Solennité de la Toussaint
Ce que la Révélation chrétienne a introduit dans le monde n’est pas qu’une pensée, plus convaincante et plus cohérente que toute autre pensée, bien qu’en effet, une nouvelle pensée ait commencé, avec le Christianisme, à traverser et à vivifier l’histoire. Il ne s’agit pas seulement d’un code de comportement, plus complet et plus exigeant que tout autre système éthique, bien que les saints que nous vénérons de manière spéciale aujourd’hui aient vécu héroïquement les vertus que tous les hommes, de toute origine et de toute culture, reconnaissent et admirent. Il ne s’agit pas seulement d’un nouveau recueil de textes sacrés, bien que les livres du Nouveau Testament constituent un patrimoine pour toute l’humanité.
Non ! Ce que le Christianisme a introduit dans le monde est une nouvelle ’’réalité’’, une appartenance à Dieu nouvelle – parce que impensable auparavant – une ’’paternité’’ de l’Éternel à l’égard de nous tous, les hommes, ainsi que nous l’avons entendu dans la seconde Lecture : « Bienaimés, voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes ! » (1ère Épître de Saint Jean, 3,1). Aujourd’hui, les saints que l’Église nous invite à contempler dans leur béatitude sont ces hommes, nos frères, qui ont totalement accueilli le don de cette paternité et qui ont reconnu en elle le sens plénier de leur existence, le lieu de la véritable liberté, la fin vers laquelle chaque homme est appelé.
Mais que signifie être ‘‘enfants de Dieu’’ ? Et en quoi cette filiation et cette paternité de Dieu constituent-elles une nouveauté ? Dieu n’a-t-Il donc pas toujours été le ’’père’’ des hommes, indépendamment de leur appartenance ou non à la Religion Chrétienne ? Serait-il possible d’affirmer que certains hommes ne sont pas fils de Dieu ?
Disons avant tout que l’ ’’idée’’ de la paternité de Dieu – qui semble être communément acceptée désormais – est entrée dans l’histoire précisément avec la Révélation judéo-chrétienne.
Ensuite, il convient de distinguer dans ce sens, entre deux sortes de filiations à l’égard de Dieu. L’une est ’’adoptive’’, ainsi que le dirait Saint Paul (cf. Épître aux Romains 8,15), introduite dans le monde par le Christ et par Sa grâce. Nous y reviendrons sous peu. L’autre est la filiation dans le sens de la création : parce que l’homme ne peut se donner l’existence de lui-même, mais il la reçoit de Dieu ; il est une créature. Et en tant que tel l’homme reconnaît dans la Volonté de Dieu – Dieu décide librement de le créer – sa propre ’’origine’’. Il peut donc ainsi s’adresser à Lui avec une affection filiale. Il reste toutefois entre Dieu et l’homme une distance ’’ontologique’’, une sorte de ’’non-appartenance’’ irréductible que la pensée philosophique traditionnelle appelle ’’transcendance’’. En effet, Dieu est éternel, non créé et créateur, pur esprit, immuable. L’homme, par contre, est créé dans le temps, fait de matière et sujet à la corruption. En ce sens large du terme ’’paternité’’, tout homme peut s’adresser à Dieu comme à un Père, à ce Dieu que nous savons être Trine et Unique.
La filiation chrétienne, par contre, est avant tout un ’’fait’’ qui se produit par nature en la Personne de Jésus-Christ, et duquel nous sommes rendus participants, nous qui sommes baptisés : en Lui, vrai Dieu et vrai homme, cette distance insurmontable entre le Créateur et la créature est comblée. L’homme Jésus, né de Marie de Nazareth et confié aux soins de Joseph le charpentier, est le vrai Fils de Dieu, ’’engendré, non pas créé, de même substance que le Père’’. Cette union entre Dieu et l’homme, qui se produit dans le Christ par nature, nous est transmise par la grâce du Saint Esprit, qui nous transforme et fait de nous le Temple de Sa Gloire, enfants dans l’Unique Enfant de Dieu, et qui nous fait entrer, avec le Christ, dans le Mystère de la Très Sainte Trinité.
C’est dans cette filiation divine que le Christ nous donne que réside notre distance par rapport au monde, par rapport à sa façon de penser et d’agir, par rapport à ses idéaux. Cette distance que représentent les Béatitudes évangéliques et que Saint Jean exprime encore une fois quand il écrit : » Et si le monde ne nous reconnaît pas, c’est qu’il ne L’a pas connu » (1ère Épître de Saint Jean, 3,1). Ces deux filiations – celle de la création et la filiation ’’adoptive’’ – bien qu’elles soient essentiellement différentes, sont des dons de Dieu à l’égard desquels aucune homme ne peut prétendre avoir des droits, mais qu’il reçoit et accueille avec gratitude.
Ainsi, durant notre vie terrestre nous avons la possibilité de faire croître cette nouvelle et extraordinaire appartenance à Dieu, en correspondant de plus en plus à Son Amour infini et en adhérant, dans toutes les décisions de notre vie, à Sa Volonté divine. Ou bien, par contre, nous avons la possibilité d’accroître notre appartenance au monde, à ses idéaux d’autonomie, de prestige et de pouvoir. Cette dernière appartenance, cependant, est destinée à finir rapidement et à nous laisser nus pour la vie éternelle. Tandis que l’appartenance à Dieu commence dans cette vie et continue glorieusement au Paradis où nous nous retrouverons : » en une foule immense que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue » (Apocalypse 7,9).
Demandons à la Bienheureuse Vierge Marie, fille de son Fils, Reine de tous les Saints, la grâce d’accroître les trésors du Ciel et de connaître aujourd’hui et pour toujours de la joie véritable qui ne verra aucun déclin. Amen !
V Dimanche du Temps Ordinaire
La Parole de Dieu de ce dimanche recourt à l'image de la lumière, pour parler de l'homme juste, qui craint le Seigneur.
L'homme de foi, qui se confie à Dieu, est un « homme lumineux ».
Ainsi, dans la première lecture, le prophète Isaïe décrit celui qui prend soin du pauvre comme un homme dont la lumière se lève comme l'aurore, et qui construit des relations de paix et de charité ; un homme dont la lumière brille dans les ténèbres.
On présente l'influence d'un homme juste et généreux, qui par sa vie exemplaire brise le gel d'une société refermée sur elle-même, qui ne s’occupe pas de ceux qui sont dans le besoin. L’intervention de cet homme, au contraire, est comparée à la chaleur et à la brillance de la lumière.
Le psaume accompagne ce thème en nous faisant prier : « Le juste resplendit comme une lumière ».
Dans l'Évangile enfin, Jésus lui-même compare ses disciples à une lampe qu’il faut mettre sur le lampadaire, pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.
La référence au boisseau, sous lequel on cache parfois la lumière, souligne l'absurdité du geste : la lampe ne peut pas rester cachée ou couverte, autrement elle perd son sens et sa fonction.
La lumière doit resplendir, et la « lumière des hommes » correspond avec leurs bonnes œuvres, c'est-à-dire avec les actes d'amour et de justice.
La liturgie devient donc une célébration de la lumière, que l'homme juste peut rayonner dans le monde par son témoignage. Le juste, inondé de la lumière divine, devient à son tour un flambeau qui brille et qui réchauffe. Au contraire ceux qui malgré leur baptême, s'éloignent de la source de la lumière qu’est l'amour de Dieu, expriment l'absurdité d'une lumière suffoquée par le boisseau, le boisseau de leur incohérence et de leur défaut de mémoire dans la foi en un Dieu fait homme, qui a dit de lui-même : « Je suis la Lumière ».
Le témoignage de la foi ne passe pas seulement à travers les paroles, mais aussi à travers des oeuvres de paix et de justice. Le chrétien, sans se cacher ni devenir paresseux, doit être exposé à la lumière de Dieu, en particulier aux rayons bienfaisants du soleil eucharistique, pour s'en nourrir et, la Lumière une fois reçue, il ne doit pas « la capturer » ou l'emprisonner sous son « boisseau » personnel, mais il doit la rayonner sur tous ceux qui l'entourent.
Vème Dimanche de Pâques – C
La première lecture, tirée des Actes des Apôtres, nous raconte l’ultime partie du premier voyage missionnaire de Paul. La mission apostolique exige une âme solide, capable d’affronter les difficultés. Les tribulations sont l’un des aspects de la vie chrétienne que nous ne voulons pas accepter, mais qui en font partie d’une manière indissoluble. Celui qui prétend d’être disciple doit accepter d’être tourmenté : on ne peut « suivre » sans tribulations. Pourrions-nous comprendre la logique du Règne de Dieu sans subir d’épreuves, sans affronter des tribulations ? Sans épreuves et sans tribulations pourrions-nous vraiment imiter le Christ ? Jésus affronte chaque épreuve, chaque tribulation en communion avec le Père ; qui sommes-nous pour souhaiter une suite ’’tranquille’’, sans montées, sans épines ? Jésus est celui que nous voulons suivre et imiter, même dans les tribulations.
La deuxième lecture nous décrit la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel comme une épouse. Dieu renouvelle toute chose, Dieu crée la cité des hommes, signe de convivialité, de croissance culturelle et relationnelle. C’est toujours Dieu qui crée les conditions, la possibilité de vie et de partage. Dieu dresse sa tente au centre de la cité et, par conséquent, tout devrait dépendre de la présence de Dieu au milieu des hommes et dans leurs rapports. Tout ce qui, dans le monde des hommes, apportait souffrance, tristesse, angoisse, sera effacé au moment où Dieu reprendra la première place dans l’existence humaine.
Dans l’Évangile, nous nous trouvons dans le cénacle ; Jésus et ses disciples vivent des moments intenses : l’un des Douze est sur le point de le trahir. Pour donner une idée de ce qui se passait, l’évangéliste utilise l’expression « il faisait nuit ». Il ne se référait pas seulement au temps, mais également à l’état du cœur de celui qui trahit en toute conscience. Malgré tout, Jésus parle de glorification, il parle d’un mouvement irréfrénable qui arrive à son sommet dans la passion et dans la croix. La trahison qu’il a subie, la passion et la croix glorifient le Fils de Dieu qui démontre sa toute-puissance à travers sa spoliation, ainsi que son règne de miséricorde et d’amour. La glorification au sein de la trahison, dans la passion et dans la croix, nous font percevoir la présence active de Dieu. Nous aussi nous pouvons vivre, sentir cette action de glorification si nous apprenons à nous dépouiller de nous-mêmes de façon à rendre visible en nous seule la présence aimante et bienveillante de Dieu.
Il est impossible de se dépouiller de soi-même si l’on ne parvient pas à aimer son prochain. Jésus ne nous propose pas un amour quelconque, mais il nous donne des indications bien précises : « comme je vous ai aimés ». Comment Jésus nous a-t-il aimés ? En se donnant lui-même, en acceptant toute tribulation, en élevant et en édifiant le prochain, en le guérissant non seulement de la maladie extérieure, mais également de tout mal. Comment pouvons-nous rendre notre témoignage vrai et efficace ? Seulement en aimant véritablement. « Seul l’amour est crédible » : et ce n’est que si nous entrons en relation d’amour avec le Christ et en relation d’amour
Vème DIMANCHE T.O. – C
Après nous avoir montré comment, face au Christ, face au caractère exceptionnel du Christ, l’âme humaine arrive à se défendre au point de le chasser, en minimisant la réalité qui se présente à elle, la Sainte Église aujourd’hui nous fait pénétrer à l’intérieur de cette expérience de familiarité avec Jésus qui se trouve à l’origine de l’appel des premiers disciples, de leur foi et de leur vie.
La page évangélique que nous avons écoutée et qui est tirée de l’Évangile selon Saint Luc, commence par nous montrer la manière “concrète” qu’avait le peuple de se rapporter au Christ : » Comme la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu… » (Lc 5,1). La foule » se pressait autour de lui », elle l’entrevoyait, elle le suivait, elle s’approchait de lui pour l’écouter, au point que le Seigneur risque de rester écrasé et, avec sa promptitude extraordinaire, avec le sens pratique admirable que révèle chacun de ses gestes, il saute sur une barque qui était amarrée sur la rive et demande à Simon Pierre de s’en éloigner un peu afin qu’il puisse parler aux gens.
Quel mystère ! La Parole de Dieu, le Fils éternel du Père, a assumé, a « pris sur lui » en se faisant chair toute notre humanité, pour la vivre jusqu’au bout sans rien s’épargner de ce qui est humain, y compris la fragilité propre de notre nature : la Parole éternelle, grâce à laquelle le Père a créé le monde, a besoin « de hausser la voix » pour se faire entendre ; elle a besoin de se soustraire à la pression de la foule, de cette foule de gens qu’elle aime viscéralement, afin d’éviter de rester ’’écrasée’’ ; besoin de demander à Simon Pierre de l’accueillir sur sa barque. Aux yeux des Israélites, le Christ apparaît ainsi en tout et pour tout comme un homme, fait de chair comme tout homme, avec un corps sujet à la fatigue, à la faim et à la soif, aux intempéries. Et pourtant ils ne pouvaient rester loin de cet homme ; ils ne pouvaient détacher leurs yeux de lui. Même la faim – cette faim que le Seigneur rassasiera avec la multiplication des pains et des poissons (Jn 6,1 et suiv.) – ne peut les détourner de lui.
En outre, il est émouvant de voir combien, avec le Christ, rien ne se produit par hasard : il ne monte pas dans une barque quelconque, mais sur celle de Simon. Celui-ci avait déjà rencontré le Seigneur quand son frère André était rentré à la maison haletant et lui avait dit : » Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1,41). Simon avait déjà passé quelque temps avec lui, de sorte qu’invité à reprendre le large en plein jour, le moment le moins favorable pour la pêche – il n’est pas besoin d’être un pêcheur expert pour le savoir – invité à jeter à nouveau les filets après une nuit infructueuse, il arrive déjà à s’exclamer : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais – ajoute-t-il – sur ta parole je jetterai les filets » (Lc 5,5).
Quelle circonstance pouvait inciter Simon à une affirmation apparemment si illogique ? Parce qu’il semble illogique, après une nuit de travail décidément infructueux, de tenter une nouvelle pêche le matin de bonne heure, quand la lumière du jour éloigne tous les poissons et que la fatigue physique exige seulement le repos. Illogique ! Et pourtant Simon dit : » Mais sur ta parole, je jetterai les filets ». Pourquoi ? Comment un pêcheur professionnel peut-il dire cela ? Tout est contenu dans ce « mais » initial : « Mais sur ta parole ». Dans l’aspect ordinaire de la vie, le caractère prévisible des engagements de tous les jours, la routine du travail ou la tiédeur du foyer domestique, à l’improviste un « mais » se faisait jour. Quelques jours auparavant, dans la vie de Simon, ce « mais » avait commencé à prendre corps, et précisément quand André lui avait fait connaître Jésus. Après avoir passé quelques heures avec lui, alors qu’il rentrait à la maison pour se préparer comme chaque soir à la pêche nocturne, il s’était mis à penser et avait commencé lentement à prendre conscience que quelque chose de nouveau s’était produit en lui, quelque chose qu’il n’arrivait pas encore à exprimer jusqu’au fond, mais qu’il ne pouvait plus ignorer.
Et c’est dans cette familiarité progressive et continuelle avec le Christ que croît et se dessine dans le cœur de Simon Pierre une nouvelle certitude : avec le Christ, un facteur d’une nouveauté absolue entre dans la réalité, une nouveauté vers laquelle converge mystérieusement toute la réalité. Et cette nouveauté, c’est lui, sa personne, c’est Jésus. Paradoxalement pour Simon, devant le Christ, le facteur véritablement illogique ne consiste pas à se fier à lui contre toute évidence, mais à dire, comme cela aurait été normal : « Maître, c’est absurde de tenter de pêcher maintenant. Tu plaisantes ! » Face à tout autre homme il aurait été normal de penser qu’il s’agissait d’une plaisanterie et qu’il valait mieux continuer à ranger les filets et rentrer à la maison au plus tôt afin de pouvoir se reposer. Mais pas avec Jésus. Avec lui, il aurait été illogique de ne pas essayer, de ne pas prendre sa parole au sérieux, bien que l’expérience humaine semblât dire le contraire.
Ainsi, pour Simon, c’est une nouvelle expérience qui commence et qui se renouvellera pendant trois ans et jusqu’à son dernier souffle : avec le Christ la réalité ne déçoit jamais ; le Christ ne déçoit jamais ! La pêche a lieu, la barque est trop petite pour en contenir les fruits prodigieux ; il semble que les deux barques soient sur le point de sombrer, et le frère d’André tombe aux pieds de Jésus en s’exclamant : » Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8). Ce qui revient à dire : » Tout ce qui est en toi me dépasse, Seigneur, je ne suis pas digne, mais je ne peux me détacher de toi, je ne peux m’empêcher de me jeter à tes genoux ! ».
Demandons à la Sainte Vierge Marie, qui durant sa vie terrestre a passé plus d’années avec que sans son Fils - elle n’avait que douze ans quand elle l’a conçu ! – de croître dans cette familiarité avec le Christ, dans ce contact quotidien avec lui, grâce à un regard sur la réalité qu’une prière constante rendra attentif. Demandons-lui de croître dans son « mais », qui est entré dans le monde pour ne jamais plus le lâcher. Ainsi, unis à elle, unis à Pierre, répétons nous aussi, aujourd’hui et à jamais : » Fiat mihi secundum verbum tuum – Seigneur, qu’il advienne de moi selon ta parole », « Seigneur, sur ta parole je jetterai les filets ». Amen !
VI Dimanche de Pâques - Année A
Les lectures de ce sixième dimanche de Pâques nous permettent de proposer quelques considérations sur la « vie chrétienne » dans laquelle nous aussi, comme disciples du ressuscité, nous sommes appelés à « demeurer » (Cfr Jn 14.16).
Le passage des Actes des Apôtres nous suggère d'abord « de faire attention aux paroles » que l'Église nous annonce : il s’agit du premier pas nécessaire pour s'associer au corps mystique du Christ : c’est une action qui implique, comme on le spécifie ensuite, non seulement l’» écoute », mais surtout la vue des « signes » qui rendent évident le contenu du message chrétien (Cfr Ac 8.6). Il s’agit donc d'une « porte » qui, franchie une fois pour toutes à travers le Baptême, doit cependant être passée tous les jours, dans la « redécouverte » de ce que signifie vraiment être disciples.
C’est pour cela que Pierre et Jean décident de se diriger vers la Samarie pour imposer les mains aux disciples de Philippe, pour qu'ils puissent recevoir l'Esprit Saint (Cfr Ac 8,17), et donc cette force qui seule peut rendre l'homme capable « de proclamer la grande annonce » et « de la faire arriver jusqu’aux extrémités du monde », comme nous y invite Isaïe, dans l'antienne d'entrée (Cfr Is 48.20).
Les paroles du prophète nous introduisent, cependant, à un autre élément essentiel pour que l'existence d'un homme puisse être reconnue comme une « vie chrétienne ». L'Apôtre Pierre l'indique lorsqu’il affirme que nous devons être « prêts à répondre toujours à quiconque demande raison de l'espérance » qui est en nous (1P 3,15) « avec douceur et respect » (1Pt 3,16).
L'usage des termes « il faut » et « devoir », employés jusque-là, exige dès lors une explication : le christianisme n'est pas l'application d'une morale du devoir ! Le christianisme est, plutôt, la communion de ceux qui sont tombés amoureux du Christ : c’est en restant dans son amour, « en observant ses commandements » (Cfr Jn 14,21) que le croyant finit par accomplir des gestes qui autrement seraient inexplicables, humainement parlant.
Le chrétien, nous le comprenons très bien à la lecture de l'Évangile, ce n'est pas un homme qui doit s’efforcer de mettre en pratique des préceptes et des comportements dévots : si quelqu’un aime, alors il est porté presque naturellement à vivre ce que Jésus a indiqué. Redécouvrir son Baptême, sous la conduite de l'Esprit de vérité, signifie donc chercher à connaître chaque jour davantage la vie du Christ - à travers la lecture, la prière, les sacrements, la vie de communauté, pour qu’il soit plus facile de tomber amoureux de Lui !
De tout le parcours proposé jusqu'à présent, il ressort donc qu'aucune des objections à une telle « vie » ne résiste, même pas le fait que l’on ne peut pas voir Jésus en chair et en os. C’est encore l'Évangile de Jean qui le fait comprendre : « Encore un peu et le monde ne me verra plus ; vous par contre vous me verrez » (Jn 14,19). L'alternative entre le « vous » et le « monde » ne correspond pas à une division de type moral ou ethnique : il s'agit par contre d'une alternative qui réside dans le coeur de chacun de nous !
Si nous suivons, donc, la mentalité du monde, nous ne réussirons jamais à voir le Ressuscité ; mais si nous commençons à faire confiance en l’Église, notre mère, et à écouter ce qu’elle nous enseigne et nous suggère, alors nous découvrirons que vraiment le Seigneur est visible, et qu’il est une Présence tellement exceptionnelle et réelle qu’il suscite en nous un charme irrésistible, le seul et le vrai moteur de la « vie chrétienne ».
VII Dimanche du Temps Ordinaire
La lecture du discours sur la montagne se poursuit ce dimanche, avec le passage dit des « six antithèses ». Celles-ci émergent du contraste entre la lecture étroite de la Loi mosaïque, réduite à un pharisaïsme extrinsèque, et la nouveauté de la proposition évangélique ; elles sont mises en évidence en recourant à l'expression : « vous avez entendu qu'il a été dit… eh bien moi je vous dis ».
Les deux dernières « antithèses » ont comme thème la relation avec le prochain.
La première concerne la loi dite « du talion », que Jésus entend dépasser, en proposant d'aller au-delà d'une conception purement rétributive et humaine de la justice, pour pénétrer dans la nouvelle optique du pardon.
Le chrétien, de la sorte, est invité à refuser tant la violence, avec laquelle on peut rechercher trop facilement une « justice » autonome, que le simple « équilibre des forces », parfois nécessaire au niveau humain, mais encore loin de l'idéal évangélique. La prophétie chrétienne appelle « à aller au-delà », en rétablissant un rapport même avec l'ennemi, sur la base d'un amour d'origine surnaturel, qui rend un témoignage étonnamment désarmant.
La seconde antithèse se développe sur cette même ligne, à propos de l'amour envers les ennemis. Le chrétien ne peut pas se contenter d'aimer seulement le prochain considéré dans le cadre de son enceinte familiale, ou de relations d'amitié porteuses de sens : « Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?».
Lui au contraire, doit s’engager plus loin, en considérant tous les hommes comme son prochain, y compris les éventuels ennemis. Cette perspective serait certainement incompréhensible, si l’on en restait à une conception purement sentimentale de l'amour. L'amour, qui est aussi un sentiment, est avant tout un acte de la volonté ! Dieu lui-même est l’amour qui aime d'une façon permanente et qui veut aimer. Dans cette perspective Jésus propose un choix surprenant, qui casse les schémas préconstitués dans le domaine des relations interpersonnelles, afin de s'ouvrir à l'amour, au sens le plus authentique du terme, qui inclut la dimension d'offrande et de sacrifice.
C’est ainsi que le discours de la montagne ouvre le chrétien à la nouvelle perspective du « risque » du pardon, qui est, au fond, le risque d’une réelle implication avec l'autre. Dans le monde d'aujourd'hui, qui prétend réglementer les relations sur la base de délicats équilibres juridiques, qui se multiplient en devenant toujours plus articulés et complexes, et qui sont le signe de la perte d'un réel horizon personnaliste et surnaturel, le chrétien doit se présenter en témoin d'un style relationnel différent, fait d'ouverture sincère et de réelle gratuité ; un style non dépourvu de risques, et qui est pourtant possible, à l'exemple du Christ.
VIII Dimanche du Temps Ordinaire
Nous poursuivons le discours sur la montagne que la liturgie nous a déjà présenté les dimanches précédents.
Cette partie du discours s’inscrit dans le cadre d'une attention remarquable à la création, comme signe et présence du Mystère Créateur. Jésus y renouvelle son appel, l’invitation à se remettre totalement à Dieu, plutôt qu’aux choses et aux dynamiques du monde ; c’est là que se trouve réellement le coeur de l'abandon confiant et de la vie nouvelle qu’il a introduite dans le monde.
Le disciple qui se laisse absorber entièrement, presque de façon obsédante, par la matérialité de l'existence, (par l'obsession pour « la nourriture » et pour « le vêtement »), révèle une foi incertaine et tergiversante, qui n'a pas encore fait l’expérience de l'amour paternel de Dieu, et donc ne considère pas comme il se doit cet amour : alors qu’il prend soin de ses enfants avec l'amour et la tendresse d'une mère, bien au-delà de toute attente humaine, comme personne d’autre ne saurait le faire.
En réalité, pour faire écho au texte d'Isaïe de la première lecture, nous pourrions affirmer que l'attention de Dieu pour l'homme dépasse celle d'une mère. Nous y lisons en effet : « Même si [une femme] pouvait l’oublier, moi je ne t'oublierai pas ».
Le chrétien est donc continuellement appelé à veiller sur la tentation « d'attacher son coeur » à ce qui ne peut pas suffire à la vie, sur la nécessité d'opérer un choix : fonder son existence illusoire sur le mensonge des « choses du monde », ou se confier totalement à Celui qui l'aime plus que tout autre, et qui dans sa paternité pourvoira même à ses besoins, dans l'optique de l’usage des biens de la terre au service du Royaume.
Telle est la seule pauvreté que l'Église vit et propose à tous les hommes depuis deux mille ans. La page d'Évangile s'ouvre avec un avertissement qui en constitue la clé herméneutique : on ne peut servir deux maîtres à la fois, parce que l’on finira inévitablement par aimer l’un et haïr l'autre.
L'homme agrippé aux choses du monde risque de finir esclave du monde, parce que le monde demande toujours un prix en échange de ce qu’il offre faussement ; tandis que celui qui choisit de servir le Seigneur expérimentera la vraie liberté, puisque l'unique « maître » qui libère est seulement le Dieu de la vie.
Celui qui choisit le premier chemin pourra même se retrouver riche, mais il sera essoufflé dans son coeur et dans sa conscience ; celui qui par contre suit le second peut découvrir une saveur particulière à la vie, une sorte d’assouvissement heureux et une liberté inespérée, faite de joie et de paix intérieure.
Du reste, quelle personne de bon sens pourrait penser réalistement que la possession d’un quelconque objet matériel puisse changer quelque chose à ce qu'elle est ?
XIème Dimanche du Temps Ordinaire
En ce XIème dimanche du temps ordinaire, c’est un véritable message de joie et de libération que nous offre la Parole de Dieu : la joie de se sentir libérés du péché, grand ou petit, qui nous opprime, nous tourmente, nous oblige à nous replier sur nous-mêmes, qui épuise nos forces et qui ne cesse de nous montrer que nous sommes tellement liés à nos misères que nous finissons par ressembler à des oiseaux blessés.
Nous voudrions prendre notre envol, nous élancer vers le ciel, mais nous sommes retenus sur la terre, ce qui engendre pour le chrétien une tristesse profonde.
Alors l’Église offre à chacun de nous la possibilité de célébrer et par conséquent de rendre présente dans notre vie la miséricorde de Dieu : une miséricorde qui se répand continuellement dans le monde entier, qui touche gratuitement tous les hommes, qui se décuple au moment où c’est l’homme qui, confessant ses péchés, reconnaît sa nature de pécheur.
C’est dans cette reconnaissance de notre faiblesse que se réalise la rencontre entre l’amour de Dieu qui pardonne et les plaintes de l’homme qui explosent en un hymne de joie au moment où celui-ci a senti que Dieu l’a à nouveau accepté.
Tel est l’enseignement que nous donne la première lecture où l’auteur met en évidence le grave péché de David : avoir provoqué rien de moins que la mort d’Urie pour prendre l’épouse de ce dernier, Bethsabée.
Dans ce passage, David personnifie les attitudes diffuses dans la société : trahisons, mensonges, violences, mais on le considère en même temps comme le saint de l’Ancien Testament, le préféré de Dieu, celui qui est comblé de dons.
En d’autres termes nous pouvons le définir comme le « saint pécheur » parce qu’il connaît des moments de grande élévation spirituelle, mais aussi de misères, de fautes, de bassesses.
David est vraiment saint parce qu’il parvient à chaque fois à se libérer d’une situation de péché grâce à deux forces qui corrigent et triomphent de ses fautes : l’humilité et la confiance illimitée en Dieu.
Deux prérogatives qui se conditionnent l’une et l’autre, car nul ne peut s’ouvrir à la confiance en Dieu sans humilité, mais personne ne peut être humble s’il ne trouve en Dieu Lui-même son soutien, sa justification, son refuge.
C’est grâce à ces deux vertus que Davide échappe à l’étau du péché qui le serre et qu’il parvient à se libérer des passions qui l’égarent pour revenir à Dieu, et s’en remettre complètement à sa miséricorde.
On retrouve ce thème dans le passage de l’Évangile qui réaffirme non seulement la joie du pardon chez une misérable créature, mais qui démontre encore davantage quelle est la force créatrice d’un geste de pardon que Dieu seul peut accorder.
Le récit évangélique de la pécheresse, que seul Luc nous a transmis, met en évidence un geste d’amour courageux auquel fait suite un grand geste de miséricorde. La pécheresse sait qu’elle est l’objet du mépris public. Malgré cela elle n’a pas peur d’affronter les gens et d’entrer dans la maison du pharisien pour rencontrer Jésus.
Jésus commente ce comportement en disant qu’il ne peut naître que grâce à la grande foi de la pécheresse.
Une foi qui a embrasé son cœur d’un indomptable élan d’amour, de reconnaissance, de dévotion et de joie. Cette femme a découvert, en effet, qu’en Jésus, Dieu accorde à tous ceux qui se repentent sincèrement et changent de vie, le pardon de leurs péchés.
La pécheresse a découvert la sainteté de Jésus et c’est pour cela qu’elle n’ose pas oindre sa tête, mais seulement ses pieds afin de ne pas le contaminer, mais ce contact lui suffit pour recommencer une vie, complètement renouvelée par l’amour.
Tout cela est le fruit de la foi, de la certitude d’avoir obtenu le pardon de ses péchés et de la conscience que son repentir sincère a été accueilli par le Seigneur qui avait vu au fond de son cœur un cœur pénitent.
C’est pour cette raison que Jésus raconte la parabole des deux débiteurs : pour faire comprendre à Simon la réalité de cette situation et pour lui prouver qu’Il est véritablement prophète, et beaucoup plus que prophète, parce qu’il lit dans les pensées et connaît bien les sentiments de la femme qui pleure à ses pieds. En effet, si la reconnaissance la plus grande vient de celui qui a reçu les plus grands bénéfices, il est compréhensible que la femme, qui a commis de nombreux péchés, ressente davantage la magnificence de ce pardon.
Un comportement bien différent de celui de Simon le pharisien qui, se considérant comme juste, avait invité Jésus dans sa demeure ; toutefois son amour n’allait pas au-delà d’un simple respect. Jésus lui fait remarquer son attitude en décrivant tous les gestes de la femme et en mettant en évidence toute leur dimension d’un accueil hospitalier, de générosité et d’amour pour lui.
Jésus précise en ces quelques mots la situation nouvelle qui se crée dans le croyant grâce à la foi. Dans le Christ, Dieu nous offre la rémission totale de nos péchés. C’est là la nouveauté inouïe de l’histoire de l’humanité, le mystère touchant de la bienveillance infinie de Dieu : nous sommes tous pécheurs et la seule voie vers le salut est celle de la foi parce qu’elle nous conduit au repentir et le repentir à l’amour.
St Paul nous le rappelle, qui affirme que la foi naît de la découverte que dans le Christ nous avons été aimés démesurément. Preuve en est que Jésus s’est offert Lui-même pour nous prouver ainsi son amour, un amour qui nous a attirés, au point que l’Apôtre en arrive à dire : » Ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi .»