PAQUES. 3° SEMAINE. VENDREDI
19. LA COMMUNION DES SAINTS
— L’invisible communauté de biens spirituels est le véritable « trésor de l’Église ».
— La répercussion incalculable des bonnes actions produit une onde de sainteté sans limite d’espace ni de temps.
— Que sont les indulgences ?
I. Saint Paul fait clairement référence, dans ses écrits, à un épisode fondamental dans sa vie qui devait rester gravé pour toujours dans son âme : Comme il était en route et approchait de Damas, une lumière venant du ciel l’enveloppa soudain de sa clarté. Il tomba par terre et il entendit une voix qui lui disait :
« Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » Il répondit : « Qui es-tu, Seigneur ? » — « Je suis Jésus, celui que tu persécutes » [01]. Dès cette première révélation, non seulement Jésus se montre personnellement, mais en plus intimement uni à tous ses disciples que Paul est en train de persécuter.
Plus tard, dans la doctrine du Corps Mystique, l’un des thèmes centraux de sa prédication, il montrera cette union des chrétiens entre eux qui procède de leur union à la Tête qu’est le Christ : qu’un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; qu’un membre soit à l’honneur, tous les membres partagent sa joie[02]. Cette foi inébranlable en l’union des fidèles entre eux conduit l’Apôtre à demander des prières aux premiers chrétiens de Rome qu’il ne connaît pas encore personnellement, pour les incroyants qu’il allait rencontrer en Judée [03]. Il se sait uni à ses frères dans la foi qu’il appelle saints : Paul et Timothée, serviteurs du Christ Jésus, à tous les saints dans le Christ Jésus qui sont à Philippes[04]. Dès les premiers temps de l’Église, les chrétiens, par le Symbole des Apôtres, proclament comme une des principales vérités de leur foi : Je crois en la Communion des Saints, je crois en cette communauté de biens spirituels dont tous profitent ; qui n’est pas une participation aux biens de ce monde, matériels, culturels, artistiques, mais une communauté de biens impérissables avec lesquels chacun prête à tous une aide incalculable. Aujourd’hui encore si tu offres au Seigneur ton travail, ta prière, tes joies et tes difficultés, tu feras beaucoup de bien à des personnes que tu ne connais pas nécessairement et qui sont peut-être loin de l’Église.
« Vivez avec une intensité particulière la Communion des Saints, et chacun sentira, à l’heure de la lutte intérieure aussi bien qu’à l’heure du travail professionnel, la joie et la force de ne pas être seul.[05] » Sainte Thérèse d’Avila, consciente des blessures que causaient à l’Église les erreurs du XVIème siècle, affirmait :
« Les choses du service de Dieu vont si mal qu’il faut que ceux qui le servent s’appuient les uns sur les autres pour aller de l’avant.[06] » Et l’on a toujours apprécié cette doctrine au sein de l’Église[07].
« Que signifie la Communion des Saints ? Elle implique que nous tous qui sommes unis dans le Christ — les saints du ciel, les âmes du purgatoire et nous qui vivons encore sur la terre —, nous devons avoir conscience des besoins des autres.
« Les saints du ciel (...) doivent aimer les âmes que Jésus aime, et l’amour qu’ils ont envers les âmes du purgatoire et celles de la terre, n’est pas un amour passif. Les saints désirent aider ces âmes sur leur chemin vers la gloire, chemin dont ils apprécient désormais, et mieux que jamais, la valeur infinie. Et si la prière d’un homme bon, sur la terre, peut émouvoir Dieu, combien plus forte sera la prière que les saints offrent pour nous ! Ils sont les héros de Dieu, ses amis intimes, les membres de sa famille[08]. »
II. La Communion des Saints s’étend jusqu’au dernier des chrétiens. Aussi seul que puisse se trouver un baptisé, il ne meurt jamais seul : toute l’Église est près de lui pour le rendre à Dieu qui le créa. La Communion des saints n’est pas liée au temps car chaque action réalisée dans la charité a des répercussions illimitées qui seront révélées au dernier jour et dont on découvrira rétrospectivement l’impact dans l’histoire du monde.
Tous les hommes ont besoin les uns des autres, tous peuvent s’aider ; mais en plus les baptisés participent continuellement des biens spirituels communs de l’Église. En ce moment, quelqu’un dans le monde n’est-il pas en train de prier pour nous ? Si notre âme grandit en vie intérieure n’est-ce pas grâce à la souffrance, au travail ou à la prière de quelqu’un que nous ne connaissons peut-être même pas ? Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, derrière les grilles du monastère de Lisieux, a reçu la preuve que ses prières d’intercession pour la conversion d’un condamné à mort, au début de ce siècle, avaient été exaucées au dernier instant[09]. Et n’est-elle pas devenue, sans pourtant jamais quitter son Carmel, la patronne des missions ? Un jour, en la présence de Dieu, au moment du jugement particulier, chacun pourra apprécier ces immenses contributions qui l’auront peut-être maintenu à flot ou aidé à revenir un peu plus près de Dieu.
Soyons fidèles, toi et moi, à cette doctrine de la Communion des Saints. Nous contemplerons alors avec joie, l’efficacité extraordinaire du travail, du sacrifice, de la prière pour les autres. Et cela, même dans ce qui semble stérile ou insignifiant. Le Seigneur compte sur toi, sur ton travail, tes petites mortifications, ton esprit de service... pour collaborer à son œuvre de Rédemption !
C’est évidemment dans la sainte Messe que cette communion de biens se répand d’une manière toute particulière car l’unité de tous les membres de l’Église, même des plus éloignés, se consolide d’abord autour du Corps du Seigneur qui s’offre pour son Église et pour toute l’humanité. « Tous les chrétiens, par la Communion des saints, reçoivent les grâces de chaque Messe, qu’elle soit célébrée devant des milliers de personnes ou seulement devant un enfant de chœur distrait. [10] »
Le Pape saint Grégoire le Grand expose avec une grande pédagogie cette efficacité merveilleuse : « Il me semble que bon nombre d’entre vous connaissent l’événement que je vais rappeler. L’on raconte qu’il n’y a pas longtemps un homme fut fait prisonnier par ses ennemis et conduit loin de sa patrie. Et comme il demeurait là-bas, sa femme, ne le voyant pas revenir de sa captivité, jugea qu’il était mort. Elle offrit alors pour lui des sacrifices toutes les semaines. Or, chaque fois que sa femme offrait des sacrifices pour le pardon de ses péchés, un anneau de ses chaînes tombait. Revenu plus tard dans sa ville, il expliqua avec admiration à sa femme comment les chaînes qui le retenaient dans son cachot se détachaient d’elles-mêmes certains jours. En considérant les jours et les heures où cela arrivait, sa femme se rendit compte qu’il se trouvait libre quand était offert pour son âme le saint Sacrifice, autant qu’elle pouvait se le rappeler ». [11]
Oui, combien de lourdes chaînes se rompent-elles chaque jour dans nos vies, grâce à la prière des autres ?
III. L’unité invisible de l’Église a de multiples manifestations visibles. La Communion sacramentelle au sein du saint Sacrifice de la Messe, en est une privilégiée. Unique est le Prêtre qui l’offre, une est la Victime, un le peuple qui l’offre aussi, un le Dieu à qui il est offert, un le résultat de l’offrande : parce qu’il y a un seul pain, nous sommes à plusieurs un seul corps, car nous participons tous à ce pain unique [12]. De même que ce pain était hier encore une poignée de grains séparés, de même les chrétiens, à la mesure de leur union au Christ, se fondent en un seul corps bien qu’ils proviennent de lieux et de conditions infiniment divers. « Dans le sacrement du pain eucharistique, affirme le Concile Vatican II, se représente et se reproduit l’unité des fidèles ». [13] C’est « le sacrement de la charité », qui réclame l’union parfaite entre les frères.
C’est une vérité de foi : cette communication de biens spirituels existe entre les fidèles qui constituent l’Église triomphante, souffrante et militante ; elle participe de la protection et de l’aide des saints (canonisés ou non) qui sont déjà près de Dieu, des anges, des âmes qui se purifient encore au purgatoire (et dont nous pouvons, nous aussi, soulager la peine depuis la terre) et de nos frères qui, comme nous, sont en marche vers la patrie définitive.
Ce devoir de prier et d’offrir des suffrages pour les défunts doit tenir compte spécialement de ceux avec qui nous avons eu, sur la terre, des liens plus étroits : parents, frères, amis... qui ont tous besoin de la prière et de la sainte Messe, le suffrage le plus puissant que l’on puisse offrir pour les défunts.
Sur ce dogme de la Communion des saints se greffe la doctrine des indulgences. Par elles, l’Église administre les grâces obtenues par le Christ, la Vierge et les saints ; sous certaines conditions, ces grâces satisfont pour la peine due aux péchés, et aussi pour ce que doivent satisfaire les âmes au purgatoire.
Quel stimulant de pouvoir participer à cet échange de biens spirituels ! Quelle merveilleuse raison de rester fidèle à ses devoirs ; d’offrir à Dieu toutes ses actions ; de prier avec dévotion ; sachant que tous les travaux, toutes les maladies, toutes les contrariétés et chaque prière, constituent une aide formidable pour les autres ! Rien de ce que l’on fait avec droiture d’intention ne se perd.
« Une pensée qui t’aidera dans les moments difficiles : plus grande sera ma fidélité, plus grande sera ma contribution au progrès des autres dans cette vertu. — Il est si attrayant de se sentir soutenus les uns par les autres ! [15] »
Rappelons-nous que quelqu’un est en train d’intercéder pour nous en cet instant. Quelqu’un aussi a besoin de notre prière pour sortir d’une mauvaise passe ou pour se décider à suivre de plus près le Seigneur. N’est-ce pas une bonne raison de renouveler notre désir de fidélité ? Vierge très fidèle, Secours des chrétiens, prie pour nous.
NOTES
[01] Ac 9, 3-5.
[02] 1 Cor 12, 26.
[03] Rm 15, 30-31.
[04] Ph 1, 1.
[05] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 545.
[06] Sainte Thérèse d’Avila, Vie, 7-8.
[07] Cf. Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens, 2, 2-5 ; Saint Cyprien, Lettre 60 ; Saint Clément, Lettre aux Corinthiens, 36, 1 et s. ; Saint Ambroise, Traité sur Caïn et Abel, 1 et s.
[08] L. J. Trese, La foi expliquée.
[09] Sainte Thérèse, Manuscrits autobiographiques
[10] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 89.
[11] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, 37.
[12] 1 Cor 10, 17.
[13] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 3.
[14] Saint Thomas, Summa Theologiae, III, q. 73, a. 3.
[15] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 948.
PAQUES. 3° SEMAINE. SAMEDI
20. L’EXAMEN PARTICULIER
— Parmi tous les moyens d’être fidèle au Seigneur il y a l’examen particulier.
— L’examen particulier, bouclier de la vocation chrétienne.
— La fidélité à Dieu dans les moments difficiles est le fruit de la fidélité dans les petites choses de chaque instant.
I. La promesse de l’Eucharistie dans la synagogue de Capharnaüm engendra des discussions et des polémiques sans fin parmi ceux qui suivaient le Christ. C’est presque incroyable... Face à une vérité si extraordinaire, une bonne partie des disciples l’abandonne : À partir de ce moment, rapporte saint Jean dans l’Évangile de la Messe d’aujourd’hui, beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui [01].
Comment est-il possible que, devant la Communion eucharistique, ce don merveilleux aux hommes de tous les temps, si nombreux soient ceux qui répondent en tournant le dos ? Ce n’est pas la foule anonyme, ce sont bien des disciples qui l’abandonnent. Seuls les Douze restent. Ils ne comprennent sans doute pas plus que les autres ce que le Seigneur leur promet ce jour-là, mais ils restent près de lui. Pourquoi ? Pourquoi restent-ils loyaux en ce moment de pénible trahison collective ? Parce que ce qui les unit à Jésus par dessus tout est une profonde amitié née de la fréquentation quotidienne ; au moins, ils ont compris une fois pour toutes, qu’il avait les paroles de la vie éternelle ; ils l’aiment. Vers qui pourrions-nous aller ? demande Pierre. Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu[02].
Notre époque particulièrement dure et conflictuelle, est une époque privilégiée pour rendre témoignage de cette vertu parfois si peu appréciée de la fidélité. Combien ricanent de la loyauté dans le mariage, de l’accomplissement des promesses, du respect de la vie de la conception aux derniers instants de l’existence, de la fidélité à la doctrine et à la personne du Christ ? Les apôtres montrent, ici surtout, que cette vertu a son fondement dans l’amour qui conduit à rester au milieu des défections. Et le seul qui trahira plus tard est celui qui cessera de donner la priorité à l’amour. « Cherchez Jésus, conseille le Pape Jean-Paul II, en vous efforçant de parvenir à une foi personnelle si profonde qu’elle informe et oriente toute votre vie ; mais surtout que votre engagement et votre programme soient d’aimer Jésus d’un amour sincère, authentique et personnel. Il doit être votre ami et votre appui sur le chemin de la vie car lui seul a des paroles de vie éternelle[03]. » Lui seul.
Tant que nous sommes en ce monde, la vie est une série de choix, souvent une lutte, entre aimer le Christ et se laisser aller aux passions désordonnées ou à un embourgeoisement qui tue petit à petit l’amour. La fidélité se forge chaque jour dans la lutte contre ce qui nous sépare de Dieu, et dans l’effort pour progresser dans les vertus. Et cela dans les bons moments comme dans les périodes difficiles où beaucoup semblent baisser les bras. Garde un esprit joyeux dans ces interminables batailles de peu d’envergure. Rapproche-toi chaque jour un peu plus de Dieu. Aime-le chaque fois plus. L’examen particulier n’est rien d’autre que cette aide précieuse pour éliminer les défauts et les obstacles qui séparent du Christ et des autres hommes, pour acquérir les vertus et les habitudes qui polissent les aspérités de nos rapports avec Jésus, pour faire de la plus petite chose une occasion de lui manifester beaucoup d’amour.
Qu’est-ce qui fait l’originalité de l’examen particulier, cette simple application de l’examen de conscience ? C’est qu’il ressemble à un microscope qui détaillerait les buts de la vie intérieure et disposerait l’âme à atteindre, avec l’aide de la grâce, un pic caractéristique de cette montagne qu’est la sainteté. Il est aussi une aide pour expulser discrètement un ennemi, peut-être minuscule mais bien équipé, et qui fait des ravages. « L’examen général est comme une défense. L’examen particulier, comme une attaque. — Le premier est l’armure. Le second, l’épée de Tolède[04]. »
Puisque nous voulons être fidèles coûte que coûte, profitons de ces instants de prière pour faire un petit examen : mon désir d’avancer dans l’amour est-il toujours bien vivant ? Est-ce que je me fixe des objectifs concrets et précis qui feront l’objet de mon examen particulier ? Suis-je docile aux conseils que je demande dans la direction spirituelle ?
II. L’examen général dévoile les raisons ultimes du comportement ; l’examen particulier, les remèdes efficaces pour combattre les défauts et faire croître les vertus. Examen bref et fréquent dans la journée, rendez-vous prévus, buts précis : « Par l’examen particulier, tu dois tendre directement à l’acquisition d’une vertu déterminée ou à l’extirpation de ton défaut dominant.[05] » « Abattre le Goliath, c’est-à-dire la passion dominante[06] », ce défaut que tu distingues le plus, ce qui entache le plus ton amitié avec le Seigneur, ce qui nuit à la charité. « Quand quelqu’un se voit particulièrement dominé par un défaut, il doit s’armer seulement contre cet ennemi et essayer de le combattre avant d’en combattre d’autres (...), car tant qu’il ne l’aura pas surpassé, il gâchera les fruits de la victoire obtenue sur les autres.[07] » D’où l’importance de bien se connaître et de bien se faire connaître dans la direction spirituelle, où l’on choisit habituellement l’objet de cet examen.
Puisque nous n’avons pas tous les mêmes défauts, « il est nécessaire que chacun se prépare à la bataille suivant le type de lutte qui le harcèle[08] ».
Mais quels sont ces thèmes ? On peut chercher à augmenter la présence de Dieu dans le travail, dans la vie de famille, quand on marche dans la rue ; à être plus attentif aux tabernacles que l’on suppose être dans telle ou telle église près de laquelle on passe, à adresser au Seigneur un salut ou une oraison jaculatoire parce qu’on ne peut s’approcher de lui à ce moment-là ; ou bien à soigner la ponctualité dès le matin — lever, prière, sainte Messe, travail ; à exercer la patience envers soi-même, devant les défauts de ceux que l’on côtoie ; à lutter farouchement contre l’habitude de la médisance, ou de la complicité, de la passivité devant les médisances d’autrui que l’on écoute presque avec complaisance... Pourquoi ne pas chercher aussi à éliminer la brusquerie dans tes rapports avec les autres ou le désintérêt de leurs besoins ; à gagner en gratitude, à remercier même pour de minuscules faveurs ou de tous petits services de la vie courante ; à mieux déterminer les priorités dans l’usage du temps, des livres, des loisirs ; à être plus ordonné ; à saluer habituellement les anges gardiens... ? Enfin pense à l’examen particulier qui vise à mieux aimer, à mieux vivre la sainte Messe et la Communion. Il laisse dans l’âme une trace profonde.
La cible de l’examen particulier se présente parfois sous un angle négatif — une résistance au mal — mais le meilleur moyen de s’en servir est de pratiquer la vertu contraire au défaut que l’on veut déraciner. Veut-on vaincre la tendance à se faire le centre de tout, le désir, conscient ou inconscient, de recevoir éloges et louanges ? On privilégiera les occasions de grandir en humilité ! Veut-on s’exercer à éviter la précipitation ? On cherchera à vivre la sérénité, à soigner la paix intérieure... N’est-ce pas un bon moyen de rendre la lutte intérieure aussi attrayante qu’efficace ? « Le mouvement de l’âme vers le bien est plus fort que celui qui mène à s’écarter du mal[09]. »
Avant de choisir la matière de l’examen particulier, tourne-toi vers l’Esprit Saint et demande la lumière pour voir en quoi il convient de lutter : Domine, ut videam ! Seigneur, que je voie ! [10] criait l’aveugle de Jéricho... et il a été guéri !
III. La manière de fignoler en détail cet examen est une tâche originale et personnelle conforme à sa manière d’être, à son tempérament. L’un essaiera de beaucoup concrétiser, de pratiquer une comptabilité suivie, à cause de sa tendance à l’imprécision et aux généralités ; l’autre évitera au contraire les motifs de complications et de problèmes là où il ne doit pas y en avoir. La direction spirituelle est une aide sûre à l’heure de la décision quand on n’hésite pas à bien se faire connaître...
Cependant, atteindre l’objectif proposé dans l’examen particulier prend du temps. Un défaut bien enraciné nécessite une lutte patiente, de perpétuelles et discrètes rectifications qui consolident les fondations de l’humilité. En plus, pour maintenir vivant l’examen particulier, il faut de la force, de la constance et de l’humilité ; un amour ingénieux qui cherche chaque jour la façon de renouveler le même point de lutte (plus que le désir de se dépasser, on y cherche à mieux aimer le Seigneur, à enlever les obstacles qui gênent l’amitié avec lui et qui séparent des autres). Occasion de faire un acte de contrition pour les défaites, et une action de grâces pour les victoires, la lutte dans un examen particulier concret, chaque jour, est un bon remède contre la tiédeur et l’embourgeoisement. Quelle chance si notre ange gardien peut témoigner à la fin de notre vie que nous avons été constants, fidèles dans les moments difficiles comme dans ce qui semblait bien peu de choses. « Le plus grand ennemi du rocher n’est ni la pioche, ni la hache, ni quelque autre instrument, quelle que soit sa force de pénétration : c’est le filet d’eau qui s’infiltre goutte à goutte entre les fissures de la roche, jusqu’à en ruiner les structures. Le plus grand danger, pour un chrétien, c’est de négliger la lutte dans ces petites escarmouches qui entament peu à peu l’âme, jusqu’à la laisser en ruine, brisée. [11] »
À la fin de notre prière, nous disons au Seigneur comme Pierre : Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Sans toi, où trouver le Chemin, la Vérité et la Vie ?
Voilà une belle oraison jaculatoire à répéter souvent, surtout à l’heure de la lutte intérieure. Demandons à Notre Dame, Virgo fidelis, de nous aider à être fidèles, à enlever les obstacles concrets qui nous séparent de son Fils.
NOTES
[01] Jn 6, 66.
[02] Jn 6, 69.
[03] Jean Paul II, Discours, 30 janvier 1979.
[04] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 238.
[05] Idem, n. 241.
[06] J. Tissot, La vie intérieure.
[07] Saint Jean Climaque, Échelle du Paradis, 15.
[08] Cassien, Collationes, 5, 27.
[09] Saint Thomas, Summa Theologiae, I-II, q. 29, a. 3. -10. Cf. Me 10, 48.
[11] Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, 77.
QUATRIÈME DIMANCHE DE PÂQUES
21. LE BON PASTEUR
— Jésus est le bon Pasteur et il charge Pierre et ses successeurs de continuer sa mission en gouvernant l’Église.
— Le primat de Pierre est la réponse aimante des premiers chrétiens.
— L’obéissance au Vicaire du Christ, le "doux Christ sur terre" (sainte Catherine de Sienne) et la diffusion de ses enseignements.
I. Il est ressuscité, Jésus, le vrai Pasteur, lui qui a donné sa vie pour son troupeau, lui qui a choisi de mourir pour nous sauver, alléluia [01].
La figure du bon Pasteur est le centre de la liturgie de ce dimanche. Le sacrifice du Pasteur divin a donné la vie aux brebis et les a ramenées au bercail. Des années plus tard, saint Pierre consolidera les chrétiens dans leur foi en leur rappelant, au milieu des persécutions, ce que le Christ avait fait et souffert pour eux : c’est par ses blessures que vous avez été guéris. Vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes revenus vers le berger qui veille sur vous[02]. C’est pourquoi l’Eglise demande aujourd’hui à Dieu que ces mystères de Pâques (...) nous soient une source intarissable de joie [03] et que le troupeau parvienne, malgré sa faiblesse, là où son Pasteur est entré victorieux [04].
Les premiers chrétiens manifestèrent une affectueuse prédilection pour l’image du Bon Pasteur, dont nous sont restés d’innombrables témoignages comme des peintures murales, des bas-reliefs, des desseins qui accompagnent des épitaphes, des mosaïques et des sculptures, dans les catacombes et dans les édifices les plus vénérables de l’antiquité. La liturgie de ce dimanche nous invite à méditer sur la miséricordieuse tendresse du Sauveur, pour que nous reconnaissions les droits qu’avec sa mort il a acquis sur chacun de nous. Bonne occasion aussi pour considérer dans la prière personnelle notre amour pour les bons pasteurs qu’il a laissés pour nous guider en son nom.
L’Ancien Testament parle fréquemment du Messie comme du bon Pasteur qui devrait nourrir, régir et gouverner le peuple de Dieu, si souvent abandonné et dispersé. En Jésus s’accomplissent ces prophéties enrichies de nouvelles caractéristiques. Ce bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis et établit des pasteurs qui puissent continuer sa mission. Face aux voleurs qui ne cherchent que leur intérêt même en perdant le troupeau, Jésus est la porte du salut[05] ; celui qui passe par elle trouvera des pâturages abondants[06]. Une tendre relation unit bon Pasteur, et brebis : il les appelle chacune par son nom ; il va devant elles et les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix... il est l’unique pasteur qui forme un seul troupeau[07] protégé par l’amour du Père[08]. Il est le pasteur suprême [09].
Dans sa dernière apparition peu avant l’Ascension, le Christ ressuscité constitue Pierre en pasteur de son troupeau[10], en guide de l’Église. C’est alors que s’accomplit la promesse qu’il lui avait faite peu avant la Passion : mais moi, j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Et toi, une fois remis sur la bonne voie, affermis tes frères". Tout de suite après, il lui prophétise que, devenu bon Pasteur, il mourra aussi pour son troupeau.
Le Christ a totalement confiance en Pierre, malgré ses négations. Il lui demande seulement s’il l’aime (autant de fois qu’il l’avait renié). Voilà le plus extraordinaire : le Seigneur n’éprouve aucune répugnance à confier son Église à un homme qui a des faiblesses, mais qui se repent et qui aime vraiment.
Pierre fut attristé de ce qu’il lui eût dit une troisième fois : M’aimes-tu ? et il lui dit : Seigneur, tu sais tout, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis.
L’image du pasteur que Jésus s’était appliqué à lui-même passe à Pierre : C’est lui qui doit continuer la mission du Seigneur, être son représentant sur terre.
Ces paroles de Jésus à Pierre — Pais mes agneaux, pais mes brebis — dévoilent l’ampleur de la mission de Pierre : garder sans exception tout le troupeau du Seigneur. Le mot "paître" équivaut à diriger et gouverner. Ainsi Pierre est-il constitué pasteur et guide de l’Église entière. Comme le confirme le Concile Vatican II, Jésus-Christ « a mis à la tête des autres Apôtres le bienheureux Pierre qu’il a établi comme principe et fondement perpétuel autant que visible de l’unité de la foi et de la communion [12] ».
Là où se trouve Pierre se trouve l’Église du Christ. Près de lui le baptisé connaît en toute sécurité le chemin qui conduit au salut.
II. Sur ce primat de Pierre — prénom qui signifie "roc" — sera établi, jusqu’à la fin du monde, l’édifice de l’Église. La personne et la fonction de Pierre prennent une incommensurable mesure, car le fondement de l’Église, en vérité, c’est le Christ[13] ; or, maintenant, Pierre est mis à sa place. De là vient cette caractéristique que le nom attribué à ses successeurs est celui de Vicaire du Christ, "celui qui tient lieu de Christ".
Oui, Pierre sera la ferme sécurité de l’Église face aux tempêtes qu’elle endurera tout au long des siècles. Ce fondement qu’il lui constitue, cette vigilance qu’il exerce sont la garantie de ce qu’elle finira victorieuse bien qu’elle soit perpétuellement soumise à des épreuves et à des tentations. Pierre va mourir quelques années plus tard, mais sa charge de pasteur suprême « doit durer éternellement par l’action du Seigneur, pour perpétuer la santé et le bien perpétuel de l’Église, qui, fondée sur un roc, doit rester ferme jusqu’à la fin des siècles [14] ». Voilà qui motive cet amour pour le Pape qui remonte au début même de l’Église. Les Actes des Apôtres[15] racontent l’émouvante attitude des premiers chrétiens à l’égard de Pierre fait prisonnier par Hérode Agrippa, qui espère le faire mourir après la fête de Pâques. Pendant ce temps là, l’Église priait Dieu pour lui sans relâche. « Observez les sentiments des fidèles envers leurs pasteurs, dit saint Jean Chrysostome. Ils n’ont pas recours aux émeutes ni à la rébellion, mais à la prière, qui est le remède invincible. Ils ne disent pas : comme nous sommes des hommes sans pouvoir, il est inutile de prier pour lui. Ils ne pensaient rien de tel. Ils priaient par Il est aussi nécessaire aujourd’hui de prier pour le Pape, qui porte sur ses épaules le poids de l’Église, et de s’unir à ses intentions. Pourquoi ne pas le faire avec les paroles de cette prière liturgique : Dominus conservet eum, et vivificet eum, et beatum faciat eum in terra, et non tradat eum in animam inimicorum eius :
« Que le Seigneur le garde et le maintienne en vie, le rende heureux sur terre et ne le livre pas au pouvoir de ses adversaires[17]. » Tous les jours monte ainsi vers Dieu cette clameur de l’Église qui prie "avec lui et par lui" de toutes parts dans le monde. Aucune Messe n’est célébrée sans que soient mentionnés son nom, sa personne et ses intentions. Le Seigneur appréciera aussi que tout au long du jour on offre des prières, des heures de travail ou d’étude, quelque mortification pour son Vicaire. « Merci, mon Dieu, de l’amour pour le Pape que tu as mis dans mon cœur. [18] » Cet amour et cette vénération pour le Souverain Pontife est un des plus grands dons que le Seigneur nous aie laissé.
III. L’amour et le respect accompagnent la prière chrétienne pour celui qui tient lieu de Christ sur la terre. « L’amour pour le Pontife Romain doit être en nous une belle passion, car en lui nous voyons le Christ. [19] » C’est pourquoi, « nous ne céderons pas à la tentation trop facile d’opposer un Pape à un autre, pour ne donner notre confiance qu’à celui dont les actes répondent mieux à nos inclinations personnelles. Nous ne serons pas de ceux qui regrettent le Pape d’hier ou qui attendent celui de demain pour se dispenser d’obéir au chef d’aujourd’hui. Lisez les textes du cérémonial du couronnement des Pontifes et vous remarquerez qu’aucun ne confère à l’élu du conclave les pouvoirs de sa dignité. Le successeur de Pierre reçoit ses pouvoirs directement du Christ. Quand nous parlons du Souverain Pontife, éliminons donc de notre vocabulaire, les expressions empruntées aux assemblées parlementaires ou à la polémique des journaux.[20] » Y aurait-il un respect et un amour vrai pour le Pape s’il n’y avait pas d’obéissance intérieure et extérieure, à l’enseignement et à la doctrine ? C’est logique que les bons fils écoutent même les simples conseils du Père commun et les mettent sincèrement en pratique.
Le "doux Christ sur terre", comme disait sainte Catherine de Sienne, mérite bien d’être aimé et écouté, car dans sa voix résonne la vérité. Agissons pour que ses paroles parviennent aux extrémités du monde, sans altérations, afin que, beaucoup d’hommes et de femmes, désorientés par l’ignorance ou l’erreur, découvrent la vérité, comme lorsque le Christ marchait sur la terre. Beaucoup d’affligés retrouveront ainsi l’espérance. Diffuser ces enseignements est une partie essentielle de la tâche apostolique du chrétien.
À ses relations avec le Pape peuvent s’appliquer ces paroles de Jésus : Celui qui est uni à moi, celui-là donne beaucoup de fruit. C’est que sans moi vous ne pouvez rien faire [21]. Sans cette union organique et effective les fruits seraient peut-être apparents, amputés de leur substance, parfois amers et nuisibles même au Corps Mystique du Christ. Être unis au Pape, ce n’est pas manquer de raisons pour garder l’optimisme que reflètent ces paroles du Saint Josémaria Escriva : « Je te bénis joyeusement, mon fils, pour cette foi en ta mission d’apôtre, qui t’a fait écrire : "Il n’y a aucun doute, l’avenir est assuré, peut-être même malgré nous. Mais il faut que nous ne fassions qu’un avec la Tête — ut omnes unum sint !— par la prière et par le sacrifice".[22] »
NOTES
[01] Antienne de la communion.
[02] 1 P 2, 25.
[03] Prière sur les offrandes.
[04] Collecte de la Messe.
[05] Cf. Jn 10, 10.
[06] Cf. Jn 10, 9-10.
[07] Cf. Jn 10, 16.
[08] Cf. Jn 10, 29.
[09] 1 P 5, 4.
[10] Cf. Jn 21, 15-17.
[11] Lc 22, 32.
[12] Concile Vatican II, Const. Lumen gentium, 18.
[13] 1 Cor 3, 11.
[14] Concile Vatican I, Const. Pastor aeternus, chap. 2.
[15] Cf. Ac 12, 1-12.
[16] Saint Jean Chrysostome, Homélie ! ; sur les Actes des Apôtres, 26.
[17] Enchiridium indulgentiarum, 1986, n. 39 ; prière pro Pontifice.
[18] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 573.
[19] Idem, Homélie Loyauté envers l’Église, 4 juin 1972.
[20] G. Chevrot, Simon Pierre.
[21] Jn 15, 5.
[22] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 968.