PAQUES. 4° SEMAINE. LUNDI
22. DÉSIRS DE SAINTETÉ
— Vouloir être saints : premier pas pour parcourir le chemin jusqu’au bout.
— Vigilance : l’embourgeoisement et la tiédeur s’opposent à la sainteté.
— La grâce de Dieu et le temps sont des alliés contre le découragement.
I. Mon âme a soif du Dieu vivant. Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu... Quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? [01] Le cerf qui cherche à assouvir sa soif à la source est la figure qu’emploie le psalmiste dans la Messe d’aujourd’hui pour décrire le désir de Dieu qui niche dans le cœur d’un homme droit : la soif de Dieu, un désir ardent, l’aspiration de quelqu’un qui ne se contente pas des succès que le monde offre pour satisfaire les rêves humains. Quel profit aurait l’homme quand il gagnerait l’univers, si c’est au détriment de son âme ?[02]. Perspective de Jésus qui élève l’horizon grandiose de la vie, d’une vie dont la raison ultime se trouve en Dieu. Mon âme a soif de Dieu !
Les saints ont été des hommes et des femmes qui avaient un grand désir de se rassasier de Dieu, tout en connaissant leurs défauts. Et moi, ai-je vraiment envie d’être saint, aimerais-je au moins être saint ? La réponse sera rarement négative... mais elle risque surtout de rester théorique si la sainteté se réduit à « un idéal inaccessible, un lieu commun de l’ascétique, et non une fin concrète, une réalité vivante [03] ». Et si nous en faisions maintenant une réalité, avec la grâce du Seigneur ?
Ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Ce désir s’éveillera au fur et à mesure que nous redirons au Seigneur : « je veux être saint » ; (et si nous nous trouvons plutôt faibles) « je voudrais bien avoir le désir d’être saint ». Pour que le doute se dissipe et pour que la sainteté ne se réduise pas à un mot banal et mécanique, nous tournons notre regard vers le Christ : « Le Seigneur Jésus, proclame le Concile Vatican II, Maître et Modèle divin de toute perfection, a prêché cette sainteté de la vie, dont lui-même est l’auteur et qu’il conduit à son achèvement, à tous et à chacun de ses disciples, quelle que soit sa condition : Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48).[04] »
S’il n’en était pas l’auteur, jamais il ne viendrait à quiconque l’idée, la possibilité d’aspirer à la sainteté. Mais Jésus présente comme un ordre son soyez parfaits, et il n’est donc pas étrange que l’Église fasse résonner ces paroles aux oreilles de tous ses enfants : « Tous les fidèles donc sont invités — et même tenus — à rechercher la sainteté et la perfection de leur état. [05] »
Dans la sainte Écriture, le prophète Daniel est appelé vir desideriorum, homme de désirs [06]. Puissions nous chacun mériter ce nom ! Car avoir des désirs, vouloir être saint, c’est le premier pas, c’est envisager d’entreprendre un chemin ascendant avec la ferme résolution de le parcourir jusqu’au bout : « ... bien que je me fatigue, bien que je ne puisse pas, bien que je me brise, bien que je meure [07] ».
« Que ton âme se laisse consumer de désirs ! ... Désirs d’amour, d’oubli de soi, de sainteté, désir du Ciel...
En verras-tu un jour la réalisation ? Ne t’attarde pas à de telles questions, peut-être suggérées par quelque prudent bailleur de conseils. Ravive-les chaque fois plus, ces désirs, puisque l’Esprit Saint dit que les "hommes de désir" lui sont agréables. Mais des désirs opérants, que tu dois mettre en pratique dans ta tâche quotidienne. [08] »
Voilà un bon thème pour la prière d’aujourd’hui : examiner si les désirs de sainteté sont sincères, efficaces. Il y a une obligation — comme ose le dire le Concile Vatican II —, pour les fidèles de répondre aux aimantes requêtes divines, malgré les faiblesses, les inappétences vis-à-vis de la lutte intérieure. « Tu me dis : "Oui, je veux". — Très bien ; mais veux-tu comme un avare veut son or, une mère son enfant, un ambitieux les honneurs, ou un pauvre sensuel son plaisir ? Non ? — Alors, c’est que tu ne veux pas.[09] »
C’est que tu dois alimenter davantage la vertu de l’espérance : l’on ne peut vouloir efficacement quelque chose que s’il existe l’espérance fondée de l’obtenir. Si on considère sa possession inaccessible, si on pense que tel but ne nous est pas destiné, on ne le désire pas réellement ; or l’espérance théologale a son fondement non en la vigueur du désir ou l’adéquation des forces mais d’abord et surtout dans le vouloir et le pouvoir de Dieu.
II. La conversion exemplaire du centurion Corneille, racontée dans la première lecture de la Messe, ne démontre-t-elle pas que Dieu ne fait pas acception de personnes ? Écoutons saint Pierre : l’Esprit Saint s’empara de ceux qui étaient là, comme il l’avait fait au commencement pour nous [10]".
La force de l’Esprit ne connaît ni limites ni barrières, pas plus dans notre vie que dans celle de Corneille, qui n’appartenait pas à la race juive. L’équation n’est pas compliquée : d’une part nous désirons être saints ; d’autre part si Dieu ne bâtit pas la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain[11]. L’humilité donne confiance et avant tout la grâce de Dieu est là. L’effort pour acquérir les vertus et les vivre continuellement complète ses effets ; surtout l’ardeur apostolique, car une sainteté personnelle qui ignorerait les autres, et qui ne se préoccuperait pas de la charité, serait un contresens. Autre effet : le désir d’être toujours avec le Christ sans esquiver la croix, c’est-à-dire, sans fuir le sacrifice ni dans ce qui est minime, ni dans ce qui est majeur s’il le fallait.
Peut-on s’approcher de Dieu en faisant du marchandage, sans renoncer à soi-même, en conciliant l’amour de Dieu et ce qui ne lui plaît pas, sans alimenter dans la prière les désirs de sainteté ? Savons-nous découvrir dans l’examen de conscience en quoi l’amour est peut-être en train de s’éteindre ? Les grands désirs deviendront réalité quotidienne dans l’accomplissement sérieux des actes de piété, sans que la pression du travail les fasse abandonner, sans les retarder, sans se laisser dominer par les états d’âme ni par les sentiments.
« L’âme qui aime vraiment Dieu ne cesse pas, par paresse, de faire ce qu’elle peut pour trouver le Fils de Dieu, son bien-Aimé. Et une fois qu’elle a fait tout ce qu’elle peut, elle n’est pas satisfaite car elle pense qu’elle n’a rien fait [12]. »
L’humilité est la vertu qui empêche de se satisfaire ingénument de ce que l’on a fait et d’en rester à des désirs théoriques, car elle incite à faire davantage pour traduire en œuvres d’amour ses désirs, tout en empêchant la réalité de nos péchés, de nos offenses et de nos négligences de détruire nos espoirs. L’humilité ne coupe pas du tout les ailes aux désirs, mais bien au contraire : elle fait mieux comprendre le besoin d’avoir recours à Dieu pour le convertir en réalité. La grâce divine aide à faire tout le possible pour que les vertus se développent, pour écarter les obstacles, les occasions de pécher et pour résister avec courage aux inévitables tentations.
III. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. Cette soif est-elle compatible avec l’expérience de ses défauts et même des chutes ? Oui, car les saints ne sont pas ceux qui n’ont jamais péché, mais ceux qui se sont toujours relevés. Renoncer à la possibilité de la sainteté parce que l’on se voit plein de défauts, c’est une sorte d’orgueil caché, qui finit par étouffer le désir ardent de Dieu. « Trop s’abattre et succomber face aux adversités est le propre d’une âme lâche et qui n’a pas la vertu vigoureuse d’avoir confiance en les promesses du Seigneur. [13] »
Abandonner Dieu, cesser de lutter parce qu’on a des défauts ou parce qu’il y a l’adversité est une erreur, une tentation subtile et dangereuse, une manifestation d’orgueil conscient ou inconscient qui nourrit la pusillanimité, le manque de courage et de valeur pour tolérer les malheurs inévitables ou pour entreprendre de grandes choses. Il ne faut pas se faire d’illusions : être saint en un jour, ce n’est pas possible. Sauf si Dieu décidait de faire un miracle. Mais puisqu’il a choisi de nous donner continuellement et progressivement, par des voies ordinaires, les grâces dont nous avons besoin...
Le désir efficace d’être saints, c’est l’impulsion consciente qui incite à mettre en jeu les moyens nécessaires pour atteindre cet état. Sans désirs, il n’y a rien à faire puisque l’on n’essaie même pas. Mais le désir seul ne suffit pas. « Il faut donc être patient, et ne pas prétendre chasser en un seul jour tant de mauvaises habitudes que nous avons acquises en soignant si peu notre santé spirituelle. [14] »
Dieu connaît bien la valeur du temps et il a de la patience envers ses enfants. S’il ne se décourage pas face à la lenteur de son progrès spirituel, s’il ne s’écarte pas, coûte que coûte, du bien, s’il ne s’arrête pas devant les difficultés et les défauts, Dieu lui concédera plus de lumière pour mieux voir et pour maintenir la lutte comme les saints, qui se sont toujours considérés de grands pécheurs, qui restèrent près de Dieu grâce à la prière et la mortification confiants en la miséricorde divine : « Attendons avec patience de nous améliorer et, au lieu de nous inquiéter pour avoir fait peu de choses dans le passé, essayons avec diligence de faire davantage dans le futur. [15] »
Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Gardons vivant ce désir, rallumons chaque jour les flammes de la foi et de l’espérance au feu de l’amour qui ravive les vertus et brûle les misères ; rassasions la soif de sainteté avec l’eau qui jaillit jusqu’à la vie éternelle[16].
NOTES
[01] PS 41. Psaume responsoriel.
[02] Mt 16, 26.
[03] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 96.
[04] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 40.
[05] Idem, 42.
[06] Dan 9, 23.
[07] Sainte Thérèse, Chemin de perfection, 21, 2.
[08] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 628.
[09] Idem, Chemin, n. 316.
[10] Ac 11, 15-17.
[11] PS 126, 1.
[12] Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, 3, 1.
[13] Saint Basile, Homélie sur la joie, dans F. Carvajal, Anthologie de textes, n. 1781.
[14] J. Tissot, L’art de profiter de nos fautes.
[15] Idem.
[16] Cf. Jn 4, 14.
PAQUES. 4° SEMAINE. MARDI
23. UNIVERSALITÉ DE LA FOI DEPUIS LES ORIGINES
— Les premiers chrétiens se sanctifièrent sans changer de place et à l’endroit même où ils vivaient quand ils rencontrèrent le Christ.
— Des citoyens ordinaires au milieu du monde.
— Coutumes chrétiennes au sein de la famille.
I. « Notre Seigneur fonde son Église sur la faiblesse, mais aussi sur la fidélité, de quelques hommes, les Apôtres, à qui il promet l’assistance constante de l’Esprit Saint (...).
« La prédication de l’Évangile ne surgit pas en Palestine de l’initiative personnelle de quelques individualités ferventes. Que pouvaient faire les Apôtres ? Ils ne comptaient pas du tout à leur époque ; ils n’étaient ni riches, ni cultivés, ni des héros d’un point de vue humain. Jésus met sur les épaules de cette poignée de disciples une tâche immense, divine. [01] » Celui qui aurait contemplé sans vision surnaturelle les débuts apostoliques de ce petit groupe, en aurait conclu qu’il s’agissait d’un effort condamné rapidement à l’échec.
Cependant, ces hommes étaient remplis de foi. Fidèles, ils commencèrent à prêcher de toutes parts cette doctrine insolite qui heurtait directement bien des coutumes païennes ; en peu de temps, le monde apprit que Jésus-Christ était son Rédempteur.
Dès les débuts, la Bonne Nouvelle est prêchée à tous les hommes sans aucune distinction. Ceux qui avaient été dispersés lors de la persécution provoquée par la mort d’Etienne, rappelle la Messe d’aujourd’hui[02], se rendirent jusqu’en Phénicie, à Chypre et à Antioche. Dans cette ville les conversions furent si nombreuses que c’est là que pour la première fois les disciples du Seigneur furent appelés chrétiens. Peu d’années plus tard, il y a des disciples du Christ à Rome et dans tout l’Empire.
Et d’abord parmi des gens simples : des simples soldats, des fouleurs, des ouvriers de l’industrie de la laine, des esclaves..., et des commerçants...
Considérez, frères, dit saint Paul, ce que représente votre appel : peu de sages selon la chair, peu de gens puissants, peu de nobles de naissance...[03].
Car Dieu ne fait pas acception des personnes, et les premiers appelés, plus ou moins ignorants et faibles aux regards humains, seront les instruments qu’il a choisis pour l’expansion de l’Église : parce qu’ainsi se manifestait plus clairement à quel point l’efficacité était divine.
Parmi les premiers bientôt apparaîtront des gens cultivés, sages, des gens de poids, socialement parlant — un ministre éthiopien, des centurions, des hommes comme Apollos et Denis, membre de l’Aréopage d’Athènes, des femmes de la haute société, riches , comme Lydia. Mais ce sera une minorité. Saint Thomas en tire la conclusion qu’» il appartient aussi à la gloire de Dieu d’avoir attiré à lui les sublimes du monde par l’intermédiaire de gens simples "«.
Qui sont-ils ces premiers chrétiens ? On sait qu’ils exerçaient toutes les professions courantes de leur époque, sauf celles qui représentaient un danger pour leur foi, comme interprètes de songes, devins, gardiens de temples... Et bien que les pratiques religieuses païennes soient omniprésentes dans la vie publique, chaque converti resta à l’endroit et dans la profession où il avait rencontré la foi ; il cherche à transformer son milieu par une vie exemplaire, sans fuir les rapports — bien au contraire ! — avec ses voisins. Il intervenait au forum, au marché, dans l’armée... « Nous les chrétiens, dira Tertullien, nous ne vivons pas séparés du monde, nous fréquentons le forum, les bains, les ateliers, les magasins, les marchés et les places publiques.
Nous exerçons les métiers de marin, soldat, paysan, négociant... [05] ».
Aujourd’hui aussi le Seigneur appelle tout le monde, sans distinction de profession, de condition sociale ou de race. « Quelle compassion ils t’inspirent ! ... Tu voudrais leur crier qu’ils sont en train de perdre leur temps... Pourquoi sont-ils aussi aveugles et ne perçoivent-ils pas ce que toi, un misérable, tu as vu ? Pourquoi ne préféreraient-ils pas ce qu’il y a de mieux ? — Prie, mortifie-toi, et ensuite (tu en as l’obligation !) réveille-les un à un, en leur expliquant (également un à un) que, tout comme toi, ils peuvent découvrir un chemin divin, sans abandonner la place qu’ils occupent dans la société.[06] » C’est ce qu’on fait nos premiers frères dans la foi.
II. À la fin du deuxième siècle, les chrétiens sont répartis dans tout l’Empire. « Il n’y a aucune race d’homme, qu’ils s’appellent barbares ou grecs, ou de n’importe quel autre nom, qu’ils habitent dans des maisons ou qu’ils s’appellent nomades, sans logement, ou qu’ils vivent dans des tentes de pasteurs, parmi lesquels on n’offre par le nom de Jésus crucifié des prières et des actions de grâce au Père et Créateur de toutes choses.[07] »
Les fidèles chrétiens ne fuyaient pas le monde pour chercher le Christ en plénitude : ils s’en considéraient partie intégrante, et ils essaient de le vivifier de l’intérieur, avec la prière, avec l’exemple, une charité magnanime : « ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde [08] ». Ils vivifièrent donc ce monde, qui avait largement perdu le sens de la dignité humaine, à titre de citoyens comme les autres, sans se distinguer d’eux ni par leurs vêtements, ni par des insignes ni par le changement de citoyenneté[09].
Non seulement citoyens, mais ils essaient de l’être d’une manière exemplaire : « ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois [10] «. Ils les accomplissent complètement et au profit de tous. Saint Paul enseignait déjà qu’il fallait prier Dieu pour les autorités ".
Ainsi honoraient-ils l’autorité civile, payaient les impôts et accomplissaient les autres obligations sociales, autant dans les époques de paix que dans des périodes persécutions et de haine. Saint Justin Martyr donne, vers la moitié du deuxième siècle, un exemple de cet héroïsme des premiers fidèles pour vivre les vertus civiques : « Comme nous l’avons appris de lui (du Christ), nous essayons de payer les impôts et les contributions, intégralement et rapidement, à vos employés (...)• Voilà pourquoi nous n’adorons que Dieu, mais nous vous obéissons avec plaisir pour tout le reste, en reconnaissant ouvertement que vous êtes les rois et les gouverneurs des hommes et en demandant dans la prière que vous trouviez aussi, en même temps que le pouvoir impérial, un art de gouvernement plein de sagesse. [12] » Et Tertullien, qui attaquait avec toute la véhémence de son tempérament fougueux d’avocat, la dégénérescence du monde païen, écrivait que les fidèles priaient dans leurs assemblées pour les empereurs, pour leurs ministres et les autorités, le bien-être temporel et la paix[13].
Quelle que soit l’époque, les chrétiens ne peuvent jamais vivre en tournant le dos à la société dont ils font partie. Placés au cœur même du monde, ils accomplissent en pleine responsabilité leurs occupations temporelles pour leur communiquer de l’intérieur un esprit nouveau, la charité chrétienne. Plus se ressent l’éloignement du Christ, plus devient urgente la présence des chrétiens dans ces milieux, pour leur apporter, comme les premiers dans la foi, le sel du Christ, et rendre à l’homme sa dignité humaine, si souvent perdue.
« Pour suivre les traces du Christ, l’apôtre d’aujourd’hui ne vient pas réformer quoi que ce soit ; et il se désintéresse moins encore de la réalité historique qui l’environne... — Il lui suffit d’agir comme les premiers chrétiens, en vivifiant son milieu. [14] »
Là où nous vivons, portons-nous la lumière du Christ à ce milieu, comme le firent les premiers chrétiens ?
III. Il y a de nombreux chemins pour s’approcher de la foi, certains extraordinaires, comme ce fut le cas pour saint Paul [15], d’autres, inspirés par l’exemple d’un martyr. Le plus souvent, la Bonne Nouvelle est connue par l’intermédiaire d’un compagnon de travail, de voisinage, de prison, de voyage... À l’époque apostolique existait déjà la coutume de baptiser les enfants, même avant qu’ils aient l’âge de raison. Saint Paul baptisa des familles entières, et, ainsi que les autres Apôtres, il transmit cette coutume à toute l’Église. Deux siècles plus tard, Origène peut écrire que « l’Église a reçu des Apôtres la coutume d’administrer le baptême même aux enfants [16] ».
Les maisons des premiers fidèles, extérieurement pareilles aux autres, se transformèrent peu à peu en foyers chrétiens, où les parents transmettaient la foi à leurs enfants, et ceux-ci aux leurs ; ainsi la famille devint-elle un pilier fondamental de la consolidation de la foi et des coutumes chrétiennes, un lieu de paix au milieu, parfois, d’incompréhensions, de calomnies ou de persécutions. On y apprenait à offrir sa journée au Seigneur, à rendre grâce, à bénir les repas, à parler à Dieu dans l’abondance et dans la pauvreté.
Les enseignements des parents jaillissaient au rythme de la vie, et ainsi la famille accomplissait-elle sa fonction éducatrice naturelle. Voici les conseils de saint Jean Chrysostome à un ménage chrétien : « montre à ta femme que tu apprécies beaucoup de vivre avec elle et que tu préfères rester à la maison pour elle plutôt que sortir dans la rue. Préfère-la à tous les amis et même aux enfants qu’elle t’a donnés ; aime ceux-ci à cause d’elle (...). Faites en commun vos prières (...). Apprenez la crainte de Dieu ; tout le reste coulera comme de source et votre maison se remplira d’innombrables biens. [17] » Parfois, le foyer d’expansion du christianisme dans la famille sera un fils ou une fille, qui attire d’autres frères et sœurs à la foi, puis les parents peut-être, et ceux-ci les oncles... et les grands-parents même finissent par s’approcher de la foi.
Que de coutumes chrétiennes peuvent être vécues au sein de la famille ! La prière du Rosaire, la présence de tableaux ou d’images de la Vierge, la crèche pour Noël, la bénédiction des repas... Elles contribuent à ce que le foyer respire toujours un climat aimable, où dès le premier âge on apprenne avec simplicité à fréquenter Dieu et sa Très Sainte Mère.
NOTES
[01] Saint Josémaria Escriva, Homélie Loyauté envers l’Église, 4 juin 1972.
[02] Cf. Ac 11, 19-20.
[03] 1 Cor 1, 26.
[04] Saint Thomas, Commentaire à la l'épître aux Corinthiens, ad. loc.
[05] Tertullien, Apologeticus, 42.
[06] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 182.
[07] Saint Justin, Dialogue avec Triphon, 117, 5.
[08] Lettre à Diognète, 6, 1.
[09] Cf. Idem, 5, 1-11.
[10] Idem, 5, 10.
[11] Cf. 1 Tim 2, 1-2.
[12] Saint Justin, Apologie 1, 17.
[13] Cf. Tertullien, Apologeticus, 39, 1 et s.
[14] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 320.
[15] Cf. Ac 9, 1-19.
[16] Origène, Commentaire à l’épître aux Romains, 5, 9.
[17] Saint Jean Chrysostome, 20°homélie sur l’Épître aux Éphésiens.
PAQUES. 4° SEMAINE. MERCREDI
24. L’ACTION DE GRÂCES
— La gratitude envers Dieu pour tous les biens est une manifestation de foi, d’espérance et d’amour.
— Savons-nous contempler la bonté de Dieu dans notre vie ?
— L’action de grâces après la sainte Messe et la Communion.
I. Je te louerai, Seigneur, parmi les peuples ; j’annoncerai ton nom à mes frères, alléluia [01] promet l’Antienne d’ouverture de la Messe d’aujourd’hui.
La sainte Écriture invite constamment à rendre grâces à Dieu par les hymnes, les psaumes, les paroles de tous les hommes justes imprégnés de louange et de gratitude envers Dieu. Mon âme, bénis Yahweh, et n’oublie aucun de ses bienfaits ![02], dit le psalmiste. La gratitude est une manière extraordinairement belle de rétablir des rapports avec Dieu et avec les hommes, une forme de prière très agréable au Seigneur, un avant-goût de la louange que les fidèles lui adresseront pour toujours dans l’éternité, une manière enfin de rendre beaucoup plus agréables les rapports quotidiens avec autrui. On appelle justement action de grâces le sacrement de la sainte Eucharistie, où l’on jouit par avance de cette union qui est l’essence de la béatitude éternelle.
Dans l’Évangile, le Seigneur se lamente de l’ingratitude de lépreux qui ne savent pas être reconnaissants, qui après avoir été guéris ne se souviennent plus de celui qui leur avait rendu la santé, et avec elle leur famille, le travail..., la vie. Il les attendaient et ils ne venaient pas[03]. Une autre fois, il exprime sa vive douleur pour la ville de Jérusalem qui ne perçoit pas l’infinie miséricorde de Dieu lui rendant la visite[04], ni le don que lui fait le Seigneur en essayant de la protéger comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes[05]. Remercier est une expression de la foi, qui reconnaît Dieu comme source de tous les biens, une manifestation d’espérance, qui affirme qu’en lui se trouvent tous les biens ; remercier mène aussi à l’amour[06] et à l’humilité, qui reconnaît notre pauvreté et nos besoins, saint Paul exhortait instamment les premiers chrétiens : Rendez grâces pour toute chose. Telle est, en effet, à votre égard, la volonté de Dieu dans le Christ Jésus[07], et il considère l’ingratitude comme une des causes du paganisme[08].
« Saint Paul, commente saint Jean Chrysostome, rend grâces dans toutes ses lettres pour tous les bienfaits de la terre. Rendons grâces nous aussi pour les bienfaits personnels et ceux des autres, pour les petits bienfaits et pour les grands.[09] » Un jour, quand nous serons déjà en présence de Dieu pour toujours, nous comprendrons avec clarté que non seulement nous lui devons l’existence, mais que toute cette existence a été remplie de tant de soins, de grâces et de bienfaits « qu’ils surpassent en nombre les grains de sable de la mer ! [10]"« Oui, nous nous rendrons compte que nous n’avions que des motifs de gratitude envers Dieu et les autres ; ce n’est que lorsque la foi s’éteint que l’on cesse de voir ces biens et cette agréable obligation de rendre grâces.
« Habitue-toi à élever ton cœur vers Dieu en action de grâces, et souvent dans la journée. — Parce qu’il te donne ceci ou cela. — Parce qu’on t’a humilié. — Parce que tu ne possèdes pas ce dont tu as besoin, ou parce que tu le possèdes.
« Parce que sa Mère, qui est aussi ta Mère, il l’a voulue si belle. — Parce qu’il a créé le soleil et la lune, et cet animal et cette plante. — Parce qu’il a donné à celui-ci d’être éloquent et à toi de bredouiller... « Remercie-le de tout, parce que tout est bon. [11] »
II. Le Seigneur invite à la reconnaissance, même pour les plus petites faveurs : Et quiconque donnera à boire seulement un verre d’eau fraîche à l’un de ces petits pour la raison qu’il est un disciple, je vous le dis en vérité : il ne perdra pas sa récompense [12]. Le samaritain guéri de la lèpre qui revient remercier s’en retourne avec un don beaucoup plus grand : celui de la foi et de l’amitié du Seigneur : Relève-toi et va ! ta foi t’a sauvé [13]. Les neuf lépreux ingrats perdent la meilleure part qui leur était réservée. Le Seigneur aime que, chaque jour, nous nous approchions de lui pour lui dire souvent : « Merci, Seigneur ! ».
Cette vertu humaine de la gratitude constitue un lien efficace entre les hommes et révèle avec exactitude la qualité intérieure de la personne. « La reconnaissance est le fait de gens bien nés » , dit la sagesse populaire. Sans cette caractéristique les rapports humains deviennent difficiles.
Celui qui est reconnaissant envers les autres, garde le souvenir affectueux d’un bienfait, bien minime, avec le désir de le payer de retour, quand l’occasion se présentera. Si on ne peut que dire merci, la joie que l’on met dans ce geste paie largement les petits services et les dons de ceux qui sont à nos côtés. Manifester la gratitude coûte peu, et produit un grand bien : une meilleure ambiance, des relations plus cordiales, qui intensifient la charité fraternelle. La reconnaissance envers Dieu stimule celle qui concerne le prochain, tandis que l’orgueil renferme sur soi et durcit parce qu’il pense que tout lui est dû...
Attentifs à Dieu et aux autres, ainsi apprécierons-nous davantage que la maison soit propre et en ordre, que quelqu’un ait fermé les fenêtres pour que n’entre pas le froid ou la chaleur, que les vêtements soient propres et repassés... Et quand parfois un de ces aspects de la vie n’est pas à la hauteur de nos espérances, nous saurons passer l’éponge : le nombre de choses agréables et de faveurs reçues est tellement supérieur !
Et quand on sort dans la rue... le concierge, le pharmacien, ceux qui composent les journaux et passent leurs nuits à travailler, les conducteurs d’autobus... ne mérite-t-il pas un peu de gratitude ? Si en plus de payer et de percevoir ce qui est juste, on manifeste sa gratitude, ce qui est le propre d’un grand cœur, tous les rapports humains, tissés de mille petits services mutuels vont s’améliorer.
III. Dans le comportement chrétien quotidien, les actions de grâces ont toutes raisons d’être fréquentes, car nous sommes entourés de soins et de faveurs : « la grâce nous inonde [14] » surtout dans ce moment extraordinaire où le Seigneur nous remplit de ses dons : l’action de grâces qui suit la Messe.
Dialogue avec Jésus, en ces minutes d’action de grâces intime, simple et joyeuse. Actes d’adoration, de demande, d’humilité, de réparation et de gratitude. « Les saints (...) ont dit maintes fois que l’action de grâces sacramentelle est pour nous le moment le plus précieux de la vie spirituelle [15] «, le moment de fermer la porte du cœur à tout ce qui n’est pas le Seigneur, aussi important que cela puisse être ou paraître. On reste parfois seul à seul avec lui, les mots ne sont pas nécessaires, il suffit de savoir qu’il est là, dans notre âme, et nous en lui. Il suffira de bien peu pour être reconnaissants, contents, conscients de cette riche amitié avec l’Ami. Là, tout près, se trouvent les anges, qui adorent... en ce moment l’âme est, en ce monde, ce qu’il y a de plus semblable au Ciel. Comment penser à d’autres choses... ?
D’autres fois on a recours à ces prières que recueillent les missels et qui ont alimenté la piété de générations de chrétiens pendant de nombreux siècles : Te Deum, Trium puerorum, Adoro te dévote, Ame de Jésus-Christ..., et beaucoup d’autres que les saints et les chrétiens qui ont vraiment aimé Jésus dans le Saint-Sacrement ont laissées comme aliment de notre piété.
« Notre amour pour le Christ qui s’offre à nous, nous pousse à savoir trouver, à la fin de la Messe, quelques minutes pour une action de grâces personnelle, intime, qui prolonge dans le silence du cœur cette autre action de grâces qu’est l’Eucharistie. Comment nous adresser à lui, comment lui parler, comment nous comporter ?
« La vie chrétienne n’est pas faite de normes rigides (...). Je pense cependant que la trame de notre dialogue avec le Christ, dans l’action de grâces après la Messe, peut consister bien des fois à considérer que le Seigneur est, pour nous, Roi, Médecin, Maître et Ami.[16] »
Roi, parce qu’il nous a délivrés du péché et nous a transportés au royaume de la lumière, qu’il mérite de régner dans nos cœurs, dans les mots que nous prononcerons en ce jour, dans le travail que nous lui offrons, dans nos pensées, en chacune de nos actions.
Dans la Communion Jésus Médecin est le remède à toutes nos maladies, et nous allons à la Communion comme s’approchaient de lui les aveugles, les sourds, les paralytiques... Nous avons en notre âme, à notre disposition, la Source de toute vie, car Lui est la Vie.
Jésus est le Maître qui a les paroles de vie éternelle... et en nous il y a tant d’ignorance ! Il enseigne sans cesse celui qui se veut attentif, l’imagination, la mémoire et les sens concentrés.
Dans la Communion, nous contemplons l’Ami, le vrai, de qui nous apprenons ce qu’est l’amitié, à qui l’on raconte ce qui arrive, de qui l’on reçoit toujours encouragement, consolation... Il comprend tout. Nous pensons qu’il se trouve là, avec la même présence réelle avec laquelle il se trouve au Ciel, qu’il est entouré d’anges... Et si l’on est très fatigué, on demande l’aide de son ange gardien : « Remercie-le pour moi, tu sais mieux le faire que moi ».
Aucune créature comme la Vierge, qui porta en son sein pendant neuf mois le Fils de Dieu, ne peut mieux nous enseigner de le fréquenter dans l’action de grâces de la Communion. Ayons recours à elle.
NOTES
[01] Antienne d’ouverture, PS 17, 50.
[02] PS 102, 2.
[03] Cf. Lc 17, 11 et s.
[04] Cf. Lc 19, 44.
[05] Cf. Mt 23, 37.
[06] Cf. Saint Thomas, Summa Theologiae, II-II, q. 101, a. 3.
[07] 1 Th 5, 18.
[08] Cf. Rm 1, 18-32.
[09] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 25, 4.
[10] Idem.
[11] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 268.
[12] Mt 10, 42.
[13] Lc 17, 19.
[14] Ch. Journet, Causeries sur la grâce.
[15] R. Garrigou-Lagrange, Les trois âges de la vie intérieure.
[16] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 92.