XIVème Dimanche du Temps Ordinaire - C
En suivant l’itinéraire de la vie publique du Christ, qui a déjà commencé la semaine dernière, l’Église nous montre, dans la page de l’Évangile de ce jour, une réalité ayant un caractère d’urgence : l’institution missionnaire, que Jésus assume afin d’annoncer la bonne nouvelle à tous les peuples.
Les textes liturgiques présentent ce sujet sous tous ses aspects : les missions comme engagement de l’Église, comme responsabilité de ceux auxquels est confié ce mandat, comme responsabilité de la part des destinataires de cette annonce.
En d’autres termes, nous pouvons affirmer que l’Église tout entière est appelée par le Christ à être missionnaire.
Jésus avait choisi les douze Apôtres car, étant proches de Lui, ils pouvaient devenir ses collaborateurs les plus directs dans la prédication de l’Évangile. Il semble que par la suite le Seigneur ait voulu organiser encore mieux le ministère de la Parole. C’est pour cela, en effet, qu’Il a choisi et réuni soixante-douze autres disciples qui, deux par deux, devaient être envoyés dans chaque ville, village et lieu où Il allait se rendre.
Nous nous trouvons ainsi devant un groupe considérable d’hommes devant annoncer la Parole, presque une petite armée, du moins pour l’époque, qui aurait dû conquérir pacifiquement les peuples au Règne de Dieu.
Mais il semble que Jésus veuille souligner, au moment où Il commence son œuvre d’évangélisation, que ce déploiement d’hommes était plutôt réduit pour pouvoir atteindre tous les peuples. Il l’affirme par ces paroles : « la moisson est abondante, mais il y a peu d’ouvriers ».
En effet la moisson ce sont tous les hommes, toute l’humanité, et Dieu veut que son don soit sans réserve, qu’il soit destiné à tous et que tous aient la possibilité
du salut, et, parvenant ainsi à la connaissance de la vérité, d’accueillir la miséricorde et l’amour de Dieu.
Pour atteindre ce but, Jésus se sert des hommes, il appelle des collaborateurs, il envoie les annonciateurs du message, les ministres de sa Parole qui donne le salut.
Dans sa sagesse et sa puissance infinie, le Seigneur aurait pu utiliser d’autres moyens, mais il a préféré offrir le don du salut à chaque homme en engageant l’homme lui-même dans ce mouvement de diffusion et d’expansion de l’Évangile.
Le problème de l’évangélisation et de la nouvelle réévangélisation est absolument prioritaire pour l’Église. Le temps passe et il est de plus en plus urgent et actuel parce que les valeurs chrétiennes se sont affaiblies et dans certains cas elles se sont éteintes dans la conscience des hommes. Le sentiment religieux naturel et spontané, cultivé et devenu adulte dans le contexte de la foi chrétienne, est en train de se perdre et tend à s’évaporer dans le contexte d’une atmosphère générale répandue par les médias.
Il faudrait recommencer à annoncer l’Évangile et le redécouvrir pour lancer une évangélisation dans laquelle tous les chrétiens doivent se sentir impliqués, non seulement ceux qui partent pour des pays lointaines, mais également ceux qui, tout en restant dans leurs villes, devraient sentir l’urgence d’une profession cohérente de leur identité et celle de donner la raison de leur foi.
Il est donc important que l’annonce du Règne soit crédible et que le témoignage soit convainquant parce qu’il ne se bornera pas à des mots, mais parce qu’il sera soutenu par des actions. Et pour être crédible il faut être croyant !
C’est ici un engagement qui requiert du courage parce que nous devons être libres, libres afin d’affronter les difficultés que comporte aller à contre-courant. Il faut le courage de ceux qui comptent sur Jésus comme ces premiers envoyés qui, malgré leur inexpérience et leur manque de préparation ont cru et sont partis.
C’était Lui leur pensée dominante tandis qu’ils allaient en murmurant son nom dans leurs cœurs, à chaque rencontre. Et leur surprise fut grande quand, au lieu de la férocité des loups, ils firent l’expérience de la soumission des démons.
La puissance du Christ faisait des miracles à travers ceux qui s’en croyaient incapables. Ainsi, le disciple du Seigneur peut annoncer l’Évangile à condition de posséder une foi solide en Celui qui l’a envoyé. Seule une foi authentique conduit l’œuvre des missions à la victoire.
C’est ce qu’affirme Saint Paul dans la seconde lecture en remettant dans la croix du Christ toute sa confiance. Le monde a été vaincu par la Croix du Christ et la mort et la résurrection de Jésus prouvent que la logique que suit le monde et sur laquelle il fonde son espoir de succès est désormais dépassée. Ce qui compte c’est d’être rejoint et renouvelé par le Christ pour devenir une créature nouvelle.
En effet, ce n’est qu’en nous liant étroitement au Christ que nous trouverons la paix de Dieu et sa miséricorde.
Dans la première lecture, Isaïe se fait promoteur de cette annonce joyeuse en décrivant la liesse qui inondera la nouvelle Jérusalem lorsque Dieu, comme une tendre mère, prendra soin de ses habitants après les dures expériences de l’exil. Dans le passage d’Isaïe, il est évident que la paix, aspiration suprême de l’humanité, est un don de Dieu avant d’être une conquête difficile de l’homme. On ne peut y arriver de façon stable si Dieu même n’en constitue pas le fondement. Celui qui annonce l’Évangile est certainement un messager de cette paix.
XVème Dimanche du Temps Ordinaire - Annee C
En ce dimanche, la divine liturgie nous fait parcourir la route qui descend de Jérusalem vers Jéricho pour nous faire remarquer la charité du bon samaritain. Toutefois les lectures nous offrent une quantité d’éléments qui nous permettent d’élever notre âme, bien au-delà d’une simple description du très beau geste de solidarité humaine du samaritain.
La première lecture nous rappelle la valeur de la stricte observance des préceptes divins, mais toutefois celle-ci ne peut s’obtenir sans une conversion de la mentalité de l’homme (metanoia) de tout son cœur et de toute son âme. Operari sequitur esse.
Les saints Pères disaient que la gloire de Dieu est l’homme vivant (Irénée). « Le Seigneur prendra de nouveau plaisir à ton bonheur comme il prenait plaisir à celui de tes pères » (Dt 30 9). La renaissance de l’homme et de la société, de même que celle de l’Église, s’opèrent à travers la dynamique de l’obéissance ; pour l’homme, rien ne se produit de façon mécanique, mais tout passe à travers le consentement ou le refus du projet créatif et salvifique de Dieu. Les lois divines sont l’expression extérieure de ce qui est intimement nécessaire à l’homme pour son bien. Le mal est, du reste, comme un boomerang qui revient toujours vers celui qui l’a lancé.
« La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ; tous ceux qui l’observent ont une raison saine » nous rappelle le Psaume 111. Les commandements sont toujours pour nous les hommes et pour notre salut. Mais la parole du Deutéronome de ce jour nous rappelle que les œuvres et le cœur sont inséparables et que le Seigneur regarde au cœur (1Sam 16,7) et personne ne pourra être justifié s’il est seulement correct comme le pharisien au temple (Lc 18,10-14) ou, comme on dirait aujourd’hui : politiquement correct.
Dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous voyons que Jésus est consulté par un docteur de la loi, qui connaît d’ailleurs parfaitement la réponse à sa question. Il veut mettre Jésus en difficulté, mais il finira par être lui-même en difficulté. Jésus abat les murs que l’homme se construit afin de ne pas tomber comme une masse dans l’océan de la charité. Les docteurs de la loi avaient dilué le précepte de l’amour du prochain dans une série sophistiquée de distinctions de nationalité, pratique de la loi, conditions sociales, âge, sexe… Mais Jésus rappelle que la charité n’a qu’un seul object : l’homme.
Notre sainte mère l’Église rappelle à ce propos que « la charité chrétienne est destinée à tous, sans discriminations raciales, sociales ou religieuses, sans perspectives de gain ou de gratitude. Dieu nous a aimés d’un amour désintéressé et, ainsi, les fidèles doivent, par leur charité, s’intéresser à l’homme en l’aimant avec le même élan que Dieu a témoigné en cherchant l’homme. Par conséquent, de même que le Christ parcourait toutes les villes et les villages, guérissant les malades et les infirmes comme signe de la venue du règne de Dieu, de même l’Église s’unit, à travers ses fils, à tous les hommes de toute condition, mais surtout les pauvres et ceux qui souffrent, en se prodiguant volontiers pour eux » (AG 12). Et encore : ’’Qu’ils se consacrent avec un soin particulier à l’éducation des enfants et des jeunes dans les différents degrés d’écoles que l’on doit considérer non seulement comme un moyen privilégié de formation et de développement de la jeunesse chrétienne, mais comme un service d’importance primaire pour les hommes et en particulier pour les nations en voie de développement, en vue de l’élévation à la dignité humaine et pour préparer des conditions de vie plus humaines. Que les chrétiens contribuent encore aux efforts de ces peuples qui, en luttant contre la faim, l’ignorance et les maladies, essaient de créer de meilleures conditions de vie et d’établir la paix dans le monde (AG 12).
Dans la seconde Lecture, Saint Paul aborde quelques problèmes de l’Église des Colossiens où certains d’entre eux minimisent la personne et la primauté sotériologique du Christ en soutenant que la vérité serait universelle et repérable partout. Jésus serait une personne salvifique de premier ordre mais il ne serait pas le seul. Ainsi l’Apôtre des gentils, en sauvant la communauté des Colossiens de la décomposition, nous offre un hymne magnifique à la primauté du Christ. Il ne perd pas de temps à détruire les théories apparemment « ouvertes » des Colossiens, théories en réalité sournoises et pernicieuses, mais il leur montre qui est vraiment le Christ.
Il est l’image du Dieu invisible, ce qui ne correspond pas à une ressemblance, mais plutôt à une égalité dans la nature divine avec le Père et le Saint Esprit. Il est également le commencement de la création parce qu’il en est l’auteur. Il appartient à la Divinité tout en étant un homme véritable. Il est le premier né de toute créature, il est ainsi l’origine de tout l’univers créé et possède, par conséquent, la primauté. Tout a été créé par Lui et en vue de Lui. Il est aussi le Chef de l’Église, c’est-à-dire de cette partie de l’humanité qui a déjà été atteinte par la rédemption.
Si la gloire de Dieu est l’homme vivant, l’homme ne peut que subsister avec le Christ, pour le Christ et dans le Christ. Saint Ignace de Loyola nous rappelle le but pour lequel l’homme et toute la création sont nés du cœur de Dieu selon un projet visant au bien : L’homme a été créé pour louer, honorer et servir Dieu notre Seigneur et pour arriver ainsi au salut ; les autres réalités de ce monde sont créées pour l’homme et pour l’aider à atteindre le but pour lequel il a été créé. En conséquence, l’homme doit s’en servir tant qu’elles l’aident à atteindre son but, mais il doit s’en éloigner quand elles s’érigent en obstacle devant lui.
XVIème Dimanche du Temps Ordinaire - Annee C
Les lectures de la Liturgie de la Parole d’aujourd’hui nous induisent à considérer le mystère de la révélation de Dieu et de la réponse de l’homme à celle-ci, une réponse suscitée par la grâce qui est la foi. Dans la première lecture, Abraham reçoit la visite de trois mystérieux personnages. On sait que, pour différents commentateurs classiques, il s’agit d’une évidente anticipation de la révélation trinitaire, laquelle s’accomplira dans le Nouveau Testament. Pour d’autres auteurs – Saint Augustin, par exemple – seule l’identité de l’un des trois personnages correspondrait à celle de Dieu, c’est-à-dire du Verbe, étant donné que les deux autres personnages sont tout simplement des anges qui accompagnent le premier (interprétation préférable en considération de la suite du texte biblique, même si les deux interprétations pourraient s’harmoniser).
Au-delà de ces remarques, l’essentiel du récit consiste en une théophanie, en une manifestation de Dieu. Ce n’est pas l’homme qui parvient à ouvrir une brèche dans les nuages pour s’emparer de la connaissance de Dieu. C’est Dieu qui se révèle à l’homme. Ce qui n’empêche pas que la philosophie ait trouvé des voies raisonnables pour démontrer l’existence de Dieu et certains de ses attributs ; mais la pleine connaissance de Dieu, dans les limites où cette connaissance est possible en cette vie, est offerte par Dieu seul, de manière surnaturelle (révélation divine).
La seconde lecture confirme tout cela en examinant la catégorie du « mystère ». Dans son Épître aux Colossiens, Saint Paul décrit son ministère comme une « mission que le Seigneur m’a confiée auprès de vous afin d’accomplir la parole de Dieu, le mystère caché de tout temps et dans tous les âges, mais révélé maintenant à ses saints à qui Dieu a voulu faire connaître la glorieuse richesse de ce mystère parmi les peuples : le Christ en vous, espérance de la gloire ». Dans le langage commun d’aujourd’hui, le mystère indique une connaissance obscure, ésotérique. Cependant, dans les Écritures, les choses sont différentes. Certes, St Paul nous dit que la parole de Dieu est un mystère caché depuis des siècles, mais il ajoute immédiatement : » révélé maintenant ». À qui ? « À ses saints », c’est-à-dire à ses fidèles. C’est à eux que Dieu a voulu faire connaître ce mystère parmi les peuples dans la Personne de Jésus-Christ. Concernant le mystère dans le Nouveau Testament, il faut d’abord remarquer ceci : il ne s’agit pas d’une connaissance ésotérique et encore moins d’une non connaissance, mais d’une connaissance à laquelle on ne peut arriver que si Dieu l’accorde d’en-haut. Et Dieu a fait cette concession d’une manière parfaite dans le Christ, le Verbe incarné.
On peut relever un autre aspect. Dans la mentalité commune on peut penser que du moment qu’un mystère est révélé, il n’est plus tel. Avant, il s’agissait d’un mystère, c’est-à-dire de quelque chose de secret, mais maintenant qu’il a été révélé ce mystère a disparu. Mais St Paul nous enseigne quelque chose de différent. L’Apôtre nous dit que maintenant le mystère a été révélé aux saints. Il ne dit pas : ce qui autrefois était un mystère ne l’est plus aujourd’hui parce qu’il a été dévoilé. Il nous dit au contraire que l’objet de ce dévoilement est précisément le mystère, qui est dévoilé en tant que tel. En d’autres termes, la révélation de Dieu n’élimine pas le caractère mystérieux de Dieu, mais le propose de nouveau. Le mystère de Dieu, qui d’abord était caché, est désormais connu justement en tant que mystère. Et le contenu de cette révélation est Dieu en lui-même et son projet concernant le monde et l’homme. Un projet qui trouve son apogée et son accomplissement définitif en Jésus-Christ, mystère central et fondamental de la parole et de l’action de Dieu dans le temps.
On peut résumer tout ce qui précède avec la formule : » À. Dieu qui se révèle est due l’obéissance de la foi » (Conc. Vat. II, Dei Verbum, n. 5). L’homme en tant que destinataire de la révélation surnaturelle et gratuite de Dieu, est récepteur, ou auditeur, de la parole du Seigneur. Dans une lettre à une fille spirituelle, le Docteur de l’Église Saint Jean d’Avila affirme : « Si tu as bien écouté ce que nous avons dit jusqu’ici, tu t’es rendu compte à quel point il nécessaire d’être à l’écoute afin de plaire à Dieu notre Seigneur » (Audi filia chap.56).
L’écoute de Dieu, attitude fondamentale du chrétien, est soulignée enfin également dans la page de l’Évangile d’aujourd’hui qui raconte l’épisode de Marthe et de Marie. Certes, le service plein d’amour de Marthe est apprécié et béni, mais l’attitude de Marie qui écoute est encore plus importante. On a tendance à voir une opposition totale entre les deux attitudes, sans doute différentes, des deux sœurs. Il faut remarquer cependant que la faute de Marthe n’a pas été de servir Jésus de façon concrète, de même que le mérite de Marie n’a pas été de rester assise à ses pieds sans rien faire. Le mérite de Marie a été d’écouter. Marthe aurait pu sans doute se consacrer vertueusement aux occupations domestiques si dans le même temps elle avait aussi écouté le Maître. Le reproche de Jésus ne concerne pas le fait que Marthe travaille (dans une parabole de l’Évangile, un maître reproche à certains de ses ouvriers journaliers « de ne rien faire de toute la journée », cf. Mt 20,6). Le Maître reproche à Marthe de travailler en ayant fermé ses oreilles à la parole de Dieu. Il existe sans doute différentes vocations et différentes occupations dans l’Église. Ce qui compte, c’est de les accomplir en restant toujours à l’écoute du Seigneur.
XXIVe DIMANCHE T.O. – B
“Et vous, qui dites-vous que je suis ?” La question de Jésus apparaît, après deux mille ans, d’une extraordinaire actualité pour chacun de ses disciples, pour chacun de nous !
Dans une extraordinaire « escalade » pédagogique, dans la manifestation progressive et dans l’acheminement des Apôtres au cœur de la Vérité, dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Seigneur commence par une question à caractère général. Il s’agit presque d’une enquête dans l’opinion publique : » Qui dit-on que je suis ? » Cependant il est clair et immédiatement évident que l’on ne peut pas, devant le Christ, se borner à exprimer des opinions générales et partagées par tous sur ce que « les autres » pensent et disent de Lui. Prendre position sur le Christ, c’est nécessaire, c’est urgent, c’est un devoir et c’est même une obligation de notre conscience.
En effet, face à la réponse presque embarrassée et vague des Apôtres, le Seigneur insiste, faisant presque appel à leur liberté : » Mais vous – vous, non pas les autres -, qui dites-vous que je suis ? »
De nombreux frères, de notre temps et depuis toujours, ne prennent pas ou n’ont pas pris position face au Christ en pensant pouvoir vivre dans un agnosticisme étouffant, faussement capable de leur garantir une certaine neutralité.
En réalité le message du Christ, ce qu’il apporte au monde sont si bouleversants et impriment un tel changement de l’histoire, chez l’homme et dans ses relations avec Dieu que toute position de neutralité apparaît comme impossible.
Ne pas prendre position face à un homme qui affirme être Dieu et qui donne Dieu au monde signifie en réalité, sans fausse pudeur, se ranger du côté de ceux qui Le refusent, car, si Dieu est entré dans le monde et s’il s’est révélé aux hommes il est impossible de ne pas Le suivre ! L’agnosticisme est donc une forme d’ » athéisme irresponsable » et qui renonce aussi, précisément, à expliquer les raisons de sa position.
La réponse, limpide, directe et véritable est celle de Pierre : » Tu es le Christ ». Pierre prend la parole au nom de tous les Apôtres et dans ce qu’il dit la conscience de l’Église se révèle dans tout son sens. Et c’est ainsi encore aujourd’hui ! Si nous voulons répondre personnellement et de manière commune à la question pressante du Seigneur : » Vous, qui dites-vous que je suis ? », nous sommes obligés de nous rapporter à la réponse de Pierre et de nous assurer que notre réponse soit en pleine harmonie avec la sienne : » Tu es le Christ », c'est-à-dire l’Oint du Seigneur, le Messie, celui qu’Israël attendait, la réponse à la soif de vérité, de justice, de beauté et d’amour du cœur humain.
Le troisième passage que la pédagogie divine nous propose dans la page de l’Évangile d’aujourd’hui est peut-être le plus dramatique : la Révélation du destin du Fils de l’Homme, de la façon que Dieu a choisie pour nous sauver, la Croix. Jésus « commença à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’Homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, par les chefs des prêtres et par les scribes, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite trois jours après ».
La réaction de Pierre est compréhensible, scandalisé qu’il est par l’annonce de la passion, pour lui – et souvent pour nous aussi – incompréhensible et déconcertante. Cependant la clarté avec laquelle le Seigneur réprimande le Prince des Apôtres : » Retire-toi derrière moi, Satan, car tu ne conçois pas les choses de Dieu, tu n’as que des pensées humaines ». L’acceptation de la logique de la Croix, l’acceptation de la décision mystérieuse de Dieu de nous sauver à travers le sacrifice du Fils, est – et reste – un des passages les plus exigeants de l’assentiment de la foi. Il ne nous est pas simplement demandé d’accueillir Jésus comme le Christ, le Messie, mais bien davantage. Il nous est demandé d’accepter que le Sauveur soit le Crucifié et que cette logique insondable ne le concerne pas seulement Lui, Sa personne, mais chacun de nous.
Refuser la Croix et la logique qui en dérive, c’est être Satan ! Cela veut dire ne pas penser selon Dieu, mais selon le monde, selon les hommes. Nous avons célébré ces jours derniers la Fête de l’Exaltation de la Sainte Croix et la Mémoire de Notre-Dame des Douleurs, ce qui constitue presque une préparation à l’Évangile d’aujourd’hui. Nous implorons le Saint Esprit pour qu’il ouvre les yeux de notre intelligence, pour que nous puissions connaître, avec l’aide de la grâce, parcourir et même aimer la voie que le Seigneur nous indique aujourd’hui sans réticence : « Si quelqu’un veut venir après moi qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. Car, celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera ».
Que la Bienheureuse Vierge Marie qui a suivi le Christ au Calvaire nous indique le chemin, nous soutienne dans l’épreuve et nous accorde le prix de l’éternité.
XXIXe Dimanche du Temps Ordinaire – B
Dans l’homélie qu’il prononça au début de son pontificat, le Saint Père Benoît XVI s’était adressé à l’Église et au monde entier en affirmant que le Christ : « N’ôte rien et donne tout ». Celui qui peut affirmer cette certitude avec Pierre – Il n’ôte rien et donne tout -, a reçu un trésor inestimable ; il a trouvé la ’’perle précieuse’’ et le ’’trésor caché’’ dont le Seigneur Lui-même parle dans l’Évangile. C’est un authentique don de grâce que l’on doit implorer chaque jour et accueillir encore et toujours. C’est le même don qui incita les premiers disciples à suivre le Seigneur en quittant leurs êtres chers et leurs activités. C’est le même don que les Apôtres ont reçu et qui est le sujet de la page de l’Évangile de ce Dimanche.
Certainement ! Le Christ n’ôte rien à l’homme, mais il donne tout. Non seulement il ne le prive d’aucun bien pour lui donner tout le bien – ce Bien suprême, sa Personne même – mais, dans un certain sens, il ne prive pas non plus l’homme de son mal. En d’autres termes, celui qui est l’unique Sauveur ne résout pas les difficultés en les éliminant, encore moins en se ’’substituant’’ à l’homme, ni en le soustrayant ’’artificiellement’’ aux circonstances douloureuses de la vie. Certes, le Christ sauve l’homme du mal et de la perdition, il sauve l’homme de la mort, par sa Croix, mais sans lui épargner ce ’’labeur’’ salutaire et splendide : sa liberté, un labeur salutaire dont seule la mort pourra nous dépouiller.
Il arrive parfois que ce labeur pèse sur notre cœur, qui voudrait s’en affranchir et obtenir immédiatement l’objet de ses désirs, avec la même impatience qui semble animer Jacques et Jean dans le texte de l’Évangile d’aujourd’hui : « Accorde-nous d’être assis l’un à ta droite, l’autre à ta gauche » (Marc 10,37). Par ces paroles, les fils de Zébédée semblent demander au Seigneur de leur faire accomplir une sorte de ’’saut’’ qui leur permette d’arriver automatiquement au sommet, aux premières places, en leur évitant le poids du cheminement, comme si ce cheminement, avec toutes ses circonstances imprévisibles, s’érigeait en obstacle face à leur but, quelque chose que le Seigneur pourrait, au fond, leur épargner.
On pourrait être tenté de partager l’indignation des autres disciples et de regarder Jacques et Jean avec un peu de commisération, en considérant leur requête comme une ’’impulsion juvénile’’, un reste de ce ’’vieil homme’’ – comme dirait Saint Paul - dont ils doivent encore se dépouiller. Mais ce serait un regard hâtif qui ne coïnciderait pas avec le regard du Seigneur.
En effet, Il ne leur reproche pas leur requête, mais il les aide à lui donner son vrai nom et de la sorte, il dirige correctement leur désir vers la seule voie possible.
Avec une délicatesse extrême – cette délicatesse propre de Celui qui connaît et aime chaque fibre de notre être -, le Christ donne un nom au désir qui anime les fils de Zébédée, ainsi que les autres Apôtres et chacun de nous lorsqu’Il dit : « Quiconque veut être grand parmi vous… » (Marc 10,44).
Jacques et Jean, en vérité, ne désiraient rien d’autre qu’’’être grands’’ et ils avaient compris que s’il avait été possible pour l’homme d’atteindre un état de grandeur quelconque, ils n’auraient pu le trouver qu’aux côtés de cette Personne exceptionnelle dont ils partageaient désormais toute la vie et chaque journée. Si pour l’homme une grandeur était possible, elle ne pourrait se trouver qu’aux côtés du Christ : « Accorde-nous d’être assis l’un à Ta droite et l’autre à Ta gauche quand Tu seras dans Ta gloire ».
Ce désir de grandeur est authentique, il appartient à l’homme en tant que tel, il est propre à chacun de nous, et ce n’est pas en le censurant ou en le diminuant sous prétexte d’une humilité mal interprétée que l’on pourra le résoudre. L’homme est fait pour être grand ; il est, de par sa nature – Saint thomas nous l’enseigne – ’’capax Dei’’, ’’capable de Dieu’’ et il ne peut se contenter de nulle chose qui soit inférieure à Dieu Lui-même.
Comment affronter, alors, un tel désir, sans le cacher et sans le diminuer ? Avant tout, en le confiant au Christ, parce que c’est Lui qui a fait notre cœur. Et c’est Lui qui nous répondra, de la manière la plus inattendue peut-être, mais la plus vraie. Et c’est Lui qui nous ramènera aux circonstances auxquelles nous voulions échapper parce que nous y voyions un obstacle sur le parcours de notre vie. Et Il n’a pas voulu non seulement nous priver de ces circonstances si concrètes, mais c’est justement au milieu d’elles qu’il s’est rendu présent en se faisant homme, et il se rend continuellement présent, en les affrontant pour nous et avec nous de l’intérieur : « Car nous n’avons pas un souverain prêtre qui ne puisse compatir à nos faiblesses, au contraire, Il a été éprouvé comme nous en toutes choses, excepté le péché » (Épître aux Hébreux 4,15).
On ne peut devenir ’’serviteurs’’ à travers un mépris moraliste de la grandeur, mais seulement grâce à l’amour de l’Unique vraiment Grand, Jésus de Nazareth, le Seigneur et le Christ, qui nous invite à partager avec Lui notre existence tout entière, pour partager Son Règne. Lui qui a bu entièrement le Calice amer de la Passion, sur lequel Il nous accorde de porter aussi nos lèvres pour avoir ainsi part avec Lui.
Que la Très Sainte Vierge Marie nous guide sur la voie de l’authentique Grandeur, elle que toutes les générations appelleront Bienheureuse. Amen !
XXV Dimanche du Temps Ordinaire - Année B
“Chemin faisant ils avaient en effet discuté entre eux sur celui qui était le plus grand”.
Le Seigneur Jésus n’est pas venu pour nous diminuer. Le Christ est venu pour donner une véritable réponse à notre désir de grandeur, parce que Dieu même a mis dans l’homme un désir de grandeur, d’expansion et de possession.
Les trois grandes convoitises autour desquelles, selon S. Jean, le monde évolue : la convoitise des yeux, celle de la chair et de l’orgueil de la vie constituent l’expression corrompue de cette recherche de la possession de tout qui caractérise l’homme, une possession qui en exprime la grandeur parce que le dessein de Dieu pour l’homme est qu’il soit seigneur et gardien de tout.
Comment devenir ainsi véritablement grand devant Dieu ?
Le péché nous l’a fait oublier, bien plus, nous avons inventé des solutions de rechange terribles qui, dans la partialité, l’hypocrisie, l’envie, la violence (parce que violence est le terme qui résume tout), trouvent leur expression finale.
Le Christ nous invite à contempler le geste de Celui qui – Lui seul – en définitive est grand : » Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous ». Et, après avoir pris un enfant, Il le mit au milieu des Apôtres – afin que tous le voient – et leur dit en l’embrassant : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, me reçoit ; et celui qui me reçoit, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé », le plus grand de tous, le Père, la source de notre vraie grandeur.
« Seul Dieu est grand, mes frères » ; seul le Père est grand, et sa grandeur s’est manifestée dans notre histoire, sous une forme d’humiliation extrême, de sorte que le Père, afin de nous montrer qui Il est réellement, a envoyé également son Fils, a affirmé son Fils pour se montrer à nous, même dans le sacrifice de la Croix, qui représente cependant avant tout son sacrifice : « Celui qui me voit, voit le Père ». Cela veut dire aussi : moi, le Père, je me manifeste seulement en Le révélant, en L’élevant, en Le glorifiant, Lui, mon Fils unique. Et c’est ainsi parce que telle est la nature la plus intime d’un Dieu d’amour. Dieu est Dieu parce que parmi ses Personnes divines il n’existe qu’une seule loi : être soi-même par l’affirmation d’un autre. C’est là toute la loi de la charité et la seule voie conduisant à l’amitié comme manifestation d’une authentique réciprocité.
Le Père est Père seulement parce qu’Il engendre le Fils, affirme le Fils et Le glorifie, de même que le Fils glorifie le Père, presque dans une sorte de « courtoisie divine » supérieure où l’un dit à l’autre : après toi, non, après toi…Et cette gloire commune se manifeste à travers l’humiliation du geste avec lequel le Père, en Christ, s’incline afin d’embrasser et de servir notre existence, ainsi qu’Il le fit en lavant les pieds des Apôtres au cours de la Sainte Cène.
Ce n’est qu’en contemplant continuellement un tel geste que naît le vrai désir d’appartenir à la grandeur du Père, afin que cette grandeur nous appartienne et nous pousse au sacrifice, sachant que la voie qui conduit à la grandeur consiste à servir nos frères : « Je suis toi qui m’aimes, et Toi qui en m’aimant me fais vivre ».
Le désir d’appartenance au Père devient désir d’appartenance au signe qui prolonge dans l’histoire le geste de son service et demeure le lieu où l’on doit le servir pour devenir grand : l’Église, compagnie chrétienne de la grandeur et du service !
Seul dans l’Église commence le véritable cheminement de la grandeur de l’homme, et cette grandeur - nous dit S. Jacques – se trouve avant tout dans la quête, dans la prière, car la stature de l’homme consiste et se réalise entièrement dans la vérité de sa quête : « Vous désirez et vous ne parvenez pas à posséder […]. Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez rien, vous demandez , mais vous n’obtenez rien parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos plaisirs », non pour dépenser votre vie au service de la gloire d’un Autre, pour la gloire de Dieu.
Et celui qui ne demande pas ou demande mal, discute, et parle, en d’autres termes, et n’agit pas face à la grandeur qui se trouve devant lui, mais à partir d’un « rêve de grandeur », de l’intention de s’affirmer qui couve en lui.
Le long du cheminement de la vie, toute conversation doit naître, au contraire, du fait de Dieu, du fait de son dévouement à l’homme, à la fois émouvant et inattendu, qui s’exprime à travers un geste de grande humanité : celui d’embrasser un enfant. Un enfant qui a besoin de tout, comme nous-mêmes avons besoin de tout. Et c’est dans ce geste que se manifeste toute la grandeur de Dieu et la nôtre. Et, soit l’Église incarne ce geste, soit il ne s’agit que d’une guerre de vaines paroles !
Si les Apôtres s’en étaient souvenus, tandis qu’ils marchaient vers Capharnaüm, après avoir entendu les paroles de Jésus, ils n’auraient pas perdu de temps en discussions inutiles, mais ils auraient commencé à se servir les uns les autres, conscients que c’est de cette manière qu’advient le règne de Dieu, dans notre existence, dans l’Église et dans le monde.
Très Sainte Marie, Servante du Seigneur, Servante de notre salut, toute petite et pour cela plus grande que toute créature, ravive en nous le souvenir de la tendre étreinte de Dieu, source unique d’un véritable service à l’égard de nos frères.