III. Contemplation évangélique
du mystère du Coeur de Jésus
a) En suivant pas à pas le récit évangélique
29. Et maintenant, Frères, pour retirer de ces réflexions des fruits abondants de salut, contemplons un moment toutes les affections divines et humaines que le Cœur de Notre Sauveur Jésus-Christ a éprouvées en participant à notre vie mortelle, qu'il éprouve maintenant et qu'il éprouvera à jamais. C'est de l'Evangile surtout que nous puiserons la lumière qui nous éclairera et fortifiera pour entrer dans le sanctuaire de ce Cœur divin, et pour admirer, avec l'Apôtre des Gentils, « les richesses abondantes de la grâce de Dieu dans sa bonté pour nous, dans le Christ Jésus »
(57).
30. Le Cœur adorable de Jésus Christ bat à l'unisson de son amour humain et divin, dès que la Vierge Marie prononce son « fiat » magnanime et que le Verbe de Dieu, selon l'Apôtre, « entrant dans le monde, dit : tu n'as pas voulu de sacrifice ni d'oblation, mais tu m'as fait un corps. Les holocaustes pour le péché ne t'ont pas plu. Alors voici que je viens - car c'est de moi, qu'il est question dans le rouleau du livre - pour faire, ô Dieu, ta volonté... et c'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps du Christ une fois pour toutes »
(58). Il vibrait encore d'un amour en parfaite harmonie avec les affections de sa volonté humaine et de son amour divin, lorsque dans la maison de Nazareth, Il s'entretenait de choses du ciel avec sa très douce Mère et avec Joseph. son père adoptif, qu'il aidait, obéissant, dans son travail de charpentier. Il vivait encore le triple amour dont Nous avons parlé, durant sa vie publique : longues pérégrinations apostoliques; innombrables miracles, qui ressuscitaient les morts et guérissaient toutes sortes de maladies ; fatigues, sueur, faim et soif ; nuits de veille, passées à prier le Père céleste ; discours, enfin, paraboles et leurs commentaires, celles en particulier qui portent sur la miséricorde, telle la drachme perdue, la brebis égarée, l'enfant prodigue. Dans ces paroles et ces actions, comme le remarque Grégoire le Grand, se manifeste lui-même le Cœur de Dieu: « Apprends le Cœur de Dieu dans les paroles de Dieu pour aspirer plus ardemment aux biens éternels »
(59).
31. Le Coeur de Jésus-Christ était ému d’une charité plus empressée encore, lorsque de sa bouche sortaient des paroles inspirées par l'amour le plus ardent. Voyant, par exemple, les foules lasses et affamées, il s'écriait : « J'ai pitié de cette foule »
(60) ; voyant Jérusalem, sa ville très aimée, aveuglée par ses fautes et destinée dès lors à la ruine la plus complète, il prononçait ces paroles : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes fils, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et tu n'as pas voulu ! »
(61). Son Cœur brûlait d'amour envers son Père et frémissait d'une sainte indignation à la vue du commerce sacrilège qui se faisait dans le Temple; et Il admonestait ainsi les profanateurs : « Il est écrit : ‘Ma maison est une maison de prières’, mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs »
(62).
32. Mais c'est d'un amour particulièrement intense et mêlé de frayeur que son Cœur fut ému lorsqu'il pressentit l'heure imminente de la Passion et que, éprouvant une répugnance naturelle devant les douleurs et la mort, il s'écria : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice, s'éloigne de moi »
(63); c'est toujours le même amour invicible et un immense chagrin, qui lui firent prononcer ces paroles où résonne l'ultime appel adressé par son Cœur très miséricordieux à l'ami prêt, dans un geste délibéré d'impiété et de trahison, à le livrer aux bourreaux : « Mon ami, c'est pour cela que tu viens ? C'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ? »
(64). C'est dans un élan d'ardent amour et de profonde compassion qu'il dit aux pieuses femmes pleurant sur lui, injustement condamné à. la croix : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous mêmes et sur vos enfants... ; car, si l'on traite ainsi le bois vert, qu'en sera t il du sec ? »
(65).
33. Mais c'est surtout suspendu à la croix que le Divin Rédempteur sentit son Coeur bouillonner des sentiments les plus variés : amour brûlant, bouleversement, miséricorde, désirs ardents, calme serein ; tout cela, fortement exprimé par ces paroles : « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font »
(66) ; « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné ? »
(67). « Je te le dis en vérité: aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis »
(68) ; « J'ai soif »
(69) ; « Père, en tes mains je remets mon esprit »
(70).
b) L’Heure du Don suprême
34. Qui pourrait, dignement décrire les battements du Cœur divin du Sauveur, symptômes de son amour infini, au moment où Il accorda aux hommes ses dons les plus précieux : Lui-même dans le Sacrement de l'Eucharistie, sa très-sainte Mère, le Sacerdoce qu'Il nous communique ?
35. Même avant de manger la dernière Cène avec ses disciples, pensant à l'institution du Sacrement de son Corps et de son Sang, dont l'effusion scellerait la nouvelle Alliance, Jésus avait senti son Cœur frémir d'une intense émotion qu'il confia aux Apôtres par ces mots : " J'ai ardemment désiré manger cette Pâque. avec vous avant de souffrir »
(71), et ces mouvements furent sans aucun doute plus véhéments encore, lorsque, «ayant pris du pain, après avoir rendu grâces, Il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps, donné pour vous; faites ceci en mémoire de moi. Pareillement, pour la coupe, après qu'ils eurent. soupé, en disant: Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, versé pour vous "
(72).
36. L'on peut donc affirmer à bon droit que la divine Eucharistie - Sacrement qu'il donne aux hommes et Sacrifice qui le fait s'immoler perpétuellement « du lever du soleil à son coucher »
(73), - et de même le Sacerdoce sont bien des dons du Sacré-Cœur de Jésus.
37. Et celui ci nous fit encore le don très précieux de Marie, auguste Mère de Dieu et notre Mère très aimante. Elle fut la Mère selon la chair de notre Rédempteur et son associée dans la régénération des enfants d'Ève à la vie de la grâce : il était juste qu'elle fût proclamée, par Jésus lui même, Mère, selon l'esprit, du genre humain tout entier. Saint Augustin écrit à ce sujet « Elle est vraiment notre Mère, à nous qui sommes membres du Sauveur, puisqu'elle a contribué, par sa charité, à engendrer dans l'Église des fidèles qui sont les membres de son chef, le Christ »
(74).
38. Au don non sanglant qu'il nous fait de sa personne, sous les espèces du pain et du vin, notre Sauveur Jésus-Christ, voulut ajouter, comme témoignage suprême de son infinie charité, le Sacrifice sanglant de la Croix. Ce faisant il donnait l'exemple de cette charité sublime présentée par Lui à ses disciples comme le comble de l'amour : « Nul ne peut avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis »
(75). Ainsi donc l'amour de Jésus Christ, Fils de Dieu, nous révèle, dans le Sacrifice du Golgotha, de la manière la plus éloquente, l'amour même de Dieu : « A ceci nous avons connu l'amour de Dieu, c'est que Lui a donné sa Vie pour nous, et nous, nous devons donner notre vie pour nos frères »
(76). Et, en réalité, notre Divin Rédempteur a été attaché à la croix plus par son amour que par la violence des bourreaux; son immolation volontaire est le don suprême qu'il fait à chacun des hommes, selon le mot saisissant de l'Apôtre : « Il m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi. »
(77)
c) La symbolique du quatrième évangile
39. Puisque le Sacré-Cœur de Jésus participa si intimement à la vie du Verbe Incarné et fut dès lors assumé comme instrument de la Divinité, au même titre que toutes les autres parties de la nature humaine, pour accomplir les œuvres de la grâce et de la toute puissance divines
(78), il est sans aucun doute aussi le symbole légitime de cette immense charité qui poussa notre Sauveur à inaugurer par son Sang versé son mariage mystique avec l'Église : « Il a accepté la Passion en raison de l'ardent désir qu'il avait de s'unir l'Église comme épouse »
(79). C'est donc du Cœur blessé du Rédempteur qu'est née l'Église, en tant que gérante du Sang de la Rédemption ; c'est de ce Cœur qu'a coulé abondamment la grâce des Sacrements, où les fils de l'Église puisent la vie surnaturelle, comme le rappelle la sainte Liturgie : « Du Cœur ouvert naît l'Église, unie au Christ... Vous qui, de votre Cœur répandez la grâce »
(80). A propos de ce symbolisme, bien connu des Pères de l'Église et des écrivains ecclésiastiques, saint Thomas - se faisant d'ailleurs l'écho de la Tradition, - a écrit les lignes suivantes : « Du côté du Christ jaillirent l'eau qui purifie et le sang qui rachète ; c'est pourquoi le sang se rapporte au sacrement de l'Eucharistie et l'eau au sacrement de Baptême, sacrement qui tire cependant sa puissance purificatrice de la vertu du sang du Christ »
(81). Ce qui est dit ici du côté blessé de Jésus peut se dire également de son Cœur, qui fut certainement atteint par la lance que brandit le soldat romain pour s'assurer que le Christ crucifié était bien mort. C'est pourquoi la blessure du Cœur Sacré de Jésus, déjà mort, reste pour tous les siècles l'image vivante de cette charité librement manifestée qui inspira à Dieu d'envoyer son Fils unique pour nous racheter et au Christ de nous aimer tous au point de s'offrir en victime sanglante sur le Calvaire : " Le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur "
(82).
d) Ascension et Pentecôte
40. Monté au ciel et assis à la droite du Père dans la splendeur de son humanité glorifiée, notre Sauveur n'a pas cessé de manifester à l'Église, son Épouse, l'amour brûlant de son Cœur A ses mains, ses pieds et son côté il porte les marques éclatantes de ses plaies, qui représentent la triple victoire qu'Il a remportée sur le démon, sur le péché et sur la mort; et Il porte, placés dans son Cœur comme dans un écrin de grand prix, d'immenses trésors de mérites, fruits de son triple triomphe, et il les distribue généreusement au genre humain racheté. C'est cette très consolante vérité que l'Apôtre des Nations exprime en ces termes : « Montant dans les hauteurs, Il a emmené des captifs, Il a fait des dons aux hommes... Celui qui est descendu c'est le même qui est aussi monté au dessus de tous les cieux, afin d'embrasser tout l'Univers »
(83).
41. L'envoi de l'Esprit Saint aux disciples est le premier signe manifeste de la munificence de sa charité après sa glorieuse ascension à la droite du Père. Dix jours après, en effet, l'Esprit Consolateur, don du Père, est descendu sur eux, réunis au Cénacle, comme Jésus le leur avait promis durant. la dernière Cène : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre Consolateur qui restera à jamais parmi vous »
(84). Cet Esprit Consolateur - comme il est l’Amour personnel réciproque, c’est-à-dire tant du Père pour le Fils que du Fils pour le Père - est envoyé par l'un et l'autre et, apparu sous la forme de langues de feu, Il remplit leurs âmes de la charité divine et des autres charismes. Cette infusion de l'amour divin a aussi pour origine le Cœur de notre Sauveur, « en qui se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de la science »
(85). Car cette charité est un don à la fois du Cœur de Jésus et de son Esprit; et cet Esprit lui même est celui du Père et du Fils : c'est de lui que l'Église a pris naissance pour se répandre ensuite merveilleusement dans tout l'univers païen souillé par l'idolâtrie, la haine du prochain, la corruption et la violence des mœurs. C'est cette charité divine, don très précieux du Cœur du Christ et de son Esprit, qui communiqua aux Apôtres et aux Martyrs la force qui leur permit de lutter jusqu'à une mort héroïque pour annoncer la vérité de l'Evangile et la sceller de leur propre sang ; elle donna aux Docteurs de l'Église un zèle enflammé pour exposer et défendre la foi catholique; elle nourrit les vertus des Confesseurs et leur suggéra de fructueuses et admirables entreprises pour leur propre sanctification et le bien spirituel et corporel de leur prochain ; elle inspira enfin aux Vierges de renoncer, d'elles mêmes et avec joie, aux plaisirs sensibles pour se consacrer tout entières à l'amour de leur Epoux divin. Voulant chanter cette divine charité qui, jaillie du Cœur du Verbe Incarné, se répand dans l'âme de tous les croyants, par la puissance du Saint Esprit, l'Apôtre des Nations proclame dans un hymne de victoire le triomphe de Jésus Christ, Chef du Corps Mystique, et de ses membres sur tout ce qui s'opposerait de quelque manière à l'établissement du royaume de l'amour divin parmi les hommes : « Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ?... Mais en tout cela nous n'avons aucune peine à triompher par Celui qui nous a. aimés. Oui, j'en ai l'assurance, ni la mort ni la vie, ni les anges ni les principautés, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni la hauteur ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus Notre Seigneur »
(86).
e) Le Coeur de Jésus, résumé du mystère de notre Rédemption
42. Rien ne nous empêche donc d'adorer le Cœur Sacré de Jésus Christ, puisqu'il participe à l'inépuisable charité de notre Divin Rédempteur et qu'il est le symbole naturel le plus expressif de la charité que Celui ci continue de ressentir pour le genre humain. Bien qu'il ne soit plus soumis aux vicissitudes de notre vie mortelle, le Cœur du Christ vit, cependant, et bat, indissolublement uni à la Personne du Verbe de Dieu et uni, en elle et par elle, à sa volonté divine. Il déborde d'un amour divin et humain, il est riche de tous les trésors de grâces que notre Rédempteur a acquis par sa vie, ses souffrances et sa mort et c'est pourquoi il est vraiment la source intarissable de l'amour que son Esprit répand dans tous les membres de son Corps mystique.
43. Aussi le Cœur de notre Sauveur reflète, en quelque sorte, l’image de la Personne divine du Verbe et de sa double nature, divine et humaine; et nous pouvons considérer en lui non seulement le symbole, mais comme le résumé de tout le mystère de notre Rédemption
29. Lorsque nous adorons le Cœur Sacré de Jésus-Christ, nous adorons à la fois, en lui et par lui, l'amour incréé du Verbe de Dieu et son amour humain, avec ses autres sentiments et ses vertus ; l'un et l'autre amour
30, en effet, ont poussé le Rédempteur à s'immoler pour nous et pour toute l'Église son Epouse, selon le mot de l'Apôtre : « Le Christ a aimé l'Église, il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier, en la purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagne ; car Il voulait se la présenter à lui même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte. et immaculée »
(87).
f) Epilogue céleste pour aujourd’hui
44. Comme le Christ a aimé l'Église, Il l'aime encore maintenant de ce triple amour dont nous avons parlé ; et c'est cet amour qui le pousse à se faire notre avocat
(88), « toujours vivant pour intercéder pour nous »
(89), afin de nous obtenir du Père grâce et miséricorde. La prière que son inépuisable amour fait monter vers le Père ne s'interrompt jamais. Et ainsi, au ciel où il triomphe, il adresse, comme « aux jours de sa vie mortelle »
(90), des prières à son Père céleste, avec une égale efficacité; et à Celui ci, qui « a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle »
(91) : il montre son Cœur vivant, comme blessé et brûlant d'un amour plus ardent que lorsque, inanimé, il fut percé par la lance du soldat romain : « Si [ton Cœur] fut blessé, c'est pour qu'à travers la plaie visible, nous voyions la blessure invisible de l'amour »
(92).
45. Il est dès lors bien certain qu'imploré par un tel Avocat avec un tel amour, le Père céleste, « qui n'épargna pas son propre Fils mais le livra pour nous tous »
(93), fera descendre sans cesse, par Lui, sur tous les hommes, l’abondance des grâces divines.
IV. Développement du culte du Coeur de Jésus enraciné dans la Tradition apostolique
a) Tout ce qui précède peut se résumer en une phrase
46. J’ai voulu, Frères, proposer dans les grandes lignes la nature intime du culte du Sacré Cœur de Jésus et les inépuisables richesses qui en découlent, telles qu’elles se déploient à partir de la doctrine divinement révélée comme à partir de leur source première
31. Or, selon moi, ces réflexions, que j’ai faites à la lumière de l’évangile, ont fait apparaître que ce culte n’est rien d’autre en somme que le culte de l’amour divin et humain du Verbe incarné, et rien d’autre même que le culte de cet amour dont le Père et l’Esprit Saint poursuivent les hommes pécheurs
32; car, comme l’enseigne Thomas d’Aquin
(94), la charité de l’auguste Trinité est le principe de la rédemption humaine
33, en tant que, débordant à flots sur la volonté humaine de Jésus Christ et son Cœur adorable, elle l’a déterminé, ému par cette même charité, à répandre son sang pour nous racheter de la captivité du péché : “Je dois recevoir un baptême et comme il m’en coûte d’attendre qu’il soit accompli !”
(95)
34.
b) On doit donc conclure à l’origine apostolique du culte du Coeur de Jésus
47. J’en suis donc persuadé : le culte rendu à l’amour de Dieu et de Jésus Christ envers le genre humain sous le signe auguste du Cœur transpercé du Rédempteur crucifié n’a jamais été complètement étranger à la piété des fidèles, même si ce n’est qu’à une époque relativement récente qu’il a été mis dans une claire lumière et répandu de façon étonnante aux quatre coins de l’Eglise, surtout après que le Seigneur ait fait la révélation privée de cet arcane divin à certains de ses fidèles, comblés de grâces mystiques, qu’il s’était choisis comme messagers et hérauts de ce secret
35.
48. En réalité aucune époque n’a manqué de gens qu’une particulière dévotion religieuse a conduit, suivant l’exemple de la Mère de Dieu, des Apôtres et d’insignes Pères de l’Eglise, à rendre, à la très sainte humanité du Christ et surtout aux plaies dont fut déchiré son corps dans la salutaire passion de la croix, un culte d’adoration, d’action de grâces et d’amour
36.
49. De plus, les mots mêmes : “Mon Seigneur et mon Dieu”
(96), par lesquels Thomas l’apôtre signifia que l’incrédule se muait en croyant, ne contiennent-elles pas sans aucun doute une profession de foi, d’adoration et d’amour se haussant depuis l’humaine nature blessée du Seigneur jusqu’à la majesté de la divine Personne
37 ?
50. Mais, si c’est bien le Cœur transpercé du Sauveur qui a toujours plus puissamment incité les hommes à vénérer l’amour infini dont il embrasse le genre humain - puisqu’aussi bien c’est aux chrétiens de tous les temps que, suivant l’application qu’en fait Jean l’évangéliste à Jésus crucifié, s’adressent les mots du prophète Zacharie : “Ils fixeront les yeux sur Celui qu’on transperça”
(97) -, il faut toutefois avouer que seule une patiente progression devait permettre qu’un culte particulier soit enfin rendu à ce Cœur en tant qu’image de l’amour humain et divin du Verbe incarné
38.
c) La spiritualité du Coeur de Jésus au Moyen Age et sa double expérience de référence au XVIIe siècle
51. Une simple esquisse des étapes glorieuses de ce culte dans l'histoire de la piété chrétienne évoque aussitôt les noms de ceux qui en furent les premiers hérauts. Il se développa peu à peu, comme dévotion privée, dans les congrégations religieuses
39. Citons, par exemple, comme ayant bien servi la cause du culte envers le Sacré-Cœur, saint Bonaventure, saint Albert le Grand, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, le bienheureux Henri Suso, saint Pierre Canisius, saint François de Sales
40. Saint Jean Eudes fut l'auteur du premier office liturgique en l'honneur du Sacré Cœur de Jésus, dont la fête fut célébrée pour la première fois, avec l'approbation de nombreux Evêques de France, le 20 octobre 1672
41. Mais, parmi les promoteurs de cette noble dévotion, sainte Marguerite Marie Alacoque mérite une place toute spéciale. C'est grâce au zèle ardent de cette sainte, aidée par son directeur spirituel, le bienheureux Claude de la Colombière, que ce culte connut, à l'admiration du peuple chrétien, de très grands développements et qu'il se distingua, par ses notes particulières d'amour et de réparation, des autres formes de la piété chrétienne
42 (98).
52. Il suffit de rappeler l'époque où se répandit le culte du Sacré-Cœur de Jésus, pour comprendre clairement que son étonnant progrès vient de sa parfaite cohérence avec la nature même du christianisme, qui est religion d'amour. On ne peut donc pas dire que ce culte soit venu d'une révélation privée de Dieu, ni qu'il soit soudainement apparu dans l'Église. Mais il a jailli spontanément de la foi vivante et fervente d'hommes comblés de dons surnaturels, qui adoraient le Rédempteur et ses plaies glorieuses, témoignage bouleversant de son amour infini. Les révélations dont sainte Marguerite-Marie fut l'objet n'apportèrent donc rien de nouveau à la doctrine catholique. Elles tirent leur importance de ce que Notre Seigneur Jésus-Christ, en montrant son Sacré-Cœur, voulut inviter les hommes, avec une particulière insistance, à la contemplation et au culte de l'amour miséricordieux de Dieu pour le genre humain. En effet, par cette exceptionnelle manifestation, le Christ montra expressément à plusieurs reprises son Cœur comme le symbole qui conduira à reconnaître son amour; et, en même temps, il fit de son Cœur un signe et un gage de miséricorde et de grâce pour les besoins de l'Église à notre époque.
53. Que ce culte tire son origine des principes même de la doctrine chrétienne, on en a une preuve évidente dans le fait que l'approbation de la solennité liturgique par le Siège Apostolique a précédé celle des écrits de sainte Marguerite-Marie. En effet, ce n'est pas précisément en raison de quelque révélation privée, mais pour répondre aux vœux des fidèles que la Congrégation des Rites, par le décret du 25 janvier 1765, approuvé le 6 février de la même année par mon Prédécesseur Clément XIII, concéda aux Évêques de Pologne et à l'Archiconfrérie Romaine du Sacré-Cœur la faculté de célébrer la fête liturgique; par cet acte, le Saint-Siège voulut donner un nouveau développement à un culte déjà vivant et florissant, afin de « raviver par un symbole le souvenir de l'amour divin »
(99) qui conduisit le Sauveur à s'offrir comme victime d'expiation pour les péchés des hommes.
d) La spiritualité du Coeur de Jésus au Moyen Age et sa double expérience de référence au XVIIe siècle
54. Cette première approbation, accordée comme privilège et encore limitée, fut suivie, près d'un siècle plus tard, par une autre de beaucoup plus grande portée, donnée sous forme solennelle. Je veux parler du décret, mentionné plus haut, et publié par la Congrégation des Rites le 23 août 1856 ; par ce décret, mon Prédécesseur Pie IX, répondant aux prières des Évêques de France et de presque tout le monde catholique, étendit à l'Église universelle la fête du Sacré-Cœur de Jésus et prescrivit qu'elle fût célébrée dignement
(100). Ce geste mérite d'être sans cesse rappelé aux fidèles, puisque, comme nous le lisons dans la liturgie de cette fête
43, « c'est à partir de ce jour que le culte du Sacré-Cœur de Jésus, tel un fleuve débordant, emporta les obstacles et se répandit dans le monde entier ».
55. Après ce que je viens de dire, Frères, il est bien clair que c'est à l'Ecriture, à la Tradition, et à la Liturgie
44 que les fidèles doivent remonter, comme à la source limpide et profonde de ce culte, s'ils veulent en pénétrer la nature intime et recevoir de sa méditation un aliment qui les nourrisse et augmente leur ferveur. Si l'âme fidèle s'adonne à ce culte, l'esprit éclairé par une méditation assidue, elle ne peut pas ne pas parvenir à la douce connaissance de la charité du Christ, sommet de la vie chrétienne, comme disait l'Apôtre, parlant d'expérience : « C'est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père de Notre Seigneur Jésus Christ... qu'il daigne, selon la richesse de sa force éclatante, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l'homme intérieur, que le Christ habite en vos cœurs par la foi et que l'amour soif la racine, la base de votre vie. Ainsi vous arriverez... à connaître cet amour qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu »
(101). De cette Plénitude de Dieu, contenant toute chose, le Cœur même de Jésus-Christ est précisément l'image la plus belle : une plénitude de miséricorde, propre au Nouveau Testament, dans lequel « apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes »
(102), car « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui »
(103).
e) Pourquoi l’image du Coeur de Jésus mérite-t-elle un culte spécial ?
56. L'Église, éducatrice de l'humanité, a toujours tenu pour certain, depuis la publication des premiers actes officiels sur le culte du Sacré Cœur de Jésus, que les éléments essentiels de ce culte - les actes d'amour et de réparation
45, rendus à l'amour infini que Dieu témoigne au genre humain - ne sont d'aucune façon entachés de
chosisme ou de superstition ; c'est là, au contraire, une dévotion qui répond parfaitement à ce culte spirituel, tout à fait authentique, que le Sauveur lui même annonçait en parlant à la Samaritaine : « Mais l'heure vient, - et nous y sommes, - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont là les adorateurs tels que les veut le Père. Dieu est esprit et c'est en esprit et vérité que ceux qui adorent doivent adorer »
(104).
57. Il n’est donc pas permis de prétendre que la contemplation du Coeur physique de Jésus empêche de parvenir à un intime amour de Dieu et qu’elle retarde l’âme dans son progrès vers les plus hautes vertus. L’Eglise rejette totalement cette fausse doctrine mystique, de même qu’elle s’opposa, par la voix de mon Prédécesseur Innocent XI, aux chimères de ceux qui prétendaient ceci : “(Les âmes qui suivent cette voie intérieure) ne doivent pas produire d’actes d’amour envers la bienheureuse Vierge, les Saints ou l’humanité du Christ, car comme il s’agit d’objets d’ordre sensible, l’amour envers eux l’est aussi. Dans notre coeur, il n’y a place pour aucune créature, pas même pour la Vierge Marie ou les Saints, car Dieu veut être le seul à l’occuper et le posséder.”
(105) Ceux qui sont de cet avis s’imaginent évidemment que l’image du Coeur de Jésus ne symbolise rien de plus que son affectivité humaine et qu’elle ne peut donc servir de nouveau fondement à un culte de latrie, qui convient seulement à ce qui, par nature, est d’ordre divin. Mais cette façon d’interpréter les saintes images, chacun le voit, est entièrement fausse, puisqu’elle borne dans des frontières trop étroites l’amplitude de leur symbolisme. Tel n’est pas le sentiment ni l’enseignement des théologiens catholiques et, entre autres, de S. Thomas, qui écrit ceci : “Aux images on témoigne un culte religieux non pas en tant qu’on les considèrerait en elles-mêmes comme des objets, mais selon la propriété spécifique qu’elles ont de représenter un Dieu incarné
46. Ainsi ce culte qui meut vers l’image
comme telle ne s’arrête pas à l’objet, mais il est dirigé vers ce dont celui-ci se veut l’image. Et donc le culte religieux qu’on rend aux images du Christ ne dénature pas la qualité de notre adoration ni celle de notre attitude religieuse”
(106) C’est donc à la Personne du Verbe Incarné comme à sa fin que s’adresse le culte, certes relatif
47, qu’on rend aux images, que ce soient les reliques des tourments que notre Sauveur endura pour nous, que ce soit la représentation même dont la vigueur symbolique l’emporte sur celle de toutes les autres
48, à savoir le Coeur transpercé du Christ crucifié.
58. C’est pourquoi à partir de cette chose corporelle qui est le Cœur du Christ Jésus et à partir de son symbolisme naturel
49 nous pouvons et devons, soutenus par une foi chrétienne, nous élever non seulement jusqu’à la contemplation de l’amour sensible, mais au-dessus encore jusqu’à la considération et l’adoration du très haut amour infus; et enfin, dans un élan spirituel aussi doux que sublime, jusqu’à la méditation et l’adoration de l’Amour divin du Verbe Incarné
50, puisque la foi par où nous croyons à l’union des deux natures, l’humaine et la divine, dans la Personne du Christ nous permet de concevoir les liens extrêmement étroits qui unissent l’amour sensible du Cœur physique de Jésus à son double amour spirituel, l’humain et le divin
51. Car ces trois amours ne se contentent pas de coexister dans l’adorable Personne du divin Rédempteur, mais ils sont unis entre eux par une liaison naturelle, pour autant que l’amour humain et l’amour sensible sont soumis à l’amour divin
52 et qu’ils en portent la ressemblance analogique
53. Je ne prétends pas pour autant qu'il faille contempler et adorer dans le Cœur de Jésus ce qu'on appelle l'image formelle, c'est à dire le symbole propre et parfait de son amour divin, car aucune image créée ne peut rendre adéquatement l’essence intime de cet amour
54; mais en vénérant le Cœur de Jésus, le fidèle adore avec l'Église le symbole et comme l’empreinte de la Charité divine, qui est allée jusqu'à aimer par le Cœur du Verbe Incarné l'humanité souillée par tant de fautes
55.
f) Le Coeur de Jésus, “lieu” symbolique de la médiation entre Dieu et l’humanité
59. Pour traiter d'un sujet si important et délicat, il faut donc toujours se rappeler que le lien symbolique naturel qui existe entre le Cœur de Jésus et la Personne du Verbe repose tout entier sur la vérité première de l'union hypostatique ; ne pas admettre cela serait renouveler les erreurs plus d'une fois condamnées par l'Église, comme niant l'unité de Personne dans le Christ, dans la distinction et l'intégrité des deux natures.
60. Cette vérité fondamentale nous fait comprendre comment le Cœur du Christ est le Cœur d'une Personne divine, celle du Verbe Incarné, et que ce Cœur résume et nous met sous les yeux, pour ainsi dire, tout l'amour dont nous avons été et sommes encore aujourd'hui l'objet. C'est la raison pour laquelle on doit tellement estimer le culte du Sacré-Cœur qu'on voie dans sa pratique l'expression parfaite de la religion chrétienne. Celle ci, en effet, est la religion de Jésus, fondée toute entière sur le Médiateur, homme et Dieu à la fois ; de sorte que l'on ne peut aller au Cœur de Dieu si ce n'est par le Cœur du Christ, qui a dit lui même: « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Personne ne peut venir au Père, si ce n'est par moi »
(107). Il est facile d'en conclure que le culte du Sacré-Cœur de Jésus, dans sa nature intime, est le culte de l'amour dont Dieu nous a aimés par Jésus, en même temps qu'il est l'exercice de l'amour que nous portons nous mêmes à Dieu et aux autres hommes, il consiste, en d'autres termes, à honorer l'amour de Dieu pour nous et a ce Dieu pour objet afin de l'adorer, de lui rendre grâces, de vivre à son imitation ; et il tend à amener à son absolue perfection l'amour qui nous unit à Dieu et aux autres hommes, en nous faisant mieux pratiquer de jour en jour le commandement nouveau que le Divin Maître laissa comme héritage sacré à ses disciples par ces mots : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous' aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés... C'est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés »
(108). Ce commandement est vraiment nouveau et propre au Christ, car, selon les paroles de saint Thomas : « La différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament tient en peu de mots; comme le dit Jérémie, ‘je conclurai avec la maison d'Israël un nouveau pacte’
(109). Si ce commandement existait dans l'Ancien Testament, inspiré par une crainte et un amour sacrés, c'était par référence au Nouveau Testament : car il était dans l'ancienne loi, non comme propre à celle ci, mais comme préparatoire à la nouvelle loi »
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