PAQUES. 3° SEMAINE. MARDI
16. LA DROITURE D’INTENTION
— Agir face à Dieu et non face aux hommes.
— Les louanges et les éloges. À Dieu toute la gloire.
— Pour quelles raisons agissons-nous ? Les omissions.
I. La vie des premiers chrétiens, leur témoignage dans le monde frappent par la trempe et le courage. Ils n’ont pas choisi comme norme de conduite ce qu’il y avait de plus facile, de plus commode ou de plus populaire, mais bien l’accomplissement de la volonté de Dieu. « Ils ne tenaient compte ni des dangers de la mort (...), ni de leur petit nombre, ni de la multitude de ceux qu’ils avaient contre eux, ni du pouvoir, de la force et de la sagesse de leurs ennemis ; parce qu’ils avaient des forces plus importantes que tout cela : le pouvoir de celui qui était mort sur la Croix et qui était ressuscité. [01] » Ils gardaient le regard fixé sur le Christ qui donne sa vie pour tous les hommes, sans chercher ni leur gloire personnelle ni l’éloge de leurs concitoyens. Droiture d’intention, regard posé sur le Seigneur : c’est ce qui rend saint Etienne capable de dire au moment de son martyre : Seigneur, ne leur compte pas ce péché [02], comme le rappelle la Messe d’aujourd’hui. L’intention est droite quand le Christ est le but et la raison de toute action. « La pureté d’intention n’est rien de plus que la présence de Dieu : Dieu notre Seigneur est présent dans toutes nos intentions. Combien notre cœur sera libre de tout obstacle terrestre, combien notre regard sera pur et combien toute notre manière d’agir sera surnaturelle, quand Jésus-Christ régnera vraiment dans le monde de notre intimité et présidera toute notre intention ! [03] »
Celui qui cherche avant tout l’approbation d’autrui et l’éloge des autres, en arrive facilement à déformer sa propre conscience, à prendre comme norme de conduite le qu’en dira-t-on, non la volonté de Dieu. L’obsession de l’opinion des autres se transforme insidieusement en peur des réactions de l’environnement, qui neutralise l’activité apostolique des chrétiens, cette tâche immense de l’évangélisation du monde.
Pour ne pas donner l’impression de choquer le milieu où l’on vit, on commence par donner quelques accrocs aux principes, on s’incline facilement du côté où il est plus facile de recueillir des sourires d’approbation, des compliments. Dans le meilleur des cas, le juste milieu, le consensus mou, la tolérance passive... C’est ce qui arrive avec les pharisiens. « C’est elles (la vanité et la lâcheté) qui les éloigna de Dieu ; c’est elles qui les firent chercher un autre théâtre pour leurs luttes, et cela les perdit. Car comme l’on essaie de plaire aux spectateurs que chacun a, c’est selon les spectateurs que se réalisent les combats [04]. » Au contraire, celui qui cherche vraiment le Christ sait que sa conduite, surtout si sa vie se déroule dans un milieu peu chrétien, sera peut-être impopulaire, voire contestée.
Mais il préférera que sa conduite plaise d’abord au Christ. Si j’en étais encore à plaire aux hommes, je ne serais pas un serviteur du Christ [05], avoue saint Paul. Et lorsque quelques fidèles de Corinthe critiquent son apostolat : Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain ; encore moins me ferai-je juge de moi-même... Mon juge, c’est le Seigneur [06].
Si les jugements humains se révèlent erronés et peu sûrs, Dieu juge infailliblement les actions et les intentions. « Parmi les surprises qui nous attendent au jour du jugement, la moindre ne sera pas le silence que le Seigneur gardera pour ces actions que nous aurons faites, qui nous auront valu les applaudissements de nos semblables (...)• En revanche, il peut arriver qu’il ait inscrit à notre actif quelques actions qui nous auront attiré des critiques, des censures (...)• Notre juge, c’est le Seigneur. Et c’est à lui que nous devons plaire.[07] » C’est devant lui que nous nous demandons chaque jour : est-ce que je fais en ce moment ce que je dois faire ? est-ce que je cherche à rendre gloire à Dieu, ou à satisfaire ma propre vanité ? Si je suis sincère, je recevrai la lumière suffisante pour rectifier l’intention, pour la réorienter, si nécessaire, vers le Seigneur.
II. Une mauvaise intention est capable de détruire le mérite de la meilleure action ; une tâche peut être parfaitement bien faite, profitable même, mais si elle est corrompue à sa source, elle perd tout ou partie de sa valeur aux yeux de Dieu. La vanité, la complaisance de soi-même peut détruire, plus ou moins profondément, ce qui pouvait être une œuvre de sainteté.
Recevoir un petit éloge par exemple est un signe d’amitié qui peut aider sur le chemin du bien, s’il est dirigé avec simplicité vers le Seigneur ; d’ailleurs, une chose est de recevoir un éloge, autre chose est de le rechercher. On sera donc toujours attentif aux louanges, car « souvent notre faible âme, quand elle reçoit pour ses bonnes actions la flatterie des éloges humains, dévie (...), en trouvant ainsi un plus grand plaisir à être appelée heureuse qu’à l’être réellement (...). Et ce qui devait être un motif de louange à Dieu se transforme en cause de séparation [08] ».
Le Seigneur calibre sans fard le prix des bonnes œuvres faites sans droiture d’intention : ils ont déjà reçu leur récompense, dit-il des pharisiens qui cherchaient à être bien considérés. On obtient ce que l’on a cherché à tout prix : un regard d’approbation, un geste d’admiration, un commentaire flatteur... De tout cela il ne restera que de la fumée en peu de temps : mais surtout rien pour l’éternité. Quel échec de perdre tant de bien pour si peu d’avantages, alors que Dieu reçoit nos actions — même toutes petites — si nous les offrons avec une intention pure : faites tout pour la gloire de Dieu [09], conseille saint Paul. Les deux petites pièces que la pauvre veuve jeta dans le trésor du Temple [10], se transformèrent en un grand trésor dans le Ciel.
Le Seigneur contemple notre vie et tend la main pour voir ce que nous lui offrons : il accepte tout ce que nous faisons vraiment pour lui. « Pureté d’intention. — Les suggestions de l’orgueil et les élans de la chair, tu les reconnais vite... Tu luttes et, avec la grâce, tu l’emportes.
« Mais les motifs qui te poussent à agir, même dans les actions les plus simples, ne te semblent pas clairs... Tu entends au fond de toi-même une voix qui te suggère des raisons humaines..., avec une telle subtilité que l’inquiétude s’infiltre dans ton âme à la pensée que tu ne travailles pas comme tu devrais le faire : par pur Amour et uniquement pour rendre à Dieu toute sa gloire.
« Réagis chaque fois aussitôt, et dis : "Seigneur, je ne veux rien pour moi. — Tout pour ta gloire et par Amour". [11] » Quelle merveilleuse oraison jaculatoire : Seigneur, je ne veux rien pour moi. — Tout pour ta gloire et par Amour. Cri silencieux qui aide à vivre le détachement de tant de choses et à rectifier l’intention aussi souvent que nécessaire.
III. Pour vivre dans ce climat, il convient simplement d’examiner souvent les motifs qui font agir, de considérer en présence de Dieu ce qui incite à se comporter de telle ou de telle manière, ce qui amène à réagir de telle ou telle façon. Y a-t-il des omissions dans l’apostolat à cause du respect humain, des compromissions tacites ou visibles avec un milieu peu chrétien, des pointes de lâcheté ou de vanité dans la conduite ?
Le Seigneur a pourtant bien indiqué une norme claire : quand tu fais l’aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi... [12], ne publie pas ce que tu fais, ne t’attarde pas sur ce qu’il te semble avoir bien fait, ni au moment de le faire, ni après : que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Ne manque pas non plus de faire tout ce que tu dois.
Nous avons un témoin d’exception, puisque nos actes ne passent pas inaperçus devant Dieu notre Père. Rien ne le laisse indifférent, (récompense suffisante, une bonne raison pour rectifier l’intention dans notre travail et dans notre apostolat !). « La préoccupation, l’impatience désordonnée pour monter dans sa profession peuvent masquer l’amour-propre sous couvert de "servir les âmes". Hypocrites, je dis bien hypocrites, quand nous nous forgeons des excuses en disant que nous ne devons pas laisser passer certaines conjonctures, certaines circonstances favorables...
« Tourne tes yeux vers Jésus : c’est lui "le Chemin". Des conjonctures et des circonstances "très favorables" se sont également présentées pendant ses années cachées pour anticiper sur sa vie publique. À douze ans, par exemple, quand ses questions et ses réponses faisaient l’admiration des docteurs de la loi... Mais Jésus-Christ accomplit la volonté de son Père, et il attend : il obéit ! — Sans rien perdre de ta sainte ambition de conduire le monde entier à Dieu, lorsque tu éprouveras le besoin de prendre ces initiatives personnelles (et qui sait ? le désir de déserter), rappelle-toi que, toi aussi, tu dois obéir et t’occuper de cette tâche obscure, peu brillante, tant que le Seigneur ne te demandera pas autre chose : il a ses moments à lui, et ses voies. [13] » Le Seigneur demande d’être vigilants, car si l’on ne fait pas attention, l’on cherche de plus en plus la récompense d’ici-bas, et l’on cesse de faire le bien par lâcheté, par respect humain, par peur de l’opinion des autres. Qu’il ne nous arrive pas la mésaventure du « bateau qui a fait beaucoup de voyages, et échappé à de nombreuses tempêtes, et qui dans le port heurte une roche et tous ses trésors tombent par-dessus bord ; ainsi, celui qui, après de nombreux travaux, ne repousse pas le désir de louanges, fait naufrage dans le port lui-même [14] ».
On est beaucoup plus libre quand on fait les choses seulement par amour de Dieu, libres du qu’en dira-t-on, dégagés de la gratitude humaine, toujours fragile. Droiture d’intention ? Apostolat plus fécond quelque soit le milieu, les circonstances, chemin de liberté intérieure.
NOTES
[01] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 4.
[02] Ac 7, 59.
[03] S. Canals, Dieu est parmi nous.
[04] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 72.
[05] Gai 1, 10.
[06] 1 Cor 4, 3-4.
[07] G. Chevrot, Dans le secret.
[08] Saint Grégoire le Grand, Moralia, 10, 47-48.
[09] 1 Cor 10. 31.
[10] Me 12, 42.
[11] Saint Josémaria Escriva, Chemin, n. 788.
[12] Mt 6, 2-4.
[13] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 701.
[14] Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la perfection évangélique.
PAQUES. 3° SEMAINE. MERCREDI
17. LES FRUITS DES DIFFICULTÉS
— L’esprit apostolique des premiers chrétiens au milieu de la persécution.
— Être fort dans les circonstances difficiles.
— L’union avec Dieu dans les moments difficiles.
I. Après le martyre de saint Etienne, la persécution contre les chrétiens de Jérusalem produisit leur dispersion dans d’autres régions [01]. La Providence se servit de cette circonstance pour semer la foi à d’autres lieux qui, sinon, auraient tardé davantage à connaître le Christ. Ceux qui s’étaient dispersés allèrent répandre partout la Bonne Nouvelle de la Parole [02]. « Observez, note saint Jean Chrysostome, comment, au milieu de l’infortune, les chrétiens continuent la prédication, au lieu de la négliger. [03] »
Le Seigneur a ses plans, et ce qui semblait être la fin catastrophique de l’Église primitive servit à son affermissement et à son expansion ! Les persécuteurs, qui prétendaient étouffer la semence de la foi, furent la cause indirecte de ce que beaucoup d’autres hommes et femmes, qu’il aurait été difficile de joindre, car ils vivaient dans des endroits écartés, puissent connaître la doctrine de Jésus-Christ.
L’esprit apostolique s’exerce autant en temps de paix (la plus grande partie du temps) qu’en temps de calomnies et de persécution, où la bonne nouvelle est autant nécessaire pour donner le salut éternel et rendre ce monde plus juste et plus humain.
Ferveur, fermeté, cohérence de la foi, probité, amabilité, voilà les armes de la première conquête spirituelle, de la première impulsion pour attirer à la foi.
Les premiers fidèles se rappelaient sans doute — pour l’avoir entendu des lèvres des Apôtres eux-mêmes — ce que le Seigneur avait répété : si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant de vous haïr [04]. L’optimisme leur venait de considérer qu’ils avaient tant de grâce pour affronter ces difficultés et tribulations, puisque Dieu dispose toutes choses pour le bien de ceux qui l’aiment [05].
Les Apôtres trouvèrent dès le premier moment opposition et résistance face aux conversions, mais l’environnement leur importait peu, devant l’urgence du salut des âmes.
Non, les difficultés de toutes sortes ne doivent pas surprendre : Mes bien-aimés, avertit saint Pierre, ne vous étonnez pas de l’incendie de la tribulation qui s’est allumé chez vous pour vous éprouver, comme s’il vous arrivait quelque chose d’étrange [06]. Et l’Apôtre saint Jacques : Ne voyez, mes frères, qu’un motif de joie dans les diverses épreuves qui fondent sur vous [07]. Vous pouvez en tirer un grand bien : qu’elles proviennent d’un milieu matérialiste, voire antichrétien, qui conteste le Christ et vous disqualifie par la calomnies, ou la discrimination professionnelle ; ou qu’elles proviennent d’une maladie, d’un désastre financier, d’un échec, de l’apparence stérilité apostolique...
Le Seigneur est proche de nous pour nous aider avec plus de grâces à mûrir dans les vertus, et pour que l’apostolat donne ses fruits. De ces situations pénibles, Dieu se sert pour purifier comme l’or dans le creuset, où le feu nettoie les scories, pour le rendre plus pur et précieux.
II. Chaque jour, dans le Temple comme dans les maisons, sans arrêt, ils donnaient l’enseignement et annonçaient la Bonne Nouvelle de Jésus le Messie [08]. L’environnement devient-il plus sectaire, s’éloigne-t-il de Dieu ? C’est un appel du Seigneur à manifester par la parole et par l’exemple, que le Christ ressuscité est parmi nous, et que sans lui le monde et l’homme sont désaxés.
Plus grande est l’obscurité, plus grande est l’urgence de la lumière ! Même s’il faut avancer à contre-courant des modes, en s’appuyant sur une vive prière personnelle, fortifiés par la présence de Jésus-Christ dans le tabernacle, décidés à se tenir à distance de tout embourgeoisement spirituel. Voilà le fruit des contradictions, quelles qu’elles soient : la capacité d’être de plus en plus attentifs à ce que veut le Seigneur, plus généreux dans la prière et dans l’esprit de sacrifice.
Si par manque de force, de courage ou par calcul, l’on cédait face aux difficultés, l’âme reculerait dans l’union avec Dieu, et cela ouvre les portes à la tristesse, à une vie intérieure de plus en plus superficielle, à un amour de Dieu languide. Il n’est pas exclu que le démon profite de ces situations pour insinuer l’abandon. L’âme inquiète s’approche alors de Dieu en acceptant la Croix, ou elle s’en sépare en s’abandonnant à la tiédeur et à la passivité. Ainsi, la même difficulté — une maladie, une calomnie, un milieu adverse... — peut produire des effets salutaires ou néfastes. C’est que le bien surnaturel qui nous est proposé est un bien ardu, difficile, accessible seulement au prix d’une réponse décidée, nourrie de la force, vertu cardinale angulaire, qui affronte les obstacles, et repousse les craintes de la volonté. Le Fils de Dieu donnera toujours, en tout moment et en toute circonstance, les grâces nécessaires s’il y a des contradictions extérieures. Elles produiront la même joie que celle des Apôtres parce qu’ils avaient été jugés dignes d’endurer des outrages à cause du nom de Jésus [09]. « On ne dit pas qu’ils ne souffrirent pas, signale saint Jean Chrysostome, mais que la souffrance leur causa de la joie. Nous pouvons le voir par la liberté qu’ils montrèrent tout de suite après : immédiatement après la flagellation ils se mirent à enseigner avec une ardeur admirable [10]. » « On te malmène... Ta réputation ? Quelle importance ? De toute façon, n’éprouve ni honte ni peine pour toi, mais pour eux : pour ceux qui te maltraitent. [11] »
III. Là où est le poids de la Croix, là se trouve le Seigneur. « Venez, il ne s’agit pas de rendre compte... Ne craignez pas d’entendre parler de joug, car il est doux ; ne craignez pas si je parle de charge, car elle est légère. [12] » Oui, avec le Christ, toutes les fatigues, tout ce qu’il y a de gênant et de difficile devient aimable, parce que le sacrifice, la douleur cessent d’être insupportables, âpres, et accablants. « Tout ce qui est dur... l’amour le rend supportable. Qu’est-ce que l’amour ne fait pas ? Voyez comme travaillent ceux qui aiment : ils ne sentent pas ce qu’ils souffrent, ils augmentent leurs efforts quand augmentent les difficultés. [13] »
L’union avec Dieu dans l’adversité est une grâce de Dieu toujours accordée si, comme toutes les grâces, elle est accueillie dans l’exercice de notre propre liberté, de notre réponse, dans l’acceptation des moyens à notre portée. Surtout ouvrir l’âme dans la direction spirituelle si la Croix paraît un peu trop lourde. « Une brise n’est pas un ouragan. N’importe qui résiste à la première : c’est un jeu d’enfant, la parodie d’une lutte.
« Petites contrariétés, pénurie, petites difficultés... Tu les supportais joyeusement et, rempli de joie intérieure, tu pensais : c’est maintenant que je travaille pour Dieu, parce que nous avons la Croix ! ...
« Mais, mon pauvre enfant : l’ouragan est arrivé, et tu sens des secousses, des chocs qui déracineraient des arbres centenaires. Et cela..., à l’intérieur comme à l’extérieur. Aie confiance ! Il ne pourra pas déraciner ta Foi et ton Amour ; ni te faire dévier de ton chemin..., si tu ne t’éloignes pas de la "tête", si ton unité est "sentie". [14] »
Le Seigneur demeure dans le tabernacle pour encourager toujours, pour rappeler que le plus lourd de la Croix, c’est lui qui l’a porté sur le chemin du Calvaire, pour apprendre à porter avec paix et sérénité ce qui est pour nous plus coûteux et difficile : « Même si tout s’écroule et disparaît, même si les événements se passent à l’inverse de ce qui était prévu, dans une terrible adversité, que gagne-t-on à se troubler ? Et puis, souviens-toi de cette prière confiante du prophète : "le Seigneur est notre Juge, le Seigneur est notre Législateur, le Seigneur est notre Roi ; c’est lui qui nous sauvera."
« Récite-la avec piété, chaque jour, pour conformer ta conduite aux desseins de la Providence, qui nous gouverne pour notre bien. [15] »
De la persécution des premiers fidèles surgirent de nouvelles conversions en des endroits complètement inattendus. Des difficultés, des contradictions que le Seigneur permettra dans notre vie naîtront d’innombrables fruits d’apostolat, un amour plus fort, et une âme purifiée. Pour terminer notre prière, disons au Seigneur que nous le cherchons en toutes circonstances — professionnelles, d’âge, de santé, de milieu... —, favorables ou adverses, même au milieu des plus grandes difficultés intérieures ou extérieures que nous rencontrons.
« Quand vient le mépris de la Croix, la Sainte Vierge se trouve là, auprès de son Fils, décidée à partager son sort. — Perdons la peur de ne pas nous conduire comme des chrétiens responsables, lorsque cela ne s’avère pas facile dans le milieu où nous évoluons : Elle nous y aidera. [16] »
NOTES
[01] Ac 8, 1-8.
[02] Ac 8, 4.
[03] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur les Actes des Apôtres, 18.
[04] Jn 15, 18.
[05] Cf. Rm 8, 28.
[06] 1 P4, 12.
[07] Jc 1, 2.
[08] Ac 5, 42.
[09] Ac 5, 41.
[10] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur les Actes des Apôtres, 14.
[11] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 241.
[12] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur saint Matthieu, 37, 2.
[13] Saint Augustin, Sermon 96, 1.
[14] Saint Josémaria Escriva, Sillon, n. 411.
[15] Idem, n. 855.
[16] Idem, n. 977.
PÂQUES. 3° SEMAINE. JEUDI
18. LE PAIN QUI DONNE LA VIE ÉTERNELLE
— L’annonce de la sainte Eucharistie dans la synagogue de Capharnaüm. Mystère de foi.
— Le miracle de la transsubstantiation.
— Les effets de la Communion qui nourrit, répare et remplit de joie.
I. Je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas [01]. Surprenante et merveilleuse annonce que fit Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, et que rapporte aujourd’hui l’Évangile de la Messe : Je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie [02].
Jésus révèle ici le grand mystère de la sainte Eucharistie, avec des paroles d’un tel réalisme qu’elles excluent toute autre interprétation. Sans la foi, ces paroles ont-elles un sens ? Seule la foi éclaire la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Alors la révélation de Jésus devient claire et une preuve irréfutable de l’amour infini de Dieu pour nous.
Adoro te devote, latens deitas, quae sub his figuris vere latitas : je t’adore avec dévotion, Dieu caché, vraiment présent sous ces apparences, chante le peuple chrétien dans cette hymne à la sainte Eucharistie composée par saint Thomas d’Aquin et qui depuis des siècles a été adoptée par la liturgie de l’Église. C’est une magnifique expression de foi et de piété qui sert à manifester notre amour, car il constitue une synthèse des sommets de la doctrine catholique sur ce Mystère.
Je t’adore avec dévotion, Dieu caché..., redirons-nous dans l’intimité de notre cœur, lentement et avec foi. Ceux qui étaient ce jour-là dans la synagogue de Capharnaüm comprirent parfaitement le sens réaliste des paroles du Seigneur ; s’ils les avaient interprétées dans un sens symbolique ou figuré, ces mots n’auraient pas causé tant de stupéfaction et de scandale comme le décrit saint Jean. Ils n’auraient pas été le motif pour lequel beaucoup l’abandonnèrent ce jour-là. Ce qu’il dit est dur. Qui peut l’écouter ? [03] disent-ils en s’en allant. C’est dur — cela continue à être dur — pour ceux qui n’admettent pas que Jésus de Nazareth, Dieu fait homme, se communique de cette manière, par amour. Je t’adore, Dieu caché, disons-nous dans notre prière, en lui manifestant notre gratitude et l’humble assentiment avec lequel nous nous soumettons à lui. Quelle autre attitude peut permettre de sonder ce mystère d’Amour ?
Tibi se cor meum totum subiicit, quia te contemplans totum deficit : à toi se soumet mon cœur tout entier, car à te contempler tout entier il défaille. Soumission réparatrice... car si nombreux sont les incroyants ! C’est à chacun de ceux qui veulent le suivre que le Seigneur demande : Est-ce que vous aussi vous voulez vous en aller ? [04] La désorientation, la confusion de tant de chrétiens séparés du tronc de la foi, l’âme comme endormie au surnaturel, incite à réaffirmer : Tibi se cor meum totum subiicit... Seigneur, que notre foi en ta présence réelle soit plus ferme ! « Nous croyons que, comme le pain et le vin consacrés par le Seigneur dans la dernière Cène s’est converti en son Corps et en son Sang qui allaient tout de suite après être offerts pour nous sur la Croix, ainsi aussi le pain et le vin consacrés par le prêtre se convertissent en Corps et Sang du Christ, assis glorieusement dans le Ciel ; et nous croyons que la présence mystérieuse du Seigneur, sous les apparences de ces éléments, qui continuent d’apparaître à nos sens de la même manière qu’avant, est vraie, réelle et substantielle. [05] »
II. Peut-on se permettre d’altérer, de changer, d’atténuer le sens des paroles du Seigneur : le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie ? L’Église n’a jamais vacillé : « Il est grand, le mystère de la foi », proclame-t-elle après la Consécration. C’est la pierre de touche de la foi. Par la transsubstantiation, les espèces du pain et du vin « ne sont déjà plus le pain ordinaire et la boisson ordinaire, mais le signe d’une chose sacrée, signe d’un aliment spirituel ; mais elles acquièrent une nouvelle signification et un nouveau but en tant qu’elles contiennent une réalité, que nous appelons avec raison ontologique ; car sous ces espèces il n’existe plus ce qu’il y avait avant, mais une chose complètement différente (...), puisque, une fois convertie la substance ou nature du pain et du vin en Corps et Sang du Christ, il ne reste plus rien du pain et du vin, sinon les espèces : sous elles le Christ tout entier est présent dans sa réalité physique, même corporellement, bien que pas de la même manière que les corps sont dans un lieu. [06] »
Ainsi regarde-t-on Jésus vraiment présent dans le tabernacle, à peu de mètres de nous peut-être, à moins que notre cœur ne s’échappe vers l’église la plus proche, en disant qu’il sait, par la foi, que lui, Dieu, est là, présent, qu’il croit fermement en la promesse de Capharnaüm et réalisée peu de temps après dans le Cénacle : Credo quidquid dixit Dei Filius : nil hoc verbo veritatis verius : je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu : rien n’est plus vrai que cette parole de vérité.
Cette foi et cet amour se manifesteront d’une manière particulière au moment de la Communion, où l’homme accueille en lui Jésus-Christ, Pain vivant descendu du Ciel, aliment absolument nécessaire pour arriver au but de la vie.
Dans la sainte Communion le Christ lui-même, Dieu parfait et Homme parfait, se donne à nous mystérieusement caché, intensément désireux de nous communiquer la vie divine. Sa Divinité agit dans l’âme, à travers son Humanité glorieuse, avec une intensité plus grande que lorsqu’il était ici, sur la terre. Aucun de ceux qu’il guérit — Bartimée, le paralytique de Capharnaüm, les lépreux, etc... — ne fut si près du Christ que nous le sommes dans chaque communion. Les effets que produit ce Pain vivant sont innombrables et d’une richesse infinie. L’Église les résume par ces mots : « tout l’effet que la nourriture et la boisson matérielles produisent pour ce qui est de la vie du corps, en nourrissant, en réparant les forces et en remplissant de joie, c’est ce que réalise ce sacrement pour ce qui est de la vie spirituelle. [07] »
Caché sous les espèces sacramentelles, Jésus attend. Il est resté pour que nous le recevions, pour nous fortifier dans l’amour. Examinons aujourd’hui quel contenu a notre foi face à tant d’abandons, quelle extension a notre amour, comment nous préparons chaque Communion. Redisons souvent avec Pierre : nous savons et nous croyons que Tu es le Christ [08]. Tu es notre Rédempteur, notre raison de vivre !
III. La Communion nourrit la vie de l’âme comme l’aliment matériel nourrit le corps, et elle maintient le chrétien en état de grâce de Dieu, car il récupère les forces perdues dans l’usure des blessures dues au péché originel et à ses propres péchés. L’Eucharistie maintient la vie de Dieu dans l’âme, en la délivrant de la tiédeur et elle aide à éviter le péché mortel, tout comme à mieux lutter contre les péchés véniels.
La sainte Eucharistie augmente ainsi la vie surnaturelle, elle la fait croître et se développer. En même temps qu’elle rassasie, elle donne à l’âme un plus grand désir des biens éternels : ceux qui me mangent auront encore plus faim, et ceux qui boivent de moi auront encore plus soif. « La nourriture matérielle se convertit d’abord en celui qui la mange et, en conséquence, elle restaure ses pertes et fait croître ses forces vitales. La nourriture spirituelle, en revanche, convertit en elle celui qui la mange, et ainsi l’effet propre de ce sacrement est la conversion de l’homme en Christ, pour que ce ne soit pas lui qui vive, mais le Christ qui vive en lui ; et, en conséquence, elle a le double effet de restaurer les pertes spirituelles causées par les péchés et les déficiences, et d’augmenter les forces des vertus. [10] »
Enfin, la grâce reçue remplit de joie celui qui communie avec de bonnes dispositions, car rien ne peut se comparer à la joie de la sainte Eucharistie, à l’amitié et à la proximité de Jésus, présent en nous. « Jésus-Christ, pendant sa vie mortelle, ne passa jamais dans un lieu sans répandre ses bénédictions en abondance, d’où nous déduirons combien doivent être grands et précieux les dons auxquels participent ceux qui ont la chance de le recevoir dans la sainte Communion ; ou, pour mieux dire, que tout notre bonheur en ce monde consiste à recevoir Jésus-Christ dans la sainte Communion. [11] »
« Remède pour nos besoins quotidiens [12] », « médicament de l’immortalité, antidote contre la mort et aliment pour vivre pour toujours en Jésus-Christ [13] » elle est vraiment « une avance de la béatitude éternelle [14] ».
Parmi toutes les pratiques de piété, il n’y en a aucune dont l’efficacité sanctificatrice puisse se comparer à la digne réception de ce sacrement, où l’on reçoit la grâce, mais aussi la Source et la Fontaine même d’où elle jaillit. Tous les sacrements s’ordonnent à la sainte Eucharistie dont elle est comme le centre [15].
Caché sous les accidents du pain, Jésus attend que nous allions fréquemment le recevoir : le banquet, nous dit-il, est préparé [16]. Si nombreux sont les absents, qu’il nous envoie annoncer à tous les autres qu’eux aussi il les attend.
Qui mieux que la très Sainte Vierge nous aidera à aller recevoir la Communion avec, chaque jour, des dispositions plus aimantes et généreuses ?
NOTES
[01] Jn 6, 48-50.
[02] Jn 6, 51.
[03] Jn 6, 60.
[04] Cf. Jn 6, 67.
[05] Paul VI, Credo du Peuple de Dieu, 24.
[06] Paul VI, Enc. Mysterium fidei, 3 septembre 1965.
[07] Concile de Florence, Bulle Exsultate Deo, Dz 1322-698.
[08] Jn 6, 70.
[09] Jn 6, 35.
[10] Saint Thomas, Commentaire au livre IV des Sentences, d. 12, q. 2, a. 11.
[11] Saint Curé d’Ars, Sermon sur la Communion.
[12] Saint Ambroise, Sur les mystères, 4.
[13] Saint Ignace d’Antioche, Épître aux Éphésiens, 20.
[14] Cf. Jn 6, 58 ; Dz 875.
[15] Cf. Saint Thomas, Summa Theologiae, III, q. 65, a. 3.
[16] Cf. Lc 14, 15 et s.