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HAURIETIS AQUAS
LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE XII SUR LE CULTE DU SACRÉ CŒUR DE JÉSUS
A MES FRÈRES LES PATRIARCHES,PRIMATS, ARCHEVÊQUES, ÉVEQUES ET AUTRES ORDINAIRES EN PAIX ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE PIE XII PAPE FRÈRES SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE
01 • 02 • 03 • 04 • 05 • 06 • 07 • 08 • 09 • 10 • 11 • 12 • 13 • 14 • 15 • 16 • 17 • 18 • 19 • 20 • 21 • 22 • 23 • 24 • 25 • 26 • 27 • 28 • 29 • 30 • 31 • 32 • 33 • 34 • 35 • 36 • 37 • 38 • 39 • 40 • 41 • 42 • 43 • 44 • 45 • 46 • 47 • 48 • 49 • 50 • 51 • 52 • 53 • 54 • 55 • 56 • 57 • 58 • 59 • 60 • 61 • 62 • 63 • 64 • 65 • 66 • 67 • 68 • 69 • 70 • 71 • 72 • 73 • 74 • 75 • 76
INTRODUCTION
Amour, Esprit-Saint et Cœur de Jésus
1. « Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du Salut 02 » (01). Ces paroles du prophète Isaïe, prédisant, en une image expressive, les dons divins multiples et abondants qu'apporterait l'ère chrétienne, ces paroles, disons-Nous, se présentent spontanément à ma pensée au moment où j’évoque le siècle qui s'est écoulé depuis que mon Prédécesseur Pie IX, accédant volontiers aux désirs exprimés par le monde catholique, prescrivait la célébration, dans l'Eglise universelle, de la fête du Sacré-Cœur de Jésus 03.
2. Il est impossible, en vérité, d'énumérer les grâces que le Culte rendu au Sacré-Cœur a répandues dans les âmes des fidèles : grâces de purification, de consolation surnaturelle, d'encouragement à la pratique de toutes les vertus. Aussi, me rappelant le mot si profond de l'apôtre Jacques : « Tout don excellent, toute donation parfaite vient d'en-haut et descend du Père des lumières » (02), je suis fondé à voir dans ce culte, qui s’est partout répandu avec une ferveur croissante, un don inestimable que le Verbe Incarné, Notre Divin Sauveur, Médiateur unique de la grâce et de la vérité entre le Père des cieux et l’humanité, a fait à l'Église, son épouse mystique, au cours de ces derniers siècles, qui furent pour elle si lourds d'épreuves à supporter et de difficultés à surmonter. Enrichie par ce don inestimable, l'Église peut manifester à son Divin Fondateur une charité plus ardente et réaliser aussi plus totalement ce souhait que Jean l'Évangéliste met sur les lèvres du Christ Jésus lui même : « Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, lança à pleine voix : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à Moi et il boira celui qui croit en Moi. Selon le mot de l'Ecriture : de Ses entrailles 04 couleront des fleuves d'eau vive. Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui » (03). Assurément, les auditeurs de Jésus pouvaient facilement rapprocher cette promesse d'une source d' “eau vive” coulant de son sein, d'avec les paroles prophétiques d'Isaïe, d'Ezéchiel et de Zacharie sur le royaume messianique, comme aussi d'avec le rocher symbolique qui laissa miraculeusement jaillir de l'eau, lorsque Moise le frappa (04).
3. La charité divine tire sa première origine de l’Esprit Saint, qui, au sein de la Trinité (cf. Rm 5, 5), est l’Amour personnel tant du Père que du Fils. C'est donc à bon droit que l'Apôtre des Nations, répétant, pour ainsi dire, les paroles du Christ Jésus, attribue à cet Esprit d'amour l'effusion de la charité dans l'âme des croyants : « L'Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (5).
4. Ce lien extrêmement étroit que les Saintes Ecritures affirment exister entre la charité divine, qui doit embraser l’âme des chrétiens, et l’Esprit Saint - qui est l’Amour subsistant (per se Amor) - nous démontre clairement à tous, Frères, la nature intime du culte qu’on doit rendre au Sacré Cœur de Jésus Christ. En effet, si d’une part il est tout à fait évident que ce culte, à ne considérer que sa nature particulière, constitue un acte très excellent de la vertu de religion (dans la mesure où il requiert de nous la volonté pleine et sans retour de nous vouer et consacrer à l’amour du divin Rédempteur, dont le Cœur blessé est l’indicateur et le signe vivants), d’autre part il est tout aussi évident et, dans un sens encore plus profond, que ce même culte demande avant tout que nous rendions amour pour amour (redamemus) au Divin Amour 05. Car seule la force de la charité peut obtenir des hommes qu’ils se soumettent pleinement et parfaitement au domaine de la Majesté divine, puisqu’alors l’élan de notre amour adhère à la volonté divine au point de ne faire pour ainsi dire plus qu’un 06 avec elle, selon ce texte : “Celui qui s’unit au Seigneur n’est plus qu’un seul esprit avec lui” (06).
I. Le culte du Coeur de Jésus repose sur de solides principes et il est préfiguré dans l’Ancien Testament
a) Le pape est conscient des objections modernes
5. Certes, l'Église a toujours eu pour le culte du Sacré Cœur de Jésus une si haute estime qu'elle s'est efforcée de le répandre partout et de l'instaurer de toute manière chez les peuples chrétiens, comme aussi de le défendre avec soin contre les accusations de naturalisme ou de sentimentalisme ; et pourtant il n'en faut pas moins déplorer que, dans le passé, et même de nos jours , ce culte si noble n'ait pas été assez tenu en honneur par beaucoup de chrétiens et quelquefois même par ceux qui se déclarent soucieux de la foi catholique et désireux d'atteindre la sainteté.
6. « Si tu connaissais le don de Dieu » (7). Moi qui, par un mystérieux dessein de Dieu, ait été choisi pour être le gardien et le gérant du trésor sacré de foi et de piété que le Divin Rédempteur a confié à son Église, je reprends, conscient de ma responsabilité, Frères, ces mots de l'Ecriture, pour avertir certains de mes fils : s'il est vrai que le culte du Sacré-Cœur de Jésus, triomphant des erreurs et de la négligence des hommes, s'est répandu dans tout son Corps mystique, il en est encore trop qui, se laissant guider par des préjugés, font parfois comme si ce culte leur apparaissait moins adapté, pour ne pas dire préjudiciable aux nécessités spirituelles de l'Église et de l’humanité, plus pressantes que jamais de nos jours. Confondant, en effet, ce culte privilégié avec les diverses dévotions privées que l'Église approuve et encourage, mais sans pourtant les prescrire, certains le regardent comme quelque chose de surérogatoire, que chacun est libre de faire sien ou non, selon ses goûts 07 ; il en est d'autres qui prétendent que ce culte est gênant et surtout qu'il n'a guère, ou presque, d'utilité pour qui milite au service du royaume de Dieu, soucieux surtout de dépenser ses forces, ses ressources et son temps à défendre et à diffuser la vérité catholique, à inculquer la doctrine chrétienne en matière sociale, à promouvoir des pratiques et des activités religieuses tenues pour bien plus nécessaires à l'heure actuelle ; il s'en trouve enfin qui, bien loin de considérer ce culte comme un auxiliaire sérieux pour la réforme et le renouveau des mœurs chrétiennes, tant dans la vie privée de chacun que dans la cellule familiale, le regardent plutôt comme une dévotion plus sentimentale que nourrisssante pour le coeur et l’esprit ou encore comme plus digne des femmes 08 qu’adaptée à des hommes cultivés.
7. En outre, estimant qu'un culte de ce genre exige surtout la pénitence, la réparation et d'autres vertus qu'ils appellent « passives » - parce que ne portant pas de fruits extérieurs -, certains le considèrent comme inapte à ranimer la vie spirituelle de notre époque, qui doit plutôt tendre ouvertement à une action vigoureuse 09 pour le triomphe de la foi catholique et la défense énergique de l’éthique chrétienne; celle-ci, on le sait est aujourd'hui facilement contaminée par les chimères fallacieuses de ceux qui mettent sur pied d’égalité toutes les formes de religion, supprimant, en théorie et en pratique, la distinction entre la vérité et l'erreur, imprégnés qu'ils sont malheureusement de ce qu’ils appellent les principes du matérialisme athée et du laïcisme.
8. Qui ne voit, Frères, combien de telles opinions sont en désaccord complet avec les enseignements que mes Prédécesseurs ont proclamés publiquement du haut de cette chaire apostolique, quand ils approuvèrent le culte du Sacré Cœur de Jésus ? Qui oserait déclarer inutile ou inadaptée à notre temps cette spiritualité que mon Prédécesseur Léon XIII assura être « une dévotion très estimable » et où il n’hésita pas à voir un remède efficace à ces maux qui, aujourd'hui encore, et sans aucun doute avec une diffusion et une virulence accrues, affligent et séduisent les individus et la société toute entière. « Cette dévotion, disait-il, que Nous conseillons à tous, sera profitable à tous ». Et il ajoutait ces exhortations concernant le culte du Sacré-Cœur de Jésus : « Telle est la violence des maux innombrables qui, depuis longtemps, nous assiègent et réclament d’urgence l’appel au secours de Celui qui seul a la puissance de les écarter. De qui s'agit-il, sinon de Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ? » Car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel il nous faille être sauvés » (08). Ayons donc recours à Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie » (09).
9. Que ce culte ne fût pas moins digne d’approbation et moins apte à ranimer la piété chrétienne, mon prédécesseur immédiat, Pie XI, l’écrivait dans des Lettres Encycliques : « En cette [...] forme de dévotion, ne trouve-t-on pas le résumé de toute la religion, et, par le fait même, la règle de la perfection, celle qui conduit le plus facilement les esprits à la connaissance approfondie du Christ Seigneur et incline le plus passionnément les coeurs à son amour et le plus efficacement à son imitation ? » (10). Quant à moi, cette vérité capitale me paraît, autant qu'à mes Prédécesseurs, évidente et solidement établie. Lors de mon élévation au Souverain Pontificat, je me suis réjoui de voir que le culte du Sacré Coeur de Jésus s’était accru chez les peuples chrétiens et qu’il produisait d’innombrables fruits de salut dans l’Eglise entière : je me suis réjoui de grand coeur des innombrables fruits de salut qu'il portait dans toute l'Église; et il m’a plu de le signaler dès ma première Encyclique (11). Au cours des années de mon Pontificat - pleines de souffrances et d'angoisses, mais aussi de consolations indicibles -, ces fruits n’ont diminué ni en nombre ni en intensité et en beauté, mais ils ont plutôt augmenté. Car diverses initiatives cherchèrent fort heureusement à ranimer ce culte en s'adaptant de leur mieux aux nécessités de notre époque - associations d'ordre culturel, religieux ou charitable : publications historiques, ascétiques et mystiques, illustrant la doctrine relative à cette cause; œuvres pieuses de réparation; et surtout ces manifestations d'ardente piété suscitées par l' « Association de l'Apostolat de la Prière » : grâce à l'initiative et au soutien de celle-ci, foyers, collèges, institutions et Nations elles mêmes se sont consacrés au Sacré-Cœur de Jésus et moi même, par Lettres, Discours ou Radio Messages, les ai souvent félicités d'un cœur paternel (12).
10. Quand je vois dès lors l'extraordinaire abondance des eaux du salut - ces dons célestes de l'amour divin qui ont leur source dans le Cœur Sacré de Notre Rédempteur - se répandre sur les fils innombrables de l'Église catholique, sous l'impulsion et l'action de l'Esprit Saint, je ne peux que vous exhorter d'un cœur paternel, Frères, à vous unir à moi pour louer et remercier Dieu, si libéral dans ses dons, empruntant à l'Apôtre des Nations ces paroles : « A Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou même concevoir, à Lui la gloire, dans l'Église et en Jésus-Christ, pour tous les âges et tous les siècles! Amen » (13). Mais après avoir rendu au Dieu éternel de justes actions de grâces, je désire vous engager, par cette Encyclique, vous et tous les fils très chers de l'Église, à considérer avec plus d'attention les principes tirés de la Bible et de la doctrine des Pères et des théologiens, sur lesquels s'appuie, comme sur des bases solides, le culte du Sacré-Cœur de Jésus 10. C'est seulement, j’en suis persuadé, lorsqu'à la lumière de la révélation divine, nous aurons examiné soigneusement la nature première et profonde de ce culte, que nous serons en mesure d'apprécier comme il convient son excellence et son inépuisable richesse spirituelle; nous pourrons alors, dans la contemplation des innombrables bienfaits reçus de Lui, célébrer dignement le premier centenaire de l'extension à l'Église universelle, de la Fête du Sacré-Cœur de Jésus.
11. Et c'est pourquoi, afin de donner à l'intelligence des fidèles une nourriture salutaire qui leur fasse mieux comprendre la véritable nature de ce culte et en retirer des fruits abondants, je désire parcourir les pages de l'Ancien et du Nouveau Testament qui nous révèlent et nous exposent l'infinie et insondable charité de Dieu à l'égard de l’humanité ; nous examinerons ensuite dans leurs grandes lignes les commentaires que les Pères et les Docteurs de l'Église nous ont laissés de ces pages ; enfin, j’aurai à cœur de mettre dans sa vraie lumière le lien très étroit qui existe entre la forme de dévotion due au Cœur du Divin Rédempteur et le culte que nous devons rendre à l'amour de ce Rédempteur et à l'amour de l'Auguste Trinité elle même envers tous les hommes 11. J’estime qu'en ayant situé dans la lumière de l'Ecriture et de la Tradition les grands principes fondamentaux de cette si noble forme de dévotion, on aura rendu plus facile aux chrétiens de « puiser de l'eau avec joie aux sources du Salut » (l4) : c'est-à-dire de mieux comprendre la profonde et spéciale importance du culte du Sacré Cœur de Jésus dans la liturgie de l'Église, dans sa vie et son action intérieure et extérieure ; ils pourront ainsi recueillir ces fruits spirituels qui permettront à chacun de réformer efficacement sa vie, comme le souhaitent les pasteurs du peuple chrétien.
b) Préalable doctrinal
12. Pour mieux comprendre la valeur de ces enseignements que les passages cités de l'Ancien et du Nouveau Testament nous fournissent au sujet de ce culte, il faut avoir clairement en vue la raison pour laquelle l'Eglise rend un culte de latrie 12 au Cœur du Divin Rédempteur. Ces raisons, vous le savez, Frères, sont au nombre de deux. La première, valable aussi pour toutes les autres parties du Corps sacré de Jésus-Christ, s'appuie sur ce principe bien connu que son Cœur, élément le plus noble de la nature humaine 13, est uni hypostatiquement 14 à la Personne du Verbe divin : c'est la raison pour laquelle nous lui devons le même culte d'adoration que celui rendu par l'Église à la Personne même du Fils de Dieu fait homme. Il s'agit là d'une vérité de foi, solennellement définie au Concile œcuménique d'Éphèse et au second Concile œcuménique de Constantinople (15). L'autre raison concerne spécialement le Cœur du Divin Rédempteur et réclame spécialement aussi pour lui un culte de latrie : c'est que son Cœur, plus que toutes les autres parties de son Corps, est le signe naturel 15 et le symbole de son immense charité envers l’humanité : « Nous trouvons dans le Sacré-Cœur, remarque mon Prédécesseur Léon XIII, le symbole et l'image exacte de l'infinie charité de Jésus-Christ qui nous pousse à y répondre par notre propre amour » (16).
c) La symbolique de l’amour dans l’Ancien Testament
13. Il est évidemment hors de doute que les Livres Saints ne font jamais de mention certaine 16 d'un culte spécial de vénération et d'amour envers le Cœur physique du Verbe Incarné comme symbole de son ardente charité. En reconnaissant ouvertement ce fait, il ne faut pas s'en étonner et encore moins mettre en doute que l'Ancien et le Nouveau Testament développent le thème de l'amour de Dieu pour nous, objet principal de ce culte. Ils le font avec des images 17 bien de nature à émouvoir profondément les esprits, et comme celles-ci se trouvaient parfois dans les passages des Livres Saints concernant la venue du Fils de Dieu. fait homme, on peut très bien voir en elles le présage du signe très noble et du symbole de l'amour de Dieu, le Cœur très saint et adorable du divin Rédempteur.
14. Pour notre sujet, il ne me paraît pas nécessaire de citer longuement les Livres de l'Ancien Testament, qui nous présentent les plus anciennes vérités divinement révélées; il suffira de rappeler l'Alliance de Dieu et de son peuple, scellée par l'immolation de victimes pacifiques et dont Moïse présenta, gravée sur les deux tables (17), la loi fondamentale commentée ensuite par les Prophètes; cette alliance ne fut pas seulement conclue sur la base du souverain domaine de Dieu et de la soumission due par les hommes, mais affermie et vivifiée par un plus noble amour. Le peuple d'Israël, en effet, n'avait pas pour motif suprême de son obéissance au Seigneur la crainte des punitions divines, provoquée par le tonnerre et les éclairs jaillissant du sommet du Sinaï, mais bien son amour pour Dieu : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta vigueur. Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent gravées dans ton cœur 18 » (18).
15. Il n'est donc pas étonnant qu'ayant reconnu dans le précepte de l'amour le fondement de toute la Loi, Moïse et les Prophètes - les « plus grands » (19) du Peuple élu, au dire de saint Thomas d’Aquin - aient comparé toutes les relations entre Dieu et son peuple à l'amour mutuel entre père et enfants ou à celui des époux, plutôt qu'aux sévères images qu'inspirent le souverain domaine de Dieu ou la soumission craintive qui lui est due. Moïse lui même, par exemple, dans son célèbre cantique sur la libération du peuple et sa sortie d'Égypte, attribua cet événement à la puissance de Dieu en usant de termes et de comparaisons tout à fait propres à émouvoir l'esprit : « Tel un vautour qui veille sur son nid, plane au dessus de ses petits, le Seigneur déploie ses ailes et le prend, il le soutient sur son pennage » (20). Mais aucun des prophètes n'a peut être exprimé et annoncé avec autant de clarté et de force qu'Osée l'amour dont Dieu ne cesse de poursuivre son peuple. Ce prophète - le plus remarquable des petits prophètes par la concision et la noblesse du style - montre Dieu témoignant au Peuple élu un amour juste, saintement inquiet, comparable à celui d'un père aimant et miséricordieux ou d'un époux offensé dans son honneur. Cet amour ne diminue pas, ni ne se dérobe devant la perfidie et les crimes horribles de ceux qui le trahissent; s'il inflige aux coupables de justes châtiments, ce n'est pas qu'il les repousse ou les abandonne à eux mêmes, mais pour voir I'épouse infidèle et les fils ingrats se repentir et se purifier, pour se les attacher de nouveau par les liens d'un amour raffermi: Quand Israël était enfant je l'aimai; et de l'Égypte, j'appelai mon fils... et moi j'apprenais à marcher à Ephraïm, je les prenais dans mes bras et ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux. Je les menais avec de douces attaches, avec des liens d'amour... Je guérirai leur infidélité, je les aimerai de bon cœur, car ma colère s'est détournée d'eux. Je serai comme la rosée pour Israël; il croîtra comme le lis, il poussera ses racines comme le Liban » (21).
16. Ce sont des accents semblables que l'on trouve chez le prophète Isaïe, lorsqu'il oppose, comme dans un dialogue, Dieu et le Peuple élu : « Sion disait ‘Le Seigneur m'a abandonné, le Seigneur m'a oublié !’ Une femme oublie-t-elle l'enfant qu'elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fils de ses entrailles ? Même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, moi je ne t'oublierai jamais » (22). Tout aussi émouvantes sont les expressions du Cantique des Cantiques, dont l'auteur se sert des images de l'amour conjugal pour décrire de façon expressive les liens d'amour réciproque unissant Dieu et la nation préférée : « Comme le lis entre les chardons, telle ma bien-aimée entre les jeunes femmes... Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi : il paît son troupeau parmi les lis... Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras : car l'amour est fort comme la mort, la jalousie est inflexible comme le schéol. Ses traits sont des traits de feu, une flamme du Seigneur » (23).
17. Un tel amour révèle déjà la tendresse et l'indulgente patience d'un Dieu qui, indigné des infidélités répétées d'Israël, ne le rejette pourtant pas définitivement. Et toutefois, pour véhément et sublime qu'il fût, cet amour n'était que l'annonce de l'ardente charité du Rédempteur promis aux hommes, débordant sur tous de son Cœur très aimant, comme le modèle de notre amour et la base de la Nouvelle Alliance. C'est lui seul, en effet, Fils unique du Père, Verbe fait chair, « plein de grâce et de vérité » (24), qui, venu parmi les hommes qu'écrasait le poids de leurs innombrables péchés et de leurs misères, put faire jaillir de sa nature humaine, unie hypostatiquement à la Personne divine, « une source d'eau vive » irriguant abondamment la terre desséchée de l'humanité, dont elle fit un jardin fleuri et fertile 19. Ces effets merveilleux de l'éternel et miséricordieux amour de Dieu, le Prophète Jérémie semble déjà les annoncer dans ce texte : « D'un amour éternel je t'ai aimée : aussi t'ai je conservé ma faveur... Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle. Voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, après ces jours-ci, oracle du Seigneur : je mettrai ma Loi au fond de leur être et l'écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et ils seront mon peuple... Car je pardonnerai leur iniquité et ne me souviendrai plus de leur péché » (25).
II. Fondements du Culte du Cœur de Jésus dans le Nouveau Testament interprété par les Pères de l’Eglise
a) Un mystère à contempler
18. Mais seuls les Evangiles nous font connaître avec une parfaite clarté que la Nouvelle Alliance scellée entre Dieu et l'humanité - et figurée symboliquement dans l'Alliance établie par Moïse entre Dieu et le peuple d'Israël et dans les prophéties de Jérémie - est celle là même qui fut réalisée par le Verbe Incarné, Médiateur de la grâce divine. Cette Alliance doit être tenue pour incomparablement plus noble et plus solide : elle ne fut pas scellée, en effet, comme la précédente, par le sang des boucs et des taureaux, mais par le sang précieux de celui que préfiguraient déjà les pacifiques animaux sans raison, l' « Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (26). De fait l'Alliance chrétienne apparaît clairement, beaucoup plus que l'ancienne, comme un pacte inspiré non par des sentiments de crainte servile, mais par ces sentiments d'affection naturels entre père et enfants, nourris et fortifiés par un don abondant de grâces divines et de vérité : « De sa plénitude nous avons tous reçu et grâce sur grâce, dit Jean l'Évangéliste. Car la loi fut donnée par l'intermédiaire de Moise : la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus Christ 20 » (27).
19. Initiés au mystère même de l'infinie charité du Verbe Incarné par ces paroles de Jean - « le disciple que Jésus aimait, celui qui, durant le repas, s'était penché vers sa poitrine » (28), - il nous parait digne, juste, équitable et salutaire, Frères, de nous arrêter un moment dans la très douce contemplation de ce mystère : éclairés par la lumière qui jaillit de l'Evangile et illumine ce mystère, nous pourrons voir se réaliser pour nous aussi le vœu dont parle l'Apôtre des Nations aux Ephésiens : « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi et que l'amour soit la racine, la base de votre vie. Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, combien large, long, sublime, profond est l'amour du Christ, vous arriverez à connaître cet amour qui surpasse toute connaissance et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu » (29).
b) Réflexion préalable
20. Le mystère de la divine Rédemption est d'abord et par nature un mystère d'amour : c’est-à-dire un juste amour du Christ envers son Père céleste, auquel le sacrifice de la Croix, offert en esprit d'obéissance aimante, présente la satisfaction surabondante, et infinie due pour les fautes du genre humain : « Le Christ souffrant par charité et obéissance, a présenté à Dieu plus que n'exigeait la compensation de toutes les offenses du genre humain » (30). C'est en outre le mystère de l'amour miséricordieux de l'Auguste Trinité et du divin Rédempteur envers tous les hommes; ceux ci étaient, en effet, tout à fait incapables de satisfaire à l'expiation de leurs crimes (31) et c'est le Christ qui, par les richesses insondables de ses mérites, fruits de l'effusion de son sang précieux, a pu rétablir et parfaire le pacte d'amitié entre Dieu et les hommes, violé une première fois au Paradis terrestre par la déplorable faute d'Adam et ensuite par les innombrables péchés du peuple élu 21. Poussé par son ardente charité pour nous, en tant que notre légitime et parfait médiateur, le Divin Rédempteur a donc complètement accordé devoirs et obligations de l'humanité et droits de Dieu : il est ainsi véritablement l'auteur de cette admirable conciliation entre la divine justice et la divine miséricorde où réside précisément l'absolue transcendance du mystère de notre salut, si heureusement exprimée par le Docteur Angélique : « Que l'homme soit libéré par la Passion du Christ convient tout à fait à sa miséricorde et à sa justice. A sa justice, car le Christ a satisfait par sa Passion pour le péché du genre humain et c'est donc par la justice du Christ que l'homme fut libéré. A sa miséricorde aussi, car, l'homme ne pouvant pas satisfaire par lui-même pour le péché de toute la nature humaine, Dieu donna son Fils pour y satisfaire. Ce fut là un acte de miséricorde plus généreuse que s'il avait remis les péchés sans aucune satisfaction. C'est pourquoi il est dit : « Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ 22 » (32).
c) La “logique” de l’Incarnation Rédemptrice selon le Nouveau Testament et les Pères
21. Pour que nous puissions, cependant, dans la mesure permise à l'homme, « comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » (33) de la mystérieuse charité du Verbe Incarné envers le Père céleste et envers les hommes souillés par leurs péchés, il faut bien remarquer que son amour ne fut pas seulement cet amour spirituel qui est propre à Dieu, en tant qu'il « est Esprit » (34). Sans doute l'amour dont Dieu aima nos premiers parents et le peuple hébreu fut il de cette nature ; et quand, dans les Psaumes, les écrits prophétiques et le Cantique des Cantiques, on parle d'amour humain, intime et paternel, ces expressions sont la marque et le signe de la charité très réelle, mais totalement spirituelle, dont Dieu comblait le genre humain. Mais, au contraire, l'amour partout présent dans l'Evangile, les Lettres des Apôtres et les pages de l'Apocalypse, qui décrivent les dispositions du Cœur de Jésus Christ, ne signifie pas seulement la divine charité, mais encore des sentiments d'affection humaine ; cela ne fait aucun doute pour quiconque professe la foi catholique. Le Verbe de Dieu n'a pas pris, en effet, un corps apparent et sans consistance. Les hérétiques du premier siècle de l'ère chrétienne qui le prétendaient s'attirèrent la réprobation sévère de l'Apôtre Jean : « C'est que beaucoup de séducteurs se sont répandus dans le monde, qui ne confessent pas Jésus Christ venu dans la chair. Voilà bien le Séducteur, l'Antéchrist » (35). C'est en réalité une nature humaine individuelle, entière et parfaite, conçue du Saint Esprit dans le sein très pur de la Vierge Marie (36), qu'il a unie à sa Personne divine. Rien ne manqua à la nature humaine que s'unit le Verbe de Dieu. Il l'assuma sans aucune diminution, sans aucune modification, pas plus dans ses éléments spirituels que corporels : elle était dotée d'intelligence et de volonté, de toutes les autres facultés de connaissance externe et interne, ainsi que de l'appétit sensible et de toutes les passions naturelles. Voilà ce qu'enseigne l'Église catholique et que Pontifes romains et Conciles œcuméniques ont solennellement sanctionné et confirmé : «Intègre dans ses propriétés, intègre dans les nôtres » (37) ; « parfait dans sa divinité et parfait dans son humanité » (38) ; « Dieu tout entier fait homme et homme tout entier divinisé » (39).
22. C'est pourquoi, comme il est certain que Jésus-Christ a pris un corps véritable avec toutes les affections propres à celui ci parmi lesquelles l'amour certes l'emporte sur toutes les autres, on ne saurait non plus douter qu'il n’ait eu un Cœur de chair semblable au nôtre, puisque la vie humaine, y compris pour ce qui est de l'affectivité, est impossible sans cet organe privilégié 23. Les battements du Cœur de Jésus Christ, uni hypostatiquement à la divine Personne du Verbe, ont sans aucun doute été inspirés par l'amour et par toutes les autres passions, - lesquelles, d'ailleurs, étaient toujours en une telle conformité et une telle harmonie avec la volonté humaine toute imprégnée de divine charité et avec l'amour infini lui même, partagé par le Fils avec le Père et le Saint Esprit, que jamais il n’y eut aucune opposition ni aucune dissonance entre ces trois amours 24 (40).
23. Cependant, que le Verbe de Dieu ait pris une nature humaine réelle et parfaite, qu'Il se soit formé et modelé un Cœur de chair capable comme le nôtre de souffrir et d'être transpercé, si on considère ces faits hors de la lumière qui émane non seulement de la doctrine de l'union hypostatique et substantielle, mais aussi de celle de la Rédemption, qui la complète, ils pourront être pour certains un scandale et une folie, comme le fut pour les Juifs et les païens le Christ crucifié (41). En effet, les Symboles de la foi catholique, en parfait accord avec l'Ecriture, nous assurent que le Fils unique de Dieu a pris une nature humaine passible et mortelle, surtout parce qu'Il désirait offrir sur la Croix un sacrifice sanglant et achever ainsi l'œuvre du salut de l'homme. C'est ce que l'Apôtre des Nations enseigne d'ailleurs par ces mots : « Car le Sanctificateur et les sanctifiés ont tous même origine. C'est pourquoi il ne rougit pas de les nommer frères, quand Il dit : ‘J'annoncerai ton nom à mes frères ...’ Et encore : ‘Nous voici, moi et les enfants que Dieu m'a donnés’. Puis donc que les enfants avaient en commun le sang et la chair, lui aussi y participa pareillement... En conséquence, il a dû devenir en tout semblable à ses frères, afin de devenir dans leurs rapports avec Dieu, un grand prêtre miséricordieux et fidèle pour expier les péchés du peuple. Car du fait qu'il a lui-même souffert par l'épreuve, il est capable de venir en aide à ceux qui sont éprouvés » (42).
24. Les Pères de l'Église, témoins véridiques de la doctrine révélée par Dieu, ont très bien vu, comme l'Apôtre Paul l'avait déjà clairement affirmé, que le mystère de l'amour divin était comme le principe et le sommet de l'Incarnation et de la Rédemption. En de nombreux et lumineux passages de leurs écrits, ils ont affirmé que Jésus-Christ a assumé une nature humaine parfaite et notre corps caduc et fragile afin de pourvoir à notre salut éternel et nous témoigner clairement, même sur le plan sensible, son amour infini.
25. Faisant écho à la voix de l'Apôtre des Gentils, saint Justin écrit : « Nous adorons et nous aimons le Verbe né du Dieu inengendré et ineffable. Car il s'est fait homme pour nous afin que, devenu participant de notre faiblesse, il y portât remède » (43). Saint Basile, le premier des trois Pères Cappadociens, affirme que les sentiments du Christ ont été à la fois véritables et saints : « Il est clair, dit il, que le Seigneur a pris les affections naturelles pour confirmer la vérité et la réalité de son Incarnation ; Il a rejeté cependant les affections désordonnées, qui souillent la pureté de notre vie, comme indignes de la divinité sans tache », (44). De même, pour saint Jean Chrysostome, lumière de l'Église d'Antioche, les émotions sensibles auxquelles fut sujet le divin Rédempteur ont prouvé clairement qu'Il avait assumé une nature humaine, tout à fait intègre : « S'il n'avait pas été de notre nature, Il n'aurait pas été par deux fois ému jusqu'aux larmes » (45). Parmi les Pères latins, Nous mentionnons volontiers ceux qu'aujourd'hui l'Église vénère comme ses plus grands docteurs. Ainsi, pour saint Ambroise, les affections et émotions sensibles que connut le Verbe de Dieu Incarné naissent de l'union hypostatique comme de leur principe naturel : « C'est parce qu'Il a pris une âme qu'Il a pris aussi les passions de l'âme; car ce n'est pas Dieu en tant que tel qui aurait pu être troublé ou mourir » (46). Saint Jérôme tire de ces affections le principal argument pour prouver que le Christ a réellement assumé la nature humaine : Notre Seigneur, pour prouver la vérité de l’homme assumé, a été véritablement sujet à la tristesse (47). Saint Augustin souligne d'une manière particulière l'harmonie qui existe entre les sentiments du Verbe Incarné et le but de la Rédemption : « Si le Seigneur Jésus a assumé la frêle nature humaine, ses sentiments, sa chair et jusqu'à sa mort, ce n'est pas en raison d'une nécessité de sa condition, mais en harmonie avec son libre dessein de miséricorde : il voulait ainsi transfigurer en Lui son Corps - l'Église dont Il a daigné être la Tête -, c'est-à dire transfigurer ses membres, qui sont ses saints et ses fidèles ; de la sorte, si l'un d'entre eux se trouvait durement éprouvé par les tentations humaines, il ne se croirait pas pour autant privé de sa grâce et, comme le chœur se règle sur la voix qui lui donne le ton, ainsi le Corps apprendrait de lui, la Tête, à ne pas voir là de péché, mais l'indice de la faiblesse humaine » (48). De façon plus brève, mais non moins probante, les textes suivants de saint Jean Damascène font connaître la doctrine de l'Église : « (Dieu) tout entier m'a assumé tout entier; Il s'est uni tout entier à l'homme tout entier, pour le sauver tout entier. Sinon, ce qui n'aurait pas été assumé n'aurait pas pu être sauvé » (49). « Il a donc tout assumé pour tout sanctifier » (50).
26. Remarquons le pourtant : bien que ces extraits de la Sainte Ecriture et des Pères - et beaucoup d'autres qui leur sont semblables et que je ne rapporte pas ici - attestent clairement que Jésus-Christ fut doté d'émotions, d'affections sensibles et de volonté et qu'il a assumé une nature humaine pour pourvoir à notre salut éternel, ils n'ont toutefois jamais rattaché ces mêmes affections à son cœur physique, ni indiqué ouvertement le cœur comme symbole de son amour infini. Les évangélistes et les autres écrivains sacrés ne décrivent pas explicitement le cœur de notre Rédempteur comme plein de vie, doté tout autant que le nôtre de la faculté de sentir, palpitant sous l'effet des divers mouvements et affections de son âme et de l'ardente charité de ses deux volontés ; ils n'en mettent pas moins souvent en lumière son divin amour et les émotions sensibles qui s’y rattachent : désir, joie, tristesse, crainte et colère, telles que les manifestent sa physionomie, ses paroles et ses gestes. C’est surtout le visage de notre adorable Sauveur qui fut l’indicateur (index) et comme le très fidèle miroir (speculum) de ces sentiments 25 qui, émouvant de diverses manières son esprit, refluaient (quasi reciprocantes undae attigebant) sur son très saint Cœur et en activaient les palpitations. En effet, vaut aussi dans son cas ce que, instruit par l’expérience commune, saint Thomas remarque à propos de la psychologie humaine et des phénomènes qui s’ensuivent : « La perturbation de la colère s’étend jusqu’aux organes extérieurs, et surtout à ceux où brille plus expressivement la trace (vestigium) du cœur, tels les yeux et la face ou la langue 26 » (51).
27. C’est donc à juste titre que l’on considère le Cœur du Verbe incarné comme l’indicateur et le symbole privilégiés (praecipuus) du triple amour dont le divin Rédempteur ne cesse d’aimer le Père éternel et tous les hommes. Il est en effet le symbole de cet amour divin que le Verbe a en commun avec le Père et l’Esprit Saint, mais qui en lui seul, en tant que Verbe fait chair, se manifeste à nous à travers un corps humain périssable et fragile, puisqu’“en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité” (52). Il est de plus le symbole de cette très ardente charité qui, infusée dans son âme, enrichit sa volonté humaine et dont l’acte est illuminé et dirigé par une double science très parfaite, c’est-à-dire sa science bienheureuse et sa science infuse (53). Il est enfin - et ceci sous un mode plus naturel et plus direct - le symbole aussi de l’affectivité, étant donné que le corps de Jésus Christ, formé par l’Esprit Saint dans le sein de la Vierge Marie, jouit très parfaitement du pouvoir de sentir et de percevoir, plus même que tous les autres corps humains (54) 27.
28. L'Ecriture Sainte et les symboles de la foi catholique nous enseignent que l'accord et l'harmonie régnaient au plus haut point dans l'âme très sainte de Jésus Christ ; ils nous révèlent aussi qu'il a manifestement considéré notre Rédemption comme le but vers lequel devait tendre son triple Amour; il est clair, dès lors, que nous pouvons contempler à bon droit et vénérer le cœur du Divin Rédempteur comme l’image symbolique de sa charité, le témoin de notre Rédemption et comme l'échelle mystique par laquelle nous montons jusqu'à l'embrassement du « Sauveur Notre Dieu » 28 (55). C'est pourquoi ses paroles, ses actions, ses préceptes, ses miracles doivent être considérés comme le témoignage de son triple amour; et cela s'applique particulièrement aux œuvres qui attestent plus lumineusement sa charité envers nous, comme la divine institution de l'Eucharistie, ses souffrances très violentes et sa mort, le don qu'Il nous a fait de sa très Sainte Mère et enfin l'envoi du Saint Esprit dans les Apôtres et en nous. Nous devons donc contempler amoureusement les pulsations de son Cœur Sacré, qui ont comme mesuré la durée de son pèlerinage terrestre jusqu'au moment suprême où, selon les témoignages des Évangélistes, « criant d'une voix forte, Il dit : ‘Tout est consommé’ et, ayant incliné la tête, Il rendit l'esprit » (56). Alors les battements de son Cœur cessèrent et son amour sensible s'interrompit jusqu'à ce qu'Il ressuscitât du sépulcre, vainqueur de la mort. Mais, depuis le moment où le corps glorifié du Rédempteur divin eût été de nouveau uni à son âme, son Cœur très saint n'a plus cessé, ni ne cessera de battre son rythme régulier et de signifier encore le triple amour par lequel le Fils de Dieu est uni à son Père céleste et avec toute la communauté des hommes, dont Il est Lui même, de plein droit, le chef mystique.
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