64. Le passage de l’évangile du II dimanche de Carême est invariablement le récit de la Transfiguration. Il est surprenant de constater que la transfiguration glorieuse et inattendue du corps de Jésus, en présence des trois disciples qu’il avaient choisis, ait eu lieu aussitôt après la première annonce de la Passion. (Ce sont ces mêmes trois disciples - Pierre, Jacques et Jean - qui seront près de Jésus pendant l’agonie à Gethsémani, la veille la Passion). Dans chacun des trois évangiles qui évoquent cet épisode, Pierre vient de confesser sa foi en Jésus en tant que Messie. Jésus accueille positivement cette confession, mais aussitôt après celle-ci, il s’adresse aux disciples pour leur expliquer quel genre de Messie il est: « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite ». Puis, il leur enseigne ce que signifie concrètement pour eux suivre le Messie: « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ». C’est alors que Jésus désigna les trois disciples et qu’il les emmena sur une haute montagne, où son corps resplendit de la gloire de Dieu; et il leur apparut Moïse et Elie, qui s’entretenaient avec Jésus. Ils voulaient parler quand une nuée lumineuse, signe de la présence de Dieu, comme c’était déjà le cas sur le mont Sinaï, les couvrit tous de son ombre. De la nuée une voix se fit entendre, comme sur le mont Sinaï où le tonnerre signalait que Dieu était en train de parler avec Moïse et lui donnait la Loi, la Torah. C’était la voix du Père, qui leur révélait l’identité la plus profonde de Jésus: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » (Mc 9,7).
65. De nombreux thèmes et modèles, qui sont mis en évidence dans ce Directoire, se concentrent dans cet épisode remarquable de la Transfiguration. Il est clair que la croix et la gloire sont liées l’une à l’autre. Il est clair aussi que l’Ancien Testament tout entier, représenté par Moïse et Élie, atteste de ce lien étroit entre la croix et la gloire. Le prédicateur doit aborder ces sujets et les expliquer. La meilleure synthèse concernant la signification d’un tel mystère est probablement contenue dans les magnifiques paroles de la préface de ce II dimanche de Carême. Au début de la Prière eucharistique, le prêtre, au nom de tout le peuple, rend grâce à Dieu par le Christ notre Seigneur pour le mystère de la Transfiguration: « Après avoir prédit sa mort à ses disciples, il leur manifesta sa gloire sur la montagne sainte, et en appelant la loi et les prophètes comme témoins, il révélait aux apôtres que c’est seulement à travers la Passion que nous pouvons parvenir au triomphe de la résurrection ». En ce jour, ces paroles introduisent la communauté à la Prière eucharistique.
66. Dans chaque passage des évangiles synoptiques, la voix du Père désigne Jésus comme son Fils bien-aimé, avant de formuler cet ordre: «Écoutez-le ». Au centre de cet épisode de gloire transcendante, le commandement du Père attire l’attention sur le chemin qui mène à la gloire. C’est comme s’il disait: « Écoutez-le, car en lui est la plénitude de mon amour, qui se révèlera sur la croix ». Cet enseignement est une nouvelle Torah, la nouvelle Loi de l’Évangile, qui est accordée sur la montagne sainte, et dont le centre est la grâce de l’Esprit Saint; cette Loi est donnée à ceux qui manifestent leur foi en Jésus et dans ses mérites obtenus sur la croix. Tandis qu’il enseigne cette voie, le corps de Jésus resplendit de la gloire de Dieu, et le Père révèle qu’il est le Fils bien-aimé. Ne sommes-nous pas introduits dans le cœur du mystère trinitaire ? Nous contemplons la gloire du Fils dans la gloire du Père, cette gloire étant indissociablement unie à la croix. Le Fils, qui est révélé dans la Transfiguration est « Lumière, née de la Lumière », comme l’affirme le Credo; dans l’ensemble des Saintes Écritures, la formulation du Credo trouve dans ce passage l’une des autorités les plus fortes.
67. La Transfiguration occupe une place fondamentale durant le Temps du Carême. En effet, l’ensemble du Lectionnaire du Carême est un guide qui permet aux catéchumènes de se préparer à recevoir les sacrements de l’initiation durant la Vigile pascale, tout comme il prédispose les fidèles à se renouveler dans la vie nouvelle, qui constitue pour eux une nouvelle naissance. Si le I dimanche de Carême évoque d’une manière particulièrement efficace la solidarité de Jésus avec chacun de nous dans la tentation, le II dimanche nous rappelle que la gloire qui resplendit sur le corps de Jésus est la même gloire à laquelle il veut associer tous les baptisés dans sa mort et sa résurrection. A l’appui de cette réflexion, le prédicateur pourra recourir aux paroles et à l’autorité de saint Paul, qui affirme que « le Christ transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Ph 3,21). Bien que ce verset ne soit présent que dans la seconde lecture de l’année C, on peut aussi s’y référer chaque année d’une manière succincte.
68. Ce même dimanche, tandis que les fidèles viennent en procession pour recevoir la Communion, l’Église fait chanter, dans l’antienne de la communion, les paroles du Père entendues dans l’Évangile: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour; écoutez-le ». Ce que les trois disciples avaient entendu et contemplé durant la Transfiguration se reproduit exactement dans le cadre de l’action liturgique, durant laquelle les fidèles reçoivent le Corps et le Sang du Seigneur. Dans la prière après la Communion, nous rendons grâce à Dieu « qui nous donne déjà, à nous qui sommes encore pèlerins sur cette terre, d’avoir part aux biens de son Royaume ». Bien qu’ils soient encore ici-bas, les fidèles reçoivent son Corps et son Sang, et ils entendent la voix du Père qui leur dit dans l’intimité de leur cœur: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour; écoutez-le ».
C. Les III, IV et V dimanches de Carême
69. « Pour les trois dimanches suivants, on a rétabli, pour l'année A, les Évangiles traditionnels de l'initiation chrétienne: la Samaritaine, l’Aveugle-né et la résurrection de Lazare; en raison de leur importance, on peut les utiliser aussi pour les années B et C, en particulier là où il y a des catéchumènes. Mais d'autres textes sont également proposés: pour l'année B, les textes de L’Évangile de Jean annonçant la glorification du Christ par la Croix et la Résurrection, et pour l'année C, les textes sur la conversion (…). Quant aux lectures de la Samaritaine, de l’Aveugle-né et de la résurrection de Lazare, qui sont désormais lus le dimanche, mais ne sont obligatoires qu'un an sur trois (année A), les autres années, on pourra les lire en semaine grâce à trois "messes au choix" qu'on utilisera librement un jour quelconque de la semaine correspondante » (OLM 97 et 98). L’intensité catéchétique du Temps de Carême est particulièrement mise en évidence par les lectures et les prières des dimanches du cycle A. La connexion entre les thèmes de l’eau, de la lumière et de la vie, d’une part, et le baptême, d’autre part, est évidente: grâce à ces lectures bibliques et aux prières de la liturgie, l’Église guide les catéchumènes vers l’initiation sacramentelle qui sera accomplie à Pâques. Cette ultime étape de leur préparation revêt une importance fondamentale, comme cela apparaît dans les prières qui sont dites durant la célébration des scrutins.
Et pour les autres fidèles ? Il est utile que le prédicateur puisse inviter ceux qui l’écoutent à considérer le Carême comme un temps destiné à fortifier la grâce de leur baptême et à purifier leur foi. Ce processus peut être expliqué à la lumière de la compréhension qu’Israël a acquise à partir de l’expérience de l’Exode. Ce fut un événement crucial pour la formation d’Israël en tant que peuple de Dieu, c’est-à-dire pour la découverte de ses propres limites et de ses infidélités, mais aussi de l’amour fidèle et invariable de Dieu à son égard. Ensuite, il a servi de paradigme d’interprétation de la marche avec Dieu, tout au long de l’histoire d’Israël. Il en est ainsi pour nous: le Carême est un temps où, dans le désert de notre existence ici-bas, avec ses difficultés, ses craintes et ses infidélités, nous découvrons la proximité de Dieu qui, nonobstant tout ce qui peut lui faire obstacle, nous guide vers notre Terre Promise. Ce moment fondamental pour notre vie de foi constitue pour nous un défi. Les grâces reçues au baptême, à notre naissance, ne peuvent être oubliées, même si les péchés se sont accumulés et si les erreurs humaines ont pu obscurcir la perception de leur présence. Le désert est le lieu où notre foi est mise à l’épreuve, mais où elle est aussi purifiée et renforcée si nous apprenons à fonder notre vie sur Dieu, malgré les expériences contraires. Ces trois dimanches ont pour thème principal la manière dont la foi peut être continuellement renforcée malgré le péché (la Samaritaine), l’ignorance (l’Aveugle-né) et la mort (Lazare). Ce sont ces « déserts » que nous sommes appelés à traverser au cours de notre vie, et où nous découvrons que nous ne sommes pas seuls, parce que Dieu est avec nous.
70. La relation entre ceux qui se préparent au baptême et les autres fidèles accroît le dynamisme du Temps du Carême; le prédicateur devrait donc s’efforcer d’établir la jonction entre l’ensemble de la communauté et le chemin de préparation des futurs baptisés. Quand on célèbre les scrutins, il est opportun de dire la formule relative aux parrains, qui se trouve dans la Prière eucharistique; il s’agit d’une aide, qui peut permettre à chacun des membres qui composent l’assemblée de se souvenir qu’il a un rôle actif à exercer comme « soutien » du futur baptisé, et qu’il est chargé d’en conduire d’autres vers le Christ. Nous, les croyants, nous sommes appelés, comme la Samaritaine, à partager notre foi avec les autres. C’est pourquoi, à Pâques, les néophytes pourront annoncer au reste de la communauté: « ce n’est plus à cause de ce que vous avez dit que nous croyons: nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde ».
71. Le III dimanche de Carême nous conduit de nouveau dans le désert, avec Jésus et, avant lui, avec Israël. Les Israëlites sont assoiffés, et le fait de souffrir de la soif les incite à douter du bien-fondé du voyage qu’ils ont entrepris à l’invitation de Dieu. La situation semble désespérée, jusqu’à ce que survienne un secours tout à fait inattendu: Moïse frappe le rocher si dur, et l’eau en jaillit ! Toutefois, il existe une matière encore plus dure et inflexible, le cœur de l’homme. Le Psaume responsorial adresse un appel éloquent à tous ceux qui le chantent et l’écoutent: « Écoutez aujourd’hui la voix du Seigneur: n’endurcissez pas votre cœur ». Dans la seconde lecture, Paul déclare que notre seul appui est la foi, qui, par le Christ, donne accès à la grâce de Dieu, source d’espérance. Cette espérance ne déçoit pas parce que l’amour de Dieu a été répandu dans notre cœur, le rendant ainsi capable d’aimer. Cet amour de Dieu ne nous est pas offert en récompense de nos mérites, puisqu’il nous a été donné alors que nous étions encore pécheurs, et que le Christ est mort pour nous. Dans ces quelques versets, l’Apôtre nous invite à contempler autant le mystère de la Sainte Trinité que les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité.
C’est dans ce contexte qu’a lieu la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, au cours d’un dialogue intense où sont évoquées les réalités fondamentales concernant la vie éternelle et le vrai culte qu’il faut rendre à Dieu. C’est un dialogue lumineux, car il constitue une illustration de la pédagogie de la foi. Au début de la rencontre, la discussion entre Jésus et la femme se situe à divers niveaux. Du fait de son tempérament pratique et concret, l’attention de la femme se concentre sur l’eau et le puits. Jésus ignore cette préoccupation concrète, choisissant de mettre l’accent sur l’eau vive de la grâce... jusqu’à ce que leurs propos si différents se rejoignent et qu’ils se rencontrent. Puis, Jésus aborde le sujet le plus douloureux de la vie de cette femme: sa situation matrimoniale irrégulière. Le fait qu’elle reconnaisse sa fragilité a pour effet immédiat d’ouvrir son esprit au mystère de Dieu, comme elle le montre en posant des questions sur le culte qui doit être rendu à Dieu. Au moment où elle accueille l’invitation à croire en Jésus en tant que Messie, elle est remplie de la grâce de Dieu, et elle court vers ses concitoyens pour leur faire partager ce qu’elle vient d’apprendre.
Quand notre foi est nourrie de la Parole de Dieu, de l’Eucharistie et de l’accomplissement de la volonté du Père, elle nous ouvre au mystère de la grâce, illustrée par l’image de l’« eau vive ». Moïse frappa le rocher et de l’eau en jaillit; le soldat transperça le Cœur du Christ, et il en jaillit du sang et de l’eau. C’est de cela dont l’Église fait mémoire lorsqu’elle pose les paroles suivantes sur les lèvres de ceux qui s’approchent en procession pour recevoir la Communion: « Qui boira de l’eau que je lui donnerai, dit le Seigneur, aura en lui une source jaillissante pour la vie éternelle ».
72. Nous ne sommes pas les seuls à être assoiffés. La préface de la Messe de ce jour dit ceci : « En demandant à la Samaritaine de lui donner à boire, Jésus faisait à cette femme le don de la foi. Il avait un si grand désir d’éveiller la foi dans son cœur, qu’il fit naître en elle l’amour même de Dieu ». Jésus, qui était assis près du puits était fatigué et assoiffé. (En effet, le prédicateur pourrait mettre en évidence le fait que les lectures des évangiles de ces trois dimanches de Carême illustrent la nature humaine de Jésus: la fatigue qu’il éprouva tandis qu’il était assis près du puits, le geste de faire de la boue avec sa propre salive pour réaliser la guérison de l’aveugle-né, et les larmes qu’il versa près de la tombe de Lazare). La soif de Jésus atteignit son point culminant dans les derniers instants de son existence, quand il cria sur la croix : « J’ai soif ! ». Cela signifie que Jésus voulait faire la volonté de Celui qu’il l’avait envoyé et accomplir son œuvre de salut. Puis, la vie éternelle jaillit de son Cœur transpercé; celle-ci nous est transmise par les sacrements. Tandis que nous adorons en esprit et vérité, nous recevons ainsi la nourriture dont nous avons besoin pour continuer à marcher sur le chemin de notre pèlerinage.
73. Le IV dimanche de Carême est irradié de lumière; celle-ci mise en évidence en ce dimanche « Laetare » par les vêtements liturgiques de couleur plus claire et par les fleurs qui ornent l’église. La connexion entre le mystère pascal, le baptême et la lumière est exprimée d’une manière concise dans ce verset de la seconde lecture: « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera ». Cette relation évoque et trouve aussi une élaboration ultérieure dans la préface: « En prenant la condition humaine, il a guidé vers la lumière de la foi l’humanité qui s’en allait dans les ténèbres; et par le bain qui fait renaître, il a donné aux hommes, nés dans le péché, de devenir vraiment fils de Dieu ». Une telle illumination, qui prend sa source dans le baptême, est consolidée chaque fois que nous recevons l’Eucharistie. Ce moment est souligné par les paroles de l’aveugle-né mentionnées dans l’antienne de la communion: « Le Seigneur a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois, et je crois en Dieu ».
74. Toutefois, en ce IV dimanche de Carême, nous ne contemplons pas un ciel sans nuage. En effet, le processus qui nous permet finalement de « voir » est, dans la pratique, beaucoup plus complexe que ce qui est décrit d’une manière succincte dans le récit de la guérison de l’aveugle-né. La première lecture nous fait observer ceci: « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille… les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur ». Il s’agit d’un avertissement salutaire qui est destiné autant aux futurs baptisés, dont l’attente ce cesse de croître au fur et à mesure que Pâques approche, qu’au reste de la communauté. La prière après la communion affirme que Dieu éclaire tout homme venant dans ce monde: toutefois, le défi provient du fait que nous nous approchons plus ou moins de la lumière, ou que nous nous en éloignons de la même manière. Le prédicateur peut donc inviter celui qui l’écoute à prendre conscience que l’aveugle-né a recouvré progressivement la vue, tandis que les adversaires de Jésus étaient frappés d’une cécité qui ne cessait de croître. L’homme, qui est guéri, commence par appeler son guérisseur « l’homme qu’on appelle Jésus »; puis, il l’identifie à un prophète; enfin, il proclame: « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterne devant lui pour l’adorer. Les pharisiens, de leur côté, sont de plus en plus aveugles: au début, ils admettent qu’il est advenu un miracle, puis ils en viennent à nier qu’il s’agisse d’un miracle et, à la fin, ils chassent de la synagogue l’homme qui a été guéri. Tout au long de ce récit, les pharisiens profèrent avec une grande assurance ce qu’ils savent, tandis que l’aveugle-né reconnaît devant eux sa propre ignorance. Le passage de l’évangile s’achève par cet avertissement de Jésus: sa venue provoque une « crise », au sens littéral de ce mot, c’est-à-dire un jugement: il rend la vue à l’aveugle, tandis que ceux qui voyaient sont devenus aveugles. A l’objection formulée par les pharisiens, il répond: « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites: " Nous voyons ! ", votre péché demeure ». L’illumination reçue au baptême doit s’étendre à travers les lumières et les ombres de notre propre pèlerinage; c’est ainsi que nous prions après la Communion: « Dieu tout-puissant… illumine nos cœurs par la clarté de ta grâce, afin que nos pensées soient toujours conformes à ta sagesse, et que nous puissions t’aimer d’un cœur sincère ».
75. « Lazare, notre ami, s’est endormi; mais je vais aller le tirer de ce sommeil ». L’exhortation de saint Paul entendue le dimanche précédent, consistant à éveiller celui qui est endormi, est exprimée de la manière la plus admirable qui soit dans le dernier et plus grand des « signes » de Jésus, relaté dans le quatrième Évangile: la résurrection de Lazare. Le caractère définitif de la mort, renforcé par le fait que Lazare est déjà mort depuis quatre jours, semble constituer un obstacle encore plus grand que de faire jaillir l’eau d’un rocher, ou de redonner la vue à un aveugle-né. Pourtant, confrontée à cette situation, Marthe fait une profession de foi similaire à celle de Pierre: « Oui, Seigneur, je le crois: tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde ». Sa foi ne repose pas sur ce que Dieu
pourrait accomplir dans l’avenir, mais sur ce que Dieu
est en train d’accomplir ici et maintenant: « Je suis la résurrection et la vie ». Ce « Je suis », qui transparaît dans l’ensemble du récit de Jean, est une allusion très claire à la révélation que Dieu a fait de lui-même à Moïse; on trouve sa présence dans tous les évangiles de ces dimanches. En effet, quand la Samaritaine parle du Messie, Jésus lui répond: « Je le suis, moi qui te parle ». Dans le récit de la guérison de l’aveugle-né, Jésus dit: « Je suis la résurrection et la vie ». La clef qui permet de recevoir cette vie est la foi: « Crois-tu cela ? ». Malgré son ardente profession de foi, Marthe hésite encore: quand Jésus demande d’enlever la pierre du tombeau, elle objecte qu’il en émane une mauvaise odeur. Il nous est donc rappelé encore une fois que suivre Jésus est un engagement qui dure toute la vie. Que nous nous préparions à recevoir les sacrements de l’initiation dans deux semaines, ou que nous soyons catholiques depuis de nombreuses années, nous devons tous mener sans cesse un combat spirituel, qui a pour but de renforcer et d’approfondir notre foi dans le Christ.
76. La résurrection de Lazare est l’accomplissement de la promesse de Dieu qui est proclamée par le prophète Ézéchiel dans la première lecture: « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter ». Le cœur du mystère pascal consiste dans le fait que le Christ est venu pour mourir et ressusciter, et pour accomplir à notre égard exactement ce qu’il a fait pour Lazare: « Déliez-le et laissez-le aller ». Il nous libère non seulement de la mort physique, mais aussi de tant d’autres morts qui nous affligent et nous rendent aveugles: le péché, les échecs, les ruptures. Pour nous, chrétiens, il est donc essentiel de nous immerger continuellement dans le mystère pascal. Comme le proclame la préface de ce jour: « Vrai homme comme nous, il a pleuré son ami Lazare; Dieu, qui est le Seigneur de la vie, le fit sortir de son tombeau. Aujourd’hui, il étend sa miséricorde à tous les hommes, et, par les sacrements, il nous fait passer de la mort à la vie ». La rencontre hebdomadaire avec le Seigneur crucifié et ressuscité exprime notre foi en Celui qui est, ici et maintenant, notre résurrection et notre vie. C’est cette conviction qui nous rendra capables, dimanche prochain, de l’accompagner pendant son entrée à Jérusalem, en disant avec l’apôtre Thomas: « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ».
D. Le dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur
77. « Le dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur, on a choisi pour la procession les textes qui se rapportent à l'entrée solennelle du Seigneur à Jérusalem, dans les trois Évangiles synoptiques; à la Messe, on lit le récit de la Passion du Seigneur » (OLM 97). Deux antiques traditions marquent cette célébration liturgique, unique en son genre: à Jérusalem, la coutume d’organiser une procession, et, à Rome, celle de faire la lecture de la Passion. L’enthousiasme qui entoure l’entrée du Christ Roi laisse immédiatement la place à l’un des deux chants du Serviteur souffrant et à la proclamation solennelle de la Passion du Seigneur. Cette liturgie a lieu le dimanche, qui, depuis toujours, est associé à la résurrection du Christ. Comment le célébrant peut-il présenter ensemble tous les éléments théologiques si marquants de cette journée, en considérant aussi que pour des considérations de nature pastorale, il lui est conseillé de prononcer une homélie plutôt brève ? La réponse se trouve dans la seconde lecture, qui correspond à la très belle hymne de la Lettre de saint Paul aux Philippiens; celle-ci présente un résumé admirable de l’ensemble du mystère pascal. Le prédicateur pourrait donc faire observer brièvement que, en ce jour où l’Église entre dans la Semaine Sainte, nous sommes appelés à faire l’expérience de ce Mystère dans notre propre vie et notre cœur. Certes, il existe divers usages et des traditions locales, qui incitent les gens à fixer leur attention sur les événements survenus pendant les derniers jours de la vie de Jésus; toutefois, le grand désir de l’Église n’est pas simplement de nous émouvoir, mais de nous inciter à approfondir notre foi. Durant les célébrations liturgiques de la Semaine Sainte, qui commence en ce dimanche des Rameaux, nous ne nous limitons pas à la commémoration de ce que Jésus a fait, mais nous voulons surtout nous immerger dans le mystère pascal pour mourir et ressusciter avec le Christ.
III. LES DIMANCHES DE L’AVENT
78. « Les lectures d'Évangile ont un caractère propre: il s'agit de la venue du Seigneur à la fin des temps (I dimanche), puis de Jean Baptiste (II et III dimanche), enfin des événements qui ont préparé la naissance du Christ (IV dimanche). Les lectures de l’Ancien Testament sont des prophéties relatives au Messie et aux temps messianiques: beaucoup d'entre elles sont tirées du Livre d'Isaïe. Les lectures de l’Apôtre Paul contiennent des exhortations et développent les différents aspects du mystère de l'Avent » (OLM 93). L’Avent est le temps durant lequel les chrétiens se préparent à recevoir des grâces, qui sont largement répandues chaque année durant la célébration de la solennité de la Nativité. A partir du I dimanche de l’Avent, le prédicateur exhorte le peuple à entreprendre une préparation comportant de très nombreuses facettes, chacune d’entre elles étant suggérée dans le recueil très riche des passages de la Bible, qui sont contenus dans le Lectionnaire de ce temps liturgique. La première phase de l’Avent, durant laquelle nous sommes encouragés à préparer Noël, ne nous incite pas seulement à fixer notre regard sur la première venue de notre Seigneur, où, comme le dit la I préface de l’Avent, il a assumé « l’humilité de notre nature humaine », elle nous demande aussi d’attendre son retour « dans la splendeur de sa gloire », vigilants dans la prière, quand « il nous appellera à prendre possession du Royaume qu’il nous a promis ».
79. L’Avent ou venue du Seigneur a donc une double signification. Ce temps liturgique nous prépare à la fois à sa venue dans la grâce de la fête de Noël, et à son retour pour le jugement fixé à la fin des temps. Il convient d’expliquer les textes bibliques en ayant toujours à l’esprit cette double signification. Selon les textes qui sont lus, il est possible de mettre en évidence l’une ou l’autre venue du Seigneur, même si, en réalité, le même passage contient souvent des paroles et des images qui relèvent des deux aspects dont il est question. Et puis, il y a aussi une autre venue: nous écoutons ces lectures dans le cadre de l’assemblée eucharistique, où le Christ est vraiment présent. Au début du temps de l’Avent, l’Église nous rappelle l’enseignement de saint Bernard, qui concerne les deux venues visibles du Christ, dans l’histoire et à la fin des temps, et sa venue invisible qui a lieu ici et maintenant (cf. Office des Lectures, mercredi, I semaine de l’Avent), tout comme saint Charles Borromée a su le faire dans ces paroles:
Ce mystère (…) nous enseigne que la venue du Seigneur n’a pas profité seulement à ceux qui vivaient à l’époque du Sauveur, mais que sa vertu devait être communiquée aussi à nous tous; du moins si nous voulons, par le moyen de la foi et des sacrements, accueillir la grâce qu’il nous a méritée et diriger notre vie selon cette grâce en lui obéissant (Office des Lectures, Lundi, I semaine de l’Avent).
A. Le I dimanche de l’Avent
80. Dans les trois cycles, l’évangile du I dimanche de l’Avent est le récit synoptique qui annonce l’imminente venue du Fils de l’Homme dans la gloire, dont le jour et l’heure demeurent inconnus. Nous sommes invités à demeurer vigilants et à nous tenir sur nos gardes, à attendre les signes effrayants qui surviendront dans le ciel et sur la terre, et à ne pas nous laisser surprendre. Il est toujours surprenant de commencer l’Avent de cette manière, car il est évident que ce temps liturgique évoque surtout Noël: ainsi, en de nombreux endroits, le sentiment commun qui domine est plutôt lié aux évocations paisibles et douces de la naissance de Jésus à Bethléem. Toutefois, la liturgie elle-même nous présente ces images à la lumière d’autres représentations, qui nous rappellent que c’est le même Seigneur né à Bethléem, qui « viendra de nouveau dans la gloire pour juger les vivants et les morts », comme nous le disons dans le Credo. En ce I premier dimanche de l’Avent, il appartient donc au prédicateur de rappeler aux chrétiens qu’ils doivent toujours se préparer à cette venue et au jugement. Il est vrai que l’Avent lui-même constitue une telle préparation: le venue de Jésus à Noël est intimement liée à sa venue au dernier jour.
81. La lecture du prophète, qui est prévue dans chacun des trois cycles, peut être entendue comme une évocation du retour glorieux du Seigneur, à la fin des temps, et aussi de sa première venue « dans l’humilité de la nature humaine », qui est l’objet même de la Nativité. Autant Isaïe (année A) que Jérémie (année C) annoncent que « ces jours viendront ». Dans le contexte de la liturgie, les paroles qui suivent concernent clairement la fin des temps, tout en se référant aussi à la solennité de Noël, dont la célébration est imminente.
82. Que se passera-t-il à la fin des temps ? Isaïe dit ceci (année A): « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haute que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations ». Le prédicateur dispose de plusieurs interprétations possibles, qu’il peut développer. L’évocation de « la montagne de la maison du Seigneur » peut être légitimement considérée comme une image de l’Église, qui est appelée à rassembler tous les peuples. On peut aussi y voir une première annonce de la fête imminente de Noël. « Toutes les nations afflueront » vers l’enfant de la crèche: ce texte trouvera son accomplissement, en particulier, le jour de l’Epiphanie, quand les mages viendront l’adorer. Le prédicateur devrait rappeler aux fidèles qu’eux aussi font partie de ces nations qui marchent vers le Christ, un voyage qui se poursuit avec une intensité renouvelée en ce I dimanche de l’Avent. Les mêmes paroles, riches de signification, s’appliquent aussi à la venue du Christ à la fin des temps, qui est mentionnée explicitement dans l’évangile. Le prophète poursuit: « Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux ». Les paroles qui concluent ce passage prophétique sont à la fois un appel splendide à célébrer la Nativité, et une vive incitation à attendre la venue du Fils de l’Homme dans la gloire: « Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur ».
83. La première lecture du livre d’Isaïe, lue pendant l’année B, se présente sous la forme d’une prière qui dispose l’Église à adopter l’attitude pénitentielle propre à ce temps liturgique. Elle débute par la présentation d’un problème, celui de notre péché. « Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? ». Il est évident qu’une telle question doit être abordée. En effet, qui est capable de comprendre le mystère de l’iniquité humaine ? (cf. 2 Th 2,7). Notre expérience, en nous-mêmes et dans le monde qui nous entoure - et le prédicateur peut donner des exemples - ne peut que faire jaillir du plus profond du cœur humain, ce cri qui est adressé à Dieu: « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face ». Cet appel poignant trouve une réponse définitive en Jésus Christ. Par lui Dieu a déchiré les cieux et il est descendu parmi nous. C’est en lui, comme l’avait demandé le prophète, que Dieu « fit des prodiges terrifiants que nous n’espérions plus. Voici que tu es descendu: les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a ouï dire… ». Noël est la célébration des œuvres merveilleuses accomplies par Dieu, que nous n’aurions jamais osé espérer.
84. En ce I dimanche de l’Avent, l’Église fixe son regard sur le retour de Jésus dans la gloire et la majesté. « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face ». C’est avec ces mêmes accents que les évangélistes évoquent le retour glorieux du Christ. Et nous, sommes-nous prêts ? Non, nous ne le sommes pas; il est donc vrai que nous avons besoin d’un temps de préparation. La prière du prophète continue : « Tu viens rencontrer celui qui pratique la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins ». On trouve quelque chose de semblable dans la collecte de ce dimanche: « Dieu, notre Père, donne-nous d’aller avec courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Christ qui vient… ».
85. Dans l’Évangile de Luc, qui est lu pendant l’année C, les images sont particulièrement impressionnantes. Parmi les signes terribles qui surviendront, Jésus prédit qu’il y en aura un qui éclipsera tous les autres: son retour glorieux en tant que Seigneur de l’univers. Il dit : « Alors on verra le Fils de l’Homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire ». Pour nous, qui sommes ses disciples, cela ne devrait pas être un jour de frayeur et de peur. Au contraire, il dit aussi: « Quand ces évènements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche ». Pourquoi le prédicateur ne pourrait-il pas demander à voix haute pourquoi nous devons entretenir en nous un telle attitude de confiance en vue du jugement dernier ? Il est vrai que cela requiert une préparation spécifique, et donc quelque changement dans notre vie. C’est justement l’objet du temps liturgique de l’Avent, durant lequel nous sommes appelés à mettre en pratique cet avertissement du Seigneur: « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie… restez éveillés et priez en tout temps : ainsi, vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’Homme ».
86. Naturellement, l’Eucharistie, que nous nous célébrons en ce I dimanche de l’Avent, est la préparation la plus intense de la communauté à la venue du Seigneur, puisque c’est cette venue elle-même qu’elle manifeste. Dans la préface qui introduit la Prière eucharistique de ce dimanche, la communauté se présente à Dieu « en veillant dans la foi ». Nous qui rendons grâce, nous demandons déjà aujourd’hui de pouvoir chanter avec tous les anges: « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu de l’univers ». En acclamant le « Mystère de la foi », nous exprimons ce même esprit d’attente vigilante: « chaque fois que nous mangeons ce pain et que nous buvons à ce calice, nous annonçons ta mort, Seigneur, dans l’attente de ta venue ». Dans la Prière eucharistique, les cieux s’ouvrent et Dieu descend. Nous recevons aujourd’hui le Corps et le Sang du Fils de l’Homme, qui viendra sur les nuées du ciel avec grande puissance et grande gloire. Par sa grâce, reçue en abondance dans la sainte Communion, nous espérons que chacun soit en mesure de s’exclamer: « Je me redresserai et je relèverai la tête, car ma rédemption approche ».