le plus obscur[11].
Notre attitude compatissante et miséricordieuse, manifestée par des faits, doit se montrer en premier lieu envers ceux que nous fréquentons habituellement, ceux que Dieu a placés à nos côtés, et envers ceux qui sont le plus dans le besoin. Une compassion pour ceux qui sont éloignés sera difficilement agréable à Dieu si nous méprisons les nombreuses opportunités qui se présentent chaque jour de vivre la justice et la charité envers ceux qui appartiennent à notre famille ou qui travaillent près de nous.
L’Église sait bien qu’on ne peut pas séparer la vérité sur Dieu qui sauve de la manifestation de son amour préférentiel pour les pauvres et les plus nécessiteux[12]. “ Les œuvres de miséricorde, en plus du soulagement qu’elles provoquent aux nécessiteux, servent à améliorer nos propres âmes et celles de ceux qui nous accompagnent dans ces activités. Nous avons tous fait l’expérience que le contact avec les malades, avec les pauvres, avec les enfants et les adultes affamés de vérité, constitue toujours une rencontre avec le Christ dans ses membres les plus faibles ou abandonnés et, pour cela même, un enrichissement spirituel : le Seigneur se met avec plus d’intensité dans l’âme de qui s’approche de ses frères petits, poussé non par un simple désir altruiste — noble, mais inefficace du point de vue surnaturel —, mais par les sentiments mêmes de Jésus-Christ, Bon Pasteur et Médecin des âmes.[13] ”
Cœur Sacré de Jésus, Cœur Immaculé de Marie, rendez-nous sensibles aux requêtes de la charité. Recordare, Virgo Mater... Souviens-toi, Vierge Mère de Dieu, puisque que tu te trouves en sa présence, ut loquaris pro nobis bona, de lui parler en notre faveur et de lui confier nos besoins [14].
NOTES
[01] Lc 7, 11-17.
[02] SAINT J. ESCRIVA, Quand le Christ passe, 166.
[03] IDEM, 167.
[04] Lc 19, 10.
[05] JEAN-PAUL II, Enc. Dives in misericordia, 30 novembre 1980, 3.
[06] 1 Jn 3, 18.
[07] F. OCARIZ, Amour de Dieu, amour des hommes.
[08] Cf. Mt 25, 31-40.
[09] Cf. Mt 25, 42-46. -10. SAINT J. ESCRIVA, o.c., 111.
[11] Cf. F. OCARIZ, o. c.
[12] Cf. JEAN-PAUL II, Enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, 37.
[13] A. DEL PORTILLO, Lettre, 31 mai 1987, n. 30.
[14] GRADUALE ROMANUM, Antienne de la Messe commune de la Vierge.
10° SEMAINE. LUNDI
31. LA MISÉRICORDE DIVINE
— La miséricorde de Dieu est éternelle, infinie et universelle.
— La miséricorde accomplit et dépasse la justice.
— Les fruits de la miséricorde.
I. Saint Paul appelle Dieu Père des miséricordes[01], le désignant ainsi pour son infinie compassion des hommes qu’il aime tendrement. Peu de vérités sont traitées par la Révélation avec autant d’insistance : Dieu est infiniment miséricordieux et il aime véritablement tous les hommes, avec une prédilection particulière pour ceux qui souffrent de la misère la plus profonde, le péché. Avec une grande diversité de termes et d’images, pour que nous ne l’oubliions jamais, la sainte Écriture répète inlassablement que la miséricorde de Dieu est éternelle, sans limites dans le temps[02] ; qu’elle est infinie, sans limitation de lieu ni d’espace ; qu’elle est universelle, car elle ne se réduit pas à un peuple ou à une race, mais elle est vaste et étendue comme les besoins de l’homme.
L’Incarnation du Verbe, du Fils de Dieu, est une preuve de cette miséricorde divine. Il est venu pour pardonner, pour réconcilier les hommes entre eux et avec leur Créateur. Doux et humble de cœur, il offre soulagement et repos à tous les affligés[03]. L’apôtre saint Jacques dit du Seigneur qu’il est plein de miséricorde et de pitié[04]. Dans l’épître aux Hébreux, le Christ est le grand prêtre miséricordieux[05]. Cette attitude divine envers l’homme est le motif de l’action salvatrice de Dieu[06], qui ne se lasse pas de pardonner et d’encourager les hommes à aller vers leur Patrie définitive, en surmontant leurs faiblesses, la douleur et les déficiences de cette vie. “ La vérité, révélée dans le Christ, au sujet de Dieu comme Père de la miséricorde, nous permet de «le voir» spécialement proche de l’homme, surtout lorsqu’il souffre, lorsqu’il est menacé dans le noyau même de son existence et de sa dignité.[07] ” Voilà le pourquoi de la supplique constante des lépreux, des aveugles, des boiteux... à Jésus : aie pitié de moi[08].
La bonté de Jésus avec les hommes, avec nous tous, dépasse les mesures humaines. “ Cet homme qui tomba dans les mains des voleurs qui le dépouillèrent, le frappèrent et l’abandonnèrent à moitié mort, lui le réconforta, en bandant ses blessures, en répandant sur elles de l’huile et du vin, en le faisant monter sur sa propre monture et en l’installant dans l’hôtellerie pour que l’on prît soin de lui, donnant pour cela une somme d’argent et promettant à l’aubergiste qu’au retour il paierait ce qu’il aurait dépensé en plus.[09] ” Il a dispensé ces soins à chaque homme en particulier. Il nous a recueillis, très souvent grièvement blessés, il a soigné nos blessures, il les a bandées... et non pas une fois, mais d’innombrables fois. Notre salut se trouve dans sa miséricorde ; comme les malades, les aveugles et les estropiés, allons, nous aussi, devant le tabernacle pour lui dire : Jésus, aie pitié de moi... Le Seigneur exerce sa miséricorde d’une manière particulière à travers le sacrement du Pardon. Là il pardonne les péchés, accueille le pécheur, le soigne, lave ses blessures, et le soulage... Plus encore, dans ce sacrement il guérit totalement et nous donne une vie nouvelle.
II. Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde[10], proclame l’Évangile de la Messe. Il est urgent, dit le Seigneur, que vous soyez avec vos frères comme je l’ai été avec vous, car c’est avec la mesure que vous employez qu’on vous mesurera [11]. Il y aura proportion, non pas égalité, car la bonté de Dieu surpasse toutes nos mesures ; à un grain de blé correspondra un grain d’or ; à un sac de blé, un sac d’or ; à une dette de cinquante deniers remise à un débiteur, une de dix mille talents (soit une fortune incalculable) que Dieu nous remettra. .. Mais si notre cœur s’endurcit devant les misères et les faiblesses des autres, plus difficile et étroite sera la porte qui mène au Ciel. “ Qui désire atteindre la miséricorde au Ciel doit la pratiquer en ce monde. Et pour cela, puisque nous désirons tous la miséricorde, agissons de telle manière qu’elle en arrive à être notre avocate en ce monde, pour qu’elle nous délivre ensuite dans le futur. Il y a au Ciel une miséricorde à laquelle on arrive à travers la miséricorde terrestre.[12] ”
On prétend parfois opposer la miséricorde à la justice, comme si l’une mettait de côté les exigences de l’autre. Il s’agit d’une vision fausse de la réalité, car elle rend la miséricorde injuste lorsque justement elle est la plénitude de la justice. Saint Thomas enseigne[13] que lorsque Dieu agit avec miséricorde, et lorsque nous l’imitons, il fait quelque chose de supérieur à la justice, mais qui la présuppose. C’est ainsi que la miséricorde donne deux cents deniers à un créancier auquel elle n’en doit que cent, et satisfaisant de cette manière la stricte justice, la dépasse avec libéralité. La miséricorde est finalement la plénitude de toute justice, car sans miséricorde on fini par en arriver à “ un système d’oppression des plus faibles par les plus forts ” ou à “ une arène de lutte permanente des uns contre les autres[14] ”.
La vie familiale, par exemple, ne serait pas supportable si la justice y était vécue sans miséricorde, pas plus que la vie professionnelle ou toute activité sociale en général. Il est évident que, si l’on ne vit pas d’abord la justice, on ne peut pas vivre la miséricorde que le Seigneur demande. Mais après avoir donné à chacun ce qui lui est dû, ce qui relève de la justice, la miséricorde incite à aller beaucoup plus loin : par exemple, à savoir pardonner avec promptitude les offenses (d’ailleurs parfois imaginaires et fruits de la susceptibilité), à aider celui qui, un jour, a un peu plus de travail ou est plus fatigué, à encourager celui qui peine ou semble préoccupé par la maladie d’un parent, un échec à un examen, un souci ..., à remplir la vie quotidienne de multiples petits services, nécessaires à toute vie en société.
III. Aussi justes que puissent être les relations entre les hommes, il sera toujours nécessaire de vivre la miséricorde, qui enrichit et perfectionne la justice, et de l’étendre à tous les domaines de la vie : besoins matériels, comme la nourriture, le vêtement, la santé, l’emploi... ; d’ordre moral, comme faciliter à nos amis le retour au sacrement de la confession, combattre l’ignorance religieuse en enseignant le catéchisme, collaborer à des œuvres de formation... La miséricorde est, comme l’indique son étymologie, une disposition du cœur qui mène à avoir compassion des souffrances des autres, comme si elles étaient les nôtres. C’est pourquoi le premier objectif de la miséricorde est la compréhension des défauts d’autrui, lutter pour adopter toujours une attitude positive et bienveillante, penser toujours du bien des autres, excuser facilement les fautes et les erreurs, en aidant les autres à rectifier de la manière la plus opportune. Cette attitude trouve son fondement dans la conscience que tous les hommes sont enfants de Dieu, et égaux devant lui ; avec les particularités propres à chaque personnalité. La miséricorde suppose une vraie compassion, qui partage effectivement les difficultés de nos frères, aussi bien matérielles que spirituelles.
Le Seigneur a fait de cette béatitude le chemin pour atteindre le bonheur dans cette vie et dans le Ciel. La miséricorde “ est pareille à un filet d’eau fraîche issu de la miséricorde de Dieu, qui nous rend déjà participants du bonheur même de Dieu. Elle nous enseigne, bien mieux que les livres, que le vrai bonheur ne consiste pas à prendre et à posséder, à juger et à avoir raison, à imposer la justice à notre manière, mais plutôt à nous laisser prendre et saisir par Dieu, à nous soumettre à son jugement et à sa justice généreuse, à apprendre de lui la pratique quotidienne de la miséricorde.[15] ” Nous comprenons alors qu’y a plus de joie à donner qu’à recevoir [16]. Un cœur compatissant et miséricordieux se remplit de joie et de paix, car il appelle sur lui cette miséricorde dont il a tant besoin ; et il la doit, en outre, à ceux qui lui ont donné l’occasion de faire quelque chose pour eux et pour le Seigneur. Saint Augustin dit que la miséricorde est le brillant de l’âme, qu’elle l’enrichit et la fait paraître bonne et belle[17].
Terminons ce moment de prière avec notre Mère, sainte Marie, “ celle qui connaît le plus à fond le mystère de la miséricorde divine. Elle sait son prix et elle sait combien il est élevé. En ce sens nous l’appelons aussi Mère de la miséricorde [18] ”. Et bien que nous ayons d’abondantes preuves de son amour maternel, nous pouvons dire à la très sainte Vierge : Monstra te esse matrem [19] / montre que tu es mère, aide-nous à être de bons fils et de véritables frères pour tous les hommes.
NOTES
[01] Première lecture de la Messe. Années impaires. 2 Cor 1, 1-7.
[02] PS 100.
[03] Mt 11, 28.
[04] Jac 5, 11.
[05] Heb 2, 17.
[06] Tit 2, 11 ; 1 Pi 1, 3.
[07] JEAN-PAUL II, Enc. Dives in misericordia, 30 novembre 1980, 2.
[08] Mt 9, 27 ; 14, 20 ; 15, 22 ; 20, 30 ; Mc 10, 47; Lc 17, 13.
[09] SAINT MAXIME DE TURIN, Lettre 11.
[10] Mt 5, 7.
[11] Mt 7, 2.
[12] SAINT CÉSAIRE D’ARLES, Sermon 25.
[13] SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa Théologies, I, q. 21, a. 3, ad 2.
[14] JEAN-PAUL II, o. c., 14.
[15] S. PINCKAERS, La quête du bonheur.
[16] Cf. Ac 20, 35.
[17] Cf. SAINT AUGUSTIN, dans Catena Aurea, vol. I, p. 48.
[18] JEAN-PAUL II, o. c., 9.
[19] LITURGIE DES HEURES, Secondes Vêpres du commun de la Vierge, Hymne Ave, maris Stella.
10° SEMAINE. MARDI
32. SI LE SEL PERD SA SAVEUR
— La tiédeur est le plus dangereux ennemi de l’âme.
— La piété, les sentiments et l’aridité spirituelle.
— Vous êtes le sel de la terre.
I. Le Seigneur dit à ses disciples vous êtes le sel de la terre[01], car vous êtes au monde ce que le sel est aux aliments : il les préserve de la corruption et les rend agréables et savoureux au palais. Mais le sel peut se dénaturer ou même se corrompre. Il devient alors inutile, voire nuisible. Hormis le péché, y a-t-il plus triste sort ? Être appelé à donner de la lumière et être obscurité ? Être appelé à devenir un guide sur le chemin et rester étendu sur le sol ? Être appelé à être fort pour ceux qui sont faibles et n’être que faiblesse ?
La tiédeur est une maladie de l’âme qui contamine l’intelligence et la volonté, détruit l’esprit apostolique du chrétien et ruine sa vie intérieure. Son premier symptôme se trouve dans l’affaiblissement de la volonté, qui s’habitue à ses fautes renouvelées sans réagir. L’intelligence s’obscurcit et perd la vision surnaturelle oubliant que le Christ est présent dans sa vie. La vie intérieure souffre de ces négligences dans l’amour ; Jésus-Christ n’est plus le centre ; la piété se vide de tout contenu et reste sans âme et sans amour. Dans le meilleur des cas on fait les choses par habitude, plus par amour.
La tiédeur tue les qualités d’une âme amoureuse, la joie et l’ardeur dans ce qui se réfère à Dieu. Un chrétien tiède est blasé, son âme est fatiguée, lassée de lutter pour s’améliorer ; le Christ devient une idée vague, il n’est plus qu’une figure lointaine, aux contours peu définis, à laquelle elle devient indifférente. Peu à peu l’âme perd la générosité des premiers temps et sommeille dans un confortable conformisme [02].
La tiédeur, écrit saint Thomas, est “ une certaine tristesse, par laquelle l’homme devient lent à réaliser des actes spirituels à cause de l’effort qu’ils comportent [03] ”. Les actes de piété et de dévotion, loin d’être une aide contre les difficultés, se transforment en une charge difficile à supporter. Si les chrétiens étaient moins tièdes, le monde ne serait pas ce qu’il est ; mais on dirait que le sel a perdu sa saveur. Seigneur, ai-je vraiment la saveur que tu demandes à tes disciples ? Ma prière est-elle le trésor qui anime toute la vie intérieure et alimente l’amour ? Est-ce que je réagis rapidement devant mes faiblesses et mes infidélités à ta grâce par des actes de contrition qui colmatent la brèche ouverte par l’ennemi ?
II. Attention, cependant. La tiédeur n’est pas l’aridité. La sécheresse est parfois le fruit de la fatigue ou de la maladie, ou tout simplement la perte de l’enthousiasme sensible. Dans ces cas la volonté reste ferme dans le bien. L’âme qui sait qu’elle marche vers le Christ ne s’effraie pas de ce terrain pierreux, bien qu’elle n’y trouve aucune source pour se désaltérer et que les pierres blessent ses jambes. Mais elle sait où elle va, elle se dirige droit vers la cime, et ni la fatigue ni la soif ni l’hostilité du terrain n’ont raison d’elle.
L’aridité, l’absence de sentiment et l’apparent silence de Dieu, semble pénible, mais elle n’est pas un obstacle à la vraie dévotion, que saint Thomas définit comme la “ volonté décidée de se donner à tout ce qui appartient au service de Dieu[04] ”. Cette volonté décidée s’amollit dans l’état de tiédeur : j’ai contre toi, dit le Seigneur, que tu as perdu la ferveur de la première charité^, que tu t’es relâché, que tu ne m’aimes plus comme avant. La personne qui lutte pour soigner la prière même dans une période d’aridité, de manque de consolations sensibles, ressemble à celui qui tire de l’eau d’un puits, seau après seau : une oraison jaculatoire et une autre, un acte de réparation... C’est un travail dur et coûteux, mais il tire de l’eau. Quand on cède à la tiédeur, au contraire, on donne libre cours à l’imagination, on ne repousse pas véritablement les distractions et on finit par abandonner pratiquement la prière sous prétexte qu’elle ne produit aucun fruit. C’est une fausse raison, car la vraie relation avec Dieu, même dans l’aridité, est toujours féconde ; le Seigneur qui permet cette épreuve, peut-être pour notre bien, lui fera porter du fruit.
La vraie piété, en effet, n’est pas affaire de sentiment, même si les consolations sensibles sont bonnes et peuvent aider dans la vie intérieure, puisque l’homme n’est pas un pur esprit et que Dieu lui a donné un corps. Mais les consolations n’ont pas la première place, pas plus que les sentiments ; ils ne sont pas la partie principale de nos relations avec le Seigneur. Le sentiment est une aide et rien de plus, parce que l’essence de la piété n’est pas le sentiment, mais la volonté décidée de servir Dieu, indépendamment des états d’âme et de toute autre circonstance. C’est l’intelligence éclairée par la foi qui est le moteur de la vie intérieure. “ Me guider par le sentiment c’est donner la direction de la maison au serviteur et faire abdiquer le propriétaire. Ce n’est pas le sentiment qui es mauvais, mais l’importance qu’on lui donne...[06] ”
La tiédeur paralyse, le sel dénaturé n’est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent [07]. L’aridité en revanche peut être le signe positif que le Seigneur désire purifier l’âme.
III. Nous, les hommes, nous pouvons semer autour de nous la joie ou la tristesse, la lumière ou l’obscurité, la paix ou la discorde, l’optimisme efficace ou le défaitisme stérile... Notre passage sur terre n’est pas indifférent : ou bien nous aidons les autres, plus ou moins directement, à rencontrer le Christ ou bien nous les séparons de lui ; nous enrichissons ou nous appauvrissons tous ces amis, collègues, parents, voisins... que nous côtoyons tous les jours et que la soif de biens matériels rend peut-être aveugles au vrai Bien, à Jésus-Christ. Ils se conduisent comme des brebis sans pasteur. Mais pour que le guide des aveugles ne soit pas lui aussi aveugle [08], il ne suffit pas de savoir par ouï-dire, vaguement. Pour aider ses amis, il ne suffit pas de connaître «à peu près» le chemin. Il faut le parcourir, et connaître les difficultés, savoir éviter les obstacles...
Bref, il convient d’avoir une vie intérieure profonde, une fréquentation personnelle et quotidienne de Jésus, de connaître toujours mieux sa doctrine, de lutter de façon sportive contre nos défauts. Ainsi l’apostolat naît-il de l’amour du Christ et puise-t-il sa force en lui. Nous sommes chrétiens aujourd’hui parce que les premiers chrétiens furent vraiment sel de la terre ; ils ont lutté avec ardeur contre la corruption des personnes et des institutions, de la société tout entière. Pourquoi tant de chrétiens semblent-ils maintenant incapables de freiner la vague de corruption qui mine la famille, l’école, les institutions... ? La foi n’a pas changé et le Christ vit parmi nous comme auparavant, son pouvoir ne s’est pas amoindri. Seule la tiédeur de tant de milliers, de millions de chrétiens, explique que nous puissions offrir au monde le spectacle d’une chrétienté qui consent à ce que se propagent en son propre sein toutes sortes d’hérésies et d’absurdités. La tiédeur n’a pas la force de la foi et pactise, dans les affaires personnelles et collectives, avec les compromis et la commodité. La foi endormie chez beaucoup de personnes qui devraient être réveillées, vigilantes et attentives, voilà ce qui explique nombre de réalités tant dans le domaine personnel que dans le domaine public ; l’amour s’est éteint en de nombreux cœurs. Combien aujourd’hui en sont arrivés à penser que le chrétien normal est le chrétien tiède et médiocre ! Parmi les premiers chrétiens, le normal était l’héroïsme de chaque jour et, quand il le fallait, le martyre, le don de sa propre vie pour la défense de sa foi.
Quand l’amour se refroidit, quand la foi somnole, le sel se dénature et ne sert plus à rien. Quelle tristesse si la vie d’un chrétien devient stérile ! La tiédeur est fréquemment la cause de l’inefficacité apostolique, car alors même le peu que l’on fait devient une affaire sans conséquence ni humaine ni surnaturelle. Une foi éteinte, avec peu d’amour, n’entraîne personne et finit par lasser.
Seigneur, donne-nous la force de réagir. Que par la prière personnelle et l’amour fervent de la sainte Eucharistie je garde toujours la saveur du sel de la terre /C’est l’amour qui a fait les saints, car il est la raison d’être de toute vie donnée à Dieu. L’amour donne des ailes pour surmonter les difficultés extérieures et intérieures. L’amour rend inébranlable devant les contrariétés, alors que la tiédeur capitule devant la plus petite difficulté (une lettre à écrire, un coup de téléphone à passer, une visite à rendre, une conversation à approfondir, le manque de moyens à surmonter...). D’un grain de sable, la tiédeur fait une montagne ; l’amour de Dieu, au contraire, fait d’une montagne un grain de sable. Il transforme l’âme, lui donne de nouvelles lumières, lui ouvre de nouveaux horizons, la rend capable des plus hautes entreprises et lui dévoile des capacités qu’elle ignorait jusqu’alors. L’amour ne ménage pas sa peine mais la joie couronne ses efforts.
Très sainte Vierge Marie, modèle de fidélité amoureuse à la vocation chrétienne, éloigne de mon âme toute ombre de tiédeur. Anges gardiens rendez-nous diligents et zélés pour le service de Dieu.
NOTES
[01] Mt 5, 13.
[02] Cf. F. CARVAJAL, La tiédeur, Madrid 1986.
[03] SAINT THOMAS D’AQUIN, Summa Théologiae, I, q. 63, a. 2.
[04] SAINT THOMAS D’AQUIN, o. c., II-II, q. 82, a. 1.
[05] Ap 2, 4.
[06] J. TISSOT, La vie intérieure.
[07] Mt 5, 13.
[08] Cf. Mt 15, 14.