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10° SEMAINE. MERCREDI

33. LES GRÂCES ACTUELLES

— Nous avons besoin de la grâce pour faire le bien.

— Dieu aide ses enfants à chaque instant par les grâces actuelles.

— Notre correspondance à la grâce.

 

I. La nature humaine a perdu, par le péché originel, l’état de sainteté à laquelle elle avait été élevée par Dieu et elle a été également privée de l’intégrité et de l’ordre intérieur dans lesquels elle avait été créée. Dès lors la volonté humaine manque de force pour accomplir même le bien qu’elle voudrait faire. Car “ c’est en lui-même que l’homme est divisé, enseigne le Concile Vatican II. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres.[01]

”

Sans la grâce, le meilleur des actes humains est sans efficacité surnaturelle. Si nous avons tant d’assurance devant Dieu, ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle dont nous pourrions nous attribuer le mérite. Notre capacité vient de Dieu[02]. C’est un fait rendu plus manifeste encore par le péché originel. “ Personne ne se libère du péché par soi-même et par ses propres forces, ni ne s’élève ; personne n’est complètement délivré de sa faiblesse, de sa solitude ou de son esclavage[03] ” ; tous ont besoin du Christ, Modèle, Maître, Médecin, Libérateur, Sauveur, source de vie[04]. Sans lui nul ne peut rien ; avec lui tous peuvent tout.

Bien que la nature humaine ne soit pas corrompue par le péché originel, tout homme fait l’expérience, même après avoir reçu le Baptême, d’une certaine inclination au mal et de la difficulté à faire le bien : c’est ce que les théologiens appellent le fomes peccati ou la concupiscence qui, sans être un péché en soi, procède du péché et incline au péché[05]. La liberté elle-même, bien qu’elle n’ait pas été supprimée, est affaiblie.

C’est pourquoi toute bonne œuvre, tout fruit de sainteté et d’apostolat, vient en premier lieu de Dieu, en second lieu, mais vraiment en second lieu, et si nous correspondons à la grâce, des instruments faibles et ineptes que nous sommes. D’où la nécessité de l’humilité, car très souvent, disait saint Alphonse de Liguori, “ l’homme dominé par l’orgueil est un voleur pire que les autres, parce qu’il vole non pas des biens terrestres, mais la gloire de Dieu (...). En effet, selon l’Apôtre, par nous-mêmes nous ne pouvons pas faire une bonne œuvre, ni même avoir une bonne pensée (cf. 2 Cor 3, 5) (...). Et puisqu’il en est ainsi, lorsque nous faisons un bien, disons au Seigneur : Nous te rendons, Seigneur, ce que nous avons reçu de ta main (I Chr 29, 14).[06] ” Rendons grâce à Dieu, maintenant et toujours, pour tous les fruits dont il a orné nos vies. Seigneur, nous te les offrons en ce moment de prière, car nous connaissons notre déficience et nous savons que la beauté et la bonté viennent de toi.

 

II. Avons-nous remarqué que, dans les pages de l’Évangile, chaque rencontre d’hommes et de femmes avec le Christ est absolument unique ? Que ce soit Nicodème, Zachée, la femme adultère, le bon larron, les apôtres, ou d’autres... Chacun reçoit un don particulier de Dieu qui avait déjà lentement préparé ces âmes pour qu’elles s’ouvrent au Seigneur au moment opportun. Après cette rencontre singulière et déterminante, la grâce de Dieu les a accompagnées, réalisant en elles de nouvelles conversions, de nouveaux progrès. Mais parmi tous ceux qui ont rencontré le Christ, certains sont restés totalement imperméables à l’amour de Dieu. Le Christ nous parle aussi, à toi et à moi, comme à ces gens qui le croisèrent en Galilée, près du lac de Génésareth, à Jérusalem ou dans un village quelconque lors de sa traversée de la Samarie. Jésus est présent dans notre vie, et nous offre aussi gratuitement son aide pour nous approcher de lui, pour mieux travailler, pour être plus généreux dans le don de soi et l’esprit de pénitence, pour mieux vivre la présence de Dieu et la vision surnaturelle... Autant de grâces actuelles, de dons gratuits de Dieu qui font mûrir dans chaque âme des fruits particuliers. Combien en recevons-nous chaque jour ! Combien en recevrions-nous si nous ne fermions pas la porte de notre âme à cette action cachée mais si efficace du Sanctificateur !

Par la grâce, Dieu donne à chaque homme, à chaque femme, non seulement une plus grande facilité pour réaliser le bien, mais même la possibilité de le réaliser, car il leur est impossible, depuis le péché originel, d’accomplir avec leurs seules forces les commandements de la Nouvelle Alliance. Sans moi vous ne pouvez rien faire [07], dit clairement le Seigneur. Et saint Paul de préciser que le salut est affaire ni de qui veut ni de qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde [08]. Nous en avons bien l’expérience !

Le Saint-Esprit illumine l’intelligence pour qu’elle connaisse la vérité, et fortifie la volonté pour qu’en la précédant, l’accompagnant et la perfectionnant, elle accomplisse le bien. C’est Dieu qui, dans sa bienveillance, produit en vous et le vouloir et le faire [09]. Mais la grâce ne supprime pas la liberté, et c’est nous qui voulons et agissons.

Seigneur, donne-moi la sagesse pratique de compter toujours sur toi et non pas sur nous, de chercher en toi la force et la lumière, et non pas dans la vivacité de notre intelligence ou nos talents personnels. Sans toi, Seigneur, je ne peux rien faire. Ne permets pas que j’aie la sotte vanité de voler de mes propres ailes. Écoutons saint François de Sales illustrer la délicatesse de l’amour de Dieu pour les hommes : “ Lorsqu’une mère enseigne à marcher à son petit enfant, elle l’aide et le soutient quand c’est nécessaire, en le laissant faire quelques pas dans les endroits moins dangereux et plus plats, le prenant par la main et le tenant, ou en le prenant dans ses bras et le portant ainsi. De la même manière Notre Seigneur a un soin continuel des pas de ses enfants.[10] ” Ainsi sommes-nous devant Dieu : des petits enfants qui n’en finissent pas d’apprendre à marcher, qui doivent correspondre à l’aide qu’on leur donne, manifester leur bonne volonté, commencer et recommencer, en étant sincères dans la direction spirituelle, en choisissant un examen particulier (ce point sur lequel nous luttons d’une manière spéciale et bien concrète). C’est pourquoi nos journées se résumeront fréquemment à cela : demander de l’aide, correspondre et remercier.

 

III. Dieu traite chaque âme avec un respect infini. Il ne force pas la volonté. L’homme peut résister à la grâce et rendre stérile le désir divin. De fait, tout au long du jour, souvent dans de petites choses, nous disons non à Dieu. Ne devrions-nous pas essayer de rectifier, de dire souvent oui à ce que le Seigneur demande, et non à l’égoïsme, aux élans de l’orgueil, à la paresse ?

La réponse libre à la grâce de Dieu, ce oui et ce non, se disent en pensées, en paroles et en actes [11]. La foi seule ne suffit pas : Dieu demande la lutte personnelle, les œuvres, les initiatives, les désirs efficaces... Bien que Notre Seigneur, par sa Mort sur la Croix, ait mérité un trésor infini de biens, cependant ces grâces ne nous sont pas concédées toutes à la fois ; et leur plus grande ou moindre abondance dépend de notre générosité à y répondre. L’âme disposée à dire oui au Seigneur en tout, attire sur elle une vraie pluie de dons [12]. La grâce, l’amour de Dieu, l’inondent lorsqu’elle est fidèle aux petites inspirations de l’Esprit Saint au long du jour. Lorsqu’elle saute du lit pour vivre la minute héroïque du matin et essaye de faire en sorte que sa première pensée soit pour le Seigneur, lorsqu’elle prépare la sainte Messe et repousse les distractions qui l’écartent de l’essentiel, lorsqu’elle offre le travail...

Personne ne peut dire qu’il a été oublié ou délaissé par Dieu. S’il fait tout ce qui est à sa portée pour attirer le Seigneur, il sera comblé, car Dieu accorde son aide à tous, même à ceux qui se trouvent hors de l’Eglise sans que ce soit leur faute[13]. Plus encore, le Seigneur, infiniment miséricordieux et patient, part toujours et chaque fois que c’est nécessaire, à la recherche de la brebis perdue qui s’est mise par sa faute dans une situation lamentable. Il ne néglige rien pour l’attendre et pour qu’elle retrouve le chemin du bercail. Et lorsqu’il l’a retrouvée, il se met en quatre pour lui donner son aide et ses biens, et il l’encourage à être plus fidèle.

Parle “ avec Sainte Marie, et confie-toi à elle : ô, Notre Dame, pour vivre l’idéal que Dieu a mis dans mon cœur, j’ai besoin de m’envoler... très haut, très haut ![14] ” Près de toi, Marie, je vois Joseph, ton très fidèle époux, lui qui a su si bien et avec tant de célérité accomplir ce que Dieu lui demandait par la voix de l’ange. Saint Joseph, Vierge Marie, restez près de moi tout au long du jour, pour m’aider à écouter la voix du Saint-Esprit et la suivre dans les plus petits détails.

 

NOTES

[01] CONCILE VATICAN II, Const. Gaudium et spes, 13.

[02] Première lecture de la Messe. Années impaires. 2 Cor 3, 5.

[03] SAINT IRÉNÉE, Contre les hérésies, 3, 15, 3.

[04] Cf. CONCILE VATICAN II, Ad gentes, 8.

[05] CONCILE DE TRENTE, Decr. Sur le péché originel, 5.

[06] SAINT ALPHONSE DE LIGUORI, Forêt de matières prédicables, 2, 6.

[07] In 15, 5.

[08] Rom 9, 16.

[09] Ph 2, 13.

[10] SAINT FRANÇOIS DE SALES, Traité de l’amour de Dieu, 3, 4.

[11] Cf. CONCILE VATICAN II, Lumen gentium, 14.

[12] Cf. PIE XII, Enc. Mystici Corporis, 29 juin 1943.

[13] Cf. CONCILE VATICAN II, Const. Lumen gentium, 16.

[14] Cf. SAINT J. ESCRIVA, Forge, n. 994.



10° SEMAINE. JEUDI

34. POURQUOI LA PÉNITENCE

— Pour être corédempteur il faut commencer par renoncer au vieil homme.

— L’Église rappelle les bienfaits de la pénitence. Le sens pénitentiel des vendredis.

— Quelques exemples de l’esprit de pénitence.

 

I. Un jour, Jésus explique à ses disciples et à la foule : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera [01].

Le Seigneur avait déjà dit que pour être son disciple il fallait se détacher des biens matériels[02] ; et il demande ici un détachement plus profond : le renoncement à soi-même, à ce que l’on a de plus intime. Mais ce détachement est éminemment positif ; il affirme : je cesse de vivre pour moi-même, afin que le Christ vive en moi[03]. La vie dans le Christ, pour l’amour duquel j’ai tout sacrifié [04], écrit saint Paul est une profonde réalité surnaturelle. L’existence chrétienne est plénitude de vie, d’amour, d’amitié. Je suis venu, nous dit Jésus, pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante[05]. Il nous offre en effet la filiation divine, la participation à la vie intime de la très Sainte Trinité. Et c’est justement le souci immodéré de notre moi, de la commodité, du bien-être, de la réussite personnelle, qui gêne la réalisation de cette admirable promesse. Voilà pourquoi la mortification est nécessaire, car loin d’être quelque chose de négatif, le détachement de soi permet à Jésus de pénétrer en nous. D’où le paradoxe : “ pour Vivre, il faut mourir[06] ” : mourir à soi-même pour recevoir la vie de Dieu. Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si, par l’esprit, vous faites mourir les œuvres de la chair, vous vivrez[07].

Si quelqu’un veut venir à ma suite... Pour répondre à l’invitation de Jésus il faut “ mourir chaque jour un peu ”, cheminer pas à pas, recommencer continuellement pour faire mourir le vieil homme[08] qui vit en chacun de nous, et dont les œuvres nous séparent de Dieu ou détériorent notre amitié avec lui. Pour cheminer vers la sainteté il est nécessaire de soumettre nos inclinations désordonnées, nos passions qui, depuis le péché originel et à cause des péchés personnels, ne sont plus assujetties à la volonté. Pour progresser à la suite du Christ nous devons apprendre la maîtrise de soi : “ nous sommes comme un homme qui mène un âne ; ou il conduit l’âne ou l’âne le conduit. Ou nous gouvernons les passions ou elles nous gouverneront.[09] ” Quand on néglige la mortification, “ c’est comme si «l’esprit» se réduisait peu à peu, comme s’il rapetissait, jusqu’à ne plus être qu’un petit point de rien du tout... Tandis que le corps grandit, croît démesurément, jusqu’à tout dominer. — C’est pour toi que saint Paul a écrit : je châtie mon corps et je le réduis en esclavage, de peur qu’ayant prêché les autres, je ne sois moi-même réprouvé. [10] ”

Le même saint Paul a un autre motif de pénitence : Maintenant je me réjouis de souffrir pour vous, et ce qui manque à la Passion du Christ, je le complète dans ma chair au profit de son corps qui est l’Eglise [11]. La Passion du Christ n’était donc pas suffisante par elle-même pour nous sauver ? s’étonne légitimement saint Alphonse de Liguori. — Bien sûr que si, et il ne fait aucun doute qu’elle fut pleinement suffisante au salut de tous les hommes. Néanmoins, pour que les mérites de la Passion s’appliquent à nous, Dieu a voulu que nous coopérions librement à son œuvre de salut, réalisant avec amour les travaux de tous les jours et en acceptant avec patience ces tribulations que Dieu permet et qui nous identifient à Jésus[12].

Nous sommes les premiers bénéficiaires de cette participation aux souffrances du Christ[13]

qu’est la mortification généreuse ; mais, l’efficacité surnaturelle de la pénitence embrasse toute la famille, et plus particulièrement ceux qui en ont le plus besoin, ainsi que les amis, les collègues, les personnes que nous désirons approcher du Seigneur, toute l’Église et le monde entier.

 

II. “ L’Église — tandis qu’elle réaffirme la primauté des valeurs religieuses et surnaturelles de la pénitence (les seules valeurs vraiment capables de rendre aujourd’hui au monde le sens de Dieu et de sa souveraineté sur l’homme, et le sens du Christ et de son salut) — invite tout le monde à accompagner la conversion intérieure de l’esprit avec l’exercice volontaire d’œuvres extérieures de pénitence. [14] ” La douleur, la maladie, toutes les formes de souffrance physique ou morale, quand elles sont offertes à Dieu dans un esprit de pénitence, loin d’être inutiles, voire nuisibles, acquièrent un sens rédempteur “ pour le salut de leurs frères et sœurs. Par conséquent, non seulement elles sont utiles aux autres, mais encore elles réalisent même un service irremplaçable. La souffrance, plus que tout le reste, rend présent dans l’histoire de l’humanité la force de la Rédemption.[15] ”

L’Église rappelle fréquemment le besoin de la mortification, et plus spécialement, un jour par semaine, le vendredi, pour qu’unis à la Passion du Christ, nous considérions la nécessité mais aussi les bienfaits du détachement en proposant une mortification spéciale : l’abstinence de viande ou un autre petit effort concret, comme le soin du travail, l’esprit de service... ou encore une pieuse pratique comme la lecture spirituelle, la récitation du Rosaire, une visite au saint Sacrement, le Chemin de Croix..., ou enfin une œuvre de miséricorde, par exemple la visite à un malade, ou à quelqu’un qui est dans le besoin, l’aumône... Mais une âme généreuse ne se contente pas de ce signe de pénitence hebdomadaire, qui commémore la Passion du Seigneur, elle entend quotidiennement le Seigneur lui dire : j’ai soif, offre-moi des petites marques d’amour qui vivifieront ton âme et rendront fécond ton apostolat.

 

III. La vie, elle-même, offre déjà ces mortifications que l’on appelle passives, et qui consistent à offrir avec amour les contrariétés, les imprévus et tout ce qui ne dépend pas de notre volonté : la chaleur, le froid, la douleur, l’attente de quelqu’un qui n’arrive pas, une réponse brusque qui déconcerte... D’autres rendent plus agréable la vie en commun : les petits efforts de ponctualité, l’attention véritable aux autres, le mot aimable qui brise un silence embarrassant, la constance dans la maîtrise des états d’âme, la délicatesse qui sait remercier ou demander pardon lorsque nous avons pu gêner quelqu’un... Il y a aussi celles qui rendent le travail plus efficace, l’intensité, l’ordre, le souci du détail, l’intérêt pour le travail des autres... La mortification de l’intelligence évite les attitudes critiques qui vont contre la charité, maîtrise la curiosité, ou modère les jugements précipités. Celle de la volonté lutte contre l’amour désordonné de soi-même, évite de ramener à soi les conversations, ou de ne parler que de ses propres intérêts, et essaie de rendre la vie agréable autour de soi. La mortification active de tous les sens, de la vue, du goût... cherche la sobriété en offrant par exemple un petit sacrifice discret à chaque repas, en maîtrisant les regards... La mortification de la sensibilité freine la tendance à passer un bon moment, à éviter tout ce qui peut coûter... Enfin la mortification intérieure écarte les pensées inutiles qui font perdre du temps sur le chemin de la sainteté..., surtout lorsqu’elles dérangent la prière, l’attention à la Messe, le travail...

Pouvons-nous vraiment dire que nous menons une vie de mortification ? Cherchons-nous chaque jour à dominer notre corps, à offrir au Seigneur la douleur et la contrariété qui sont toujours plus ou moins présentes sur notre chemin ? Sommes-nous décidés à perdre notre vie, peu à peu, par amour du Christ et de l’Évangile ?

La véritable mortification faite dans l’esprit du Christ, est nécessairement joyeuse. “ Ce malade dévoré de zèle pour les âmes faisait ce commentaire : le corps proteste un peu, se plaint. Mais j’essaie aussi de transformer «ces plaintes» en sourires, parce qu’alors, elles deviennent très efficaces.[16] ” C’est elle qui fait naître tant de sourires et de gestes aimables au milieu de la douleur et de la maladie. La pénitence authentique est également continuelle. Elle rend plus facile la présence de Dieu, permet de réaliser un travail intense et bien achevé, et pousse à maintenir des relations sociales plus aimables et apostoliques.

La mortification chrétienne est aussi discrète, pleine de naturel. On remarquera inévitablement ses effets dans la vie ordinaire ; mais si elle est simple, il n’y aura pas de manifestations étranges pour un chrétien laïc courant. Et surtout, la mortification n’a de sens que dans l’amour, car c’est lui qui la motive : la contemplation du Christ sur la Croix, à qui l’on désire être uni et pour qui l’on est prêt à renoncer à tout ce qui ne mène pas à lui.

Dans la mortification, comme sur le Calvaire, tu es là, Marie. Je t’offre mes résolutions concrètes de ce moment de prière. Apprends-nous à comprendre en profondeur les bienfaits d’une vie de sacrifice et de mortification.

 

NOTES

[01] Mc 8, 34-39.

[02] Cf. Lc 14, 33.

[03] Gal 2, 20.

[04] Ph 3, 8. – 5. Jn 10, 10.

[06] Cf. SAINT J. ESCRIVA, Chemin, n. 187.

[07] Rom 8, 13.

[08] Eph 4, 22.

[09] E. BOYLAN, Le parfait amour.

[10] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 841.

[11] Col 1, 24.

[12] Cf. SAINT ALPHONSE MARIE DE LIGUORI, Méditations sur la Passion, 10.

[13] Cf. PAUL VI, Const. Apost. Pœnitemini, 17 février 1966, II.

[14] IDEM.

[15] JEAN-PAUL II, Lettre Apost. Salvici doloris, 11 février 1984, 27.

[16] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 253.



10° SEMAINE. VENDREDI

35. LA PURETÉ DU CŒUR

— La pureté de l’âme.

— La garde du cœur et la fidélité concernent tous les hommes.

— La chasteté du regard protège le cœur.

 

I. Le Seigneur rappelle souvent que la source des actes humains se trouve dans le cœur, à l’intérieur de l’homme, et que par conséquent il faut la garder pure des affections désordonnées, des sentiments de rancune ou d’envie, et de tout ce qui pourrait la souiller. La bonté qui naît dans le cœur se manifeste dans la conduite extérieure de la personne. Car c’est en lui que s’enracinent, avec la grâce, une sincère piété filiale, l’amour véritable, la compréhension et la bonté dans les relations avec les autres. La pureté du cœur augmente la capacité d’aimer, tandis que l’embourgeoisement, l’égoïsme... provoquent une sous-nutrition spirituelle. C’est du cœur, en effet, que sortent pensées mauvaises, meurtres, adultères, impudicités, vols, faux témoignages, blasphèmes...[01]. C’est pourquoi le Livre des Proverbes prévient : Avant toute chose garde ton cœur, car de lui jaillissent les sources de la vie[02] ; le cœur est le symbole de ce qu’il y a de plus intime dans l’homme.

C’est ainsi que le Seigneur explique aujourd’hui dans l’Évangile de la Messe[03] : Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Eh bien moi, je vous dis : tout homme qui regarde une femme et la désire, a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Jésus révèle ainsi la plénitude, l’essence même du neuvième commandement, qui met en garde contre les actes intérieurs, pensées, désirs, délectation de l’imagination qui souillent la vertu de chasteté. C’est ainsi que toute affection désordonnée, bien qu’elle paraisse extérieurement pure et désintéressée, est une transgression de ce précepte, si elle n’est pas en accord avec la volonté de Dieu et la vocation personnelle à laquelle il appelle chacun de ses enfants.

L’amour authentique cherche à vivre avec délicatesse ce commandement, et commence par fréquenter Dieu, pour que son amour le comble et le perfectionne. Puis il évite les occasions de tentations intérieures contre la chasteté, qui surgissent, par exemple, quand on ne garde pas prudemment ses sens, quand on ne maîtrise pas l’imagination ou les souvenirs et qu’on les laisse errer dans des fantaisies qui éloignent de la réalité quotidienne et de l’accomplissement du devoir, quand on recherche des compensations affectives, ou qu’on se laisse aller à la vanité... Si nous nous rendons compte de ces tentations intérieures, nous les repousserons avec promptitude, en utilisant tous ces moyens efficaces que sont la prière, le recours à Notre Dame et à l’ange gardien, ainsi que le refus absolu de dialoguer avec elles. Nous éviterons ainsi ce climat intérieur confus, ces manques de correspondance à la grâce qui affaiblissent l’âme qui s’habitue à ne pas être généreuse avec le Seigneur. En effet, s’attarder à la limite douteuse du consentement peut facilement nous faire passer d’un manque de mortification intérieure à de véritables péchés intérieurs contre la pureté. Cette attitude rend très difficile, voire impossible, d’avancer sur le chemin du progrès spirituel. Au contraire, lorsque l’âme est décidée à rester pure, avec l’aide de la grâce, on rectifie avec promptitude en cas de négligence, même petite. Alors le Saint-Esprit, doux Hôte de l’âme, donne de plus en plus de grâces et consolide en elle la joie, qui est un des fruits du Paraclet chez ceux qui le préfèrent à de ridicules compensations qui laissent dans l’âme un fond de tristesse et de solitude.

 

II. Par ce commandement, le Seigneur ne demande pas seulement d’éviter les pensées impures et les désirs directement contraires à la chasteté, mais aussi de garder son cœur à l’abri de ce qui peut le rendre inapte à aimer. Conserver l’âme pure signifie soigner l’intimité, les affections, être prudents et ne pas épancher sa tendresse sans nécessité, être à tout moment conséquents avec notre vocation et notre état[04]. Ceux qui ont été appelés au mariage doivent garder leur cœur pour pouvoir le donner tout entier à la personne qu’ils ont épousée, aussi bien au début du mariage que lorsque les années passent. Cela demande de canaliser le cœur avec persévérance, de veiller sur lui pour ne pas s’embourber dans des compensations réelles ou imaginaires. Les époux ne doivent pas oublier que “ le secret du bonheur conjugal est dans la vie quotidienne, et non pas dans les rêves (...). Je dis constamment à ceux qui ont été appelés par Dieu à fonder un foyer, de s’aimer toujours, de s’aimer de cet amour plein d’enthousiasme qu’ils se portaient lorsqu’ils étaient fiancés. Celui qui pense que l’amour finit quand commencent les peines et les contretemps que comporte toujours la vie, a une bien pauvre conception du mariage — qui est un sacrement, un idéal et une vocation.[05] ”

Ceux à qui le Seigneur a demandé le cœur sans partage, à l’exclusion de toute autre créature, ont en plus des motifs plus élevés pour conserver leur âme pure et libre d’attaches. Quelle duperie s’ils étouffaient par des bagatelles l’amour infini de Dieu auquel ils ont été appelés de toute éternité. “ Crois-tu, demande saint Jérôme, que tu es arrivé à la cime des vertus parce que tu as offert une partie du tout ? C’est toi-même que le Seigneur veut comme une hostie vivante et agréable à Dieu.[06] ” Le Seigneur accorde toujours sa grâce à celui qui veut conserver son cœur intact pour lui et pour toutes les âmes par lui, sans compensations, sans fils ténus ni chaînes qui l’empêchent d’atteindre les hauteurs auxquelles il a été appelé, avec générosité, avec force pour trancher un lien ou redresser une affection.

Pour garder son cœur, il faut d’abord apprendre à aimer, car une personne sans amour humain, tiède dans ses rapports avec Dieu, pourra difficilement empêcher que pénètrent en son âme des désirs de compensations, car le cœur a été fait pour aimer.

Faisons un examen de conscience pendant ce moment de prière pour voir comment sont vécus ces moments intimes passés avec le Seigneur : la Communion, la visite au saint Sacrement, un moment de prière, le recueillement pendant la nuit... Regardons aujourd’hui si notre fréquentation de Jésus est une relation personnelle, celle d’un Ami, éloignée de la routine et la médiocrité. Voyons si les affections de notre cœur sont ordonnées selon le vouloir de Dieu, si nous repoussons avec promptitude toute pensée qui les trouble ou les altère.

 

III. La garde du cœur commencera très souvent par la garde de la vue, c’est-à-dire laisser le bon sens et le sens surnaturel mettre une sorte de filtre devant les yeux, pour ne pas les fixer sur ce que l’on ne doit pas regarder. Et cela avec naturel et simplicité, sans faire de choses bizarres, mais avec force, en sachant bien, dans la rue, au travail, ou dans les relations sociales, ce qu’est l’enjeu.

Pour connaître et aimer, la fréquentation est nécessaire. Et pour éviter que le cœur s’attache à ce qu’il ne doit pas, mieux vaut maintenir une distance prudente envers certaines personnes avec lesquelles des liens trop étroits seraient déplacés, voire dangereux. Il s’agit de cette distance morale, spirituelle ou affective, qui se manifeste par le fait d’éviter des confidences inutiles, et d’éviter de leur parler sans nécessité de nos peines ou de nos soucis... Il peut y avoir même des circonstances dans lesquelles la prudence conseille de prendre physiquement ses distances... Si notre conscience est droite, un examen attentif et sincère des raisons qui nous poussent à agir nous permettra de découvrir, dans cette compagnie ou dans ces épanchements, une intention moins droite. Il sera alors plus simple de juger correctement ce que l’on croit vouloir et ce que l’on cherche en réalité.

Pour éviter que l’affectivité ne déborde, il n’est pas nécessaire de la supprimer (ce qui n’est ni possible ni humain), mais il s’agit de l’ordonner et de la canaliser selon le vouloir de Dieu : remplir le cœur d’un amour fort et pur qui le défende des affections qui peuvent lui déplaire.

La garde du cœur est liée au contrôle de la mémoire, pour repousser des scènes, des dialogues, ou des images susceptibles de réveiller une affectivité qui peut empêcher d’avoir le cœur là où il faut. D’une manière semblable, se réfugier dans une imagination débordante, dans des rêves fantastiques, empêche d’être ouvert à la réalité quotidienne. Si on se laisse aller souvent à cette tentation — qui peut être plus forte dans des moments de fatigue, d’aridité intérieure, ou qui devient une compensation aux petits échecs de la vie de chaque jour—, on perd l’unité de vie entre ce monde intérieur dans lequel la vanité sort toujours triomphante, et la vie bien réelle, avec son austérité, qui est la seule que nous puissions sanctifier et qui permet de faire le bien que Dieu attend de nous. Une âme mécontente de sa situation et qui a l’habitude de s’évader dans cette intériorité irréelle et fantastique, aura plus de difficultés pour affronter avec générosité et réalisme ce qu’il y a à faire à chaque moment pour progresser dans la vertu. En effet, il est difficile de vivre de fantaisies et de ne pas négliger son devoir. Comment lutter contre ses défauts si au lieu de les affronter avec humilité et espérance, on les fuit et ne les vainc que par l’imagination ? Quelle joie peut-on mettre dans ce qui exige un sacrifice lorsque l’on a l’habitude de se réfugier dans une fantaisie pleine de rêves ? Il se peut aussi que l’on ait le cœur attaché à des personnages de film, de roman ou réels, mais avec lesquels nous n’avons aucune relation. Et le cœur, attaché ainsi, risque de se salir, et le poids de la boue peut empêcher de s’élever à Dieu.

Où se trouve notre cœur tout au long de la journée ? À qui pensons-nous ? Dans notre monde intérieur, y a-t-il un personnage central ? Qui est ce personnage ? Notre Dame, aide-nous ! Que Jésus soit le seul centre de notre vie, l’objet d’un véritable amour, noble, pur et sacrifié, celui qu’il désire pour chaque homme et pour chaque femme, selon sa propre vocation.

“ Laisse-moi te donner ce conseil, pour que tu le mettes en pratique chaque jour. Quand tu sentiras de plus basses tendances en ton cœur, dis lentement cette prière à la Vierge Immaculée : Regarde-moi avec compassion, ne m’abandonne pas, ô ma Mère ! — Et donne ce conseil à d’autres.[07] ” Ne m’abandonne pas... ne les abandonne pas, ne l’abandonne pas, ô ma Mère !

 

NOTES

[01] Mt 15, 19.

[02] Prov 4, 23.

[03] Mt 5, 27-32.

[04] Cf. J. L SORI A, Heureux les cœurs purs

[05] Entretiens avec Mgr. Escriva de Balaguer, 91.

[06] SAINT JÉRÔME, Épître 118, 5.

[07] SAINT J. ESCRIVA, Sillon, n. 849.


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