ÉVANGILE SELON SAINT JEAN CHAPITRE 17
Prière sacerdotale de N. S. Jésus-Christ à son Père : Il prie pour lui-même (vv. 1-15). - Il prie pour ses apôtres (vv. 6-19). - Il prie pour toute l’Église (vv. 20-26)
d. La prière sacerdotale de Jésus. 17, 1-26
Voici du plus sublime encore ! “ Combien doit-on imposer silence à tout le créé, pour entendre au fond de son cœur les paroles que Jésus-Christ adresse à son Père dans cette intime et parfaite communication ! ”, Bossuet, Méditat. Sur l’Evang., 2è partie, 34è jour. Ce nom de Prière sacerdotale est devenu pour ainsi dire classique depuis la fin du 16ème siècle, le protestant Chytraeus l’ayant alors mis en honneur (“ La prière d’intercession du prêtre suprême ”). Mais, longtemps auparavant, le saint abbé Rupert de Deutz l’avait suggéré dans son commentaire : “ Pourquoi dit-il et demande-t-il ces choses celui qui est le pontife et l’hostie du salut (in v. 13) ? Ce pontife suprême est le propitiateur des propitiateurs, le prêtre et le sacrifice. C’est pour nous qu’il prie (in v. 26). ”. Titre aussi exact qu’il est beau : c’est vraiment notre grand prêtre qui intercède pour nous, avant d’offrir son sacrifice sanglant. Si les chapitres 14-15 forment le sanctuaire, le 17ème est le Saint des Saints de l’Évangile. L’interprète hésite à y toucher ; il préférerait s’enfermer dans le silence dont parle Bossuet : pour se rassurer, il a besoin de se souvenir que cette prière n’a été conservée que pour servir à tout jamais de glorieux thème aux études et aux réflexions respectueuses des prêtres et des fidèles. - Les synoptiques, tout spécialement S. Luc (voyez la préface de notre commentaire) mentionnent de temps à autre les prières de Jésus ; mais, deux fois seulement (Matth. 11, 25-26, et à la scène Gethsémani. Cf. Matth. 26, 39 et ss., avec les passages parallèles), et d’une manière très brève, ils en citent les termes exacts. Ici, au contraire, comme un phénomène unique dans la narration évangélique, nous avons le texte authentique et complet d’une longue prière. Passant de ses disciples (16, 33) à son Père céleste, Notre Seigneur épanche suavement son âme devant lui.
Il résulte des versets 1 et 13 que cette prière fut proférée à haute voix ; évidemment en langue araméenne ou syro chaldaïque, l’hébreu de ce temps-là. Rupert en place le théâtre au jardin de Gethsémani, mais sans raison suffisante. Selon d’autres, ainsi qu’il résulte de notre explication de 14, 31, c’est au cénacle qu’elle aurait été prononcée. M. Westcott se déclare pour la cour du temple, dont l’accès, selon une note de Josèphe, Ant. 18, 2, 2, était libre à partir de minuit durant les solennités pascales. Sans pouvoir fixer une localité précise, elle fut prononcée en plein air, avant que Jésus et les siens eussent franchi les murs de la ville. Cf. 18, 1. L’intensité des sentiments suppose un arrêt momentané de la marche. La formule du v. 1 montre qu’il n’y eut pas d’intervalle entre la fin du discours d’adieu et le début de la prière.
En même temps que cette page nous fournit le modèle des saints épanchements du cœur de Jésus dans celui de son Père, elle contient, sous une forme indirecte, une vive et profonde instruction pour les disciples et pour toute l’Église. C’est ce que relève excellemment S. Augustin dans son Traité sur S. Jean. 104, 2 : “ Notre Seigneur, Fils unique du Père et coéternel à lui, pouvait, dans sa forme d'esclave et par elle, prier en silence, s'il l'avait jugé nécessaire ; mais il a voulu être auprès de son Père notre intercesseur, de manière toutefois à ne pas oublier qu'il était aussi notre maître. Par conséquent, la prière qu'il a faite pour nous, il l'a faite pour nous instruire ”. - Ses richesses sont incomparables, malgré son étonnante simplicité qui fait que l’on comprend tout à une première lecture. “ Dans toute l’Écriture, ce chapitre est le plus facile à comprendre littéralement, mais le plus profond par le sens ”, Bengel, Gnomon, h. l. Sans prendre nulle part le ton dogmatique, elle touche à divers points très importants pour la théologie. Voyez Corluy, Comment. in Evang. S. Joannis, p. 413 et s. de la 2è édit. C’est aussi une magnifique “ prophétie de l’avenir de l’Église, soit dans le temps, soit dans l’éternité ” (Haneberg), tout ce que Jésus-Christ demande dans sa prière devant infailliblement se réaliser. Que penser du rationaliste Bretschneider, qui, dans un mouvement de haine, a osé la qualifier de prière froide et dogmatique ” ? Il suffit de répondre par la parole exquise de Cornelius a Lapide : “ Ce sont ses dernières paroles, et comme son chant du cygne. Voilà pourquoi elles sont pleines de douceur, d’amour et de ferveur ”.N’oublions pas d’y remarquer l’accent triomphal qui s’y fait constamment sentir. C’est la continuation de la fière parole “ Ayez confiance, j’ai vaincu le monde ” (16, 33). Pas le moindre sentiment de crainte et d’angoisse.
La prière sacerdotale se divise spontanément en trois parties : Jésus prie d’abord pour lui-même, vv. 1-5 ; il prie ensuite pour ses apôtres, vv. 6-17, et pour toute son Église, vv. 20-26. L’idée dominante, c’est la gloire de Dieu, procurée par le Fils de l’homme et par ses disciples.
1° Jésus prie pour lui-même. 17, 1-5
1Ayant dit ces choses, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie, 2en donnant, selon la puissance que vous lui avez accordée sur toute chair, la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés comme vous lui avez donné puissance sur toute chair, afin qu’à tous ceux que vous lui avez donnés il donne la vie éternelle. 3Or la vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. 4Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'œuvre que vous m'aviez donnée à faire. 5Et maintenant, glorifiez-moi, vous, Père, auprès de vous-même, de la gloire que j'ai eue auprès de vous, avant que le monde fût.
Il demande à Dieu ce qu’il a si bien mérité : la glorification après tant d’épreuves. Ayant été à la peine, il est juste qu’il soit à l’honneur.
Jean chap. 17 verset 1. - Ayant dit ces choses, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie. - La première moitié de ce verset forme une petite introduction historique, pleine de suavité. On dirait que le narrateur combine ici toutes les paroles de Notre Seigneur qu’il a antérieurement relatées. Il y ajoute cette note simple et sublime : les yeux levés au ciel. Ce geste convenait merveilleusement à la circonstance, car il marquait une confiance filiale, la certitude d’être exaucé. Cf. 6, 5 ; 11, 41. Quel contraste avec l’attitude de Jésus à Gethsémani dans quelques instants : Cf. Matth. 26, 39. - Et dit : au milieu du silence ému des onze apôtres. - Père (Marc. 14, 36 ; Rom. 8, 15 ; Gal. 4, 6), tel fut le premier mot de la prière du Sauveur, laquelle est en réalité constamment la prière d’un fils à son père. Nous le retrouverons cinq autres fois : vv. 5, 11, 21, 24, 25 (deux fois avec une épithète, vv. 11 et 25). C’est aussi le premier mot de la formule d’intercession que le Seigneur nous a laissée, Matth. 6, 9. - L’heure est venue. La voilà, cette heure depuis si longtemps annoncée (Cf. 2, 4), et préparée par les crises multiples que le disciple bien-aimé a exposées avec la plus admirable fidélité. - Glorifiez votre fils. Le v. 5 dira de quelle manière Jésus souhaite d’être glorifié. Votre fils, dont la gloire doit vous être si chère. Il eût été beaucoup moins expressif de dire : Glorifiez-moi ! - Afin que votre Fils vous glorifie. Voyez, sur cette réciprocité de glorification, 13, 31, 32 et le commentaire.
Jean chap. 17 verset 2. - En donnant, selon la puissance que vous lui avez accordée sur toute chair, la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés comme vous lui avez donné puissance sur toute chair, afin qu’à tous ceux que vous lui avez donnés il donne la vie éternelle. - Ce verset est étroitement uni au précédent : il explique en quoi et de quelle manière le Père sera glorifié par le Fils. - Selon la puissance que vous lui avez accordée sur toute chair. Jésus tire une déduction du rôle qui lui a été confié relativement aux hommes. - Vous lui avez accordée : le temps passé marque un don qui a été accordé à tout jamais, Cf. 3, 35. - Sur toute chair. La construction est extraordinaire. Cf. Matth. 10, 1 ; Marc, 6, 7. Sur l’hébraïsme toute chair, pour désigner le genre humain tout entier envisagé au point de vue de ses infirmités et de son caractère périssable, comparez les passages Gen. 6, 12, 19 ; Ps, 64, 3 ; 164, 21 ; Is. 40, 5 ; 49, 26 ; 66, 16, 23 ; Jer. 12, 12 ; 32, 25 ; 45, 5 ; Ezech. 20, 48 ; 21, 5 ; Joel, 2, 28, etc. Elle n’apparaît qu’en ce passage du quatrième évangile, où elle rappelle la catholicité du royaume de N.-S. Jésus-Christ. - Afin qu’à : but pour lequel Dieu a donné au Verbe incarné un pouvoir si universel. - Tous ceux que vous lui avez donnés. Dans le texte grec, tous ceux est du genre neutre, ce qui appuie encore sur la totalité des pouvoirs de Jésus : les hommes, ses sujets, sont considérés comme formant une masse idéale. - Il (leur) donne : ou mieux, peut-être au futur. La leçon est incertaine. Dans le texte latin, leur (eis) est au masculin pluriel, alterne avec le neutre singulier. Notre Seigneur a reçu les hommes comme un tout ; il leur donne individuellement le salut. Cf. 3, 6 ; 6, 37. Autre nuance : la puissance de Jésus-Christ s’étendra sur toute chair, c’est une souveraineté aussi étendue que possible ; et pourtant, il ne communique la vie éternelle qu’avec une certaine réserve, seulement à ceux que le père lui a donnés. C’est qu’il y a des hommes qui, par leur faute, ne participeront point au salut. - La vie éternelle : S. Jean mentionne bien souvent cette vie. Cf. 3, 16 ; 5, 24, 47, 54 ; 13, 5, 12, etc.
Jean chap. 17 verset 3. - Or la vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. - Or (en avant d’une manière très solennelle) la vie éternelle : “ Voici en quoi consiste ” cette vie. Jésus indique ce qu’il entend par là, afin de montrer par là même quels rapports il existe entre elle et la glorification du Père et du Fils. - C’est qu’ils vous connaissent : La tendance, le but à réaliser. Il n’est pas question en cet endroit de la vision béatifique ; mais le verbe marque, comme nous l’avons si souvent répété, une science que l’on acquiert peu à peu, grâce à des efforts permanents ; et ici, d’une façon plus spéciale, une science basée sur la foi. - Vous le seul vrai Dieu : L’objet de cette connaissance est double : d’abord Dieu le Père, “ l’unique vrai Dieu ”, le seul en qui se vérifie l’idéal contenu dans le mot, par opposition aux faux dieux du paganisme. - Et celui que vous avez envoyé : En second lieu, N.-S. Jésus-Christ lui-même… La vraie connaissance de Dieu “ est désormais chrétienne, et indissolublement unie à la connaissance de Jésus-Christ ”, Schanz, h. l. Les Ariens n’ont pas manqué de dire qu’en se distinguant ainsi de “ l’unique vrai Dieu ”, Jésus renonçait par là même à revendiquer la nature divine. Pour les mieux réfuter, S. Augustin, S. Ambroise, S. Hilaire, S. Thomas, etc., ont eu recours à une inversion des mots : “ L'ordre des paroles est celui-ci : “ Que vous et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ, ils vous connaissent pour le seul vrai Dieu ” (S. Augustin, Traité sur S. Jean, 105, 3). Mais il n’est pas nécessaire d’avoir recours à ce moyen tant soit peu arbitraire, car la seule manière dont le Sauveur s’associe à Dieu dans tout ce passage démontre qu’il est Dieu lui-même. Cf. 1 Cor. 8, 6. - Jésus-Christ : C’est le seul endroit où Notre Seigneur se désigne ainsi lui-même par ce double nom (le nom de la personne et celui de l’emploi ; voyez l’Evang. selon S. Matthieu, p. 38, 44), qui devait être bientôt universellement adopté. - Sublime définition de la vie chrétienne : connaître Dieu et Jésus-Christ, et aussi les goûter par l’amour en même temps que les connaître par la foi, car il ne s’agit pas seulement d’une science théorique et froide. S. Irénée, Adv. haer. 4, 20.)
Jean chap. 17 verset 4. - Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'œuvre que vous m'aviez donnée à faire. - Jésus revient à la pensée par laquelle débutait sa prière (v. 1), et il montre, d’une part, (v. 4), comment il a glorifié son père, de l’autre (v. 5), comment son Père le glorifiera lui-même. Toutefois, il se place à un autre point de vue, puisque en ce moment il envisage sa propre glorification comme le résultat du courageux accomplissement de sa tâche, tandis qu’aux vv. 1 et 2 elle lui apparaissait comme la préparation d’une mission à remplir. - Je vous ai glorifié. Remarquez le rapprochement emphatique des deux pronoms. En outre, plus haut (vv. 1 et 2) Jésus parlait de lui-même d’une manière indirecte (“ ton Fils ”) ; maintenant il parle à la première personne (“ moi ”). - Sur la terre : par une vie de sacrifice et d’amour. Il est touchant de voir Notre Seigneur faisant ainsi valoir ses droits au triomphe de ciel. “ Il demande à son Père sa glorification comme une récompense qui lui est due. Mais il l’avait déjà méritée en glorifiant son Père, et en accomplissant l’œuvre qu’il lui avait prescrite de faire. Il avait déjà fait ce qui dépendait de lui. Que le Père fasse donc qui dépend de lui, qu’il le glorifie ! ”, Maldonat. - J’ai accompli l’œuvre. Avec emphase : tout le plan divin relatif à N.-S. Jésus-Christ, à sa vie et à sa mort. Cf. 4, 34. Ce plan est ici contemplé dans son unité admirable ; comparez 5, 36, où l’emploi du pluriel en exprimait les détails multiples. Dans le texte grec, le temps du verbe indique de nouveau une anticipation. Cf. 16, 33. Le Rédempteur voit son œuvre, et aussi le but de cette œuvre, comme des choses actuellement achevées. - L’œuvre que vous m’avez donnée à faire. Cf. 5, 36 et le commentaire. Jésus n’avait pas choisi, il avait simplement obéi.
Jean chap. 17 verset 5. - Et maintenant, glorifiez-moi, vous, Père, auprès de vous-même, de la gloire que j'ai eue auprès de vous, avant que le monde fût. - Et maintenant (solennel) : maintenant que mon rôle terrestre a pris fin, rôle de souffrance et d’humiliation. - Glorifiez-moi, vous. Les pronoms sont encore emphatiquement rapprochés, mais le second est le plus accentué : “ A ton tour, en échange. ” Et la douce appellation Père, vient insister avec vigueur. - Les mots auprès de vous-même sont opposés à “ sur la terre ” du v. 4 : ils rappellent le majestueux prologue, 1, 1 - De la gloire que j’ai eue. Dans le grec, à l’imparfait, “ que j’avais ”, ce qui marque mieux la continuité perpétuelle de cette glorieuse possession. - Avant que le monde fût. C’est-à-dire, de toute éternité ; voyez la note de 1, 1. - Auprès de vous : au sein du père, avant l’Incarnation. Deux opinions se sont formées parmi les exégètes catholiques touchant cette requête de N. -S Jésus-Christ. D’après les uns, c’est sa gloire même, de laquelle il avait été séparé par l’Incarnation (Phil. 2, 6), que le Sauveur redemanderait ici. Suivant les autres, le privilège réclamé par Jésus ne concernait que sa nature humaine. “ Illustre, exalte, glorifie cette mienne humanité de la gloire qui est digne du Fils de Dieu que je suis. Et fais en sorte que cette gloire que, en tant que Dieu, j’ai avec toi de toute éternité, se communique et s’étende à ma chair ”, Tolet. Cf. S. Jean Chrysost. Nous préférons ce second sentiment. Ce ne sont toutefois que des nuances. Pour la réalisation de cette prière de l’Homme-Dieu, comparez Phil. 2, 9 ; I Tim. 3, 16 ; Hebr. 1, 8 et 13 ; 1 Petr. 2, 22.